Panorama de la bataille du Rezonville, 16 août

Le gros de l'armée française était établi sur le plateau ondulé et

parsemé de gros bouquets de bois, limité à l'est par le ravin de la

Mance qui débouche à Ars, et à l'ouest par une ligne légèrement concave

allant de Vionville à Doncourt par Saint-Marcel, et qui marquait le

front des bivouacs. Au nord, les ondulations continuent à perte de vue

jusqu'au ruisseau de l'Orne; mais au sud, sur la gauche de la route de

Verdun par Mars-la-Tour, le terrain est plus accidenté. Des bois épais

couvrent les pentes qui descendent vers la Moselle, ainsi que les deux

gorges profondes qui, après leur réunion à Gorze, se prolongent jusqu'à

Novéant; toutefois, à hauteur de la route, ces gorges ne présentent

aucun obstacle et ne forment encore que deux grandes rives à contours

adoucis, dans lesquelles la cavalerie et l'artillerie peuvent évoluer

aux allures vives jusqu'à plus de 2 kilomètres au sud de Rezonville. Le

ravin de la Mance est profond et encaissé; les pentes comprises entre la

lisière des bois de Saint-Arnould et des Ognons, les ravins de Gorze et

d'Ars sont inaccessibles à des troupes nombreuses, obligées de suivre

les deux routes qui longent les ravins ou les chemins peu praticables

qui sillonnent les bois.

[Illustration: Plan de la bataille de Rezonville.]

Cette courte description du terrain fait comprendre les difficultés que

les Allemands avaient à vaincre pour oser tenter un grand mouvement

tournant, afin de venir se placer sur les communications de l'armée

française, après avoir sacrifié plus de vingt mille hommes pour

l'arrêter dans sa marche sur Verdun. L'insistance que M. le duc d'Aumale

a mise à faire ressortir les négligences ou les fautes qui ont rendu

possible le mouvement des Prussiens, nous dispense de revenir sur ce

triste sujet; mais, pour l'édification du public, nous allons exposer

succinctement les mesures prises par le comte de Moltke pour assurer la

réussite d'une marche de flanc des plus audacieuses et profiter ainsi du

retard apporté à la retraite de l'armée du Rhin par la sanglante

bataille de Borny, livrée le 14 août et qui s'est prolongée jusqu'à neuf

heures du soir.

Le 1er corps Manteuffel et la 3e division de cavalerie Groeben furent

laissés sur la rive droite de la Moselle pour former le cordon

d'investissement et s'opposer à toute tentative d'attaque de ce côté,

tentative devenue improbable à cause de l'armistice consenti par le

gouverneur de Metz, général Coffinières, pour procéder à l'inhumation

des braves tombés à Borny. Les 7e et 8e corps, Zastrow et Groeben, de la

1re armée de Steinmetz, et la 1re division de cavalerie Hartmann prirent

position à cheval sur la Seille, au sud de Metz, pour couvrir le

mouvement tournant dont l'exécution était confiée à la deuxième armée,

prince Frédéric-Charles. Cette deuxième armée comprenait, en commençant

par le corps le plus rapproché de Metz: le 3e corps d'Alvensleben II, le

10e corps Voigts-Rhetz, les 5e et 6e divisions de cavalerie Rheinbaben

et Mecklembourg, la garde royale commandée par le prince Auguste de

Wurtemberg, le 4e corps d'Alvensleben I, le 12e corps saxon sous les

ordres du prince royal de Saxe, en réserve derrière le 10e.

[Illustration: LE PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--Carrières du Caveau, près

de Gravelotte.]

Par suite d'une négligence vivement relevée dans l'acte d'accusation et

par M. le duc d'Aumale, mais dont la responsabilité est surtout

imputable à d'autres qu'au maréchal Bazaine, les quatre ponts permanents

de la Moselle, en amont de Metz, savoir: le pont suspendu de Novéant et

les ponts en pierre de Pont-à-Mousson, Dieulouard et Marbache restèrent

intacts. Les Prussiens avouent dans leurs documents officiels que les

ponts de Novéant et de Pont-à-Mousson leur furent de la plus grande

utilité, et qu'ils doivent en partie à leur conservation d'avoir pu

lutter pendant toute la journée du 16 entre Mars-la-Tour et Gravelotte.

Les débats de Trianon nous ont appris que pendant la journée du 15 les

Prussiens défilèrent en masses profondes sur ces deux ponts et que le

lendemain ils furent utilisés pour l'évacuation de leurs nombreux

blessés.

De Pont-à-Mousson à Novéant, les Prussiens jetèrent huit ponts de

campagne; le 13 août, un à Pont-à-Mousson; le 15, un à Champey; le 16,

trois en aval de Champey et deux en amont et en aval de Novéant; dans la

nuit du 16 au 17, un huitième pont fut jeté à hauteur d'Arry, à 2

kilomètres en amont de Novéant.

[Illustration: Mêlée de cavalerie à Rezonville.]

Le 15 août, le corps d'Alvensleben II et la division de cavalerie

Mecklembourg traversèrent la Moselle à Novéant et poussèrent jusqu'à

Gorze; le corps Voigts-Rhetz, la cavalerie Rheinbaben et la brigade des

dragons de la garde franchirent la rivière à Pont-à-Mousson pour aller

coucher à Thiancourt. Le général Rheinbaben poussa ses cavaliers jusqu'à

Puxieux et Chambley, à moins d'une lieue au sud de Mars-la-Tour et de

Vionville, où ils eurent un engagement avec la division de cavalerie du

marquis de Forton. L'ensemble des forces prussiennes sur la rive gauche

de la Moselle formait, le 15 au soir, un effectif total de 70,000 hommes

avec 192 canons.

Pendant que les Allemands, parfaitement dirigés par leur habile chef

d'état-major, avançaient avec une merveilleuse rapidité, l'armée

française cheminait dans le désordre le plus regrettable à travers les

rues tortueuses de Metz ou sur l'unique route de Longeville à

Gravelotte, assignée par Bazaine à tous ses corps d'armée. Cette fatale

journée du 15, plus funeste qu'une bataille perdue, marque le

commencement de cette série de malheurs inouïs qui devaient accabler

l'armée du Rhin et la faire disparaître dans une catastrophe sans

précédents. Les débats du conseil de guerre ont appris que, pour divers

motifs, les positions occupées par les troupes de Bazaine, le 15 au

soir, étaient les suivantes: la division de cavalerie de Forton à

Vionville, poussant ses avant-postes vers Mars-la-Tour, Puxieux et

Trouville; en arrière d'elle, la division de cavalerie de Valabrègue,

placée de façon à pouvoir soutenir celle de Forton; le 2e corps Frossard

avait la division Bataille le long des crêtes qui s'étendent de Flavigny

vers Vionville, presque perpendiculairement à la grande route; à sa

gauche, la 1re brigade de la division Vergé, avec la 2e brigade en

retour d'équerre, face au bois de Saint-Arnould et se reliant à la

brigade Lapasset qui forme l'aile gauche du général Frossard. Le 6e

corps, Canrobert, formé sur deux lignes, couvre l'espace compris entre

la droite de la division Bataille et le village de Saint-Marcel; la

division Lafont-Villiers à sa gauche à la route de Verdun et se relie

par le seul régiment du général Bisson à la division Tixier, postée entre

la voie romaine et Saint-Marcel; la division Levassor-Sorval est tenue

en réserve derrière Rezonville; l'artillerie des deux corps couvre les

ailes et remplit tous les intervalles, mais Canrobert n'a que

cinquante-quatre pièces au lieu de cent vingt et pas une seule

mitrailleuse. Les grenadiers de la garde étaient à gauche de Gravelotte,

les voltigeurs à droite, près d'une grande ferme appelée la Malmaison.

Le 16 août, à 9 heures 1/2 du matin, la bataille commençait par

l'attaque de la division de Forton qui se repliait devant des forces

supérieures pour prendre position devant le bois de Villers, le dos à la

chaussée romaine. Le corps d'Alvensleben se déploie alors suivant un

grand arc de cercle enveloppant l'angle formé par le corps Frossard; de

nombreuses batteries écrasent de feux la division Bataille qui a son

chef grièvement blessé et se voit dans la nécessité de battre en

retraite. Ce mouvement de retraite découvre la droite de la division

Vergé qui recule à son tour derrière Rezonville; la brigade Lapasset put

conserver ses positions.

Bazaine est au milieu du danger et dirige ses troupes avec un calme

auquel le général de Rivières lui-même rend un éclatant hommage dans son

rapport, et une intrépidité que le vaillant Bourbaki a taxée de témérité

devant le conseil de guerre. Pour ralentir l'attaque des Prussiens, le

maréchal fait avancer le 3e lanciers, puis les cuirassiers de la garde

qui chargent avec un courage admirable et perdent vingt-deux officiers,

deux cent huit cavaliers et deux cent quarante-trois chevaux. Pendant

que la cavalerie se dévoue avec son abnégation ordinaire, les grenadiers

et zouaves de la garde marchent rapidement sur Rezonville pour remplacer

le corps Frossard. Mais avant leur arrivée, le maréchal Bazaine et le

général Frossard ont failli être enlevés par une charge des 11e hussards

prussiens et 17e hussards de Brunswick de la division Rheinbaben. Les

grenadiers n'étant pas assez nombreux pour remplir l'espace laissé vide

par les divisions Bataille et Vergé, on leur adjoint une brigade de la

division Levassor-Sorval. Les voltigeurs de la garde, sous les ordres du

général Deligny, quittent la Malmaison et se placent face au bois des

Ognons pour protéger la gauche de la ligne de bataille que Bazaine

croit, à tort, fortement menacée.

Vers les 2 heures de l'après-midi, il se passa un incident des plus

remarquables qui mérite d'être signalé. Le général d'Alvensleben, dont

l'infanterie était très-incommodée par des batteries du 6e corps

établies le long de la chaussée romaine, prescrivit au général de Bredow

de les faire taire avec sa brigade de cavalerie. En exécution de cet

ordre, M de Bredow traverse la route de Verdun, en arrière de Vionville,

forme sa brigade en deux échelons perpendiculairement à la voie romaine;

trois escadrons du 7e cuirassiers constituent le premier échelon de

gauche; trois escadrons du 16e uhlans l'échelon de droite. En un clin

d'oeil ils sont sur les batteries dont ils saluent les servants; puis

ils traversent les lignes du 6e corps au milieu des fantassins étourdis

d'une pareille impétuosité. Au moment où ils remontent sur leurs chevaux

essoufflés la pente gauche du ravin de Gorze, le général de Forton les

aperçoit et lance contre eux ses cuirassiers et ses dragons.

Complètement entourés, les cavaliers prussiens sont taillés en pièces;

sur plus de huit cents hommes, treize officiers, soixante-dix

cuirassiers et quatre-vingts uhlans échappent seuls au carnage. Telle

est, pour les Français, l'origine de la légende des cuirassiers _blancs_

de Bismark détruits à Rezonville. Les Allemands appellent cette charge

audacieuse la _chevauchée de la mort._

Le 3e corps prussien et la cavalerie étaient à bout de forces quand; un

peu après 2 heures, le corps Voigts-Rhetz arrivant à tire-d'aile de

Thiancourt entrait en ligne pour sauver son voisin d'un désastre. La

lutte acharnée, mais circonscrite autour de Rezonville, allait se

transformer en une bataille gigantesque par l'arrivée successive de

nombreux renforts qui vinrent prolonger la ligne de bataille sur une

étendue de plus de 8 kilomètres, du bois des Ognons à la ferme de

Greyères. Nous allons entrer dans quelques détails, car il a été

beaucoup parlé à Trianon de tous ces mouvements et du retard que les

corps Leboeuf et Ladmirault, qui avaient combattu à Borny, mirent à

paraître sur le champ de bataille du 16.

Par suite de l'encombrement des routes, le 3e corps Leboeuf n'avait pu

gagner Verneville dans la soirée du 15. Obligé de passer par le mauvais

chemin qui, du ban Saint-Martin passe par le col de Lessy, remonte à

partir de Châtel-Saint-Germain le ravin de ce nom jusqu'à hauteur de la

ferme de Leipzig, d'où il gagne obliquement le village de Verneville, le

maréchal Leboeuf avait arrêté ses soldats exténués à la nuit tombante.

Les divisions Monlaudon, Aymard et Navral s'établirent pêle-mêle entre

Verneville et le mont Saint-Quentin, la division Metman coucha au milieu

des charrois de toute nature au ban Saint-Martin et à la maison de

Planche sur la route de Thionville.

Le 16 août, à 11 heures du malin, la tête de colonne du 3e corps

cheminait péniblement en avant de Verneville quand son chef entendit le

canon de Rezonville. Aussitôt il dirige la division Aymard sur

Saint-Marcel et la place à l'aile droite de Canrobert; la division

Navral se range en bataille sur le prolongement de celle du général

Aymard. A peine en position, ces deux divisions engagent une lutte des

plus vives avec la brigade Lehmann du corps Voigts-Rhetz. Le maréchal

Bazaine, toujours inquiet de sa gauche, arrête la division Monlaudon et

l'envoie reconnaître le ravin d'Ars dans lequel, suivant la pittoresque

expression du général, elle ne rencontra pas un chat.

Le général Ladmirault avait fait bivouaquer son corps d'armée à Woippy,

à l'exception de la division Lorencez qui, conformément aux ordres

fâcheux du commandant en chef, s'était empêtrée au col de Lessy au

milieu des convois de l'administration. Parti au jour, Ladmirault prit

sur lui de ne pas suivre le mauvais itinéraire qui lui était indiqué et

se dirigea, précédé de sa cavalerie, par la bonne route de Saulny sur

Saint-Privat-la-Montagne et Sainte-Marie-aux-Chèvres. Vers 11 heures, la

division Grenier, arrivée à Saint-Ail, fut tout étonnée d'entendre une

furieuse canonnade, car aucun avis ne lui était parvenu des graves

événements qui se passaient sur la gauche de l'armée. Néanmoins,

Ladmirault, en homme de coeur et d'expérience, modifia encore son

itinéraire et, au lieu de marcher sur Doncourt, il marcha sans

hésitation sur Bruville; en même temps, il fait prévenir le général de

Cissey, dont les troupes se reposaient un peu à Sainte-Marie-aux-Chênes.

Celles-ci accourent à marche forcée et suivent de près la division

Grenier qui a déposé ses sacs pour aller encore plus vite. Un peu après

4 heures, les deux divisions du 4e corps occupent, en bel ordre de

bataille, la crête un peu accidentée qui s'étend de Saint-Marcel à

Bruville, et s'avancent de là vers la ferme de Greyères et Mars-la-Tour.

A la même heure, le corps Voigts-Rhetz tout entier vient appuyer la

gauche d'Alvensleben et recueillir les débris de la brigade Lehmann

écrasée. La brigade Wedell, composée des 16e et 57e d'infanterie

prussienne, et qui faisait partie de la division Schwartzkoppen, marche

sur la ferme de Greyères; écrasée par un feu terrible, elle tourbillonne

et essuie des pertes fabuleuses: le 16e régiment a quarante-trois

officiers sur quarante-huit et mille trois cent quarante et un hommes

hors de combat; le 57e est presque aussi maltraité.

Pour sauver ce qui reste de cette malheureuse brigade, les dragons de la

garde se dévouent et perdent à leur tour les deux tiers de leur

effectif; avec les six escadrons qui chargèrent on put à peine en

reconstituer deux le lendemain de la lutte. Le corps Ladmirault allait

atteindre Mars-la-Tour quand le général de Redern réunit de vingt-sept à

vingt-huit escadrons et se lança à corps perdu sur la droite des

Français.

A la vue de cet ouragan de chevaux, le général Ladmirault appelle à lui

toute la cavalerie dont il peut disposer; le brave Legrand du 4e corps

arrive avec les 2e, 7e hussards et 3e dragons; du Barail avec son seul

régiment, le 2e chasseurs d'Afrique; de France avec les dragons et les

lanciers de la garde; enfin Leboeuf prête généreusement la division

Clérembault, composée des 2e, 3e et 10e chasseurs, 2e et 4e dragons. A 6

heures eut lieu, aux environs de la ferme de Greyères, le choc à jamais

mémorable de ces deux masses comprenant au moins neuf mille cavaliers de

toutes armes. Le résultat désiré fut obtenu par les deux partis en

présence: les Prussiens arrêtèrent la marche victorieuse des divisions

Cissey et Grenier; nos cavaliers empêchèrent l'ennemi de déborder la

droite française et de gagner la roule de Conflans alors encombrée de

bagages et de chevaux de main. Néanmoins, il est avéré que le succès de

la droite française était complet; les Allemands avouent qu'ils ont dû

se rallier en arrière de Trouville, à une lieue de la roule de Verdun,

et le général Ladmirault a déclaré au conseil qu'il espérait recevoir

l'ordre de continuer la bataille le 17 au point du jour. Laissé sans

instructions, il se replia à la nuit sur la hauteur de Bruville et y

bivouaqua sous la protection de la division Lorencez qui venait enfin de

le rejoindre. Entre minuit et une heure, il reçut l'ordre de battre en

retraite sur Amanvillers.

Le corps d'Alvensleben s'était maintenu entre Vionville et le bois de

Saint-Arnould, malgré les pertes énormes qu'il subissait depuis le

matin. Sa position n'en était pas moins critique et il allait être

écrasé quand les 8e et 9e corps, qui avaient passé la Moselle à Novéant,

envoyèrent à son secours onze bataillons, plusieurs batteries et des

caissons pour réapprovisionner son artillerie à bout de ressources. Le

8e corps prit position sur la lisière du bois de Saint-Arnould, le 9e

s'engagea dans le bois des Ognons; ils furent contenus par la brigade

Lapasset, la garde impériale et des fractions du corps Frossard que l'on

avait placé en réserve près de Gravelotte, face au bois des Ognons.

A 7 heures du soir, le prince Frédéric-Charles ordonna un suprême effort

contre Rezonville, la clef de nos positions; mais il échoua, grâce à la

ténacité de notre infanterie et à l'énergie des cavaliers de Valabrègue.

La division Monlaudon, revenue du ravin d'Ars. prit une part glorieuse

et sanglante à ce terrible épisode.

La nuit était déjà obscure lorsque, un peu avant 9 heures, un bruit de

chevaux et des hurrahs se firent entendre au milieu du silence que

troublaient seuls les gémissements de plus de vingt mille blessés.

C'était une dernière charge exécutée par les hussards rouges de la

brigade Rauch contre le malheureux village de Rezonville, à moitié

détruit par l'incendie et par les obus.

La plume est impuissante à décrire une lutte dans laquelle les deux

armées firent prouve d'une grande solidité et de brillantes qualités

militaires; il faut parcourir ces champs funéraires pour en bien

comprendre toute l'horreur. Nous avons publié, en 1871, dans

l'_Illustration_, un récit de notre visite aux champs de bataille sous

Metz, récit accompagné de dessins de notre ami Darjou. Aujourd'hui nous

laisserons la parole aux chiffres qui ont une éloquence indiscutable.

L'armée française perdit le 16 août huit cent trente-sept officiers et

seize mille cent vingt-deux hommes; le corps Frossard réduit à deux

divisions et demie est compris dans ce total pour cinq mille deux cent

quatre-vingt-six hommes; celui de Canrobert pour cinq mille six cent

cinquante-huit. Les pertes des Prussiens s'élevaient à sept cent deux

officiers et environ seize mille hommes, sur lesquels les corps

d'Alvensleben et Voigts-Rhetz en perdirent plus de douze mille.

Récemment, les Allemands n'ont plus mentionné qu'une perte de cinq cent

quatre-vingt-un officiers et quatorze mille deux cent trente-neuf

hommes; sans doute ils auront défalqué quelques officiers et soldats

portés disparus ou trop légèrement blessés pour entrer à l'ambulance ou

lazaret de campagne, pour nous servir de l'expression allemande.

Dans la nuit, le maréchal Bazaine replia son armée sur la position de

Rozérieulles-Saint-Privat par des motifs soumis en ce moment à

l'appréciation du conseil de guerre. Au jour, le mouvement de retraite

s'effectua sous la protection de la division Metman, non engagée la

veille et qui prit position à Gravelotte.

Le maréchal Bazaine a mis en ligne: les 2e et 6e corps en entier,

quarante-cinq mille hommes; le 3e corps, moins la division Metman,

restée à Verneville, trente mille; le 4e corps, moins la division

Lorencez, vingt mille; la garde et des batteries de la réserve générale,

environ quinze mille; total cent-dix mille hommes. Les Prussiens ont

engagé: les 3e et 19e corps en entier, soixante-quatre mille hommes; les

quatorze régiments des 3e et 6e divisions de cavalerie, les deux

régiments des dragons de la garde, dix mille; la brigade Bex du 8e

corps, avec cavalerie et artillerie, six mille; le régiment de

grenadiers nº 11 de la 18e division et la 1re brigade de la 25e division

du 9e corps, huit mille; total quatre-vingt-huit mille hommes.

Il faut observer que la supériorité numérique des Français n'était

manifeste qu'à leur aile droite, près de Mars-la-Tour et, le 17 au

matin, il est hors de doute que les Allemands eussent reçu plus de cent

mille homme de renfort, car dans les débats de Trianon, il semble que

l'on n'ait pas songé aux huit ponts supplémentaires jetés par l'ennemi

avant la matinée du 17.

A. Wachter.

L'Illustration, No. 1604, 22 novembre 1873 · 第 9 / 28 题