Même les amoureux, dans leurs tête-à-tête s'entretiennent du terrible
bandit et les exploits de l'Esprot émeuvent les jeunes filles et les
font se rapprocher peureusement du rusé coquin qui les narre.
C'est souvent de ce gueux que Sander Bischbosch, surnommé «Cierge de
Neuvaine» par ceux de Lampernisse, tant il est droit et rond, parle à sa
promise Gentillie, une des plus appétissantes filles du village, avec
ses tresses blondes, ses grands yeux d'un bleu sombre, un peu troubles
comme l'océan, l'air sage et même fier. Mais il faut croire que le bon
Sander s'y prend maladroitement, car ses fréquentes allusions à l'Esprot
ne semblent pas alarmer la fillette potelée.
Chaque soir, au retour de son champ, assis sur Jabikel, son grand
cheval flamand, qui charrie le traînoir chargé tour à tour de la herse
ou de la charrue, il met pied à terre devant la porte de Gentillie et
entre dans la maison sous prétexte de rallumer sa pipe. Et pour faire
apprécier la rudesse de son cuir de bon travailleur, il cueille dans
l'âtre, entre ses doigts calleux, la braise dont il a besoin, et la met,
sans se dépêcher, en contact avec le tabac. Gentillie ne se récrie pas
plus à cet exploit qu'au récit des aventures de Pintloon. Jamais elle ne
tremble pour les durillons du faraud, et la main de son Sander
flamberait comme celle de Mucius Scaevola, avant qu'elle songeât
seulement à lui tendre les pincettes.
Un gaillard, de l'avis de tout le monde, ce Sander Bischbosch, quoi
qu'il soit un bien petit garçon devant Gentillie. Un qui n'a pas froid
aux yeux! Peut-être le seul paroissien de la paroisse qui ne reculerait
pas à l'apparition de l'Esprot! Au contraire, il attend ce mécréant de
pied ferme, ne cesse-t-il de déclarer à Gentillie, et voudrait bien se
mesurer avec lui! Ah! si on le laissait faire! s'il était gendarme, le
brave Sander!
Fils unique, Cierge de Neuvaine possède de la terre au soleil, trois
vaches à l'étable, sans parler du fameux Jabikel, le plus grand cheval
du pays, le vrai support, le vrai chandelier qu'il faut à ce Cierge de
Neuvaine.
A la procession, le ferme gonfalonier plonge dans l'extase les filles du
village, en portant, sans fléchir les hanches la bannière de sainte
Véronique.
Aussi la mère de Gentillie, femme positive dont la ferme périclite
depuis la mort de son _baes_, Nonkel Verjans, pleure de joie en
inventoriant et en supputant sur les doigts les richesses qui écherront
à sa fillette. La commère passe le temps à tourner et à retourner, en
esprit, la belle robe bleue, de vraie soie, comme pour une reine, et le
voile blanc, aussi long que celui d'une Notre-Gentille-Dame, et les
lourds pendants d'oreilles, descendant jusqu'aux épaules, et toutes les
merveilles dont Sander a promis d'adorner Gentillie dans quelques jours,
aussitôt après la rentrée des moissons.
Cependant Gentillie garde sa contenance réservée. «Ma fille a toujours
été un peu timide!» dit la mère Verjans. «C'est un agneau de douceur;
vous verrez, Sander, quelle tendre _bazine_ vous aurez là!» En
attendant, Sander voudrait bien la presser contre son gilet. Mais il a
beau revenir à la charge et lui parler constamment de cette canaille de
Pintloon, en donnant de grands coups de poing sur la table et en sacrant
comme un cosaque, lui, le pieux xavérien et l'édifiant congréganiste,
Gentillie ne fait pas un pas pour venir chercher protection dans ses
bras contre le détestable mécréant. Gentillie sursaute à ces explosions,
mais regarde le braillard d'un air singulier, plus dédaigneux
qu'admiratif.
--_Savez-vous quoi_? dit un jour la vieille Verjans à son futur
gendre, vous avez l'air trop résolu, trop crâne pour que Gentillie prenne
peur à l'idée d'une visite de l'Esprot. Vous lui communiquez votre
vaillance et elle rougirait de paraître si poltronne que ses pareilles
à côté d'un mâle de votre espèce.
--C'est vrai, la mère! opina le grand garçon. Et il se promit de changer
de tactique.
Ce soir, à sa visite habituelle, concurrence faite à la salamandre
légendaire, il dégoisa, mais sans jactance:
--Les récoltes rapporteront de l'or cette année. Je n'aurai pas assez de
mes greniers pour les loger. A condition toutefois que ce misérable....
--Voulez-vous que je vous dise une chose, Sander Bischbosch!
l'interrompit cette fois Gentillie. Ce n'est pas pour vous chagriner,
car vous êtes un honnête garçon, mais à votre place je ne descendrais
plus de cheval avant d'arriver à votre ferme du Dyck-Graaf, et je ne
perdrais pas mon temps à faire des contes à une particulière qui ne veut
pas se marier....
Le pauvre Cierge de Neuvaine demeure camus, bouche bée, comme s'il
venait d'attraper un coup de soleil. La vieille mère de Gentillie fait
sauter dans le feu la pleine marmitée de pommes de terre qu'elle
n'entendait que secouer.
--Qu'a-t-elle dit, notre fille! Elle veut rire, Sander, pour sûr? clame
la vieille.
--Je pense ce que je dis! confirme Gentillie. Croyez-moi, tout est fini
entre Sander et moi.
Suffoqué, l'amoureux ne trouve pas un mot à articuler, et après quelques
gloussements qui ne sortent pas, et de grands gestes dans le vide, il se
retire, les jambes se dérobant sous lui, ployant pour la première fois
sous le faix, lui, le droit Cierge de Neuvaine!
La veuve court pour le rappeler, mais Gentillie arrête sa mère par le
bras.
--Inutile, ma mère! J'en tiens pour Pintloon et ne veut d'autre homme
que celui-là!
--Ah! vocifère la vieille paysanne, qui voit s'écrouler son rêve de
fortune. Ah! gémit la commère en sautillant de la chambre à la cour et
de la grange à l'étable, tant ses bras et ses jambes lui démangent. Ah!
c'est ce que nous verrons, ma fille!
Et lorsqu'elle rentre dans la chambre, trouvant Gentillie toujours aussi
sotte, aussi extravagante, voilà qu'elle ne parvient plus à se contenir
et qu'elle se met à la battre à la trépigner, à la traîner par terre,
sans que la grande bestiasse se défende et se révolte, si bien
qu'elle-même doit s'arrêter, exténuée, plus démolie encore que
l'impassible rebelle. Alors, la vieille se met à geindre, à se tâter,
comme si c'était sa fille qui l'avait battue.
Le lendemain, elle essaie de gagner la têtue par la douceur:
--Dis, mon enfant, dis-moi, il est venu ici ce réprouvé, il t'a jeté un
sort, raconte-moi tout, veux-tu?
--Non, répond Gentillie qui n'a plus desserré les dents depuis la
veille, en jetant sur la paysanne son troublant et mystérieux regard
couleur de mer houleuse; non, dit-elle avec une farouche résolution,
Pintloon n'a jamais mis le pied chez nous....
--Où l'as-tu vu alors, malheureuse? Parle.
--Je ne l'ai vu, ni entendu!... Je ne le connais que par tout le mal que
le village raconte. Et pourtant il me semble que je l'ai toujours là,
devant les yeux. Et sa pensée me remplit tout entière.... Et cela
bourdonne dans ma tête comme la si douce musique de l'orgue et j'en
suis toute parfumée, comme si je m'étais couchée dans les foins.... Oui,
plus ils le disent laid, repoussant et sordide, plus je me le représente
aimable, appétissant, plein de ragoût....
--Oh! tais-toi, perdue! Oh! tu vois bien qu'il t'a ensorcelée, le
Lucifer! Sainte-Marie, c'est le diable même qui parle par la bouche de
mon innocente enfant!
Et elle s'arrache des mèches de cheveux gris, et tombe à genoux, et tord
les bras vers le ciel.
Cependant Gentillie s'entête. Elle paraît sourde, aveugle, insensible à
tout ce qui se passe autour d'elle. Exhortations, menaces, bourrades,
autant de moyens essayés en pure perte. C'est comme si plus rien n'avait
prise sur son être ensorcelé. Elle rappelle à Sander une maugrabine de
la foire, une de ces bohémiennes acoquinées avec l'enfer, qu'un
sacripant de son espèce traversait de longues aiguilles à tricoter, sans
que la mâtine perdît une goutte de sang, ou poussât un gémissement ou
fît seulement la grimace....
Il revient pourtant à la charge, le grand Sander. Il n'a garde de passer
son chemin le soir, comme elle le lui a conseillé. Mais elle ne l'écoute
même pas.
Alors, exaspérée, bazine Verjans ne la ménage plus. Elle congédie ses
filles de basse-cour et impose à Gentillie les corvées, les gros
ouvrages, les labeurs rebutants.
--Je briserai bien ta mauvaise tête! gronde la fermière aux abois. Tant
pis, si c'est le seul moyen d'en déloger le diable! Tu crèveras ou tu te
remettras avec Cierge de Neuvaine.
En vain, elle lui a représenté que cette rupture avec Sander entraîne
leur ruine et qu'elles vont devoir quitter la ferme et mendier par les
routes. Cette extrémité n'a rien de redoutable pour Gentillie.
Foulée comme la dernière des serves, elle peine, laboure, s'exténue
vaillamment, sans une plainte, sans un mot, soutenue par on ne sait
quelle force surhumaine.
Cependant, la nouvelle de l'inqualifiable toquade de Gentillie
s'ébruite, se propage, et engendre presque autant de scandale et de
rumeur que les déprédations de l'Esprot, quoique la mère Verjans et le
digne Sander aient tout fait pour cacher cette honte. Les veuves trop
mûres et les filles montées en graine qui avaient envié à Gentillie les
récoltes prospères, les vaches laitières, la ferme du Dyck-Graaf, le
grand cheval Jabikel, et surtout le superbe blondin qui porte si
crânement l'étendard de sainte Véronique sans plier les reins, glosent
et cancanent, et brodent à l'envi sur le compte de cette puante et s'en
vont colportant toutes sortes de vilaines et atroces histoires.
A les en croire, il ne s'agit pas de «simples imaginations» ou d'un
califourchon: l'Esprot en personne vient bel et bien trouver Gentillie
la nuit dans sa soupente. Il prend le chemin des toits comme les matous.
Parbleu, cet exercice n'offre aucun danger aux amoureux de son espèce.
Jef Maalbank affirme l'avoir épié et suivi un soir, comme le gaillard
sortait de chez sa sorcière, et comme ce Jef le suivait de près et
allait l'atteindre, le sacripant prit l'apparence d'un mulot et
s'évanouit dans une rigole.
Sur les instances de la veuve Verjans, le curé intervient pour rappeler
la malheureuse au devoir et à la raison. La mère demanda même au sage
pasteur de recourir aux exorcismes, mais celui-ci, moins crédule que ses
ouailles, prétend que sur les âmes troublées une bonne parole exerce
plus d'effet que les incantations d'un autre âge. Et pourtant le digne
prêtre échoue aussi dans ses tentatives quoiqu'il ait trouvé, pour
ébranler la monomanie de cette malheureuse, de ces accents évangéliques
qui illuminent et régénèrent les consciences.
Quant au grand Sandor, il court et rôde dans la campagne, presque aussi
fou que sa triste fiancée; mais aussi agité qu'elle est impassible. Il
ne désespère pas encore de faire revenir Gentillie sur sa détermination.
En cachette, il voit la mère, car il n'ose plus affronter la physionomie
frigide et pleine d'aversion de son ancienne promise.
Et, en secouant le poing, il a juré de tuer cet exécrable Pintloon.
Naturellement, la maladie de la jeune Verjans ajoute à la célébrité de
l'insaisissable bandit. Plus que jamais on s'occupe de ses méfaits et de
ses prouesses. Sur les conseils de Cierge de Neuvaine, pour que la
malheureuse n'entende plus parler de ce damné dont la réputation lui a
tourné la tête, à bout de remèdes, la veuve se décide à séquestrer
Gentillie dans sa soupente. Mais de son galetas la recluse surprend tout
ce que les gens de la ferme se chuchotent sur l'Esprot, lorsque l'heure
des repas les rassemble dans la salle d'en bas. Elle pâlit, seules ses
pommettes s'enflamment comme si l'enfer lui soufflait constamment au
visage le feu de ses forges éternelles.
La captivité de Gentillie dure depuis une semaine, lorsqu'un soir,
l'oreille collée à la trappe, elle entend causer Sander au pied de
l'escalier, avec la _bazine_ Verjans.
Sander raconte d'un ton réjoui que cette fois on tient Kriel Pintloon,
bloqué dans les dunes non loin de Coxyde: «Pour lui couper toute
retraite les pêcheurs ont brûlé l'allège avec laquelle l'aventureux
gaillard se risquait sur les flots, quand on le serrait de trop près. On
a tiré des coups de fusil. Un soldat de la ligne a été tué dans
l'escarmouche. Après avoir envoyé force mitraille au bandit, les
traqueurs ont suivi une traînée de sang. Mais après une heure d'une
course enragée, ils n'ont ramassé que le chien Dapper. Blessée à mort,
la maudite bête, au lieu de se traîner sur les pas de son maître,
s'était lancée d'un autre côté, afin de dépister les chasseurs. Grâce à
cette ruse, l'Esprot n'est pas encore pincé. Mais la chasse continue et
il faudra bien qu'il se rende, à moins que le diable, son maître, ne
l'ait emporté!»
--Brave Dapper! murmure Gentillie avec une sorte d'admiration envieuse.
Et la mort du fidèle chien la décide: L'Esprot est seul à présent.
Ce même soir elle attend que tout le monde soit couché, puis elle
enjambe la fenêtre, tombe sur le fumier, se relève sans s'être fait de
mal et s'engage dans la campagne.