I
Le long du littoral, entre Nieuport et Dunkerque, les douaniers donnent
la chasse à Kriel Pintloon dit l'Esprot à cause de sa petite taille et
de son teint mordoré.
Lorsque chôme son aventureux métier, Kriel, ordinairement terré dans les
dunes, quitte, à l'exemple des lapins, ses garennes sablonneuses, pour
descendre dans les plaines fertiles du Veurne-Ambacht et rançonner les
fermes émaillant la plaine. Il prélève la dîme sur la huche, le saloir,
le poulailler et même à en croire les grigous, sur le magot enfoui dans
les mystérieuses cachettes.
Les déprédations de Kriel lui ont aliéné les terriens assez portés
cependant pour les irréguliers de sa trempe auxquels ils servent souvent
d'entremetteurs et même de recéleurs. Mais audacieux et bravache, vrai
trompe-la-mort, Kriel se moque bien de leur mauvais gré. Il méprise trop
le rustre sédentaire et servile pour le ménager et s'en faire un allié
et ne se fie depuis de longues années, qu'à son complice à quatre
pattes, son fidèle chien Dapper.
Jamais il ne s'embrigada, non plus, comme un subalterne, dans le
troupeau de ses pareils, sous les ordres d'un conducteur.
Le soleil disparaît sous l'horizon. Par couples les douaniers
s'embusquent derrière les haies.
Attention! Un homme vient à passer dans le sentier voisin; la mine d'un
valet de charrue regagnant le chaume où l'attend sa platée de pommes de
terre. Personne ne songerait à soupçonner ce porte-blaude qui déambule
du pas le plus paisible, mains en poche, sifflant avec nonchalance la
complainte de la dernière kermesse. Et cependant ce pitaud n'est autre
que notre Kriel. Quoi, ce boulot? Kriel, le futé en personne. Pour la
circonstance il est râblé et guêtré de tabac, son bedon n'est qu'un
bidon et sous l'enflure arrondie de sa blouse bleue il charrie une outre
d'alcool flamand....
Ou la nuit est sombre et pluvieuse.... Kriel armé d'un court fusil et
Dapper d'un collier à pointes, se glissent comme des ombres dans une
maison isolée. L'homme en ressort portant sur les épaules une charge
attelée comme le sac des fantassins. Il s'avance l'oeil et l'oreille
tendus, en décrivant de bizarres zigzags le long des bois, dans les
chemins creux, au fond des fossés à sec, en évitant avec soin les
éclaircies de la plaine, les côtes dénudées et les métairies dont le
chien de garde signalerait le passant inconnu. Une silhouette suspecte
se dessine au loin. Kriel se couche à plat ventre; Dapper tombe en arrêt
et s'efface de son mieux. On ne voit, on n'entend plus rien. C'était une
fausse alerte. En avant! déjà la frontière est franchie, le
contrebandier traverse la périlleuse zone de la première ligne; encore
une lieue, rien qu'une lieue, et les voilà en sûreté, l'Esprot, son
chien et leur marchandise.
Après les «bons coups» l'été, musard insouciant, vautré ou couché sur
le dos, au flanc des talus herbeux des canaux ou entre les mamelons des
dunes, il passe des journées entières à s'étirer les membres, tandis
qu'alentour les grillons noirs et jaunes comme lui, râclent leurs
élytres, et que l'humide et vibrant paysage semble se dissoudre par
instants dans le blanc soleil fantôme....
Et souvent, en hiver, goguenard et d'humeur sociable, gardant
l'incognito d'un prince, il parcourt le pays, au grand jour, s'éternise
dans les cabarets, au jeu de cartes lampe sec et ses mains ramassent et
rabattent sans trêve les cartes poisseuses. Et si d'aventure, après les
parties, la conversation s'engage sur les exploits attribués à l'Esprot,
loin de perdre contenance et de s'esquiver, le matois, avec une verve
intarissable, enchérit encore sur ces hauts faits, et les partenaires
haletants ne se doutent pas que c'est l'Esprot qui leur fait ses
mémoires.
--Kriel fraude par terre et par eau. Sur une bouée, à peine plus solide
qu'une allège il transporta jusqu'à Rouen, pour plus de cinq mille
francs de tabac d'Harlebeke et de Roisin! raconte un pêcheur de Coxyde,
attablé avec l'anonyme fraudeur.
Et comme les autres écarquillent les yeux.
--Peuh! Kriel accomplit bien autre chose! intervient le vantard. Il a
traversé la mer de Gravesend à Dunkerque pour frauder des couteaux et
des lainages d'Angleterre.
Kriel ment et se moque de son auditoire, mais il prend plaisir à bâtir
sa propre légende, à entretenir le prestige qu'il inspire. Il n'aurait
garde de rectifier les portraits d'une laideur repoussante qu'on fait de
sa personne.
--On dit Pintloon fils du diable?
Et Kriel d'enchérir: «Non, c'est le diable même! Moi, qui vous parle, je
l'ai souvent rencontré dans Adinkerque lorsqu'on le recherchait à
Lombardzyde; on lui tendait des pièges sur l'estran et en même temps on
le signalait en pleine contrée fertile; on le guettait sur mer et il
opérait à la côte.»
Aussi, les vieux rajeunissent en son honneur les histoires de
flibustiers, de loups-garous et de coureurs de grèves. Depuis l'époque
des chauffeurs, des grille-pieds, des bandes de Jan de Lichte et de
Baekeland, on n'ouït jamais parler d'un scélérat plus subtil et plus
audacieux.