Le gros de l'armée française était établi sur le plateau ondulé et
parsemé de gros bouquets de bois, limité à l'est par le ravin de la
Mance qui débouche à Ars, et à l'ouest par une ligne légèrement concave
allant de Vionville à Doncourt par Saint-Marcel, et qui marquait le
front des bivouacs. Au nord, les ondulations continuent à perte de vue
jusqu'au ruisseau de l'Orne; mais au sud, sur la gauche de la route de
Verdun par Mars-la-Tour, le terrain est plus accidenté. Des bois épais
couvrent les pentes qui descendent vers la Moselle, ainsi que les deux
gorges profondes qui, après leur réunion à Gorze, se prolongent jusqu'à
Novéant; toutefois, à hauteur de la route, ces gorges ne présentent
aucun obstacle et ne forment encore que deux grandes rives à contours
adoucis, dans lesquelles la cavalerie et l'artillerie peuvent évoluer
aux allures vives jusqu'à plus de 2 kilomètres au sud de Rezonville. Le
ravin de la Mance est profond et encaissé; les pentes comprises entre la
lisière des bois de Saint-Arnould et des Ognons, les ravins de Gorze et
d'Ars sont inaccessibles à des troupes nombreuses, obligées de suivre
les deux routes qui longent les ravins ou les chemins peu praticables
qui sillonnent les bois.
[Illustration: Plan de la bataille de Rezonville.]
Cette courte description du terrain fait comprendre les difficultés que
les Allemands avaient à vaincre pour oser tenter un grand mouvement
tournant, afin de venir se placer sur les communications de l'armée
française, après avoir sacrifié plus de vingt mille hommes pour
l'arrêter dans sa marche sur Verdun. L'insistance que M. le duc d'Aumale
a mise à faire ressortir les négligences ou les fautes qui ont rendu
possible le mouvement des Prussiens, nous dispense de revenir sur ce
triste sujet; mais, pour l'édification du public, nous allons exposer
succinctement les mesures prises par le comte de Moltke pour assurer la
réussite d'une marche de flanc des plus audacieuses et profiter ainsi du
retard apporté à la retraite de l'armée du Rhin par la sanglante
bataille de Borny, livrée le 14 août et qui s'est prolongée jusqu'à neuf
heures du soir.
Le 1er corps Manteuffel et la 3e division de cavalerie Groeben furent
laissés sur la rive droite de la Moselle pour former le cordon
d'investissement et s'opposer à toute tentative d'attaque de ce côté,
tentative devenue improbable à cause de l'armistice consenti par le
gouverneur de Metz, général Coffinières, pour procéder à l'inhumation
des braves tombés à Borny. Les 7e et 8e corps, Zastrow et Groeben, de la
1re armée de Steinmetz, et la 1re division de cavalerie Hartmann prirent
position à cheval sur la Seille, au sud de Metz, pour couvrir le
mouvement tournant dont l'exécution était confiée à la deuxième armée,
prince Frédéric-Charles. Cette deuxième armée comprenait, en commençant
par le corps le plus rapproché de Metz: le 3e corps d'Alvensleben II, le
10e corps Voigts-Rhetz, les 5e et 6e divisions de cavalerie Rheinbaben
et Mecklembourg, la garde royale commandée par le prince Auguste de
Wurtemberg, le 4e corps d'Alvensleben I, le 12e corps saxon sous les
ordres du prince royal de Saxe, en réserve derrière le 10e.
[Illustration: LE PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--Carrières du Caveau, près
de Gravelotte.]
Par suite d'une négligence vivement relevée dans l'acte d'accusation et
par M. le duc d'Aumale, mais dont la responsabilité est surtout
imputable à d'autres qu'au maréchal Bazaine, les quatre ponts permanents
de la Moselle, en amont de Metz, savoir: le pont suspendu de Novéant et
les ponts en pierre de Pont-à-Mousson, Dieulouard et Marbache restèrent
intacts. Les Prussiens avouent dans leurs documents officiels que les
ponts de Novéant et de Pont-à-Mousson leur furent de la plus grande
utilité, et qu'ils doivent en partie à leur conservation d'avoir pu
lutter pendant toute la journée du 16 entre Mars-la-Tour et Gravelotte.
Les débats de Trianon nous ont appris que pendant la journée du 15 les
Prussiens défilèrent en masses profondes sur ces deux ponts et que le
lendemain ils furent utilisés pour l'évacuation de leurs nombreux
blessés.
De Pont-à-Mousson à Novéant, les Prussiens jetèrent huit ponts de
campagne; le 13 août, un à Pont-à-Mousson; le 15, un à Champey; le 16,
trois en aval de Champey et deux en amont et en aval de Novéant; dans la
nuit du 16 au 17, un huitième pont fut jeté à hauteur d'Arry, à 2
kilomètres en amont de Novéant.
[Illustration: Mêlée de cavalerie à Rezonville.]
Le 15 août, le corps d'Alvensleben II et la division de cavalerie
Mecklembourg traversèrent la Moselle à Novéant et poussèrent jusqu'à
Gorze; le corps Voigts-Rhetz, la cavalerie Rheinbaben et la brigade des
dragons de la garde franchirent la rivière à Pont-à-Mousson pour aller
coucher à Thiancourt. Le général Rheinbaben poussa ses cavaliers jusqu'à
Puxieux et Chambley, à moins d'une lieue au sud de Mars-la-Tour et de
Vionville, où ils eurent un engagement avec la division de cavalerie du
marquis de Forton. L'ensemble des forces prussiennes sur la rive gauche
de la Moselle formait, le 15 au soir, un effectif total de 70,000 hommes
avec 192 canons.
Pendant que les Allemands, parfaitement dirigés par leur habile chef
d'état-major, avançaient avec une merveilleuse rapidité, l'armée
française cheminait dans le désordre le plus regrettable à travers les
rues tortueuses de Metz ou sur l'unique route de Longeville à
Gravelotte, assignée par Bazaine à tous ses corps d'armée. Cette fatale
journée du 15, plus funeste qu'une bataille perdue, marque le
commencement de cette série de malheurs inouïs qui devaient accabler
l'armée du Rhin et la faire disparaître dans une catastrophe sans
précédents. Les débats du conseil de guerre ont appris que, pour divers
motifs, les positions occupées par les troupes de Bazaine, le 15 au
soir, étaient les suivantes: la division de cavalerie de Forton à
Vionville, poussant ses avant-postes vers Mars-la-Tour, Puxieux et
Trouville; en arrière d'elle, la division de cavalerie de Valabrègue,
placée de façon à pouvoir soutenir celle de Forton; le 2e corps Frossard
avait la division Bataille le long des crêtes qui s'étendent de Flavigny
vers Vionville, presque perpendiculairement à la grande route; à sa
gauche, la 1re brigade de la division Vergé, avec la 2e brigade en
retour d'équerre, face au bois de Saint-Arnould et se reliant à la
brigade Lapasset qui forme l'aile gauche du général Frossard. Le 6e
corps, Canrobert, formé sur deux lignes, couvre l'espace compris entre
la droite de la division Bataille et le village de Saint-Marcel; la
division Lafont-Villiers à sa gauche à la route de Verdun et se relie
par le seul régiment du général Bisson à la division Tixier, postée entre
la voie romaine et Saint-Marcel; la division Levassor-Sorval est tenue
en réserve derrière Rezonville; l'artillerie des deux corps couvre les
ailes et remplit tous les intervalles, mais Canrobert n'a que
cinquante-quatre pièces au lieu de cent vingt et pas une seule
mitrailleuse. Les grenadiers de la garde étaient à gauche de Gravelotte,
les voltigeurs à droite, près d'une grande ferme appelée la Malmaison.
Le 16 août, à 9 heures 1/2 du matin, la bataille commençait par
l'attaque de la division de Forton qui se repliait devant des forces
supérieures pour prendre position devant le bois de Villers, le dos à la
chaussée romaine. Le corps d'Alvensleben se déploie alors suivant un
grand arc de cercle enveloppant l'angle formé par le corps Frossard; de
nombreuses batteries écrasent de feux la division Bataille qui a son
chef grièvement blessé et se voit dans la nécessité de battre en
retraite. Ce mouvement de retraite découvre la droite de la division
Vergé qui recule à son tour derrière Rezonville; la brigade Lapasset put
conserver ses positions.
Bazaine est au milieu du danger et dirige ses troupes avec un calme
auquel le général de Rivières lui-même rend un éclatant hommage dans son
rapport, et une intrépidité que le vaillant Bourbaki a taxée de témérité
devant le conseil de guerre. Pour ralentir l'attaque des Prussiens, le
maréchal fait avancer le 3e lanciers, puis les cuirassiers de la garde
qui chargent avec un courage admirable et perdent vingt-deux officiers,
deux cent huit cavaliers et deux cent quarante-trois chevaux. Pendant
que la cavalerie se dévoue avec son abnégation ordinaire, les grenadiers
et zouaves de la garde marchent rapidement sur Rezonville pour remplacer
le corps Frossard. Mais avant leur arrivée, le maréchal Bazaine et le
général Frossard ont failli être enlevés par une charge des 11e hussards
prussiens et 17e hussards de Brunswick de la division Rheinbaben. Les
grenadiers n'étant pas assez nombreux pour remplir l'espace laissé vide
par les divisions Bataille et Vergé, on leur adjoint une brigade de la
division Levassor-Sorval. Les voltigeurs de la garde, sous les ordres du
général Deligny, quittent la Malmaison et se placent face au bois des
Ognons pour protéger la gauche de la ligne de bataille que Bazaine
croit, à tort, fortement menacée.
Vers les 2 heures de l'après-midi, il se passa un incident des plus
remarquables qui mérite d'être signalé. Le général d'Alvensleben, dont
l'infanterie était très-incommodée par des batteries du 6e corps
établies le long de la chaussée romaine, prescrivit au général de Bredow
de les faire taire avec sa brigade de cavalerie. En exécution de cet
ordre, M de Bredow traverse la route de Verdun, en arrière de Vionville,
forme sa brigade en deux échelons perpendiculairement à la voie romaine;
trois escadrons du 7e cuirassiers constituent le premier échelon de
gauche; trois escadrons du 16e uhlans l'échelon de droite. En un clin
d'oeil ils sont sur les batteries dont ils saluent les servants; puis
ils traversent les lignes du 6e corps au milieu des fantassins étourdis
d'une pareille impétuosité. Au moment où ils remontent sur leurs chevaux
essoufflés la pente gauche du ravin de Gorze, le général de Forton les
aperçoit et lance contre eux ses cuirassiers et ses dragons.
Complètement entourés, les cavaliers prussiens sont taillés en pièces;
sur plus de huit cents hommes, treize officiers, soixante-dix
cuirassiers et quatre-vingts uhlans échappent seuls au carnage. Telle
est, pour les Français, l'origine de la légende des cuirassiers _blancs_
de Bismark détruits à Rezonville. Les Allemands appellent cette charge
audacieuse la _chevauchée de la mort._
Le 3e corps prussien et la cavalerie étaient à bout de forces quand; un
peu après 2 heures, le corps Voigts-Rhetz arrivant à tire-d'aile de
Thiancourt entrait en ligne pour sauver son voisin d'un désastre. La
lutte acharnée, mais circonscrite autour de Rezonville, allait se
transformer en une bataille gigantesque par l'arrivée successive de
nombreux renforts qui vinrent prolonger la ligne de bataille sur une
étendue de plus de 8 kilomètres, du bois des Ognons à la ferme de
Greyères. Nous allons entrer dans quelques détails, car il a été
beaucoup parlé à Trianon de tous ces mouvements et du retard que les
corps Leboeuf et Ladmirault, qui avaient combattu à Borny, mirent à
paraître sur le champ de bataille du 16.
Par suite de l'encombrement des routes, le 3e corps Leboeuf n'avait pu
gagner Verneville dans la soirée du 15. Obligé de passer par le mauvais
chemin qui, du ban Saint-Martin passe par le col de Lessy, remonte à
partir de Châtel-Saint-Germain le ravin de ce nom jusqu'à hauteur de la
ferme de Leipzig, d'où il gagne obliquement le village de Verneville, le
maréchal Leboeuf avait arrêté ses soldats exténués à la nuit tombante.
Les divisions Monlaudon, Aymard et Navral s'établirent pêle-mêle entre
Verneville et le mont Saint-Quentin, la division Metman coucha au milieu
des charrois de toute nature au ban Saint-Martin et à la maison de
Planche sur la route de Thionville.
Le 16 août, à 11 heures du malin, la tête de colonne du 3e corps
cheminait péniblement en avant de Verneville quand son chef entendit le
canon de Rezonville. Aussitôt il dirige la division Aymard sur
Saint-Marcel et la place à l'aile droite de Canrobert; la division
Navral se range en bataille sur le prolongement de celle du général
Aymard. A peine en position, ces deux divisions engagent une lutte des
plus vives avec la brigade Lehmann du corps Voigts-Rhetz. Le maréchal
Bazaine, toujours inquiet de sa gauche, arrête la division Monlaudon et
l'envoie reconnaître le ravin d'Ars dans lequel, suivant la pittoresque
expression du général, elle ne rencontra pas un chat.
Le général Ladmirault avait fait bivouaquer son corps d'armée à Woippy,
à l'exception de la division Lorencez qui, conformément aux ordres
fâcheux du commandant en chef, s'était empêtrée au col de Lessy au
milieu des convois de l'administration. Parti au jour, Ladmirault prit
sur lui de ne pas suivre le mauvais itinéraire qui lui était indiqué et
se dirigea, précédé de sa cavalerie, par la bonne route de Saulny sur
Saint-Privat-la-Montagne et Sainte-Marie-aux-Chèvres. Vers 11 heures, la
division Grenier, arrivée à Saint-Ail, fut tout étonnée d'entendre une
furieuse canonnade, car aucun avis ne lui était parvenu des graves
événements qui se passaient sur la gauche de l'armée. Néanmoins,
Ladmirault, en homme de coeur et d'expérience, modifia encore son
itinéraire et, au lieu de marcher sur Doncourt, il marcha sans
hésitation sur Bruville; en même temps, il fait prévenir le général de
Cissey, dont les troupes se reposaient un peu à Sainte-Marie-aux-Chênes.
Celles-ci accourent à marche forcée et suivent de près la division
Grenier qui a déposé ses sacs pour aller encore plus vite. Un peu après
4 heures, les deux divisions du 4e corps occupent, en bel ordre de
bataille, la crête un peu accidentée qui s'étend de Saint-Marcel à
Bruville, et s'avancent de là vers la ferme de Greyères et Mars-la-Tour.
A la même heure, le corps Voigts-Rhetz tout entier vient appuyer la
gauche d'Alvensleben et recueillir les débris de la brigade Lehmann
écrasée. La brigade Wedell, composée des 16e et 57e d'infanterie
prussienne, et qui faisait partie de la division Schwartzkoppen, marche
sur la ferme de Greyères; écrasée par un feu terrible, elle tourbillonne
et essuie des pertes fabuleuses: le 16e régiment a quarante-trois
officiers sur quarante-huit et mille trois cent quarante et un hommes
hors de combat; le 57e est presque aussi maltraité.
Pour sauver ce qui reste de cette malheureuse brigade, les dragons de la
garde se dévouent et perdent à leur tour les deux tiers de leur
effectif; avec les six escadrons qui chargèrent on put à peine en
reconstituer deux le lendemain de la lutte. Le corps Ladmirault allait
atteindre Mars-la-Tour quand le général de Redern réunit de vingt-sept à
vingt-huit escadrons et se lança à corps perdu sur la droite des
Français.
A la vue de cet ouragan de chevaux, le général Ladmirault appelle à lui
toute la cavalerie dont il peut disposer; le brave Legrand du 4e corps
arrive avec les 2e, 7e hussards et 3e dragons; du Barail avec son seul
régiment, le 2e chasseurs d'Afrique; de France avec les dragons et les
lanciers de la garde; enfin Leboeuf prête généreusement la division
Clérembault, composée des 2e, 3e et 10e chasseurs, 2e et 4e dragons. A 6
heures eut lieu, aux environs de la ferme de Greyères, le choc à jamais
mémorable de ces deux masses comprenant au moins neuf mille cavaliers de
toutes armes. Le résultat désiré fut obtenu par les deux partis en
présence: les Prussiens arrêtèrent la marche victorieuse des divisions
Cissey et Grenier; nos cavaliers empêchèrent l'ennemi de déborder la
droite française et de gagner la roule de Conflans alors encombrée de
bagages et de chevaux de main. Néanmoins, il est avéré que le succès de
la droite française était complet; les Allemands avouent qu'ils ont dû
se rallier en arrière de Trouville, à une lieue de la roule de Verdun,
et le général Ladmirault a déclaré au conseil qu'il espérait recevoir
l'ordre de continuer la bataille le 17 au point du jour. Laissé sans
instructions, il se replia à la nuit sur la hauteur de Bruville et y
bivouaqua sous la protection de la division Lorencez qui venait enfin de
le rejoindre. Entre minuit et une heure, il reçut l'ordre de battre en
retraite sur Amanvillers.
Le corps d'Alvensleben s'était maintenu entre Vionville et le bois de
Saint-Arnould, malgré les pertes énormes qu'il subissait depuis le
matin. Sa position n'en était pas moins critique et il allait être
écrasé quand les 8e et 9e corps, qui avaient passé la Moselle à Novéant,
envoyèrent à son secours onze bataillons, plusieurs batteries et des
caissons pour réapprovisionner son artillerie à bout de ressources. Le
8e corps prit position sur la lisière du bois de Saint-Arnould, le 9e
s'engagea dans le bois des Ognons; ils furent contenus par la brigade
Lapasset, la garde impériale et des fractions du corps Frossard que l'on
avait placé en réserve près de Gravelotte, face au bois des Ognons.
A 7 heures du soir, le prince Frédéric-Charles ordonna un suprême effort
contre Rezonville, la clef de nos positions; mais il échoua, grâce à la
ténacité de notre infanterie et à l'énergie des cavaliers de Valabrègue.
La division Monlaudon, revenue du ravin d'Ars. prit une part glorieuse
et sanglante à ce terrible épisode.
La nuit était déjà obscure lorsque, un peu avant 9 heures, un bruit de
chevaux et des hurrahs se firent entendre au milieu du silence que
troublaient seuls les gémissements de plus de vingt mille blessés.
C'était une dernière charge exécutée par les hussards rouges de la
brigade Rauch contre le malheureux village de Rezonville, à moitié
détruit par l'incendie et par les obus.
La plume est impuissante à décrire une lutte dans laquelle les deux
armées firent prouve d'une grande solidité et de brillantes qualités
militaires; il faut parcourir ces champs funéraires pour en bien
comprendre toute l'horreur. Nous avons publié, en 1871, dans
l'_Illustration_, un récit de notre visite aux champs de bataille sous
Metz, récit accompagné de dessins de notre ami Darjou. Aujourd'hui nous
laisserons la parole aux chiffres qui ont une éloquence indiscutable.
L'armée française perdit le 16 août huit cent trente-sept officiers et
seize mille cent vingt-deux hommes; le corps Frossard réduit à deux
divisions et demie est compris dans ce total pour cinq mille deux cent
quatre-vingt-six hommes; celui de Canrobert pour cinq mille six cent
cinquante-huit. Les pertes des Prussiens s'élevaient à sept cent deux
officiers et environ seize mille hommes, sur lesquels les corps
d'Alvensleben et Voigts-Rhetz en perdirent plus de douze mille.
Récemment, les Allemands n'ont plus mentionné qu'une perte de cinq cent
quatre-vingt-un officiers et quatorze mille deux cent trente-neuf
hommes; sans doute ils auront défalqué quelques officiers et soldats
portés disparus ou trop légèrement blessés pour entrer à l'ambulance ou
lazaret de campagne, pour nous servir de l'expression allemande.
Dans la nuit, le maréchal Bazaine replia son armée sur la position de
Rozérieulles-Saint-Privat par des motifs soumis en ce moment à
l'appréciation du conseil de guerre. Au jour, le mouvement de retraite
s'effectua sous la protection de la division Metman, non engagée la
veille et qui prit position à Gravelotte.
Le maréchal Bazaine a mis en ligne: les 2e et 6e corps en entier,
quarante-cinq mille hommes; le 3e corps, moins la division Metman,
restée à Verneville, trente mille; le 4e corps, moins la division
Lorencez, vingt mille; la garde et des batteries de la réserve générale,
environ quinze mille; total cent-dix mille hommes. Les Prussiens ont
engagé: les 3e et 19e corps en entier, soixante-quatre mille hommes; les
quatorze régiments des 3e et 6e divisions de cavalerie, les deux
régiments des dragons de la garde, dix mille; la brigade Bex du 8e
corps, avec cavalerie et artillerie, six mille; le régiment de
grenadiers nº 11 de la 18e division et la 1re brigade de la 25e division
du 9e corps, huit mille; total quatre-vingt-huit mille hommes.
Il faut observer que la supériorité numérique des Français n'était
manifeste qu'à leur aile droite, près de Mars-la-Tour et, le 17 au
matin, il est hors de doute que les Allemands eussent reçu plus de cent
mille homme de renfort, car dans les débats de Trianon, il semble que
l'on n'ait pas songé aux huit ponts supplémentaires jetés par l'ennemi
avant la matinée du 17.
A. Wachter.