La Belle-Flamande était à jeun. Avant que son fils eût commencé le récit
qu'elle lui demandait, elle fit cette proposition:
--Manger n'a jamais bouché les oreilles de celui qui écoute. Moi, j'ai
l'estomac dans les talons, ce qui me gêne pour marcher. Or, si tu le
veux, au lieu de baguenauder par les rues, toi parlant et moi écoutant,
je t'offre d'aller casser une croûte chez un manezingue de mes amis qui
vous a un petit vin que c'est à croire qu'on en rêve. C'est à deux pas,
dans la rue des Bourdonnais.
Cinq minutes après, tous d'eux étaient attablés dans un cabinet du
marchand de vin désigné.
Après faim apaisée, la mère posa ses coudes sur la table en disant à
Alfred:
--Maintenant, garçon, conte-moi comment tu as mis la patte sur cette
lettre qui fait que le médecin et Héloïse, sa maîtresse, t'obéissent
si bien au doigt et à l'oeil qu'ils se sont engagés à te faire épouser
l'autre héritière, la demoiselle Ducanif, que tu guignes à défaut de la
fille du magistrat.
L'exorde du récit d'Alfred fut une question.
--Vous souvenez-vous, la mère, demanda-t-il, parmi les expériences de
seconde vue exécutées par Cydalise, au beau temps de notre troupe, du
tour de l'_écriture brûlée_?
--Parbleu! tour qui ahurissait fièrement les gobe-mouches qui en
restaient le bec ouvert! s'exclama la maman. On présentait un papier et
un crayon à un spectateur en lui disant: «Écrivez sur cette feuille ce
qu'il vous plaira»; après quoi on lui faisait plier le papier, qu'il
avait d'abord donné à lire à tous ses voisins, puis il le brûlait
sur une assiette qu'il gardait en main, le nez sur les cendres. Alors
Bédaric, notre magnétiseur, endormait Cydalise, assise sur un tabouret
adossé à un portant de coulisse et demandait: «Pouvez-vous nous dire ce
que monsieur avait écrit sur le papier qu'il vient de brûler?» A cette
question, ma mâtine, qui n'aurait pas ri pour un empire, leur dégoisait
la chose tout au long, au grandissime étonnement du public.
Et, éclatant de rire à ce souvenir, la Belle Flamande ajouta:
--Oh! oui je me souviens de ce tour qui était pourtant bête comme
bonjour. Il consistait en...
Jugeant inutile d'entendre les détails d'un tour qu'il connaissait
à fond, le Tombeur-des-Crânes interrompit sa mère pour commencer son
histoire.
--C'est au tour de l'_écriture brûlée_, je vous le répète, que je dois
mon empire sur le docteur et sa maîtresse. Et vous allez savoir comment.
* * * * *
(Si simple que ce soit ce tour, fort usité dans toutes les baraques de
foire, il faut en donner l'explication pour l'intelligence de ce qui va
suivre.
Ayez un sous-main en carton recouvert d'un papier dont le dessous a
été frotté d'une composition de suie et de savon noir, ce qui forme
décalque. Entre ce papier et le carton, vous placez une feuille de
papier blanc, puis vous encollez les bords de l'enveloppe en les
rabattant sous le dessous du carton.
On présente à un assistant un crayon de pierre dure et une feuille
de papier qu'on a placée sur le sous-main. Le spectateur accepte le
sous-main qui l'aide à écrire et, comme le crayon est dur, il lui faut
appuyer ses caractères, qui se trouvent décalqués sur le papier caché
sous l'enveloppe du sous-main. L'écrit achevé, on le laisse à son
auteur, qu'on débarrasse du sous-main et du crayon pour les remplacer
par une assiette garnie d'allumettes. «Faites lire à vos voisins pour
qu'ils en sachent le contenu, puis brûlez-le», commande le magnétiseur
qui, pendant que l'attention est ainsi distraite, fait passer le
sous-main à un compère dans la coulisse. Ce dernier n'a qu'à déchirer
l'enveloppe du carton pour prendre le second papier sur lequel
l'écriture s'est décalquée. Il en souffle les phrases à la somnambule
assise près du portant de la coulisse... et le tour est fait.--Sur
la demande du magnétiseur, le somnambule, au grand ébahissement des
spectateurs, récite ce que contenait l'écrit brûlé.)
* * * * *
Le Tombeur-des-Crânes avait entamé son histoire:
--Après avoir quitté la troupe Rebricard, où je m'étais engagé quand
nous nous séparâmes, j'étais revenu à Paris. Je battais le pavé depuis
huit jours, en quête d'un expédient qui me fît vivre, quand le hasard me
mit en face de Cydalise.
Elle avait eu beau dire, la belle, que tout était fini entre nous! Il
n'en était rien, car, à ma vue, sa toquade la reprit, et, en un quart
d'heure, la réconciliation fut faite et parfaite.
--Où loges-tu? me demanda-t-elle.
--Dans un garni du faubourg.
--Viens donc habiter ma chambre.
Deux heures après, j'étais installé chez Cydalise, dans une masure du
Marais, du côté de la rue de Turenne. Sa chambre était un véritable
taudis, mais elle jouissait d'un agrément bien rare à trouver dans
Paris. Elle s'éclairait sur un jardin, nid de verdure au fond duquel
apparaissait un petit hôtel Louis XV.
--On m'a dit que c'est l'habitation d'un magistrat, m'annonça Cydalise.
Tout comme moi, l'ancienne Fille du Soleil était dans une gêne atroce.
Quand elle s'était séparée de nous, le hasard de ses amours l'avait
conduite dans les bras du chef de cuisine d'une ambassade qui, haut
maître en science culinaire, s'était amusé à en faire un cordon bleu. A
cela s'était bornée sa générosité, car, après un an de durée, quand la
liaison se rompit, Cydalise, à deux cents francs près, s'en alla aussi
pauvre qu'elle était venue.
Seulement elle partait excellente cuisinière et bien décidée à tirer
profit de son savoir.
Les deux cents francs avaient duré trois mois dans l'attente d'une
place. Elle en était à ses derniers dix francs le jour de notre
réconciliation.
Après m'avoir fait part de sa débine, elle s'écria joyeusement:
--Baste! le Mont-de-Piété n'a pas été créé pour les chiens! Jusqu'à ce
que nous ayons mangé la somme qu'il me prêtera, Héloïse sera peut-être
venue.
--Qui appelles-tu Héloïse?
--Une cuisinière dont j'ai fait la connaissance à la salle Crémorne, au
dernier bal annuel donné par l'Association des cuisiniers et cuisinières
pour la caisse de secours. Héloïse m'a promis de me trouver une bonne
place... et, là-dessus, elle peut me dénicher ce qu'il y a de mieux, car
elle y a la main.
--Pourquoi?
--Parce qu'elle est en place chez un sieur Ducanif qui tient le meilleur
bureau de placement de Paris. Il paraît que ce Ducanif s'est si bien
monté le bourrichon pour elle, une superbe fille du reste, que, afin
d'être plus libre, il s'est séparé de sa femme et de sa fille... Tu
comprends que si Héloïse l'exige, son bourgeois me trouvera une place
aux prunes.
--Oui, mais elle tarde trop, ta place aux prunes.
En réponse, elle me montra une grande malle dans un coin de la chambre
et me dit en riant:
--Raison de plus, en attendant, pour que le Mont-de-Piété me débarrasse
de tout ce qu'il y a là dedans et qui ne me servira plus.
--Que contient cette malle?
--Ma défroque et tous mes bibelots de somnambule. Comme il y a gros
à parier que je ne redeviendrai plus jamais Fille du Soleil, battons
monnaie avec tous ces oripeaux.
Elle se mit à ouvrir le coffre en continuant:
--Je ne sais plus trop quoi j'ai enfermé dans cette malle. Nous allons
en passer la visite.
Bien mesquines étaient les frusques qu'elle voulait offrir au
Mont-de-Piété! Deux amples peignoirs sans taille en grosse tarlatane
pailletée d'étoiles d'or, quelques jupes courtes de pareille étoffe,
des corsages du même genre et trois maillots de soie constituaient la
garde-robe de celle qui, alors qu'elle donnait ses séances de seconde
vue, s'habillait, suivant sa fantaisie, en druidesse, avec une couronne
de chêne sur la tête, ou en sylphide avec des ailes dans le dos.
Et elles étaient encore là, ces ailes et cette couronne de chêne en
papier. Ce fut moi qui, en prêtant la main à l'inventaire, les tirai
de la caisse, ainsi que d'autres brimborions sans valeur, que Cydalise
avait conservés en souvenir du temps passé.
--Tiens! qu'est-ce cela! fis-je en ramenant du fond du coffre un objet
plat et d'un carré long, enveloppé dans une feuille de journal.
--Ça, me dit Cydalise en riant, c'est le sous-main qui nous servait pour
le tour du papier brûlé.
Cependant j'avais retiré le journal. Elle avait dit vrai. C'était bien
le sous-main et, avec lui, le crayon à pierre dure dont se servait le
spectateur pour écrire.
Je posai sous-main et crayon sur une table voisine en disant:
--Je crois, ma belle, que tu peux te dispenser de porter cela au
Mont-de-Piété qui ne t'en donnerait pas un maravédis.
Puis, nous continuâmes notre inventaire de la caisse.
A l'exception des maillots en soie, toute la défroque était de si mince
valeur que nous dûmes reconnaître qu'à moins d'une excessive générosité
de la part de l'expert, le Mont-de-Piété en donnerait tout au plus
trente francs.
--Avec trente francs on peut aller quatre jours. D'ici là, Héloïse
m'aura peut-être trouvé une place, répliqua Cydalise prenant les choses
au mieux.
Et en fille expéditive:
--Vite, ajouta-t-elle, faisons-en un paquet et en route pour le
Mont-de-Piété!
Le paquet terminé, je m'apprêtais à la suivre quand elle m'arrêta en
disant:
--A quoi bon y aller deux? J'y suffirai seule. Reste là; fume ta pipe en
m'attendant. Je ne serai pas plus de vingt minutes.
Resté seul, je tuai d'abord le temps en lisant le journal, vieux de
quinze mois, qui avait enveloppé le sous-main. Je fus interrompu en ma
lecture par un coup frappé à la porte.
C'était le concierge de la maison.
--Une lettre pour mademoiselle Cydalise, m'annonça-t-il en me montrant
la missive.
--Elle ne tardera pas à revenir.
--Tant de fois elle m'a répété qu'elle attendait une lettre que j'ai
cru bien faire en la lui montant au plus vite. Elle aura passé devant la
loge pendant que j'étais au premier, chez le propriétaire.
Et il posa la lettre sur la table.
C'était un bavard qui jugea bon de tailler une petite bavette. Jusqu'au
retour de Cydalise, c'était une façon pour moi d'abréger l'attente. La
conversation s'engagea donc entre nous.
--La chambre doit plaire à monsieur, me dit-il. Bien des gens, qui
payent des cinq mille francs de loyer, voudraient avoir une vue
pareille... Un jardin délicieux... c'est rare dans Paris.
--Certes! fis-je. Mais la jouissance de ce jardin vaut encore mieux que
sa vue.
--Oui, mais cette jouissance-là coûte les yeux de la tête. Pour se la
payer, il faut être riche comme l'est M. Grandvivier.
--Ah! le locataire se nomme Grandvivier?
--Oui, un juge qui remue les écus à la pelle.
--Tant que ça!
--Il possède, m'a-t-on dit, plus de trois millions, et il n'a qu'un
enfant.
Son nom, prononcé par une voix furieuse, qui retentit dans l'escalier,
le fit bondir.
--Encore ma canaille de propriétaire qui m'appelle! Quand donc
délivrera-t-on les pauvres portiers des propriétaires!
Et il partit à toute vitesse.
Me retrouvant à nouveau seul, l'idée me vint de lire la lettre adressée
à Cydalise. Elle contenait ces trois lignes tracées d'une écriture
grotesque:
«Ma chère camarade.--Attendez-moi demain à onze heures. Je vous ai
trouvé une place excellente.
--HÉLOÏSE.»
Je rejetai la lettre sur la table, puis je me mis à employer le moyen de
patienter que m'avait indiqué Cydalise, celui de fumer ma pipe.
A ma vingtième bouffée, la chambre était si pleine de fumée que j'étais
menacé, en continuant, d'une asphyxie complète.
--Donnons de l'air, me dis-je.
Je m'avançai pour ouvrir la fenêtre. Au moment où je levais la main vers
l'espagnolette, mon regard, à travers un accroc du rideau, plongea au
fond du jardin.
Une ravissante jeune fille de dix-huit ans était en train d'arroser un
massif de fleurs.
Au lieu d'ouvrir la fenêtre, je restai à l'affût derrière mon rideau,
dévorant des yeux cette suave créature.
Le portier avait été interrompu dans sa confidence au moment où il
m'apprenait que le magistrat n'avait qu'un enfant.
Cet enfant était donc une fille?
Et le père possédait des millions!!!
La voix de Cydalise, qui remontait l'escalier en chantant, m'arracha à
mon extase. Je m'éloignai vivement du rideau.
A son premier pas dans la chambre pleine de la fumée de ma pipe,
Cydalise courut à la fenêtre qu'elle ouvrit béante en s'écriant:
--Mais tu tournes au jambon! Peut-on s'enfumer ainsi! Tu as des poumons
en zinc, toi!
Alors, respirant à pleine aspiration:
--Ouf! fit-elle, c'est bon, l'air pur!
Soudain je l'entendis qui murmurait hargneusement en regardant le
jardin:
--Tiens! voilà ma chipie qui s'envole! Ne dirait-on pas que j'ai une
tête à camper sur un cerisier pour effaroucher les moineaux?... Eh! va
donc! bégueule! On vaut bien autant que toi.
Sans doute que Cydalise n'avait pas conscience que ses paroles avaient
dépassé ses lèvres et que j'avais pu entendre le sentiment haineux
pour la jeune fille qu'elles trahissaient, car, après avoir refermé la
fenêtre, elle revint à moi en disant:
--Le pipelet, à ma rentrée, m'a annoncé qu'il avait monté une lettre
pour moi.
--Oui, là, sur la table, dis-je en lui indiquant la lettre.
Sans se fâcher que je l'eusse d'abord ouverte, elle la déplia et eut
vite fait d'en connaître le contenu.
Aussitôt elle se mit à exécuter par la chambre un pas du cancan le plus
échevelé en criant:
--Bravi! bravo! c'est aujourd'hui un jour de chance complète. D'abord,
c'est toi que je retrouve! Et voici Héloïse qui me promet une bonne
place! Vivat! c'est de la veine sur toute la ligne!!!
Mais se reprenant aussitôt, elle ajouta d'une voix essoufflée par la
danse:
--C'est-à-dire non, pas sur toute la ligne, car le Mont-de-Piété a été
rat en diable. Croirais-tu que le sapajou d'employé n'a voulu me prêter
que quinze francs de mes souvenirs de gloire? N'a-t-il pas osé me dire
que mes ailes de sylphide ne pouvaient plus servir qu'à éventer de la
braise sur un fourneau!
Sa rancune ne fut pas longue. Elle tira de sa poche les trois pièces de
cinq francs qu'elle fit sauter dans sa main en débitant d'un ton joyeux:
--Qu'est-ce qui va se payer un joli petit gueuleton fin, ce soir, avec
son chéri? Les trois pièces y passeront. Pas d'économie, puisque j'entre
demain en place.
--Oui, mais moi? dis-je.
--Eh bien! toi, après?
--Que vais-je devenir, quand tu seras dans cette place?
--Tu resteras ici. Tu garderas ma chambre où je viendrai, aussi souvent
que possible, t'apporter des ailes de volaille et du bon bouillon.
--Oui, mais te permettra-t-on de décamper, comme tu l'espères?
Elle réfléchit un peu, puis:
--J'imposerai la condition à mes bourgeois qu'on me laissera sortir pour
mes devoirs religieux, m'annonça-t-elle.
Sur ce, elle se remit à faire sauter les trois pièces de cinq francs
sous mon nez et continua:
--Il sera toujours temps demain de penser à cela. Pour le quart d'heure,
il s'agit d'aller se payer une gentille biture. Allons, en route!
Comme elle s'apprêtait à remettre son mantelet, elle s'arrêta et se
retourna vers moi pour me demander:
--A moins que tu ne veuilles que nous nous contentions de pommes de
terre frites; alors tu pourrais garder les quinze francs pour toi.
* * * * *
Jusqu'à ce moment, la Belle-Flamande avait écouté sans mot dire le récit
de son fils. A cet endroit, elle ne put contenir son enthousiasme!
--Un coeur d'or, cette Cydalise! Elle t'aurait donné ses petits boyaux
si tu les lui avais demandé.
Le Tombeur hocha ironiquement la tête en répliquant:
--Pas tant que ça, la mère. Cydalise avait la tête dure sur certains
points. Vous en jugerez.
--Bon! alors je devine que le vent va tourner pour elle aux raclées
numéro un.
--Attendez la suite.
La maman se versa un petit verre de cassis et, avant de le porter à sa
bouche qui allait le déguster à petits coups de langue, elle prononça:
--Dévide ton chapelet, fiston.
* * * * *
Le Tombeur-des-Crânes continua:
--Comme je ne répondais pas, Cydalise reprit:
--Voyons, te décides-tu pour les pommes de terres frites?
En me montrant le vieux journal qui avait servi à envelopper le fameux
sous-main, elle me dit en souriant:
--Tiens, voici le plat d'argent qui me servira à t'en apporter une
montagne.
J'étendis la main sur le journal qu'elle allait prendre.
--Non, non, fis-je vivement, laisse-le là. Pendant ton absence, j'y ai
lu quelque chose qui m'a fort intéressé et que je n'ai pas fini.
--Mazette! ricana-t-elle, tu ne tiens pas à avoir les nouvelles
fraîches, toi! Ce journal est vieux de plus de quinze mois!
--Oh! la date ne fait rien à l'article que je lisais.
--Quel article?
--Le compte rendu des tribunaux. Il s'agit d'une bonne qui en a gobé
pour ses cinq ans.
--Diable! c'est salé... Elle avait donc volé les couverts d'argent à ses
bourgeois?
--Non; mais ses maîtres lui avaient confié la surveillance de leurs
jeunes filles, une de seize ans et l'autre de dix-huit ans... et elle
les vendait.
--Oh! la saleté de femme! s'écria Cydalise avec une profonde et sincère
indignation. Alors, cinq ans, ce n'est pas payé. Moi je l'aurais
condamnée à mourir à coups d'épingles.
--La malheureuse a peut-être obéi à certaines influences irrésistibles,
avançai-je.
--Il n'est pas d'influences qui obtiendraient de moi une pareille
infamie, articula-t-elle d'un ton convaincu.
Ce sujet lui répugnant à traiter plus longtemps, elle me demanda en
reprenant sa voix rieuse:
--Oui ou non, te décides-tu pour les pommes de terre frites?
--J'opte pour le bon dîner, répondis-je.
A table, chez un restaurateur du voisinage, Cydalise revint à parler de
la place qui l'attendait et de celle qui la lui procurait.
--Une jolie femme, Héloïse. Tu en jugeras demain, m'annonça-t-elle.
Ensuite, me menaçant du doigt en riant:
--Ne va pas t'aviser de lui faire la cour, grand vaurien!
Après quoi, tout aussitôt:
--Du reste, continua-t-elle, je suis bien tranquille là-dessus. Tu
aurais beau faire ton joli coeur, Héloïse te laisserait tes singeries
pour compte... car elle a un amant.
--Oui, tu me l'as dit, son bourgeois, nommé Ducanif.
--Oh! celui-là! s'écria-t-elle en éclatant d'un rire railleur.
Et quand sa gaieté fut apaisée:
--Il n'est pas question de Ducanif, reprit-elle.
--Ah! elle a un dessous de cartes?
--Oui, un joli Gustave, d'une trentaine d'années... Un médecin... Rien
que ça! Le soir du bal des cuisinières, à la salle Crémorne, où j'ai
fait sa connaissance, Héloïse m'a lâché sa petite confession. Si tu
l'avais vue me parlant de son Gustave! Les yeux lui sortaient de la
tête. Elle avait l'air de manger des confitures... Ah! en voilà un qui
la tient ferme, je t'en réponds!
--Crois-tu? fis-je en ayant l'air de douter.
--C'est-à-dire que s'il lui commandait de s'asseoir sur un paratonnerre,
v'lan, elle ne ferait ni une, ni deux! Sur un ordre de lui, elle
monterait à l'échafaud.
--Tu vois bien! lâchai-je alors.
Elle me regarda sans comprendre.
--Qu'est-ce que je vois?
--Que te disais-je à propos de la bonne condamnée à cinq ans? Que la
malheureuse avait peut-être obéi à une influence irrésistible... A la
place de cette bonne, suppose ton Héloïse. Crois-tu que, pour le même
cas, elle aurait résisté à son Gustave?
Cydalise réfléchit un peu, puis, en branlant la tête, lâcha cet aveu:
--Ma foi! pour être franche, je reconnais qu'Héloïse n'aurait pas
reculé.
A cette réponse, je poussai un soupir mélancolique.
--On est heureux d'être aimé de la sorte! murmurai-je de façon à être
entendu.
Cydalise se redressa, pâle, ses yeux étincelants tout à la fois d'amour
et de courroux.
--Je te conseille de te plaindre! articula-t-elle sèchement.
--Alors tu serais une seconde édition de ton Héloïse?
--Pourquoi pas?
--Même pour le cas de la bonne qui a encaissé ses cinq ans?
Elle haussa brusquement les épaules et s'écria d'une voix impatientée:
--Ah! tu m'embêtes, à la fin, avec ta rengaine, toi!! Elle me fait froid
dans le dos. Je suis certaine que mon dîner me restera sur l'estomac.
--Allons! calme-toi. Je voulais seulement te faire grimper à l'arbre,
dis-je en riant.
Et c'était vrai. Pourquoi m'étais-je cramponné à cette condamnation de
la bonne? Je ne saurais le dire. Sauf de faire un peu enrager Cydalise,
aucun but n'avait dicté mes paroles.
X
Le lendemain, à onze heures précises, comme elle l'avait annoncé, nous
reçûmes la visite d'Héloïse.
Certes, c'était bien la belle femme que m'avait vantée Cydalise.
Mais son teint pâli, ses yeux remplis d'inquiétude, son visage tiré
trahissaient, quand elle entra chez nous, qu'elle était en proie à
de secrètes et douloureuses angoisses. Cherchant à se maîtriser, elle
affecta de sourire en annonçant à ma maîtresse:
--Enfin je vous l'ai donc trouvée, cette place promise! Ducanif voulait
la donner à une autre, mais je lui ai dit: «Minute! je la prends pour
une de mes amies,» et le bonhomme s'est incliné.
--Alors pas dans une cassine? demanda Cydalise.
--Dans une bonne, très bonne maison, affirma Héloïse.
Ensuite, se reprenant:
--Seulement, maison un peu triste, je vous en préviens, mais où vous
serez comme le poisson dans l'eau... Avant de monter ici, je me suis
présentée, de la part de Ducanif, pour vous proposer au bourgeois, qui
vous a acceptée les yeux fermés. Il vous attend le plus tôt possible...
aujourd'hui même, si faire se peut.
--Qu'en dis-tu, Alfred? demanda Cydalise en se tournant vers moi.
Je n'eus pas le temps de répondre. Elle revint immédiatement à Héloïse.
--Car il faut vous dire, reprit-elle, qu'il me peine fort de quitter ce
grand gueux que vous voyez là.
Et, en souriant, elle lâcha cette allusion:
--C'est mon Gustave, à moi.
Il me sembla qu'au nom de son amant, Héloïse avait tressailli. Sa pâleur
augmenta et ses traits se contractèrent plus affligés.
--Est-ce que le torchon brûle entre les deux amants? me demandai-je.
Ce trouble échappa à Cydalise, qui, cependant, avait continué:
--Vous me comprendrez, ma belle. Ce pauvre garçon va rester seul ici...
Moi, je ne saurais rester un jour sans le voir... Alors, si cette place
est à l'autre bout de Paris, au diable vauvert... nix! nix!
--Mais non! mais non! fit vivement Héloïse.
--Dans le quartier?
--Mieux encore. A deux pas.
--Où donc?
--Chez un magistrat nommé M. Grandvivier.
Cydalise, à ce nom, se tordit de joie.
--Ah! par exemple, en voilà une bobinette de chance! s'écria-t-elle.
Quand j'avais entendu nommer le magistrat, deux pensées soudaines
avaient, ensemble, envahi mon cerveau. En même temps que je me rappelais
la jeune fille, arrosant ses fleurs, mademoiselle Grandvivier qui devait
avoir un jour des millions, le souvenir m'était aussi venu de la bonne
condamnée à cinq années de prison.
Cependant, moi à mes réflexions, Cydalise à son contentement, nous ne
nous étions pas aperçus qu'après s'être laissée tomber sur une chaise,
Héloïse fondait en larmes.
Lorsque je secouai ma courte rêverie, mon attention, au lieu de se
porter sur Héloïse, fut distraite par Cydalise. Sa gaieté venait de
disparaître subitement de son visage qui avait pris une expression
mauvaise.
Et je l'entendis murmurer:
--Oui, mais il y a la fille... la chipie!
Pour la deuxième fois m'était révélé chez Cydalise un sentiment hostile
à l'égard de mademoiselle Grandvivier, qui allait bientôt devenir sa
jeune maîtresse. Pourquoi? Pour une cause futile à coup sûr, je l'aurais
gagé, moi qui connaissais avec quelle facilité Cydalise prenait les gens
en grippe.
A ce moment, Cydalise vit les larmes qui inondaient le visage d'Héloïse.
--Qu'avez-vous donc, ma belle bichette? s'écria-t-elle en s'élançant
vers la désolée.
Celle-ci fit un effort pour dompter sa douleur et avec un faux sourire:
--Rien, rien, dit-elle; c'est une stupide affection nerveuse qui me
tourmente par les temps orageux, comme celui d'aujourd'hui, mais c'est
sans gravité... Pleurer me soulage.
Immédiatement, sans nous laisser parler, elle reprit:
--Ainsi, c'est bien convenu, vous acceptez la place?
--Je serais bien difficile! Du moment que vous m'offrez cette place,
c'est que j'y trouverai mon beurre! s'exclama Cydalise reconnaissante.
--Seulement, je vous en ai prévenue, la maison est triste, solennelle,
un peu guindée...
Elle sembla hésiter, puis elle dit:
--Et, même, à ce sujet, j'aurais un conseil à vous donner.
--Parlez. Je m'y soumets d'avance.
--Votre magnifique chevelure dorée donne à votre visage un caractère de
beauté excentrique, hardie...
--Dites tout de suite effrontée! s'écria joyeusement Cydalise en la
voyant chercher le mot précis.
--Bref, répondit Héloïse, il est à craindre que vos bourgeois ne
s'effarouchent de votre tête un peu trop en dehors du commun.
--Alors, à moins d'entrer en place chez des aveugles, je ne vois
d'autre moyen que de me couper la tête... Et, encore, bien des maîtres
hésiteraient à prendre une cuisinière sans tête, débita Cydalise en
riant.
--Il est un moyen plus simple de s'en tirer.
--Lequel?
--Faites subir une modification à votre chevelure.
--Est-ce que vous me demandez de me faire couper les cheveux?
--Non, mais seulement de les faire teindre.
--Tiens! tiens! c'est une idée! Je ne serais pas fâchée de voir quelle
frime j'aurais en brune, lâcha Cydalise, en fille qui cédait à tout
nouveau caprice.
Et, bien résolue, elle ajouta:
--C'est dit. Demain, avant de me présenter devant M. Grandvivier,
j'aurai passé chez le coiffeur qui me métamorphosera en brune.
--Alors vous aurez la place... et je vous jure qu'elle est bonne, appuya
Héloïse.
--Sans compter qu'elle ne m'éloignera pas d'Alfred. En deux sauts, je
serai ici, répliqua la future cuisinière.
Ensuite, s'adressant à moi:
--Tu peux être certain d'avoir tous les jours ma visite.
--Visite que je te rendrai, répondis-je.
--Quand?
--La nuit, si tu veux.
--Oh! oh! ricana-t-elle moqueusement, j'en doute! Avec ça que, dans la
boîte du juge, le pipelet doit être homme à ouvrir, passé minuit, aux
troubadours qui demandent à coucher.
--Je n'aurai pas besoin de m'adresser au concierge.
--Bah! Alors, comment feras-tu?
Je la conduisis à la fenêtre et, de là, je lui montrai le mur qui
séparait l'étroite cour de notre maison du jardin de M. Grandvivier.
--Crois-tu que ce mur est infranchissable? demandai-je.
--Et tu oserais? dit-elle, l'oeil brillant de passion.
--Oui, si, une fois le saut exécuté, j'étais certain de trouver les
portes ouvertes par toi.
D'un bond, elle sauta à mon cou en s'écriant:
--Tu es un amour d'homme!!!
Et elle me donna un baiser retentissant.
Au bruit de ce baiser répondit l'éclat d'un violent sanglot. Il venait
d'Héloïse dont cette caresse avait brusquement réveillé le chagrin
qu'elle s'efforçait de nous cacher.
En une seconde, Cydalise devina le motif de ce désespoir. Tout en
écartant les mains dont la pleureuse se voilait le visage, elle demanda
d'une voix émue:
--De quoi donc, ma gentille? Est-ce qu'il y a du grabuge dans vos
amours... Hein!... voyons, dites... J'ai deviné, pas vrai? Votre Gustave
a fait des misères à sa niniche?
Héloïse ne fut plus maîtresse du secret qui l'étouffait.
--Gustave m'a quittée, balbutia-t-elle d'une voix brisée.
--Oh! le scélérat! commença par lancer rageusement Cydalise. Aimez donc
les hommes! voilà comment on est récompensée!... Et, après cela, on
s'étonne qu'il y ait tant de femmes qui se flanquent dans un cloître!
Comme, si indignées qu'étaient ses exclamations, elles n'étaient
d'aucune consolation pour l'amante abandonnée, Cydalise se calma pour
reprendre d'un ton encourageant:
--Bah! bah! c'est une querelle d'amoureux. Ça se remettra. Avant peu,
votre Gustave se présentera penaud de son escapade et sera tout heureux
qu'on le reprenne.
Héloïse secoua la tête de façon désolée à cette espérance offerte et
répondit à travers ses sanglots:
--Non, non, c'est bien fini!... Allez! Je le connais! Il ne reviendra
pas.
En fait d'amour, Cydalise était pour les concessions les plus larges.
--Alors, ma bellote, si vous en tenez si fort pour lui, faites le
premier pas, conseilla-t-elle.
Mais Héloïse se remit à secouer la tête et finit par prononcer:
--Impossible!
--Oh! il n'y a rien d'impossible pour une jolie femme qui sait se faire
bien enjôleuse, bien câline, bien...
L'Ariane abandonnée l'interrompit en redisant encore:
--Impossible! Impossible!
Puis, après un petit temps, elle murmura cette phrase incomplète:
--A moins que...
--A moins que quoi? insista Cydalise dont la compassion venait de se
doubler d'une maîtresse dose de curiosité.
Héloïse nous fit attendre sa réponse. Enfin d'une voix lente:
--A moins que je consente à ce qu'il demande.
--C'est donc de boire la mer avec ses poissons?... Ou d'aller à quatre
pattes à Rome?... Ou de manger par l'oreille?... Ou de vous atteler à un
omnibus?... Enfin, que vous demande-t-il de si extraordinaire pour que
vous, qui êtes coiffée d'un si rude béguin à son endroit, vous le lui
refusiez?
A toutes ces questions, Héloïse était restée muette. Il était évident
que nous ne parviendrions pas à lui arracher cette partie de son secret.
L'exigence de Gustave concernait sans doute quelque terrible mystère,
car Héloïse qui, en ce moment, devait y penser, frissonnait sous nos
yeux.
Si, en amour, Cydalise était pour les concessions, elle admettait aussi
largement les craques qui appuient le proverbe: «Promettre et tenir
sont deux.» Aussi, désespérant d'obtenir un aveu complet, elle avança ce
conseil:
--Promettez toujours, ma biche. Une fois le raccommodement fait, vous
lui direz: Flûte!
Probablement que, pour le cas en question, Gustave n'était pas homme
à être satisfait par le «Flûte!» car Héloïse répondit d'une voix qui
tremblait:
--Il ne se contenterait pas d'une simple promesse.
--De quoi? fit Cydalise gouailleuse. Alors qu'exige-t-il donc, votre
médecin de carton? Faut-il pas qu'on réunisse les deux Chambres en
congrès pour recevoir votre serment? Voyons, dites, que réclame votre
Gustave?
--Un engagement par écrit, articula l'amante délaissée en frémissant.
--Eh bien! écrivez, godiche, et, une belle nuit, vous lui chiperez le
papier dans une de ses poches, conseilla encore Cydalise.
Héloïse s'était redressée, pantelante d'un effroi immense.
--Jamais! jamais! bégaya-t-elle.
Cette fois Cydalise perdit patience et son accent tourna à l'ironie.
--Alors, faites-en votre deuil, ma biche, ravalez vos larmes et passez
l'éponge sur le souvenir de Gustave.
--J'en mourrai! dit l'abandonnée dont les sanglots éclatèrent de plus
belle.
--Mourez... ou écrivez, prononça brutalement Cydalise, piquée par cette
résistance.
Alors je jugeai bon de placer mon avis.
--A votre place, j'écrirais, dis-je à Héloïse.
Elle me regarda de ses yeux effarés, puis répondit:
--Si vous saviez ce qu'il veut que j'écrive!!!
--Je ne tiens pas à le savoir, mais je suis persuadé que plus cet
écrit est effrayant, moins vous devez avoir à le craindre. Pourquoi
n'aurions-nous pas nos caprices, nous autres hommes? Ne pouvons-nous
être pris de la fantaisie d'éprouver à quel point nous sommes aimés par
une femme? A coup sûr, le docteur a voulu vous soumettre à une épreuve.
--Si je le croyais! fit-elle.
Et son regard s'alluma d'une espérance.
Je revins à l'assaut.
--Écrivez, dis-je, et, demain, avec Gustave, vous serez à rire des
angoisses que vous a donnée cette épreuve.
--Oui, écrivez donc, grande bêtasse! Alfred a raison. C'est une frime de
votre Gustave, appuya Cydalise m'arrivant à la rescousse.
Héloïse hésita pendant une longue minute. Enfin elle nous demanda:
--Avez-vous ici ce qu'il faut pour écrire?
--Euh! euh! j'en doute! fit Cydalise en tournant dans la chambre. Ma
dernière goutte d'encre a passé à noircir les coutures blanchies de mes
gants. En fait de plumes, il ne me restait que celles de mes ailes de
sylphide qui, pour le quart d'heure, sont au Mont-de-Piété... Quant au
papier... Ah! tiens, c'est de la veine! en voici une demi-feuille qui
me reste des quatre sous de papier que j'avais achetés pour faire les
papillotes des petits frisons de ma coiffure à la chien.
Ce disant, elle posait devant Héloïse le carré de papier.
Oui, mais restaient encore à se procurer l'encre et la plume.
Alors une idée me traversa le cerveau.
Je pris sur la table le fameux sous-main du tour de _l'écriture brûlée_
sur lequel je plaçai le morceau de papier, et en présentant le crayon à
Héloïse:
--Au crayon ou à la plume, l'écrit n'en attestera pas moins à Gustave
votre obéissance, lui dis-je.
Elle accepta le crayon sans mot dire, et, d'une main fébrile, se mit à
écrire son billet.
Comme, par discrétion, nous nous étions éloignés de la table pour nous
réfugier dans un coin, Cydalise ne put résister à la jubilation que lui
avait procurée mon idée d'employer le sous-main. Malgré le danger d'être
entendue par Héloïse, elle mit ses lèvres à mon oreille et me glissa ce
compliment:
--Tu n'es pas à moitié roublard, toi!
Ensuite, au compliment, elle ajouta cette réflexion:
--Hein! En pince-t-elle pour son Gustave? Elle a eu beau faire ses
giries, il a toujours fallu finir par obéir... O monstres d'hommes!
quand on vous aime...!
Alors, pendant qu'elle me murmurait ces mots, le souvenir de
mademoiselle Grandvivier, que Cydalise allait bientôt servir, me revint
à la pensée.
Cependant Héloïse avait fini d'écrire. Elle se leva en pliant le papier
sous forme de lettre.
--La! maintenant il n'y a plus qu'à la mettre à la poste et demain
Gustave viendra vous la rapporter, dit Cydalise.
--Peut-être est-ce un écrit qu'il est plus prudent de remettre de la
main à la main, avançai-je.
Ce conseil eut le désastreux effet de rappeler à Héloïse le danger pour
elle qui résultait certainement de cette lettre.
--Non, non, non! proféra-t-elle avec une sombre énergie.
Et, soudain, elle déchira le papier en morceaux, qu'elle mit dans sa
bouche pour les avaler.
Ensuite, brusquement, elle gagna la porte en femme dont la raison s'est
égarée et disparut sans nous avoir dit adieu.
--Elle regimbe aujourd'hui, mais elle y passera demain. Elle est trop
toquée de son Gustave pour résister longtemps, m'annonça Cydalise.
L'occasion m'était trop belle pour n'en pas profiter.
Je me hâtai donc de dire:
--Tu vois?
--Qu'est-ce que je vois? fit-elle, ne se rappelant plus l'incident de la
veille.
--Que j'avais raison, hier, en soutenant que ce devait être sous une
influence dominatrice qu'avait agi la bonne qui en a avalé pour cinq
ans.
Elle s'emporta sérieusement:
--Tu sais que tu me bassines par trop avec ta bonne et ses cinq ans!
Lâche-moi un peu cette scie-là! cria-t-elle d'une voix grincheuse.
Puis, me montrant le sous-main:
--Au lieu de nous chamailler, nous ferions mieux de lire ce que la
désolée a écrit à son docteur... Que diable Gustave peut-il exiger
d'elle?
Elle étendait la main. Plus prompt qu'elle, je m'emparai du sous-main en
disant:
--J'ai eu l'idée. A moi d'avoir aussi la première lecture de la prose
d'Héloïse.
Je ne sais pourquoi un pressentiment me dit alors qu'il me serait
utile, plus tard, que Cydalise ignorât le secret d'Héloïse et du docteur
Gustave Cabillaud.
En conséquence, je posai la main à plat sur le sous-main, et, en
regardant ma maîtresse en face, j'éclatai de rire.
--Qu'est-ce qui te prend? demanda-t-elle surprise.
--C'est que je pense à ce que tu disais tout à l'heure du dévouement
exagéré des femmes pour celui qu'elles aiment. A t'entendre, elles sont
capables des choses les plus impossibles... Elles marcheraient sur la
tête!
--Sans doute qu'elles marcheraient sur la tête, et même, encore, sans y
mettre les mains, appuya Cydalise.
--Tu! tu! tu! fis-je, tout ça, c'est des mots; mais, quand il faut en
venir aux faits, ça change. Telle femme qui offre à toute heure à son
amant de lui sacrifier sa vie rechignerait, j'en suis certain, à la plus
petite contrariété qui lui serait imposée.
--Ce n'est pas pour moi, j'aime à le croire, que tu dis cela?
débita-t-elle sèchement.
--Il en serait de toi comme des autres, ripostai-je en raillant.
Elle était touchée au vif. Ce fut donc avec une sorte de dignité
froissée qu'elle répliqua:
--Aie, un jour, quelque chose à exiger de moi, et tu verras, selon ton
mot, si je rechigne.
--Tu! tu! répétai-je. Toujours de grandes phrases!!!
Puis, comme si l'idée m'en venait à l'instant, je m'écriai:
--Eh bien, tiens! il me passe en tête une fantaisie qui va te mettre au
pied du mur!... Je veux, j'exige que tu ne lises pas ce qui a été écrit
par Héloïse.
--Oh! non, ça, par exemple, c'est trop bête. Demande-moi autre chose de
plus sérieux... Et puis, après tout, pourquoi ne lirais-je pas? dit-elle
d'un ton mécontent.
J'éclatai de rire en m'écriant:
--Eh! eh! soutiens à présent que tu ne rechignerais pas.
Alors je lui tendis le sous-main et j'ajoutai d'une voix dont je
m'efforçai de rendre l'intonation ironiquement douloureuse:
--Lis donc à ton aise! L'essai m'a suffi pour juger de ce que valent
toutes tes affirmations de dévouement.
Offrir, avec l'espoir qu'il la repoussera, une cruche d'eau à celui
qui meurt de soif, c'est grandement s'exposer à voir cette espérance
trompée. Il en était de même de mon expérience de présenter le sous-main
à la curiosité de Cydalise, et pourtant elle eut un succès complet.
Geste et phrase portèrent en plein.
--Est-ce que tu parles sérieusement, mon petit homme? demanda-t-elle en
hésitant.
--Allons! lis, lis donc! dis-je du ton brusque de qui veut en finir.
--Ah! non, alors, fit-elle. Du moment qu'il te plaît que je ne lise pas,
je ne lirai pas.
Et elle repoussa le sous-main en ajoutant:
--Je tiens si peu à connaître la prose d'Héloïse que, tandis que tu t'en
régaleras, moi je vais descendre chez le coiffeur pour me faire teindre
la tignasse comme je l'ai promis à Héloïse.
Puis elle vint à moi, chatte et douce, en demandant:
--Est-ce qu'on n'embrasse pas la louloute qui a été bien obéissante à
son loulou?
J'accordai la récompense sollicitée et elle partit en chantant cet air
qui lui était habituel et dont, habituellement aussi, elle altérait le
texte:
Plus on a de _poux_ (_bis_)
Plus on rit.
Sa voix, qui s'éteignait dans les profondeurs de l'escalier, me prouva
qu'elle s'éloignait bien franchement, mais, par prudence, je poussai le
verrou de la porte.
Alors je m'approchai du sous-main dont, prestement, je déchirai la
couverture. Le papier sur lequel s'était décalquée l'écriture d'Héloïse
apparut à mes yeux.
Oui, certes, elle avait eu vingt fois raison de tant hésiter avant de
tracer ce billet, et, après l'avoir écrit, elle avait eu non plus vingt,
mais cent fois raison de l'anéantir.
En vérité, c'était un fier malin que ce docteur Gustave Cabillaud qui
s'assurait une telle garde à carreau contre les défaillances futures,
voir la trahison, de celle dont il voulait faire la complice de son
sinistre moyen de conquérir une fortune.
Avec son billet en poche, maître Gustave n'aurait eu, plus tard, qu'à
se mettre au pied de l'échafaud pour voir Héloise y monter, puis à s'en
aller après, lui, avec sa tête bien solide sur ses épaules.
Tudieu! le hardi et rusé renard! Comme il s'entendait à jouer des
femmes hébétées par la passion. Il n'y allait pas à la doucette, lui qui
marchandait son amour au prix du billet que j'avais sous les yeux.
Voici quelle était la teneur de cet écrit dont, évidemment, Gustave, en
l'exigeant, devait avoir imposé les termes, car du diable! si Héloîse
était capable d'une pareille prose.
* * * * *
«Oui, mon Gustave adoré, pour toi j'ai voulu la mort de Ducanif parce
que sa dépouille me procurait une fortune à t'offrir, et aujourd'hui,
malgré tous tes efforts pour faire triompher ton innocence, tout
t'accusera de complicité dans ce crime. Moi-même en me dénonçant, je
t'entraînerai dans ma perte, si ton abandon se prolonge. Reviens!... A
cette heure, je te prie encore... Demain je commanderai.
--HÉLOÏSE.»
* * * * *
Et l'écrit était sans date, ce qui lui laissait à prendre sa valeur le
jour où le Ducanif aurait été expédié.
Héloïse avait déchiré ce premier billet. A coup sûr, demain, affolée
d'amour, elle l'écrirait encore. A mon avis, l'existence de Ducanif ne
valait pas quatre sous.
Après cette lecture, et en pensant à Héloïse si complètement envoûtée
par le docteur, je ne sais comment j'arrivai à me dire:
--Si j'abrutissais ainsi Cydalise?
Puis, aussitôt, je me répondis:
--A quoi bon?
A cet «à quoi bon!» ma pensée m'offrit l'exemple à suivre de ce docteur
Cabillaud qui voulait faire fortune. Mais, lui, il avait un Ducanif à
dépouiller, tandis que moi...
Et, pendant que je cherchais de quel côté s'offrait cette fortune à
conquérir, la pensée de mademoiselle Grandvivier et de ses millions
vint, pour la troisième fois, se retracer dans mon souvenir.
Pour secouer cette obsession, je me levai et je me mis à chercher dans
la chambre la cachette qui mettrait l'écrit d'Héloïse à l'abri de la
main de la fureteuse Cydalise. Je la connaissais femme à mettre en
pratique les conseils qu'elle donnait aux autres et je me rappelais cet
expédient proposé par elle à Héloïse:
--On écrit toujours et, la nuit, on trouve à chiper le billet dans une
poche de vêtement.
Je glissai la lettre d'Héloïse derrière le morceau de glace cloué à la
muraille qui nous servait de miroir et, comme pièce pouvant servir à
une comparaison d'écriture, j'y joignis le court billet par lequel, la
veille, Héloïse avait annoncé la place qu'elle avait trouvée pour son
amie.
L'idée me vint de dépister la curiosité de Cydalise.
Cette première lettre d'Héloïse avait un second feuillet blanc que je
déchirai et sur lequel, de mon écriture la plus fantasque, je traçai
trois lignes au crayon. Cela fait, j'insinuai ma prose dans la poche de
mon gilet.
Dix minutes après, Cydalise était de retour.
Vrai! elle gagnait à être teinte en brune. Le conseil d'Héloïse était
bon. Toujours remarquable, la beauté de la rousse s'était modifiée.
Au lieu de cette expression hardie qui accentuait son visage, Cydalise
offrait une figure douce, reposée, un peu béate. On lui aurait donné le
bon Dieu sans confession.
A son entrée dans la chambre, elle m'avait trouvé le sourire aux lèvres.
--Qu'as-tu donc à rigoler ainsi tout seul? me demanda-t-elle.
J'appuyai machinalement la main sur la poche de mon gilet et, quand elle
eut bien vu le geste, je répondis:
--C'est à cause du billet d'Héloïse. Ma foi! c'est trop cocasse! Avec
ses larmes et ses soupirs à décorner un boeuf, elle m'avait fait croire
à un gros drame. Je m'étais figuré son Gustave exigeant des choses
terribles... Ah! si tu savais!
Du moment qu'elle était certaine de trouver l'écrit dans la poche de mon
gilet, Cydalise crut devoir me jouer la comédie.
Elle s'appliqua les deux mains sur les oreilles en criant:
--Je ne veux entendre! Inutile de rien me dire! Tu vois, je suis
sourde... Laisse-moi au moins le plaisir de t'avoir fait le sacrifice de
ma curiosité.
J'avais bien eu raison de me méfier de ma paroissienne. La nuit
suivante, alors qu'elle me croyait endormi, je la sentis sortir
doucement du lit pour aller faire sa cueillette dans la poche de mon
gilet.
Il faisait un si magnifique clair de lune que besoin n'était pour elle
d'allumer une chandelle afin de pouvoir lire le fameux billet.
Elle n'eut qu'à s'approcher de la fenêtre.
Je la vois encore, en chemise, se tordant de joie, à demi étouffée
par son rire dont il lui fallait contraindre l'éclat pour ne pas me
réveiller.
Et elle avait raison de rire, car voici ce qu'elle lisait:
* * * * *
«Mon Gustave chéri.--Je m'engage par cet écrit, que tu as exigé de mon
amour, à ne plus manger d'ail ni d'échalote, puisque tu n'en aimes pas
l'arome.
--TON HÉLOÏSE.»
Et le silence de la nuit me permit d'entendre Cydalise qui, bien bas
pourtant, murmurait:
--Ah! la sotte! Et elle se fendait l'âme pour ne pas écrire ce
billet!... Il faut qu'elle aime rudement l'échalote, tout de même!
Un quart d'heure après, l'écrit était rentré dans la poche de mon gilet
et Cydalise dormait comme une toupie.
Le lendemain, elle fut la première levée pour préparer sa malle.
Elle tenait à faire preuve de zèle en entrant de bon matin chez M.
Grandvivier.
--Ne bouge pas d'ici. En allant chez les divers fournisseurs, je
profiterai de l'occasion pour monter te rendre visite, m'annonça-t-elle
en partant.
Elle fit comme elle l'avait dit. Deux fois je la vis arriver m'apportant
des provisions.
--Comment as-tu été reçue? demandai-je.
--Très bien. Dame! je ne te dirai pas que le magistrat a dansé la chahut
en me voyant, mais ma physionomie de brune a semblé lui revenir... Il
n'est pas d'une gaieté folle, mon bourgeois. On peut lui donner de la
glace à garder, il ne la dégèlera pas... A part ça, pas méchant. Je
crois que je me plairai dans la boîte... Je n'ai que ma cuisine à faire.
Le reste regarde la femme de chambre et le valet de chambre; deux vrais
melons, ceux-là!
J'attendais qu'elle me parlât de mademoiselle Grandvivier, mais elle
n'en ouvrit pas la bouche.
--T'a-t-on donné une belle chambre? demandai-je à sa seconde visite.
--Je ne sais pas encore où je serai logée. C'est ce soir qu'on me
désignera ma chambre.
--Sans doute dans le voisinage de tes maîtres, à portée d'entendre, si
la nuit on t'appelle.
Je lui tendais la perche pour qu'elle me parlât de sa jeune maîtresse;
mais elle me répondit en riant:
--Qui est à portée d'entendre se trouve aussi à portée d'être entendu.
Ce ne serait donc pas à souhaiter... surtout si tu me tiens ta promesse.
--Quelle promesse?
--De me montrer comment tu franchis un mur.
Sur ce, elle s'enfuit en me criant:
--A demain!
Je me couchai mécontent de ma journée, je n'avais pas voulu donner
l'éveil à Cydalise en lui parlant, le premier, de mademoiselle
Grandvivier, et elle avait gardé le silence sur la jeune fille. De
mon côté, durant les longues heures de mon isolement, j'étais resté à
l'affût, guettant par le trou du rideau, l'apparition dans le jardin, de
l'enfant du magistrat,--et j'en avais été pour mon attente.
Le lendemain matin, Cydalise m'arriva rayonnante de satisfaction.
--On m'aurait donné à choisir ma chambre que je ne l'aurais pas prise
plus à souhait, me dit-elle.
--Pas de voisinage gênant?
--Je ne sais s'ils ont supposé que j'avais la gale, mais ils m'ont
assigné le coin le plus reculé de la maison. Je crois que si tu venais,
la nuit, me voir en jouant de la trompette, personne ne t'entendrait.
Elle m'entraîna vers la fenêtre en ajoutant:
--Tiens, derrière le rideau..., car il ne faut pas que je laisse
apercevoir mon bec... je vais t'indiquer où loge chacun.
A travers la mousseline claire et trouée du rideau la maison nous
apparaissait dans toute son étendue, au fond du jardin. Quelques
fenêtres avaient été ouvertes à la fraîcheur du matin.
Cydalise commença sa revue:
--D'abord, dit-elle, ces deux fenêtres, à gauche, qui sont ouvertes,
sont celles du cabinet de...
Soudain elle s'interrompit:
--Ah! fit-elle, voici ma chipie qui entre chez son père... Elle va donc
mieux, ce matin, la sainte Douillette?... Ah! je lui en ficherais des
narcotiques à la princesse qui se plaint de ne pouvoir dormir!... Des
giries, quoi!
A risquer un seul mot en faveur de mademoiselle Grandvivier, je
m'exposais à mettre en garde la rancune de Cydalise.
--Elle est donc malade, cette demoiselle? dis-je du ton le plus
insouciant.
--Parbleu! malade comme le sont ceux qui restent toute leur sainte
journée, le derrière sur une chaise, sans remuer ni pieds ni pattes!
Qu'elle vienne donc seulement dans une cuisine fourbir les casseroles,
ça lui donnera un exercice qui la fera dormir sans qu'il lui soit besoin
des drogues qu'elle entonne chaque soir en se couchant... Tout ça, je te
le répète, de vraies giries! histoire de déranger le pauvre monde!
--Oh! oh! déranger, répétai-je en riant, tu parles pour les autres, car
le service de la demoiselle ne doit te concerner en rien puisqu'elle a
sa femme de chambre.
--C'est justement où tu te casses le nez, mon bonhomme. On attendait
l'arrivée d'une cuisinière pour laisser la femme de chambre prendre un
congé de quinze jours. Elle doit décamper demain. De sorte que, pendant
cette quinzaine, c'est moi qui aurai, chaque soir, quand elle se mettra
au lit, la corvée d'apporter sa potion à mademoiselle Pimbêche.
Et, avec une intonation rageuse, elle grinça, en crispant les poings:
--En voilà une que j'ai dans le nez!
--Dame! si elle t'a donné raison de la détester? insinuai-je d'un ton
approbateur pour la pousser aux confidences.
--Crois-tu que cette poupée, les deux ou trois fois que nous nous sommes
rencontrées dans la rue, avant mon entrée chez le père, m'a ri au nez en
me regardant comme si elle voyait un phénomène!!!
Teinte en brune et avec le nouveau genre de coiffure que le coiffeur lui
avait fait adopter, Cydalise ne ressemblait en rien à ce qu'elle avait
été deux jours auparavant. Il eût été vraiment impossible de reconnaître
en elle, à cette heure, calme, étudiée en ses gestes, aux bandeaux
plats, cette même créature à la démarche dégingandée, à l'oeil hardi,
à la chevelure broussailleuse et rutilante, à la mise de promeneuse à
travers choux.
Quand elle avait rencontré l'ancienne Cydalise, mademoiselle Grandvivier
avait donc été fort excusable d'avoir souri à la vue de cette espèce
d'oiseau fou au plumage si éclatant, qui aurait même fait se retourner
les chiens.
C'était donc là ce gros crime qui avait allumé le ressentiment de
Cydalise, laquelle, je le répète, était facile à prendre les gens en
grippe.
Sa bile, à propos de sa jeune maîtresse, étant un peu soulagée, Cydalise
reprit la désignation qu'elle me faisait, derrière le rideau de notre
fenêtre, des aîtres de la maison du magistrat.
--Après ces deux fenêtres du cabinet de M. Grandvivier, les deux
suivantes, à gauche, éclairent sa chambre à coucher. Tout à proximité,
mais donnant sur la cour, est la chambre d'Augustin, le valet de chambre
qui fait pendant à celle, aussi sur la cour, de la femme de chambre
de la chipie. L'appartement de la donzelle comprend les quatre autres
fenêtres à droite. Il y a deux sorties, l'une sur un couloir de
dégagement, du côté du père, l'autre sur le grand escalier. Ils sont
tous nichés les uns sur les autres.
--Bien! Et toi?...
--Moi! je perche dans le petit bâtiment en retour... Tu vois la fenêtre
d'ici. Ma chambre ouvre sur le carré du grand escalier.
--Mais, m'as-tu dit, c'est aussi sur ce grand escalier que débouche une
des deux sorties de l'appartement de la demoiselle. Ne pourra-t-elle
entendre si je te fais mes visites nocturnes?
--Pas mèche, mon chéri. Sa chambre à coucher est séparée du carré par un
petit boudoir.
Sur ce, Cydalise, jugeant mon instruction terminée, partit en me disant:
--A ce soir, sauteur de mur! Pour cette première fois, je descendrai
t'attendre dans le jardin.
Franchir le mur assez bas qui séparait notre maison du jardin n'était
qu'un jeu pour moi.
Il était environ onze heures quand j'exécutai mon escalade. A peine
touchais-je terre que, de l'ombre d'un haut massif de lilas, je vis
sortir Cydalise qui me prit la main en disant tout bas:
--Un cabri n'aurait pas mieux sauté... Laisse-moi te conduire, et quand
nous arriverons au grand escalier, marche comme sur des oeufs, car la
pincée n'est pas encore endormie.
Deux minutes après, je me glissais dans la chambre de Cydalise où
brûlait une bougie, placée sur la commode.
Elle s'approcha de la fenêtre et regarda à travers la vitre.
--Encore de la lumière chez la chipie. Est-ce qu'elle ne va pas se
décider? gronda-t-elle.
Elle achevait quand un coup de sonnette retentit au dehors sur le carré.
--Ah! enfin! ce n'est pas malheureux! lâcha-t-elle.
Elle alla prendre sur la commode une assiette de porcelaine de Saxe sur
laquelle était posé un verre à demi plein d'eau et sortit de la chambre
après m'avoir dit:
--Je reviens à l'instant.
En effet, au bout de deux minutes, elle reparut les mains vides et,
après avoir poussé le verrou de la porte:
--Là! fit-elle; à présent que la mijaurée s'est flanquée sa drogue dans
le torse, elle va dormir et nous laisser tranquilles.
--Alors ce verre que tu as emporté contenait la potion somnifère?
--Oui. Le médecin, qui aimerait mieux que le sommeil lui vînt
naturellement, a commandé de ne prendre la drogue qu'en désespoir de
cause. Seulement, par crainte que l'impatience ne lui fasse avaler trop
vite la chose, il a défendu de la laisser à sa portée... Il faut qu'elle
sonne pour se la faire apporter... Alors la femme de chambre, qui
d'habitude la sert, lui fait ses observations s'il est trop tôt et la
fait languir après son verre... Plus souvent que je la laisserai tirer
la langue, moi, pendant la quinzaine que je vais remplacer la femme
de chambre!... Plus tôt elle aura avalé sa potion, plus tôt je serai
couchée.
--C'est le docteur qui prépare à l'avance cette potion? demandai-je.
--Avec ça que c'est difficile à préparer! ricana-t-elle. Un enfant de
deux mois s'en tirerait, tant c'est simple!
Et elle me montra sur la commode une petite fiole et un compte-gouttes
en ajoutant:
--Dix gouttes de ça dans un demi-verre d'eau.
--Oh! oh! fis-je, le compte-gouttes prouve qu'il est important de ne pas
se tromper sur le nombre.
--Comme tu dis, il ne faudrait pas forcer la dose, car, alors, bigre de
bigre!
--Qu'arriverait-il?
--Qu'elle dormirait si bien comme une souche qu'on pourrait lui faire
faire une promenade à âne sans parvenir à la réveiller... Elle en aurait
pour ses vingt-quatre heures à pioncer.
En été, l'aurore est hâtive. Je dus quitter Cydalise à trois heures du
matin pour ne pas me laisser surprendre par le jour.
--Tu sais le chemin, il n'est pas besoin que je t'accompagne, me
dit-elle mal réveillée.
--Non, répondis-je, et qu'il soit bien convenu qu'à chacun de mes
départs, tu n'auras pas à te lever. Je tiens à ce que tu achèves
tranquillement ta nuit.
--Ma foi! j'aime autant ça! dit-elle en s'enfouissant la tête dans
l'oreiller pour se rendormir.
Un petit tilleul, poussé près du mur du jardin, m'aida à gagner le
chaperon, puis je sautai dans la cour. Cinq minutes m'avaient suffi pour
me retrouver dans mon taudis.
Toute la journée, sauf pendant les deux visites de Cydalise, je pensai
aux millions de mademoiselle Grandvivier, et je revis, en souvenir, ce
verre attendant sur la commode de ma maîtresse le coup de sonnette de la
jeune malade.
A la même heure que la nuit précédente, j'escaladai encore le mur.
Un vent violent qui secouait les arbres du jardin, me dispensait
d'assourdir mon pas faisant craquer le sable du jardin. Je n'eus
qu'à soulever le loqueteau de la petite porte de service dont,
intérieurement, Cydalise avait, par avance, tiré le verrou.
Quand j'arrivai à la chambre, j'en trouvai la porte entr'ouverte, mais
Cydalise était absente.
Comme la veille, la bougie, placée sur la commode, éclairait le verre
contenant la potion préparée.
L'occasion était belle!
Je tendis l'oreille au bruit du retour de Cydalise. En n'entendant
rien, je saisis vivement le flacon et, de son contenu, j'ajoutai environ
trente gouttes à la dose déjà versée.
Je finissais, quand arriva Cydalise qui crut devoir m'expliquer son
absence.
--Cet imbécile d'Augustin avait oublié d'attacher à la clavette une
persienne que le vent faisait battre. J'ai eu peur que ce claquement
répété réveillât M. Grandvivier. Alors je suis descendue pour la
consolider.
--Ainsi tout le monde dort?
--Moins la chipie.
Et comme, à ce moment, une horloge du voisinage, dont le vent nous
apporta le son, tintait la demie après onze heures, elle maugréa avec
impatience:
--Est-ce qu'elle va me tenir sur pied toute la nuit, cette poupée
maudite!
Au coup de sonnette, qui, bientôt, se fit entendre, elle prit le verre
et disparut.
Son absence fut plus longue que la veille. Alors l'épouvante me saisit.
Pourquoi ce retard? Qu'était-il arrivé? En portant le verre à ses
lèvres, la jeune fille avait-elle reconnu la force de la potion?
Enfin Cydalise revint.
--Pourquoi as-tu tant tardé? demandai-je vivement.
--Figure-toi qu'au moment de la quitter, la donzelle m'a fait remarquer
que j'avais oublié de renouveler l'huile de sa veilleuse. Alors il m'a
fallu descendre à l'office pour l'emplir.
Et, en haussant les épaules, elle grogna:
--Si ça ne fait pas pitié! C'est bien histoire de faire aller le pauvre
monde. A quoi peut lui servir une veilleuse, puisqu'elle avale une
drogue pour dormir quand même.
--Alors, elle a pris sa potion?
--Quand je suis remontée avec ma veilleuse, elle roupillait déjà comme
une sourde.
Sur ce, elle ajouta:
--Au dodo, à notre tour.