II

Même les amoureux, dans leurs tête-à-tête s'entretiennent du terrible

bandit et les exploits de l'Esprot émeuvent les jeunes filles et les

font se rapprocher peureusement du rusé coquin qui les narre.

C'est souvent de ce gueux que Sander Bischbosch, surnommé «Cierge de

Neuvaine» par ceux de Lampernisse, tant il est droit et rond, parle à sa

promise Gentillie, une des plus appétissantes filles du village, avec

ses tresses blondes, ses grands yeux d'un bleu sombre, un peu troubles

comme l'océan, l'air sage et même fier. Mais il faut croire que le bon

Sander s'y prend maladroitement, car ses fréquentes allusions à l'Esprot

ne semblent pas alarmer la fillette potelée.

Chaque soir, au retour de son champ, assis sur Jabikel, son grand

cheval flamand, qui charrie le traînoir chargé tour à tour de la herse

ou de la charrue, il met pied à terre devant la porte de Gentillie et

entre dans la maison sous prétexte de rallumer sa pipe. Et pour faire

apprécier la rudesse de son cuir de bon travailleur, il cueille dans

l'âtre, entre ses doigts calleux, la braise dont il a besoin, et la met,

sans se dépêcher, en contact avec le tabac. Gentillie ne se récrie pas

plus à cet exploit qu'au récit des aventures de Pintloon. Jamais elle ne

tremble pour les durillons du faraud, et la main de son Sander

flamberait comme celle de Mucius Scaevola, avant qu'elle songeât

seulement à lui tendre les pincettes.

Un gaillard, de l'avis de tout le monde, ce Sander Bischbosch, quoi

qu'il soit un bien petit garçon devant Gentillie. Un qui n'a pas froid

aux yeux! Peut-être le seul paroissien de la paroisse qui ne reculerait

pas à l'apparition de l'Esprot! Au contraire, il attend ce mécréant de

pied ferme, ne cesse-t-il de déclarer à Gentillie, et voudrait bien se

mesurer avec lui! Ah! si on le laissait faire! s'il était gendarme, le

brave Sander!

Fils unique, Cierge de Neuvaine possède de la terre au soleil, trois

vaches à l'étable, sans parler du fameux Jabikel, le plus grand cheval

du pays, le vrai support, le vrai chandelier qu'il faut à ce Cierge de

Neuvaine.

A la procession, le ferme gonfalonier plonge dans l'extase les filles du

village, en portant, sans fléchir les hanches la bannière de sainte

Véronique.

Aussi la mère de Gentillie, femme positive dont la ferme périclite

depuis la mort de son _baes_, Nonkel Verjans, pleure de joie en

inventoriant et en supputant sur les doigts les richesses qui écherront

à sa fillette. La commère passe le temps à tourner et à retourner, en

esprit, la belle robe bleue, de vraie soie, comme pour une reine, et le

voile blanc, aussi long que celui d'une Notre-Gentille-Dame, et les

lourds pendants d'oreilles, descendant jusqu'aux épaules, et toutes les

merveilles dont Sander a promis d'adorner Gentillie dans quelques jours,

aussitôt après la rentrée des moissons.

Cependant Gentillie garde sa contenance réservée. «Ma fille a toujours

été un peu timide!» dit la mère Verjans. «C'est un agneau de douceur;

vous verrez, Sander, quelle tendre _bazine_ vous aurez là!» En

attendant, Sander voudrait bien la presser contre son gilet. Mais il a

beau revenir à la charge et lui parler constamment de cette canaille de

Pintloon, en donnant de grands coups de poing sur la table et en sacrant

comme un cosaque, lui, le pieux xavérien et l'édifiant congréganiste,

Gentillie ne fait pas un pas pour venir chercher protection dans ses

bras contre le détestable mécréant. Gentillie sursaute à ces explosions,

mais regarde le braillard d'un air singulier, plus dédaigneux

qu'admiratif.

--_Savez-vous quoi_? dit un jour la vieille Verjans à son futur

gendre, vous avez l'air trop résolu, trop crâne pour que Gentillie prenne

peur à l'idée d'une visite de l'Esprot. Vous lui communiquez votre

vaillance et elle rougirait de paraître si poltronne que ses pareilles

à côté d'un mâle de votre espèce.

--C'est vrai, la mère! opina le grand garçon. Et il se promit de changer

de tactique.

Ce soir, à sa visite habituelle, concurrence faite à la salamandre

légendaire, il dégoisa, mais sans jactance:

--Les récoltes rapporteront de l'or cette année. Je n'aurai pas assez de

mes greniers pour les loger. A condition toutefois que ce misérable....

--Voulez-vous que je vous dise une chose, Sander Bischbosch!

l'interrompit cette fois Gentillie. Ce n'est pas pour vous chagriner,

car vous êtes un honnête garçon, mais à votre place je ne descendrais

plus de cheval avant d'arriver à votre ferme du Dyck-Graaf, et je ne

perdrais pas mon temps à faire des contes à une particulière qui ne veut

pas se marier....

Le pauvre Cierge de Neuvaine demeure camus, bouche bée, comme s'il

venait d'attraper un coup de soleil. La vieille mère de Gentillie fait

sauter dans le feu la pleine marmitée de pommes de terre qu'elle

n'entendait que secouer.

--Qu'a-t-elle dit, notre fille! Elle veut rire, Sander, pour sûr? clame

la vieille.

--Je pense ce que je dis! confirme Gentillie. Croyez-moi, tout est fini

entre Sander et moi.

Suffoqué, l'amoureux ne trouve pas un mot à articuler, et après quelques

gloussements qui ne sortent pas, et de grands gestes dans le vide, il se

retire, les jambes se dérobant sous lui, ployant pour la première fois

sous le faix, lui, le droit Cierge de Neuvaine!

La veuve court pour le rappeler, mais Gentillie arrête sa mère par le

bras.

--Inutile, ma mère! J'en tiens pour Pintloon et ne veut d'autre homme

que celui-là!

--Ah! vocifère la vieille paysanne, qui voit s'écrouler son rêve de

fortune. Ah! gémit la commère en sautillant de la chambre à la cour et

de la grange à l'étable, tant ses bras et ses jambes lui démangent. Ah!

c'est ce que nous verrons, ma fille!

Et lorsqu'elle rentre dans la chambre, trouvant Gentillie toujours aussi

sotte, aussi extravagante, voilà qu'elle ne parvient plus à se contenir

et qu'elle se met à la battre à la trépigner, à la traîner par terre,

sans que la grande bestiasse se défende et se révolte, si bien

qu'elle-même doit s'arrêter, exténuée, plus démolie encore que

l'impassible rebelle. Alors, la vieille se met à geindre, à se tâter,

comme si c'était sa fille qui l'avait battue.

Le lendemain, elle essaie de gagner la têtue par la douceur:

--Dis, mon enfant, dis-moi, il est venu ici ce réprouvé, il t'a jeté un

sort, raconte-moi tout, veux-tu?

--Non, répond Gentillie qui n'a plus desserré les dents depuis la

veille, en jetant sur la paysanne son troublant et mystérieux regard

couleur de mer houleuse; non, dit-elle avec une farouche résolution,

Pintloon n'a jamais mis le pied chez nous....

--Où l'as-tu vu alors, malheureuse? Parle.

--Je ne l'ai vu, ni entendu!... Je ne le connais que par tout le mal que

le village raconte. Et pourtant il me semble que je l'ai toujours là,

devant les yeux. Et sa pensée me remplit tout entière.... Et cela

bourdonne dans ma tête comme la si douce musique de l'orgue et j'en

suis toute parfumée, comme si je m'étais couchée dans les foins.... Oui,

plus ils le disent laid, repoussant et sordide, plus je me le représente

aimable, appétissant, plein de ragoût....

--Oh! tais-toi, perdue! Oh! tu vois bien qu'il t'a ensorcelée, le

Lucifer! Sainte-Marie, c'est le diable même qui parle par la bouche de

mon innocente enfant!

Et elle s'arrache des mèches de cheveux gris, et tombe à genoux, et tord

les bras vers le ciel.

Cependant Gentillie s'entête. Elle paraît sourde, aveugle, insensible à

tout ce qui se passe autour d'elle. Exhortations, menaces, bourrades,

autant de moyens essayés en pure perte. C'est comme si plus rien n'avait

prise sur son être ensorcelé. Elle rappelle à Sander une maugrabine de

la foire, une de ces bohémiennes acoquinées avec l'enfer, qu'un

sacripant de son espèce traversait de longues aiguilles à tricoter, sans

que la mâtine perdît une goutte de sang, ou poussât un gémissement ou

fît seulement la grimace....

Il revient pourtant à la charge, le grand Sander. Il n'a garde de passer

son chemin le soir, comme elle le lui a conseillé. Mais elle ne l'écoute

même pas.

Alors, exaspérée, bazine Verjans ne la ménage plus. Elle congédie ses

filles de basse-cour et impose à Gentillie les corvées, les gros

ouvrages, les labeurs rebutants.

--Je briserai bien ta mauvaise tête! gronde la fermière aux abois. Tant

pis, si c'est le seul moyen d'en déloger le diable! Tu crèveras ou tu te

remettras avec Cierge de Neuvaine.

En vain, elle lui a représenté que cette rupture avec Sander entraîne

leur ruine et qu'elles vont devoir quitter la ferme et mendier par les

routes. Cette extrémité n'a rien de redoutable pour Gentillie.

Foulée comme la dernière des serves, elle peine, laboure, s'exténue

vaillamment, sans une plainte, sans un mot, soutenue par on ne sait

quelle force surhumaine.

Cependant, la nouvelle de l'inqualifiable toquade de Gentillie

s'ébruite, se propage, et engendre presque autant de scandale et de

rumeur que les déprédations de l'Esprot, quoique la mère Verjans et le

digne Sander aient tout fait pour cacher cette honte. Les veuves trop

mûres et les filles montées en graine qui avaient envié à Gentillie les

récoltes prospères, les vaches laitières, la ferme du Dyck-Graaf, le

grand cheval Jabikel, et surtout le superbe blondin qui porte si

crânement l'étendard de sainte Véronique sans plier les reins, glosent

et cancanent, et brodent à l'envi sur le compte de cette puante et s'en

vont colportant toutes sortes de vilaines et atroces histoires.

A les en croire, il ne s'agit pas de «simples imaginations» ou d'un

califourchon: l'Esprot en personne vient bel et bien trouver Gentillie

la nuit dans sa soupente. Il prend le chemin des toits comme les matous.

Parbleu, cet exercice n'offre aucun danger aux amoureux de son espèce.

Jef Maalbank affirme l'avoir épié et suivi un soir, comme le gaillard

sortait de chez sa sorcière, et comme ce Jef le suivait de près et

allait l'atteindre, le sacripant prit l'apparence d'un mulot et

s'évanouit dans une rigole.

Sur les instances de la veuve Verjans, le curé intervient pour rappeler

la malheureuse au devoir et à la raison. La mère demanda même au sage

pasteur de recourir aux exorcismes, mais celui-ci, moins crédule que ses

ouailles, prétend que sur les âmes troublées une bonne parole exerce

plus d'effet que les incantations d'un autre âge. Et pourtant le digne

prêtre échoue aussi dans ses tentatives quoiqu'il ait trouvé, pour

ébranler la monomanie de cette malheureuse, de ces accents évangéliques

qui illuminent et régénèrent les consciences.

Quant au grand Sandor, il court et rôde dans la campagne, presque aussi

fou que sa triste fiancée; mais aussi agité qu'elle est impassible. Il

ne désespère pas encore de faire revenir Gentillie sur sa détermination.

En cachette, il voit la mère, car il n'ose plus affronter la physionomie

frigide et pleine d'aversion de son ancienne promise.

Et, en secouant le poing, il a juré de tuer cet exécrable Pintloon.

Naturellement, la maladie de la jeune Verjans ajoute à la célébrité de

l'insaisissable bandit. Plus que jamais on s'occupe de ses méfaits et de

ses prouesses. Sur les conseils de Cierge de Neuvaine, pour que la

malheureuse n'entende plus parler de ce damné dont la réputation lui a

tourné la tête, à bout de remèdes, la veuve se décide à séquestrer

Gentillie dans sa soupente. Mais de son galetas la recluse surprend tout

ce que les gens de la ferme se chuchotent sur l'Esprot, lorsque l'heure

des repas les rassemble dans la salle d'en bas. Elle pâlit, seules ses

pommettes s'enflamment comme si l'enfer lui soufflait constamment au

visage le feu de ses forges éternelles.

La captivité de Gentillie dure depuis une semaine, lorsqu'un soir,

l'oreille collée à la trappe, elle entend causer Sander au pied de

l'escalier, avec la _bazine_ Verjans.

Sander raconte d'un ton réjoui que cette fois on tient Kriel Pintloon,

bloqué dans les dunes non loin de Coxyde: «Pour lui couper toute

retraite les pêcheurs ont brûlé l'allège avec laquelle l'aventureux

gaillard se risquait sur les flots, quand on le serrait de trop près. On

a tiré des coups de fusil. Un soldat de la ligne a été tué dans

l'escarmouche. Après avoir envoyé force mitraille au bandit, les

traqueurs ont suivi une traînée de sang. Mais après une heure d'une

course enragée, ils n'ont ramassé que le chien Dapper. Blessée à mort,

la maudite bête, au lieu de se traîner sur les pas de son maître,

s'était lancée d'un autre côté, afin de dépister les chasseurs. Grâce à

cette ruse, l'Esprot n'est pas encore pincé. Mais la chasse continue et

il faudra bien qu'il se rende, à moins que le diable, son maître, ne

l'ait emporté!»

--Brave Dapper! murmure Gentillie avec une sorte d'admiration envieuse.

Et la mort du fidèle chien la décide: L'Esprot est seul à présent.

Ce même soir elle attend que tout le monde soit couché, puis elle

enjambe la fenêtre, tombe sur le fumier, se relève sans s'être fait de

mal et s'engage dans la campagne.

Le cycle patibulaire · 第 14 / 35 题