Les hommes de l'assemblée, presque tous jeunes et athlétiques gaillards
de plein air: braconniers, valets d'abattoirs, tape-dur, rôdeurs de
barrière, s'étaient égosillés à flatter et à stimuler leurs compagnes.
Fiévreux, trépignant d'impatience, avec des rires, des grognements, des
exclamations, des battements de pied, des claquements de langue, des
jurons, des tortillements et des dislocations de mancheur, ils
semblaient des villageois intéressés dans un combat de coqs, avec cette
différence qu'ici chacun pariait pour sa poule contre ce coq
récalcitrant.
Peu jaloux, même partageux par industrie, ces galants ne demandaient pas
mieux que de céder, en passant, les faveurs de leurs gourgandines à ce
joli benêt. Celle qui triompherait de sa froideur n'en acquerrait que
plus de prestige.
A la longue, cependant, les marauds s'échauffaient à la place de cet
homme de bois et ils refoulaient à grand'peine leur envie de s'élancer
sur les tentatrices et de les venger de sa frigidité par un tribut
surabondant. Et en même temps qu'ils se trémoussaient d'ardeur et
râlaient de convoitise, ils ne trouvaient plus d'imprécation assez
énorme pour en agonir le piteux damoiseau.
L'épreuve se prolongea. D'insinuantes et de câlines qu'elles s'étaient
montrées jusqu'à présent, les femelles se firent agressives et malignes;
une rancoeur, une âcreté acheva d'encanailler leurs grâces banales et
leurs appas publics.
Le dépit les enlaidissait à tel point que l'attention angoissée et
tendue, la solidarité fougueuse et vengeresse de la galerie se
relâchèrent.
Graduellement les drôles en vinrent à partager la répugnance que ces
maritornes grimaçantes et gorgiases, l'écume aux lèvres, rauques de
lubricité, inspiraient à cet adonis.
Oui, peu à peu, et en leur for intérieur, ils désavouaient leurs
violentes complices.
Comment en arrivèrent-ils à se rappeler avec un regret attendri, avec
presque l'envie de les revivre et de rattraper les occasions négligées,
tant de polissonneries commises en manière de récréations à l'époque de
leurs baignades d'apprentis lâchés par les fabriques?
Leurs flopées gagnaient à pas accélérés les rives du canal de batelage.
Par les crépuscules caniculaires leurs plongeons troublaient les eaux
stagnantes et ravageaient les îlots d'algues et de fétides nénufars;
puis, mettant de spéculatives lenteurs à se rhabiller, prenant plaisir à
se voir au naturel, leurs ébats licencieux, leurs jeux outrés sur les
berges poudreuses scandalisaient la digestion des pudiques merciers
gavés de fritures et de matelotes.
La nudité de ces vauriens, leur carnation spéciale persistait à trahir
les efforts et les attitudes du métier, le jeu de l'outil, les tics et
les manoeuvres professionnels; leurs membres s'étaient façonnés à la
gymnastique artisane; leur chair, imprégnée des poussières et des suées
du labeur, gardait le flottement, la cassure, les bourrelets, le ragoût
topique, quelque chose de l'usure, du foulage et de la patine des
haillons dépouillés. Ce déshabillage vicieux se tonalisait avec la
région usinière. Il marquait l'heure ambiguë de cette «pleine eau»
clandestine, abrégée et dramatisée par l'apparition des bonnets à poil.
Garçons de peine et goujats correspondaient physiquement aux torpides
effluences du serein. Ils s'assimilaient le charme paludéen, la
douloureuse et toujours convalescente beauté de cette nature suburbaine.
Leur dégaine efflanquée et blafarde, leurs muscles émaciés par places,
remplis et presque trop fournis en d'autres, leurs bras maigres, leurs
vertèbres saillantes, leurs mollets variqueux, leur suggérait
mutuellement de morbides comparaisons, les induisait en de scabreuses
espiègleries. De furieux corps à corps aboutissaient à des
rapprochements douillets et frileux, à des tendresses détournées....
Oui, comment en arrivèrent-ils, tous ces garnements rogues et fortement
émoussés, à se remémorer à présent les tiédeurs veloutées et les
insidieuses caresses de l'adolescence? Comment leurs narines peu
subtiles retrouvèrent-elles l'odeur spéciale de ces soirs glauques où
la campagne fausse s'électrise comme une chambrée de fiévreux? Mais qui
expliquera jamais le dynamisme de nos êtres? Et la complaisance du fer
que la rouille dévore.... Et la limaille s'accrochant à l'aimant?...
Au surplus, depuis longtemps appâtés de force musculaire, friands
d'exploits intrépides, de rixes bien rouges et de défis téméraires,
capables d'envier à un rival ses prouesses de fracasse et de pugiliste
plutôt que ses équipées galantes, capables aussi de sacrifier une
maîtresse à un féal compagnon, à mesure que leur attention se détachait
des sirènes échevelées et glapissantes, ils se prirent à admirer le
courage et l'impassibilité du patient et à mesure aussi que s'invétérait
leur répulsion pour leurs amantes de tout à l'heure, ils se sentirent
non seulement indisposés de moins en moins contre cet original, mais
trouvèrent son tempérament fort plausible, se prirent même à son égard
d'un commencement de compassion, lequel ne tarda pas à dégénérer en une
affective indulgence. Ce mystérieux retour d'affinités s'accusa de
minute en minute. Jamais ces forcenés n'avaient rencontré ce genre de
force, cette bravoure-là, ce mépris des pires ignominies, cette
assurance, cette radieuse crânerie, cette désinvolture de jeune dieu
supérieur à toutes les lois et à tous les pactes du commun des
créatures.
Et le calme céleste qu'il puisait dans son abjection, sa nonchalance
féline, son impavide jeunesse, surtout l'ostensible et blasphématoire
dégoût de la femme dans ce corps viril d'une cambrure épique, d'un moule
ineffable, servi par des attitudes sculpturales, flattait à la fin un
penchant qu'ils n'avaient jamais découvert sous leurs rugueuses
carcasses et démêlé dans la houle et l'effervescence de leurs
postulations.
C'était plus qu'en peintres et en statuaires vibrants, même plus qu'en
acrobates et en lutteurs de carrefour qu'ils appréciaient la supérieure
plastique de ce mécréant. Non seulement ils l'avaient absous mais ils
l'aimaient d'une ambiguë tendresse, ils étaient prêts à embrasser sa
cause.
Ils s'abstinrent de joindre plus longtemps leurs invectives et leurs
reproches orduriers aux gravelures dont le criblaient les bourrèles;
leurs pieds cessèrent de battre la mesure du chahut incendiaire et leurs
poings de se crisper au fond de leurs poches ou de se tordre, brandis
vers lui comme des casse-tête; l'angoisse serra leur gorge, son fluide
leur empoisonna les moelles, leurs entrailles souffrirent pour lui, leur
chair pâtit dans sa chair, leurs corps s'incorporèrent au sien....
Détourner chez ces copieux sacripants le torrent des instincts sexuels,
déplacer le siège de leurs affections, fomenter l'érotisme le plus
subversif: c'était donc là ce qu'avait tramé l'infâme. Le maléfice
opérait au delà de ses plus vindicatives espérances:
Il s'était produit en ces natures plantureuses et massives un de ces
répréhensibles et véhéments transports qui fanatisaient les païens à la
vue des tortures superbement endurées par les martyrs et qui dictent
aujourd'hui une impérieuse vocation d'assassin aux gavroches grelottant
d'un spasme sanguinaire dans les livides aubades de la guillotine....
Le perturbateur avait suggestionné de tout son fluide ces faubouriens
intraitables et bourrus, ces luxuriants sauvageons. Et à présent, en
retour, il sentait les ondes de leur monstrueuse sympathie envahir
l'espace et l'envelopper, lui-même, des pires baisers et des plus
secrètes caresses. Une expression de jouissance sublimée s'épandait sur
son visage. On aurait cru assister à l'apothéose d'un confesseur de la
foi ravi dans l'invisible choeur des anges. Sa capiteuse agonie
troublerait à jamais les sources amatives de ceux qui en avaient été les
témoins et ces barbares qui venaient de le livrer aux représailles de
leurs femelles devenaient ses premiers néophytes, ses disciples
passionnés et vengeurs!
La rage, la haine, la soif de revanche qui avait succédé tout à l'heure
en lui à ses remords et à son désespoir, faisait place à son tour à une
sensation de béatitude infinie, d'éperdue félicité, de triomphe suprême.
Il était fier de lui-même, réconcilié avec sa faute au point d'en tirer
gloire: sa conscience légitimait et exaltait ses erreurs....
Les buveurs oubliaient de pinter, les pipes s'éteignaient l'une après
l'autre, les voix rudes des mâles se taisaient. Envahis par l'angoisse
ambiante, les musiciens renonçaient à torturer leurs cuivres bossués et
leurs boyaux de chat, et dans la salle on n'entendait plus à présent que
les sinistres glapissements des louves aboyant à la lune par une nuit de
gel, ou de faux ricanements d'hyènes tenues en respect par une
comminatoire effigie tombale....
Quelque temps, trop occupées de leur victime, elles ne remarquèrent pas
le silence réprobateur dans lequel se renfermait la chambrée si
tapageuse et si rutilante du commencement de la partie. Mais la
possession magnétique s'établissant de plus en plus étroitement entre
les regardants et la victime, le fluide qu'ils échangeaient devenant de
plus en plus intense, ce calme et cette immobilité autour d'elles leur
causèrent une vague inquiétude, puis elles furent intriguées par l'air
extatique dont leur proie les narguait, puis, elles découvrirent la
crise inouïe qui s'était produite dans les sens de leurs souteneurs.
Damnation! Non content de se dérober à leurs avances et à leurs
pratiques, l'aberré passionnel leur volait, leur arrachait les
tendresses de ces bons mâles. S'il défaillait, s'il se pâmait ainsi,
c'était enivré par le bouquet de leur abominable tendresse.
Désormais elles, les coucheuses et les nourricières fidèles,
n'existeraient plus pour ces ruffians débridés!
Se pouvait-il? Plus moyen d'en douter.
Alors, avant de se retourner contre les lâcheurs, elles voulurent en
finir avec l'androgyne qui les avait débauchés. Avec une recrudescence
de rage, elles se mirent à le griffer, à le mordre, à lui tirer les
cheveux. Quelques-unes le percèrent de leurs épingles, de leurs broches,
le déchiquetèrent à coups de ciseaux. Les hideuses vieilles proposaient
de le mutiler, mais les jeunes les en empêchèrent, ne désespérant pas
encore de leurs prestiges. En attendant, elles le faisaient mourir à
petits coups. A défaut de sève, elles se gorgeraient de sang. Lui,
cependant, continuait de rire aux démons. Son exaltation le rendait
disvulnérable ou plutôt, à mesure qu'elles le criblaient de blessures,
il lui semblait que ses idolâtres y promenaient des lèvres balsamiques
et on n'aurait su s'il se débattait dans les affres du trépas ou dans un
spasme de félicité divine.
Ses complices demeuraient stupéfaits, cloués sur place, partagés entre
l'envie de le délivrer et la jouissance de cette sublime agonie. Ainsi,
les prêtres sacrifient dans la messe le rédempteur qu'ils adorent.
L'ayant vu chanceler, car elles lui avaient ouvert les veines et il
perdait le sang en abondance, ils firent un mouvement pour se porter à
son secours. Il eût été aussi difficile de parvenir jusqu'à lui que de
retirer un fétu de paille du milieu d'un feu de prairie. N'importe, ils
l'arracheraient mort ou vif de leurs serres et ils immoleraient toutes
ces harpies sur le corps du seul bien-aimé.
Devinant leur impulsion, il eut encore la force de leur faire signe de
s'arrêter. Pourquoi subsister plus longtemps? N'avait-il pas épuisé en
ces quelques minutes la somme de joies terrestres, vidé jusqu'au tréfond
la coupe des voluptés majeures? Il étendit vers eux des mains
conjuratrices pleines d'onction et de charité. Avant de les fermer pour
toujours, par-dessus l'enchevêtrement et les replis des ménades, il
laissa reposer ses yeux d'ombre et de vertige sur le cercle de ces
possédés. O ce qu'il y avait de délicieusement félon, d'ineffablement
sacrilège, d'amoureusement sinistre dans ces mémorables yeux d'archange
déchu!...
Alors, aspirant, inhalant dans un dernier effort de ses poumons toute la
dévotion qui émanait de ces ensorcelés, pour s'en griser comme d'un vin
eucharistique, pour s'en oindre comme d'un chrême efficace entre tous,
n'espérant nul viatique plus digne de son paganisme, lui-même sentit
s'épancher, avec la vie, tout ce qu'il couvait de désirs et de
nostalgies, tout ce qu'il distillait de sèves, et l'essentiel de son
être aller vers eux et se consumer dans les flammes de leur perdition.