Tristan Courbière. (Le Renégat.)

I

A l'impression métallique et rêche du ciel crépusculaire surplombant la

caserne du 45^{e} lanciers, les clairons qui sonnaient au rassemblement

ajoutèrent, comme des gouttes de cuivre fondu.

Les consignés, environ une centaine, à la fois anxieux et affriolés,

avertis d'une conjoncture point banale, dégringolèrent des chambrées

dans la cour.

Soldats médiocres ou franches soudrilles, il n'y en avait aucun qui ne

s'estimât un troupier modèle comparé au salaud dont ils allaient faire

justice. Avant de procéder à un nettoyage exemplaire, le commandant

avait attendu que le jour fût tombé et que les bons sujets fussent

dehors, estimant superflu et presque malsain de les employer pour

exécuteurs des plus basses oeuvres. D'ailleurs, cette expérience du

caractère humain que possèdent les chefs de troupes lui garantissait que

le condamné ne rencontrerait pas tortionnaires plus acharnés et plus

implacables que les arsouilles et les remplaçants retenus au quartier.

Ils se placèrent en ordre de bataille sur deux rangs se faisant face à

vingt pas d'intervalle.

Grave, tordant les crocs de sa moustache, important mais agacé, le

capitaine souffla quelques mots à l'oreille d'un maréchal des logis qui,

avec deux cavaliers, se rendit dans l'aile du bâtiment que couronnaient

les cachots. En esprit, les hommes suivaient l'ascension du piquet vers

les combles; ils se représentaient la sommation faite là-haut au très

principal intéressé, les dispositions sommaires qu'il prendrait avant de

descendre avec sa garde.

Mais, comme il arrive toujours en semblables attentes de palpitants

spectacles, leur imagination courait la poste et il s'écoula des

minutes, durant lesquelles le commandant brossait à coups de cravache la

chimérique poussière de ses bottes, avant que le protagoniste du drame

promis débouchât avec son escorte.

Un murmure comparable au bruissement des feuilles sèches chassées par le

vent de novembre courut parmi les troupiers haletants. Puis prévalut un

de ces silences permettant de surprendre la distillation des pensées et

le pantèlement des coeurs.

Malgré sa condition fâcheuse et l'opprobre de cette confrontation, le

coupable, tout jeune encore, demeurait un cavalier fort plastique, de

taille avantageuse, d'une jolie physionomie, pour ainsi dire moulé dans

son uniforme paille et grenat garni de jaune orange. Il portait la

grande tenue, mais sans le sabre, les éperons et le czapska. Il

écarquillait les yeux comme un oiseau de nuit brusquement exposé à la

lumière et quelques brins de paille mêlés à sa chevelure noire et crépue

donnaient à croire qu'on l'avait surpris dormant étendu sur sa litière.

Quoique libre de ses mouvements, il s'avançait avec la lenteur et la

gaucherie d'une recrue. Il semblait essoufflé, et comme il s'arrêtait

pour reprendre haleine, les soldats qui le flanquaient l'entraînèrent

par les bras jusqu'à dix pas du capitaine.

Désireux d'éviter ces prunelles hostiles et sarcastiques opiniâtrement

braquées vers lui, le jeune homme levait les yeux et affectait de suivre

le vol de quelques moineaux qui regagnaient en pépiant leur nid situé

dans les toits mêmes sous lesquels on l'avait incarcéré, lorsque soudain

il entendit hennir là-bas à l'autre bout de la caserne et s'ébrouer

l'instant d'après en battant des sabots, avec l'impatience d'une monture

fringante trop longtemps retenue à l'écurie, un cheval, son propre

cheval, le joli alezan si bien ajusté au cavalier. La noble bête

appelait-elle son maître? L'idée qu'il ne la monterait jamais plus lui

rendit plus cruel encore le sentiment de son déshonneur et, pour la

première fois depuis son arrestation, il eut peine à refouler ses

larmes....

Cependant, après avoir toussé, le capitaine déploya une pièce

administrative et lut, non sans bafouiller, le procès-verbal du flagrant

délit.

Les yeux humides toujours tournés vers le faîte, les bras ballants, le

patient s'efforçait de n'écouter que le guilleri des moineaux, le

hennissement de son brave cheval et aussi les premiers accords d'un bal

de guinguette qui turbulait non loin du quartier, mais il avait beau

s'évertuer, les périphrases pudibondes et ronflantes du réquisitoire

dominaient toutes les autres rumeurs, et les termes de sa condamnation:

«...attentat aux moeurs... dégradation ignominieuse... mise au ban de

l'armée...» lui brisaient le tympan comme des percussions de cymbales ou

le lui déchiraient comme des éclats de fifres.

Arrivé au bout de sa lecture: «Faites votre office!» proféra d'une voix

plus sourde le commandant en s'adressant au maréchal des logis.

Celui-ci, après une pause crispante, se décida enfin à aborder le

condamné et, à gestes précipités, il lui arracha tout d'une tire les

chevrons et les galons des manches, les torsades des épaules, les

brandebourgs, les passements et jusqu'aux boutons du dolman. Afin de

faciliter cette opération infamante, au préalable insignes et ornements

avaient été décousus puis rattachés légèrement à l'uniforme. Malgré cela

l'opérateur suait à grosses gouttes; plusieurs fois il fut forcé de s'y

reprendre; il voyait trouble; sa main lâchait prise; pressé d'en finir

il allait trop vite.

Avant d'entrer au service ce gradé avait été valet de mareyeur et, à

chaque broderie qu'il enlevait au misérable, il se souvenait du

sifflement que produisait la peau des anguilles vives ramenée au bout de

son couteau ébréché. Il n'était pas jusqu'à la pâleur livide et surtout

les convulsions du dégradé au contact de son poing qui ne rappelassent à

l'exécuteur les bestioles violâtres qui se tordaient, écorchées et

tronçonnées, sur l'étal.

Le sourire de bravade et de forfanterie que les lèvres de l'anathème

étaient parvenues à dessiner, au commencement, dégénérait, de stade en

stade, en un sardonisme tellement atroce, que l'exécuteur se détournait

pour ne plus le rencontrer.

Ce rictus faussement hilare était d'ailleurs démenti par l'inépuisable

détresse qui vitrait, dilatait et humectait les yeux de la victime.

Pour finir, le tourmenteur emporta d'un coup sec et précis les larges

bandes oranges faufilées à la culotte. Et à cette suprême avanie,

lorsque le misérable ramena vers l'exécuteur ses yeux lamentables, une

fièvre brûlante les avait subitement séchés: ils n'étaient plus noyés de

larmes mais ils étaient injectés de sang.

Cette fois le maréchal des logis recula et battit en retraite, hanté

pour le restant de ses jours par l'expression vengeresse de ces

prunelles sanguinolentes.

Le capitaine aussi s'était retiré de la scène. Pour les formalités qui

restaient à accomplir il répondait de la très bonne volonté de ses

hommes. Point n'avait été besoin de les styler.

Les deux rangs se rapprochèrent de façon à former un long et étroit

couloir depuis l'endroit où se trouvait le condamné jusqu'à la grande

porte ouverte à pleins battants.

Le pauvre diable pressentit qu'une autre épreuve, un surcroît de torture

lui était réservé.

A quelle gymnastique vont-ils se livrer tous ces rossards, alignés à

quelques pas l'un de l'autre pour avoir plus de jeu? La jambe droite

portée en avant, on les croirait prêts à se fendre comme à la salle

d'armes. Mais jamais ces facies ne trahirent pareille préoccupation

agressive. Ils prennent donc leur mission bien au sérieux! Ces lèvres

pincées, ces regards épieurs, ces têtes carnassières obliquement tendues

vers sa piètre personne! On dirait autant de spadassins ou plutôt de

coupe-jarrets appostés sur la grand'route....

Tzim la la! Les croque-notes de la guinguette attaquent le finale de

l'endiablé quadrille dont la pastourelle vient d'accompagner la

dégradation du misérable.... En avant deux! Et en cadence!...

Non, ils sont trop de monde à lui en vouloir. Pitié, les anciens

copains! Tout, mais pas cela! Qu'on le ramène plutôt au cachot pour ne

plus jamais l'en extraire; qu'on l'y dérobe à la vue de ses semblables,

qu'on l'y laisse même crever de faim et de soif. Tenez, il y retourne de

son propre mouvement....

Mais les pitauds qui étaient allés le dénicher tout à l'heure et qui,

postés derrière lui, n'ont cessé de le surveiller, répriment cette

velléité d'indépendance et, rattrapant le gaillard par les épaules, le

font pirouetter sur lui-même et, d'une double ruade décochée au bas du

dos, l'envoient entre les deux colonnes mal intentionnées.

Dzim la! En avant deux!

De file en file, les coups de pieds pleuvent drus et rythmiques, scandés

par la musique forcenée, à temps et à point voulu, presque avec le

_une_... _deuss_... de l'école de peloton: replié vers la fesse, le bas

de la jambe fait ressort du jarret et projette la botte dans les reins

du pâtiras. D'aucuns mais combien rares, manquent la cible, à dessein,

et se bornent à esquisser le geste. La masse truculente de ces mouflards

aigris par les punitions et les corvées prend un âpre délice à ce jeu

féroce. Ils frétillent et piaffent en attendant leur tour. A l'approche

du souffre-douleur ils tirent la langue, la serrent entre les dents,

bandent leurs muscles, contractent tout le corps, en vue d'une action

unique. Ils sont littéralement hors d'eux-mêmes. Pas souvent qu'ils

rateraient le pékin! Et avec la malice hypocritement salace de chenapans

employés à des oeuvres d'équité sociale, ils lui décochent la pennade

juste entre les jumelles. Les plus agiles, après l'avoir fouillé de la

jambe droite, le rattrapent de la gauche. Et tous ricanent, trigaudent,

joignent l'invective aux voies de fait, applaudissent aux atouts les

mieux rabattus, et se répandent en interjections rauques, en ahanements

de goujat qui bat la semelle pour se réchauffer les arpions. Jamais les

bélîtres n'apportèrent tant de zèle et d'émulation à la manoeuvre. Cette

rigolade sera la plus carabinée de leur temps de service!

Il y a jusqu'au fracas étrangement mat et étouffé de cette volée de

coups assénés à la défilade qui les a mis en liesse. Un ancien débardeur

compara ce bruit à celui d'une pile de ballots s'écroulant à fond de

cale. A un bûcheron, il rappela l'aigre bise d'hiver qui secoue

rageusement la forêt effeuillée. Mais un manutentionnaire trouva mieux

encore: par la suite, chaque fois qu'il jouait des pieds dans le pétrin,

il songeait à la plainte sourde de la pâte humaine ce soir à jamais

fameux!...

Inerte, privé de toute pensée, durant plusieurs secondes l'homme ricoche

et bondit. Une escaffe le renverse, une autre le ramasse. S'il s'abat

c'est pour se relever aussitôt comme une haridelle sous le fouet du

charretier.

Enfin, il touche à la limite de cette voie de douleurs. Quatre à six

tourmenteurs encore à dépasser et il sera dehors, libre, au large. Mais

le large et la liberté l'épouvantent bien autrement que les épreuves

qu'il a subies dans ce préau. Cette rue faubourienne, ces terrains

vagues, ces enclos lépreux piqués, çà et là, de quelque bec de gaz

palpitant comme une chauve-souris enflammée, cette atmosphère vespérale

ne lui a jamais paru aussi farcie d'embûches.

Un horrible imprévu le guette....

Et plutôt que de sortir avec empressement, il se bute, il se rebiffe, il

ne bronche plus sous les coups. Au besoin il repasserait entre les deux

haies de tourmenteurs pour réintégrer son cachot de miséricorde. Mais,

exaspérés par cette inertie, d'ailleurs pressés d'en finir, les derniers

partenaires réunissent leurs efforts et, le visant à la fois, le

projettent sur le pont-levis au-delà de la porte.

Avec un fracas sépulcral, les vantaux massifs battirent derrière lui,

tandis qu'une huée prolongée le salua par-dessus les créneaux de la

muraille.

Le cycle patibulaire · 第 29 / 35 题