Quand les deux amis franchirent la grille de Chanteraine, Ildevert
Brincard et son aide besognaient déjà sous la surveillance de Mlle
Fontenac, accoudée à la fenêtre du cabinet de travail. Ils attaquaient
avec la cognée la base du cerisier; les hautes ramures aux floraisons
neigeuses, pareilles à des bouquets de mariée, tressaillaient,
frissonnaient, et leurs pétales blancs s'éparpillaient sur la terre
noire. La jeune fille assistait, navrée, à ce meurtre d'un arbre en
pleine vie, et chaque coup de hache lui retentissait au cœur. Landry lui
présenta le collectionneur; elle lui fit un accueil glacial, mais La
Guêpie ne parut pas même s'en apercevoir. Il était d'une humeur charmante
et n'avait d'yeux que pour le tertre arrondi, où le cerisier frémissait
au choc des cognées.
--Ainsi, s'écria-t-il d'une voix trépidante, c'est là que gît notre
trésor?... Encore un peu de temps et nous verrons des merveilles d'art
sortir du sein de la terre... C'est d'un dramatique poignant et je me
sens ému comme si j'étais au théâtre.
Ses paroles enthousiastes vibraient dans l'air ensoleillé et achevaient
de griser Landry. Il tira le collectionneur à part:
--Blague à part, mon cher, murmura-t-il, vous ne vous montez pas le
_bourrichon_ et vous n'exagérez pas la valeur des bibelots?
--Je suis plutôt au-dessous de la vérité, répliqua La Guêpie... Si
réellement la _monstrance_ et la pendule de Stanislas sont là-dessous,
elles valent chacune cent mille francs au bas mot.
--Mazette! objecta le Traquet alléché, ce sont de grosses sommes...
Croyez-vous que nous trouvions acheteur à ce prix-là?
--Pardi!... Après le bruit que nous avons mené hier à l'Hôtel Drouot, la
presse va nous faire une jolie réclame et les amateurs ne manqueront
pas...
Comme il achevait, le cerisier s'abattit avec un fracas qui arracha un
cri de terreur à Clairette. Au même moment, on entendit un colloque animé
au seuil du jardin et on aperçut Cyrille Gerdolle qui bousculait la
vieille Monique:
--Je vous dis que j'entrerai, grommelait-il, rageur, je suis chez moi
ici, sacrebleu!
Février, la veille, lui avait rapporté toute chaude la nouvelle colportée
par La Guêpie, et il accourait ahuri, furibond, en compagnie du marchand
de curiosités, enchanté du grabuge, et suivi de son fils Jacques, qui
essayait de le calmer.
Il se précipita vers le tertre, que Brincard et son aide fouillaient à
coups de pioche.
--Ha! ha! dit-il essoufflé, j'arrive à temps!... Arrêtez!... Vous n'avez
pas le droit de toucher à un brin d'herbe; en vertu de mon acte de vente,
tout ce qui est ici m'appartient!
--Vous allez vous taire, hein! riposta hardiment le Traquet, nous
cherchons un dépôt qui a été caché par mon grand-père et qui n'a pu être
compris dans la vente... Faites pas tant de _raffut_ et ne vous mêlez
pas de nos affaires... Continuez, vous autres...
--C'est comme ça que ça se joue! hurla le pépiniériste, eh bien, je vous
prends tous à témoin de la violation de ma propriété... Ça pourra vous
coûter cher!
--Mon bon monsieur, interrompit La Guêpie avec une politesse ironique,
vous êtes absolument dans l'erreur... Nous pouvons justifier de notre
propriété sur les objets d'art enfouis par feu Noël Fontenac, et vous
n'avez rien à y voir... Demandez plutôt à Février, qui sait son code sur
le bout du doigt!
Le marchand de curiosités, ainsi interpellé, haussa les épaules d'un air
embarrassé et murmura:
--Hum!... Il y a du pour et du contre, et ça peut se plaider...
--Vous cherchez un procès? protesta Gerdolle exaspéré, vous l'aurez!...
En attendant, j'ai le droit de rester ici et j'y reste...
Les deux ouvriers, avec des rires gouailleurs, continuaient d'éventrer le
tertre à coups de pioche. Sous le gai soleil du matin, c'était un
spectacle curieux que celui des groupes épars au milieu des fleurs
précoces et de la jeune verdure d'avril. Le dos rond sous son veston de
travail d'un bleu déteint, la barbe hérissée et la bouche grincheuse,
Cyrille Gerdolle gesticulait en interpellant Février. Celui-ci riait
sournoisement dans ses moustaches de chat fâché, excitait son voisin par
des répliques insidieuses et semblait boire du lait à l'aspect de ses
grimaces désappointées. La Guêpie et son élève Landry se penchaient
avidement vers les manœuvres, surveillant d'un regard impatient le
déchaussement de la souche du cerisier. Brincard et son aide, en bras de
chemise, creusaient avec acharnement; la sueur ruisselait sur leurs
joues, le choc des pioches envoyait des éclaboussures de terre et des
graviers au visage des regardants qui n'en avaient cure. Jacques Gerdolle
s'était glissé vers Clairette pâle, angoissée, et essayait de la
rasséréner par d'affectueuses paroles. Debout sur le plus haut degré du
perron, un coin de son tablier relevé dans sa ceinture, Monique, pareille
à une vieille Parque, contemplait, indignée, cette scène de dévastation
et grondait entre ses dents:
--Oh! les _brisaques_!... si ça ne crève pas le cœur de les voir
massacrer notre jardin!...
Le fossé s'élargissait autour de la souche; une pioche fit voler des
éclats de bois et La Guêpie poussa un cri d'allégresse. On venait de
mettre à découvert le large coffre que les racines du cerisier
étreignaient de leurs griffes chevelues. Pendant le long séjour sous la
terre, l'humidité avait pourri, crevassé et gondolé les ais cerclés de
fer.
--Attention! recommanda La Guêpie inquiet, allez-y en douceur!
Les ouvriers débarrassèrent avec précaution le coffre du lacis des
racines enchevêtrées. Ils réussirent à enlever la souche, puis empoignant
en dessous la lourde caisse et la soulevant respectueusement comme on
porte un cercueil, ils la déposèrent de l'autre côté des déblais, sur le
gravier de l'allée.
Les assistants anxieux, auxquels s'étaient joints Clairette et Jacques,
se resserraient autour de la précieuse trouvaille. Un solennel silence
d'attente régna dans le jardin; seuls, les pinsons indifférents
continuèrent à tirelirer dans les massifs. Le Traquet et son ami,
agenouillés sur le sable, tâtaient les panneaux et cherchaient à soulever
le couvercle, mais le coffre était fermé à double tour et la clef était
absente. Heureusement, sous l'action de l'humidité, les ferrures
rouillées se défendaient mal, et deux ou trois pesées de ciseaux à froid
eurent raison de la fermeture. Le couvercle céda et bascula en arrière.
On vit d'abord à la surface un lit de vieilles armes fortement oxydées.
Le Traquet s'était précipité vers la caisse et maniait gauchement les
longs fusils à crosses damasquinées, les estocs à la poignée ciselée
comme un bijou, les crucifix d'argent, les vases aux anses tordues et
martelées. La Guêpie le saisit par le bras et le repoussa nerveusement.
--Laisse-moi, murmura-t-il, mon petit, ça me connaît!
Alors il enleva légèrement, un à un, les armes et les objets d'orfèvrerie
qui formaient le premier lit du coffre. Avant de les déposer près de lui,
il les examinait d'un rapide coup d'œil et ses lèvres se plissaient
dédaigneusement:
--Hum! marmottait-il en vidant lestement la caisse, tout ça ne vaut pas
cher... Fouillons toujours, les objets de valeur doivent être au fond...
Il bouleversa une épaisse couche de papiers d'emballage et poussa une
exclamation, en découvrant deux grands écrins oblongs en maroquin jaspé
de moisissures.
--Qu'est-ce que je disais?... Aux derniers les bons!...
Il ouvrit le premier écrin et mit à l'air la pendule de porcelaine de
Saxe aux armes de Stanislas... D'un geste de connaisseur La Guêpie tourna
et retourna la pièce rare, passa son doigt sur les bronzes dorés, examina
à la loupe les motifs de décoration, la marque de fabrique, puis fronça
les sourcils en refermant l'écrin.
--Passons à l'autre! murmura-t-il froidement.
Alors la _monstrance_ d'Orval, légère, à peine ternie, sortit de son étui
de maroquin et apparut toute reluisante au soleil. Cette curieuse pièce
d'orfèvrerie semblait dater de la fin du XVe siècle. Le pied de vermeil
servait de support à une couronne délicatement ouvrée et enchâssée de
pierres de couleur. L'ostensoir de cristal, surmonté d'une galerie
ajourée, découpée comme une dentelle, s'encadrait dans une niche à six
colonnettes d'argent soutenant un dais en forme de clocheton, au-dessus
duquel une croix de vermeil fleuronnée se dressait avec un christ
sculpté sur chaque face.--Un murmure d'admiration bourdonnait autour de
La Guêpie. Mais ce dernier restait impassible et promenait sur les
détails de l'ornementation des doigts nerveux et des regards
investigateurs.
--Eh bien! qu'en pensez-vous? interrogea fiévreusement Landry.
--Je pense, déclara-t-il enfin, après un long silence, je pense que nous
sommes volés, mes enfants!... La prétendue pendule de Stanislas est une
imitation fabriquée à une date relativement récente; quant à la fameuse
_monstrance_, elle ne vient pas d'Orval mais d'un atelier de truqueurs de
la butte Montmartre...
--Hein? murmura le Traquet, suffoqué.
--A quoi voyez-vous ça? ajouta Gerdolle, plein de méfiance.
--A quoi?... A la qualité de la matière et à certaines maladresses
d'exécution... Tenez! la dorure du pied de la _monstrance_ a été obtenue
par des procédés qu'on ne connaissait pas au XVe siècle; les cabochons
sont des pierres fausses; le cristal de l'ostensoir sort des verreries de
Baccarat... Tout ça est du _toc_... Ce bibelot contestable vaut au plus
quelques milliers de francs. C'est à peine si on pourrait essayer de
l'écouler aux conservateurs du Louvre!... Du reste, poursuivit-il, voici,
au fond de l'étui, une note qui nous éclairera peut-être sur la
provenance de cette orfèvrerie dérisoire.
Il déplia un carré de parchemin à l'écriture délavée mais très distincte,
et lut à haute voix ce qui suit:
«Lorsque j'ai commencé à collectionner, le commerce des bibelots se
faisait encore honnêtement; plus tard, on s'est mis à fabriquer du _vieux
neuf_ et j'ai été trompé comme les camarades. Tout ce qui est renfermé
dans cette caisse est truqué. Au moment de l'invasion prussienne et ne
voulant pas que d'autres soient dupés comme je l'ai été, je prends le
parti de retirer de la circulation ces faux objets d'art et de les
enfouir sous la terre pour toujours. Si, par hasard, ma cachette venait à
être découverte, j'enjoins à mes héritiers de les détruire, dans
l'intérêt public.
«Chanteraine, 2 septembre 1870.
«NOËL FONTENAC.»
--La volonté de mon aïeul sera exécutée, affirma hautement Clairette;
replacez toutes ces vieilleries dans la caisse, en attendant qu'elles
soient brisées et mises hors d'état de faire d'autres dupes...
--Pour lors, interrompit le pépiniériste, tout ça n'était qu'une
fumisterie!...
--Hélas! oui, avoua le collectionneur, vexé.
--Je suis floué, quoi! Et penser, ajouta étourdiment Cyrille, que je me
suis décarcassé pendant des années pour me mettre sur le dos une maison
qui ne me servira à rien!
--Pardon, papa, répliqua Jacques en posant doucement sa main sur l'épaule
de Gerdolle, elle te servira à me loger quand je me marierai, et ça
viendra plus tôt que tu ne crois... Pendant que vous vous chamailliez à
propos de ces ferrailles sans valeur, je t'ai trouvé une bru qui est un
trésor... La voici... C'est Mlle Fontenac... Avec ta permission, je
l'épouserai le plus tôt possible et, de cette façon, elle ne sera pas
obligée de quitter Chanteraine...
Tout fumant de sa colère et de ses déconvenues, le pépiniériste secoua
son épaule:
--Épouse qui tu voudras et va-t'en au diable! répondit-il rageusement.
Puis il tourna les talons et sortit avec Février.
* * * * *
--Il ne nous reste plus qu'à imiter ces messieurs, murmura La Guêpie en
saluant cérémonieusement... Mon bon Landry, rentrez-vous à Paris avec
moi?
Encore tout meurtri et ahuri, le Traquet se réveilla brusquement:
--Ah! zut!... s'exclama-t-il, Paris me dégoûte, le monde me dégoûte... Je
vais me fiche soldat!
Il accompagna néanmoins le collectionneur jusqu'à la station. Brincard et
son aide étaient en train de boire un coup à la cuisine; le jardin
redevint désert. Jacques et Clairette purent s'y promener longtemps, la
main dans la main, en écoutant la musique des fauvettes et des pinsons,
en train de bâtir leurs nids...
* * * * *
Le Traquet a tenu parole. N'ayant pas plus de goût pour le japonais que
pour le Droit, il a devancé l'appel et s'est engagé dans un régiment
d'infanterie. Une fois à la caserne, il s'est découvert une vocation
militaire. Entré plus tard à l'école de Saint-Maixent, il est aujourd'hui
lieutenant dans le sud de l'Algérie et il vient de partir, chargé d'une
mission au Soudan.
La Guêpie aussi a fait une fin:--il a épousé en justes noces Mme
Gabrielle de Cormery.
[Illustration: ornement]
_Achevé d'imprimer_
le cinq mars mil neuf cent quatre
PAR
ALPHONSE LEMERRE
6, RUE DES BERGERS, 6
_A PARIS_