IX

Le lendemain, après un long bain de sommeil, Clairette s'éveillait avec

une joie confuse, une sensation d'allégement qu'elle n'avait plus depuis

bien longtemps goûtée. Il lui semblait qu'elle était bercée par de

matinales chansons de printemps. Les yeux à peine ouverts, l'esprit

encore à demi endormi, elle cherchait paresseusement d'où lui venait

cette insolite allégresse. Tout à coup, dans son cerveau embrumé une

lumière jaillit, pareille à un premier rayon de soleil; elle se remémora

les incidents de la veille et comprit que toute cette joie lui venait

d'avoir fait la paix avec Jacques Gerdolle.

Elle souleva le rideau de sa fenêtre. Au dehors le ciel était gris et un

froid brouillard de novembre rasait la terre nue. Mais peu lui

importaient la bise et les brumes du dehors; elle avait au dedans d'elle

un foyer de chaleur aux flammes pétillantes et claires. Peu lui

importaient la couleur du ciel et l'alternance des saisons. Elle ne

possédait plus la notion de la fuite du temps. Sa réconciliation avec

Jacques avait relié ses heures d'adolescence à ses heures de jeunesse par

un pont magique, jeté sur l'abîme où disparaissaient les mauvaises années

intermédiaires.

La maladie du fils de la Brincarde, en se prolongeant, fournit aux deux

jeunes gens l'occasion de se retrouver sous le toit croulant de la

maisonnette adossée à la sablière. Leurs rencontres n'étaient jamais

préméditées, mais elles se produisaient souvent, favorisées par la

mystérieuse influence magnétique qui agit à notre insu sur nos

déterminations. En quittant le chevet du garçon malade, Jacques et

Clairette s'en revenaient ensemble à la nuit tombante; dans l'intimité

d'un innocent tête-à-tête, leurs cœurs s'accordaient chaque soir

davantage. Décembre, janvier, février passaient avec leurs froids noirs,

leur neige et leurs averses. Les deux amis n'en avaient cure:

_Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux._

Clairette était redevenue enjouée et doucement malicieuse comme au temps

jadis. La jeunesse reprenait le dessus et mettait en relief le charme de

cette nature prime-sautière, qui se remontrait dans sa grâce et son éclat

de fleur épanouie. A mesure que l'hiver reculait et cédait la place au

printemps, Clairette recouvrait sa vivacité et son exubérance. Elle

semblait même plus accessible à des sentiments de coquetterie. Ayant

quitté le deuil, elle égayait volontiers ses robes grises d'un ruban aux

couleurs tendres ou d'un bouquet de violettes. La vieille Monique,

étonnée et réjouie en constatant ce renouveau inattendu, ce

reverdissement des qualités et même des mignons défauts de sa jeune

maîtresse, ne pouvait se tenir de manifester son contentement:

--Comme te voilà brave, fraîche et joliment atournée! s'écriait-elle en

l'admirant dans une neuve toilette printanière; tu as mis au rancart tes

robes de nonne, et c'est tant mieux: la plume ne fait pas l'oiseau, mais

elle ne le _dégence_ pas... Ça me rajeunit de te voir _affriquelée_

(frétillante) comme une bergeronnette d'avril. Tu sais: il y a un temps

pour pleurer et un temps pour s'ébaudir!... Quand tu seras une vieille

bique comme moi, tu auras du loisir assez pour t'_angouësser_ et porter

du noir... Il y a longtemps que je priais tous les saints du ciel de te

tirer de tes mélancolies... Heureusement, il y en a un qui m'a entendue,

et si je savais lequel je lui brûlerais un cierge de bon cœur!...

Clairette l'écoutait en souriant. Mieux que la vieille servante, elle

était renseignée sur le personnage qui avait opéré ce miracle de

rajeunissement. Il n'avait rien à démêler avec les habitants du paradis;

il s'appelait Jacques, ses yeux étaient de couleur noisette et il portait

sa barbe châtaine en pointe. Quand elle pensait à lui, et depuis six mois

cela arrivait à toute heure, elle croyait respirer une tiède haleine qui

aurait passé par-dessus les champs de violettes de la vallée; un vert

jardin d'amour s'épanouissait dans sa poitrine, une atmosphère de

tendresse l'enveloppait et elle se sentait heureuse de vivre.

Cette félicité sans nuage fut brusquement traversée par un coup de

foudre.--Un matin, Landry apparut à Chanteraine, hagard, la contenance

piteuse et le visage bouleversé. Déjà, lors d'une précédente visite,

Clairette avait remarqué ses airs préoccupés et son humeur morose; mais

cette fois il était complètement affolé, blafard, les yeux battus, le dos

courbé; son effondrement était tel que sa sœur crut qu'il couvait

quelque grave maladie:

--Mon Dieu! s'écria-t-elle effrayée, tu as une mine de déterré... Es-tu

souffrant?

--Moralement... oui, répondit le Traquet d'une voix morne; je suis perdu!

Clairette, connaissant la faiblesse de caractère et la légèreté de son

frère craignit qu'il ne se fût compromis dans une fâcheuse affaire:

--Comment, perdu? répéta-t-elle... Landry, aurais-tu commis quelque

action déshonorante?

--Non, protesta-t-il en se redressant, l'honneur est sauf... jusqu'à

présent; mais je n'en suis pas moins un homme à la mer... J'ai des dettes

et les huissiers vont me saisir..

La sœur aînée respira... L'accablement de Landry lui avait fait redouter

de pires mésaventures.

--Je m'en étais toujours doutée, soupira-t-elle. Malheureux,

explique-toi!... Quel est ton créancier?

--J'en ai plusieurs, déclara piteusement le Traquet, mais le plus

impitoyable est ce damné pépiniériste d'à côté...

--Gerdolle!... C'est honteux!... Voyons, reprit-elle impétueusement, plus

de réticences!... Dis-moi toute la vérité!

Alors le Traquet entra, comme on dit en style judiciaire, «dans la voie

des aveux». Il conta comment, mis au pied du mur, il avait cherché à

emprunter; comment, par l'intermédiaire de Février, il s'était trouvé en

rapport avec Cyrille Gerdolle, qui lui avait avancé dix mille francs

payables à sa majorité. Comptant sur la complaisance du pépiniériste, qui

semblait d'abord très coulant, il s'était laissé acculer au jour de

l'échéance; puis, à bout de ressources, il avait joué dans un cercle où

La Guêpie l'avait présenté. Complètement décavé, il avait obtenu du

gagnant un délai pour s'acquitter, mais ce délai était à la veille

d'expirer; bref, il ne savait plus de quel bois faire flèche, et Gerdolle

le poursuivait l'épée dans les reins...

Ce qu'il ne racontait pas et qui cependant lui tenait le plus au cœur,

c'était le _lâchage_ de Nine Dupressoir. Ayant largement profité de

l'aubaine des dix mille francs prêtés par le pépiniériste et pressentant

que le Traquet était à sec, elle lui avait brusquement tourné le dos.

Elle venait d'acheter un fonds de modiste, grâce à la munificence d'un

protecteur sérieux; elle se souciait peu de traîner derrière ses jupes un

garçon compromettant et désargenté, et elle lui avait brutalement fermé

sa porte. Ce congé humiliant aggravait notablement les déboires de

l'infortuné Landry et donnait à son désespoir un accent plus tragique. En

achevant sa confession, il pleurait comme un gosse.

--C'est fini, sanglotait-il, je suis à terre et je ne m'en relèverai

pas... Il ne me reste plus qu'à devancer l'appel et à m'engager dans un

régiment...

--Tais-toi! s'écria Clairette, touchée de ses larmes, cela ne remédierait

à rien et n'arrêterait pas les poursuites... Combien dois-tu en tout?

--Avec les billets Gerdolle, ma dette de jeu et les mémoires de mes

fournisseurs, environ vingt mille francs, murmura humblement Landry...

C'est le tiers de mon héritage, gémit-il, puisque nous ne devons pas

toucher à Chanteraine... Ah! Clairette, je suis un grand misérable!

Chanteraine!... La jeune fille demeurait silencieuse et fort perplexe.

Par la fenêtre large ouverte, ses yeux se fixaient sur le jardin plein de

soleil où les lilas et les cytises déjà s'épanouissaient, où les ramures

du cerisier à bigarreaux se paraient de boutons blancs et de folioles

d'un jaune d'or. Elle songeait combien la vieille maison lui était plus

que jamais chère. Tout en se rappelant sa promesse de ne point aliéner le

domaine paternel, elle se disait aussi que Simon Fontenac tenait surtout

au bon renom de la famille et que, sans doute, il n'eût pas hésité

lui-même à vendre pour sauver l'honneur de son fils...

--Quand nous nous lamenterions, s'exclama-t-elle brusquement, cela ne

nous tirera pas d'embarras... L'important est de prendre une décision

avant que ta déconfiture ne devienne la fable du pays... Nous ne pouvons

pas entamer notre capital mobilier qui constitue notre seul revenu...

Chanteraine, au contraire, est d'un entretien coûteux et ne rapporte

rien... C'est donc Chanteraine qu'il faut sacrifier...

--Quoi, petite sœur, tu te résignerais?... Ah! décidément, tu vaux mille

fois mieux que moi! s'écria le Traquet, sincèrement ému. Puis, tout à

coup, redevenant pratique:--Mais, objecta-t-il, le temps presse, et tu ne

trouveras pas un acquéreur du jour au lendemain.

--J'en connais un qui conclura l'affaire dès demain, si je veux.

--Ah! bah!... Qui donc?

--Ton propre créancier, Cyrille Gerdolle! répliqua sarcastiquement

Clairette; il m'a déjà fait des offres...

--Oh! le gredin, s'écria Landry, suffoqué, je comprends où il en voulait

venir et il m'a joué sous jambes... Et tu consentiras à traiter avec une

pareille canaille?...

--Aimes-tu mieux attendre la saisie? riposta énergiquement sa sœur; ce

n'est plus le moment de faire le dégoûté!... Je suppose que tu ne te

soucies pas de retourner à Paris... Tu vas t'installer ici, y rester coi

et me laisser le soin de tout arranger...

Le jeune coq baissait la crête; il était trop endolori pour se hasarder

à jouer le Tranche-Montagne et le Rodomont.

--Clairette? demanda-t-il en larmoyant.

--Quoi encore?

--Laisse-moi au moins t'embrasser et te remercier.

--Tu peux, répondit-elle tristement en lui tendant la joue, tu ne sauras

jamais à quel point ce sacrifice me navre... Va-t'en et tâche de ne plus

pécher!...

Une fois seule, elle s'assit à son bureau et griffonna nerveusement un

billet que Monique fut chargée de remettre immédiatement à Jacques

Gerdolle.

«Mon ami, lui écrivait-elle, il y a quelque temps votre père m'a

manifesté le désir de se rendre acquéreur de Chanteraine, et j'ai dû

décliner ses offres. Aujourd'hui, j'ai changé d'avis et je suis disposée

à vendre. Ayez la bonté d'en prévenir M. Gerdolle et de lui demander de

me répondre aussitôt que possible.

«Bien affectueusement à vous,

«CLAIRETTE.»

X

Quand, le même soir, Jacques communiqua à son père la lettre de Mlle

Fontenac, le pépiniériste, en déchiffrant ce laconique billet, éprouva

une vive satisfaction intérieure, qu'il se garda bien de montrer. Il se

borna à le lire et à murmurer d'un ton gouailleur:

--Hum!... Je suis flatté de voir que tu réussis mieux que moi près des

demoiselles; ça ne m'étonne pas: elles préfèrent les jolis garçons à de

vieux singes de mon espèce...

Il relut la missive de Clairette et la commentant railleusement:

--«Mon ami...» «Bien affectueusement à vous...» On se dit des douceurs...

Paraît que vous avez renouvelé connaissance?

--Oui, repartit brièvement Jacques, nous nous sommes rencontrés par

hasard près d'un malade auquel nous nous intéressons tous deux...

--Et alors ça a _rebiché_ entre vous... Je ne m'en plains pas...

Seulement, c'était pas la peine de faire la petite bouche et de monter

sur tes grands chevaux, pour en arriver au point où je désirais t'amener

il y a deux ans... Enfin!... Tout est bien qui finit bien... Tu peux

répondre à ton «amie» que j'irai demain chez elle sur le coup de dix

heures...

En effet, dix heures tintaient à l'horloge du haras de Berny, lorsque

Monique ouvrit la grille de Chanteraine au visiteur qu'on attendait. Tête

haute, sans se presser, se mettant à l'aise comme s'il était déjà chez

lui, Gerdolle suivait la servante le long de l'allée principale du

jardin. En passant, il salua d'un coup d'œil familier le cerisier planté

au milieu d'une corbeille de giroflées. «Toi, mon vieux, semblait-il lui

murmurer _in petto_, nous aurons bientôt affaire ensemble, et je saurai

ce que tu caches sous tes racines...»

Monique introduisit le pépiniériste dans le cabinet de travail où jadis

Simon Fontenac l'avait si outrageusement malmené. Cette fois, les rôles

étaient intervertis et il allait prendre sa revanche!... Clairette, très

grave, se tenait debout près du bureau; le Traquet, rencoigné dans un

angle de la bibliothèque, y demeurait coi, selon la recommandation de sa

sœur. Il ne bougea même pas à l'entrée de son farouche créancier.

Celui-ci se découvrit d'un geste brusque, salua gauchement et, comme s'il

n'eût pas remarqué la présence de Landry, s'adressa tout de go à la jeune

fille:

--Mademoiselle, j'ai pris communication de votre lettre et je vous

apporte ma réponse. J'espère qu'en y mettant chacun du nôtre, nous

arriverons à nous entendre... Je n'irai pas par quatre chemins. Ainsi que

je vous l'ai écrit dans le temps, Chanteraine me plaît, je sais qu'il

n'est grevé d'aucune hypothèque... C'est un bon petit lot qui me

permettra de m'agrandir et de loger commodément mon fils Jacques quand il

songera à se marier... Voici mon offre: cinquante mille francs payés

comptant; entrée en jouissance le jour de la passation de l'acte... Voyez

si ça vous va.

--Pardon, monsieur, répliqua Clairette, interdite, si j'ai bonne mémoire,

c'est soixante mille francs et non cinquante que vous m'offriez dans la

lettre que vous m'avez écrite...

--Et que vous m'avez renvoyée avec un refus, interrompit ironiquement

Gerdolle... Possible; mais de même que vous avez changé d'avis, les

choses ont changé de tournure. Jadis, c'était moi qui offrais;

aujourd'hui, c'est vous qui demandez. En outre, depuis qu'il est question

de bâtir des prisons à Fresnes, le prix des propriétés d'agrément a

baissé; la vôtre se trouve dépréciée comme les autres, et, si vous

tardez, vous risquez de la voir encore diminuer de valeur... Cinquante

mille francs... C'est à prendre ou à laisser!

Mlle Fontenac, indignée de cette mauvaise foi, avait bonne envie de

regimber. Mais en jetant les yeux sur la physionomie flegmatique et

froidement résolue de son interlocuteur, elle comprit qu'elle et son

frère étaient entre les mains de cet homme, et qu'il abuserait de sa

situation de créancier pour imposer despotiquement ses volontés.

--Soit, murmura-t-elle en courbant la tête, nous ne discuterons pas avec

vous et nous acceptons ce prix très inférieur... Reste à fixer la date du

paiement.

--Oh! ce sera bien simple, répondit Gerdolle en tirant un dossier de sa

poche, vous savez ou vous ne savez pas que monsieur votre frère me doit

dix mille francs... Les billets souscrits sont là... Il y a en plus les

frais de recouvrement: protêt, dénonciation, assignation, signification

de jugement, sommation, saisie... Mettons cinquante louis en chiffres

ronds... Total: onze mille francs dont je me paierai tout d'abord par

compensation...

--Onze mille francs! s'exclama le Traquet abasourdi, quand je n'en ai

touché réellement que huit mille, c'est raide tout de même!... En bon

français, ça s'appelle de l'usure!

Le pépiniériste fixa dédaigneusement les yeux vers le coin où s'agitait

Landry, puis reprit de son ton de pince-sans-rire:

--Mademoiselle, priez donc ce jeune homme de ne point m'injurier... Je

pourrais lui river son clou... J'aime mieux me taire et discuter

tranquillement avec une personne raisonnable.

--Landry, supplia Clairette, souviens-toi de ce que tu m'as promis!...

Mon frère, ajouta-t-elle fermement en se retournant vers Gerdolle, a le

droit d'assister à notre entretien puisqu'il est majeur et

co-propriétaire de Chanteraine... Mais il se possède moins que moi et sa

jeunesse le pousse à se révolter contre certains procédés...

--Oui, riposta Cyrille en goguenardant, il est encore vert, ainsi que les

circonstances l'ont prouvé... Mais, revenons à notre affaire... Si nous

sommes d'accord, j'arrêterai aujourd'hui même les poursuites et je vous

remettrai le dossier que voici... Quant aux trente-neuf mille francs

restant, je vous les compterai en espèces sonnantes le jour où nous

signerons l'acte... Est-ce oui ou non?...

--Je suis disposée à me soumettre à vos exigences, soupira Clairette;

toutefois, avant de dire oui, je veux être fixée sur un dernier point.

Vous avez tout à l'heure parlé d'entrer en jouissance immédiatement. Je

désire, moi, ne quitter Chanteraine qu'en octobre prochain, après

l'anniversaire de la mort de mon père. Il s'agit de bien nous entendre

là-dessus afin de prévenir toute équivoque.

--Qu'à cela ne tienne, je suis coulant et je ne m'oppose pas à retarder

de quelques mois l'entrée en jouissance, pourvu qu'il soit clairement

stipulé dans l'acte, que je suis dès maintenant propriétaire du domaine

vendu... Est-ce accepté?

--Nous acceptons, n'est-ce pas, Landry?

Le Traquet répondit par un grognement affirmatif.

--En ce cas, déclara le pépiniériste d'un air gaillard, je suis d'avis

qu'en affaires comme en cuisine il faut servir chaud... Votre parole me

suffit, mademoiselle Fontenac... Voici le dossier Gerdolle contre

Fontenac, en échange duquel vous me donnerez tous deux un petit reçu...

Maintenant je vais de ce pas chez mon notaire... Quel jour signons-nous?

Voulez-vous que nous nous donnions rendez-vous ici demain soir?

--Demain soir, soit! répliqua Clairette avec un douloureux serrement de

cœur, je pense, comme vous, qu'il faut en finir le plus tôt possible...

--Parfaitement. Je cours mettre les fers au feu... Serviteur!...

Mademoiselle, je vous présente mes civilités...

Cyrille Gerdolle était un homme expéditif et ponctuel. Le lendemain, à

six heures de relevée, il arrivait à Chanteraine, escorté de son notaire,

Me Rabourdin. Il trouva le frère et la sœur qui l'attendaient

mélancoliquement dans le cabinet de travail de feu Simon Fontenac.

Le notaire s'installa devant une table ronde, tira de sa serviette la

minute de l'acte et commença à lire d'une voix blanche et monotone. Rien

n'y était oublié et le pépiniériste avait veillé à ce qu'on mît les

points sur les _i_. Sur sa requête, le notaire avait inséré la clause

suivante: «L'entrée en jouissance n'aura lieu que le 15 octobre prochain,

mais il est bien entendu que, dès aujourd'hui, l'acquéreur est considéré

comme plein propriétaire et que l'immeuble vendu, fond et superficie, est

acquis de droit au dit acheteur, conformément aux articles 546, 552 et

1583 du Code civil.» La lecture achevée, Me Rabourdin passa la plume à

Clairette et à Landry, qui apposèrent leurs noms au bas de l'acte.

Gerdolle signa le dernier et agrémenta sa signature d'un paraphe

triomphant.

--Maintenant, dit-il gaiement en tirant de son portefeuille une liasse de

billets de banque, je suis rond en affaires, moi, et voici la somme

convenue... Veuillez vérifier!

Clairette compta d'une main tremblante les trente-neuf billets de mille

francs; puis le notaire, après un cérémonieux salut professionnel, se

retira, suivi du nouveau propriétaire de Chanteraine. Les deux jeunes

gens se retrouvèrent seuls dans le cabinet de travail, que le jour

déclinant attristait déjà d'une ombre froide.

--Voilà une pénible cérémonie terminée, murmura le Traquet, en suivant du

regard Clairette occupée à serrer la liasse de billets dans un des

tiroirs du secrétaire.

Il éprouvait un réel soulagement à la pensée que le péril était passé; en

même temps la soudaine possession de ces trente-neuf mille francs en

espèces lui causait une joie confuse et réconfortante. Pourtant, malgré

sa légèreté, l'aspect du visage altéré de sa sœur, la conviction qu'il

était l'unique auteur de ce bouleversement des habitudes et de la vie

intime de la jeune fille, réveillaient en lui un troupeau de remords. En

outre, tout meurtri des coups de boutoir de Gerdolle et des railleries

qu'il avait dû subir sans pouvoir se rebiffer, mortifié plus encore par

ses déboires d'amoureux, il se sentait rapetissé, aplati, jeté à terre,

et sa vanité blessée, sa conscience bourrelée, le prédisposaient à une

contrition mêlée d'attendrissement. Aussi, quand Clairette revint près de

lui avec des yeux gros de larmes, il se jeta à son cou:

--Oh! petite sœur, balbutia-t-il, je suis honteux, je suis navré du mal

que je te fais!

Elle lui rendait silencieusement ses baisers, n'osant parler de peur

d'éclater en sanglots.

--Landry, murmura-t-elle enfin, je n'ai jamais si cruellement souffert

que pendant la lecture de ce maudit acte... Il me semblait que notre

pauvre père surgissait devant nous pour nous reprocher d'avoir livré

Chanteraine à des étrangers... Oh! poursuivit-elle d'une voix étranglée,

penser que dans quelques mois je sortirai pour toujours de cette maison

où j'ai été élevée, où les moindres choses me rappellent des heures de

joie ou de tristesse, c'est trop dur, je ne sais comment je supporterai

le coup!

--Pleure pas, répétait le Traquet, nous resterons ensemble, je ne te

quitterai plus et tu verras, va, je travaillerai!

Elle s'était assise très lasse et elle l'écoutait d'un air moitié touché

moitié sceptique. Ils demeurèrent longtemps ainsi, l'un en face de

l'autre, dans cet état d'accablement qui succède aux émotions trop vives,

tandis que le crépuscule emplissait d'ombre la chambre muette...

Monique, entrant brusquement une lampe à la main, les surprit dans cette

attitude de morne affaissement:

--Vous ne pouviez pas, bougonna-t-elle, sonner pour avoir de la lumière

au lieu de rester là comme des corps sans âme?... Allons,

secouez-vous!... D'abord, ma mignonne, il y a dans ma cuisine un homme

qui demande après toi.

--Un homme? fit Clairette surprise... Il ne t'a pas dit son nom?

--Si fait, il s'appelle Brincard... Faut-il le laisser entrer?

--Mais oui... Le malheureux! son enfant est peut-être plus malade!

Un instant après, Ildevert Brincard était introduit. Il s'avança

lourdement, un peu gêné. Sa face ronde, rasée, bouffie de cette graisse

blafarde des gens qui ont vécu longtemps dans la réclusion, le rendait

quasi méconnaissable.

--Pardon, excuse, commença-t-il d'une voix éraillée, vous ne me remettez

peut-être pas, mam'selle? Je suis Brincard, le père de ce garçon que vous

avez soigné... Je sors de prison, voyez-vous. Je viens de _tirer_ les six

mois que cette canaille de Gerdolle m'a fait attraper pour dix mauvais

plants de pêchers... Si c'est pas une pitié!... Malheur! mais le

pépiniériste me le paiera... Je lui revaudrai ça!... Pour lors, j'ai

voulu vous visiter la première, pour vous remercier de toutes vos bontés

envers la bourgeoise et les gosses...

--Comment va votre garçon? interrompit Clairette.

--Mieux... Et, s'il en réchappe, ça sera bien grâce à vos bienfaits,

mam'selle; vous pouvez vous flatter de nous avoir sauvés de la misère des

misères... C'est des choses qu'on n'oublie pas et je les garde là, au

mitan du cœur, bon Dieu!... Aussi pour vous montrer que je ne suis pas

un ingrat, je vas vous dire un secret qui vous intéresse, mam'selle

Fontenac!

--Un secret?

--Oui-da, et qui vaut son pesant d'or, affirma le père Brincard... Il

s'arrêta, jeta un coup d'œil soupçonneux vers Landry, qui dressait

l'oreille.

--Je peux-t-y parler sans crainte?

--Certainement, monsieur est mon frère.

--Ben alors, allons-y, je vais soulager ma conscience. J'aurais dû, il y

a bel âge, raconter mon affaire à défunt M. Fontenac, mais quoi? nous

étions brouillés, et je lui gardais une dent parce que je suis

rancuneux... Mais y a pas de mal, puisque le cerisier est encore

debout... Donc, v'là l'histoire...

Tandis que les deux jeunes gens, ébaubis, l'écoutaient d'abord avec des

mines incrédules, le manœuvre narra le plus nettement qu'il put les

inquiétudes du grand-père Fontenac lors de l'arrivée des Prussiens en

1870, la fosse creusée par lui, Brincard, l'enfouissement nocturne du

coffre rempli de bibelots précieux, la plantation du bigarreautier dans

le terre-plein de la corbeille...

--Parbleu! s'écria Landry en sursautant, les objets d'art dont parlait

La Guêpie devaient être dans le coffre, et il paraît qu'il y en avait

pour cher... Seulement, dans l'intervalle on a peut-être découvert la

cachette?

--Nenni, le cerisier est là, solide et bien vigoureux, ainsi que je m'en

suis assuré tout à l'heure... Par conséquent, la caisse est toujours sous

la terre et le trésor avec... Et tout ça est à vous, monsieur et

mam'selle, puisque Chanteraine vous appartient.

--Vous arrivez trop tard, mon pauvre homme, soupira Clairette; la

propriété n'est plus à nous; nous l'avons vendue précisément à M.

Gerdolle et l'acte est signé depuis ce tantôt.

--Gerdolle!... Tonnerre de Dieu, jura Brincard tout fumant de colère, le

gueux n'a pas perdu de temps!...

--Sacrebleu! nous sommes roulés... Il connaissait donc l'histoire de la

cachette? s'exclama à son tour le Traquet, déconfit.

--Hélas! avoua l'ouvrier, je lui en avais touché un mot dans le temps, et

ça n'est point chu dans l'oreille d'un sourd... N'importe, il n'a aucun

droit sur le contenu de la caisse, puisque les bibelots viennent de votre

grand-père... Vous ne pensiez pas à les lui vendre, puisque vous ne

saviez pas qu'ils existaient... Un enfant comprendrait ça... Donc, vous

pouvez marcher et je suis à votre disposition... J'ai été bon pour

creuser la cachette, je serai encore bon pour déterrer le magot.

--Il a raison, affirma Landry, qui prenait feu à l'idée du trésor... Dès

demain, d'ailleurs, je consulterai un avocat... Mon brave, pouvez-vous

être ici jeudi matin avec un homme sûr? J'amènerai mon ami La Guêpie, qui

est un fin connaisseur, et nous «marcherons», comme vous dites... Nous

rendrons à ce finaud de pépiniériste la monnaie de sa pièce!...

Clairette hochait sceptiquement la tête, mais le Traquet, radieux, ne

tenait plus en place. On prit rendez-vous. Brincard promit d'être là, au

jour dit, avec un compagnon et des outils, puis on le congédia, après

l'avoir bien abreuvé et sustenté d'un peu d'argent.

Le frère ni la sœur ne dormirent de la nuit. Le lendemain, dès l'aube,

Landry se leva, fila par l'un des premiers trains et tomba comme un obus

chez La Guêpie, qui sommeillait encore.

--Veine! mon bon, lui cria-il, le trésor est à nous...

--Quel trésor? ânonna le collectionneur, en se frottant les yeux.

--Parbleu! la _Monstrance_ d'Orval, la pendule de Stanislas et bien

d'autres richesses encore... Nous savons où ça niche.

--Bigre! s'exclama le bel Armand, complètement réveillé, conte-moi ça,

mon petit...

Pendant que son ami procédait à sa toilette, le Traquet le mit au courant

de l'aventure, en commençant par les révélations de Brincard et en

finissant par les difficultés que pouvait créer l'acte de vente signé de

la veille... La Guêpie jubilait:

--Je le disais bien, répétait-il, que les bibelots se retrouveraient...

Le Dieu des collectionneurs ne permet pas que de pareilles raretés

disparaissent de la circulation... Mes compliments, mon bon, vous voilà

riche!... Quant aux difficultés qui pourraient venir du sieur Gerdolle,

ça ne tient pas debout.

Ils sortirent bras dessus bras dessous et allèrent publier chez les

principaux marchands de curiosités la découverte du «Trésor de

Chanteraine». Ils débutèrent par la boutique de Février, achevèrent leur

tournée à l'Hôtel des Ventes, puis terminèrent la journée en soupant

gaiement ensemble. Déjà oublieux de ses belles résolutions, le Traquet

coucha à Paris et ne rentra que le lendemain matin à Chanteraine, en

compagnie de La Guêpie.

Chanteraine · 第 26 / 27 题