LE JARDIN

_A Arnold Gaffin_.

Allons, Monsieur Jules.... Un petit tour de jardin.... Il est dans son

beau à présent.... Fille, ouvre donc la porte à monsieur... car il a

l'air de ne pas savoir le chemin....

Ah! oui, le jardin!

Il s'enfonçait, oblong et assez vaste, derrière la maison sans étage. On

poussait une petite claire-voie peinte en vert qui le séparait de la

cour et empêchait les poules d'y pénétrer. Par-dessus la haie vive

émergeaient le clocher du village et la plus haute croix du cimetière.

Une gloriette tressée de liserons, de capucines, d'aristoloches et de

pois de senteur, occupait un des angles du fond.

C'est pourtant dans cet enclos rustique, trop régulier, à la fois

courtil, jardin et potager, tracé au cordeau, propret et symétrique

jusqu'à la manie, semé de plantes prolifiques et voyantes, arborant de

gros fruits rubiconds et peu délicats, fleuri de roses perpétuelles, de

dahlias, de tournesols, de pivoines; des carrés de choux alternant avec

des buissons de groseilliers; c'est dans ce jardin vulgaire que vaguent

obstinément mes souvenirs, à chaque printemps, quand il fait très doux

et que cet air tiède vous serre tendrement la gorge et vous donne envie

de pleurer....

Avec ses légumes violets, ses poiriers taillés en pyramides, à la fois

luisant et haut en couleur, il me faisait l'effet d'un pataud

endimanché, faraud et guindé, cachant sous des étoffes trop caties et

peu coûteuses son grand corps charnu et taillé à grands coups.

En fîmes-nous souvent le tour, dans tous les sens; l'avons-nous parcouru

de toutes façons; me suis-je extasié, pour flatter ton brave homme de

père, devant les puériles arabesques de buis et d'oeillets nains, devant

ces petits chemins en spirale et cette statuette en plâtre portant sur

la tête un vase de clématites,--dis, ma bien-aimée d'alors, ma

plantureuse idole d'autrefois, ma taure bénigne aux fortes hanches, aux

yeux confiants, aux joues framboisées!...

Si ce jardin d'un mauvais goût si recherché et si barbare avait quelque

chose de toi, mon fruste animal rose, à la fois vulgaire et appétissant!

Les grandes fleurs rondes s'y épanouissaient glorieusement; roses et

giroflées embaumaient à outrance; cerises et groseilles y foisonnaient

et les abeilles gloutonnes le pillaient sans vergogne.

Jardin radieux et candide! Comme toi, chère enfant, il éclatait d'un

rire sonore, que d'aucuns eussent trouvé canaille. Et dans ton corsage

de cotonnade, étreignant ta taille opulente, tu me semblais ces gros

boutons de pivoines au moment de s'ouvrir à l'humidité de la rosée

fraîche. Qui me définira ta beauté copieuse et tes charmes si bien

ordonnés, jardin élu des sèves? Du jour où tu connus le jeu d'amour, mon

aimée, tu le jouas avec la conscience que tu apportais à un beau travail

profitable, aux fonctions saines et rémunératrices de la vie rurale.

Autant que toi ce jardin faisait l'orgueil de ton père le cabaretier:

--Allons, Monsieur Jules, un petit tour du jardin!...

Et tu m'y pilotais et m'en montrais les métamorphoses progressives, ô ma

Chair non pareille!

Je m'intéressais, avec toi, aux végétations les plus discréditées.

Charme du temps, atrocement cru, mais point banal, où fleurissent les

pommes de terre! Temps humide, temps de gésine, temps gros, où la glèbe

transpire et sent la luxure. Oh! je n'oublie pas l'odeur fétide et

pourtant irritante de ces fleurs, ce parfum de racines qui tètent....

C'est par un jour de pluie chaude de juin que tu te ployais pour me

cueillir des fraises et en te relevant ta croupe craquait et ondulait,

comme chez une pouliche qui se trémousse, et je me penchai, et ton

visage frôla le mien, si à propos, que, bouche à bouche, nous

confondîmes longtemps nos souffles, éperdus....

Baiser sain, savoureux, abondant.... Mais si tes lèvres avaient le goût

ambrosiaque de la fraise, elles avaient aussi l'arôme un peu terreux et

suret des fleurs dédaignées, des fleurs de la pomme de terre.... Parfum

de touffeur, d'orage et de sol détrempé....

Combien de fois, dans la gloriette, me suis-je promené autour de toi,

avec des haltes fréquentes, après avoir fait le tour du jardin! Amour

reposant et sûr, viriles débondes, harmonieuse et pleine réfection des

sens.

Cela devint une habitude.

Jamais de jalousie, de bouderie ou d'humeur. Je te retrouvais toujours

secourable et complaisante comme je t'avais laissée la veille....

C'est à peine si au mois des sureaux ou vers la chute des feuilles nos

prostrations normales, longues, absolues, sans subterfuges et sans

artifices, dignes de la Nature qui n'entend pas malice en ses oeuvres,

furent un peu plus violentes, ton rire moins joyeux et ta prunelle plus

fiévreuse!

Une année, une pleine année de totales et copieuses possessions, ma

soeur, ma libre et candide maîtresse!

Pourquoi ne me demandas-tu ni promesses ni gages? Il ne me fallut rien

te jurer. Tu t'étais donnée comme je t'avais prise, tacitement, après

quelques visites, sans préambule apparent, sans que nous ayons parlé de

cela.... Je crois même que nous parlions de bien autre chose: de la

vieille servante du curé, si bavarde; de ton voisin, le fils du charron,

ce rougeaud dont tu te moquais de si bonne foi, ou d'objets moins

notables encore, de la voiture du baron d'Armelbrang, qui venait de

passer avec un fracas despotique sur la grand'route silencieuse....

Midi. Les mouches pâmées et moribondes battent des ailes au bord de la

vitre. Tu me tends une allumette enflammée pour rallumer ma pipe, tu ris

de ma maladresse et de ma distraction, je prends tes mains, je les

presse, tu ris toujours, mes dents crissent, j'ai froid dans le dos, et

comme tu te recules derrière le comptoir, je te renverse et hume,

cueille et m'approprie les irritantes prémices de ta jeunesse.

Damnation!... A ce seul souvenir mon sang s'insurge et se cabre comme un

coursier de guerre dresse l'oreille à la fanfare de la charge.... Et ce

jour-là, je revins te voir au crépuscule.... Et comment se fait-il que

rien de ce jour ne me fut indifférent, que je revois jusqu'au sarrau

bleu de ton polisson de frère, qui rentra ce soir, un peu éméché, son

foulard rouge sortant de la poche, et qui crut devoir me distraire on me

proposant une partie de billard.... Le brave garçon!

D'où vient que je te regrette, ma blonde potelée, crème de femme,

fraîche et moelleuse, ferme et tendre, douce à respirer comme les

simples, sapide comme une mûre sauvage mordue à même les buissons, d'une

saveur presque fraternelle, aussi caressante au toucher que l'étoffe

satinée des martagons du jardin!

Me faut-il apprécier seulement aujourd'hui ton amour sûr et reposant, le

seul qui ne me laissa ni rancoeur, ni déboire? Dis, faut-il que ce soit

seulement aujourd'hui? Et le sentiment de cet amour qui ne me démolit

point qui m'assouplit et me fortifia même comme un massage, qui n'eut

rien d'artificiel et de corrodant, se met à fermenter maintenant dans

mon coeur. Ainsi l'anodine et rafraîchissante bière blanche du pays

devient capiteuse et traîtresse dans les cruchons de grès hermétiquement

clos.

Lorsque je partis pour la ville, tu ne te plaignis même pas, fille

incomparable. Devant les tiens ta main secoua cordialement la mienne.

Demeurés seuls un instant, ton baiser ne fut ni plus exaspéré ni moins

balsamique que de coutume.... Tu demeuras bonne, rieuse, accorte, comme

toujours.

C'était pourtant en mai, amie point comédienne, et le jardin que me

vantait ton père serait si glorieux cette année et recommencerait avec

tant d'exubérance et de prodigalité sa carrière dont nous avions suivi

les progrès avec tant de sympathie l'autre été.... Et tu n'avais point

démérité, tu n'avais point vieilli.

Pas une allusion à la vie nouvelle qui commençait pour moi et aux

conséquences de notre séparation.... Nous nous quittions bons camarades,

comme nous nous étions rapprochés....

Les premiers mois de l'absence, je m'échappai, de loin en loin, de la

ville, pour te faire visite. Heureux, dans mon égoïsme, de te trouver

toujours rose, rieuse et vaillante.

La dernière fois, c'est d'un air très simple et avec une pudique rougeur

bien loyale, nullement affectée, que tu te levas à mon entrée....

J'interrompais ton tête-à-tête avec le fils du charron.... Vous étiez

attablés près de la fenêtre.... Assis à ma place habituelle, le gars me

tira gauchement sa casquette.... Et devant ton bon sourire, et devant la

façon dont tes yeux clairs me désignaient, pour ton fiancé, le ferme et

crâne gaillard dont les grosses cuisses et le visage de pleine lune te

mettaient en gaieté autrefois, je fus sur le point d'oublier que rien ne

se fût passé entre nous, de croire, mon enfant, à ton innocence, bien

entendu à cette innocence de la chair, dont parlent le catéchisme et la

poésie surannée--car pour celle de ton coeur, de ton bon coeur, je n'en

ai jamais douté....

Cette fois, pourtant, profitant d'une sortie de ton futur _baes_, le

mâle de mine prolifique, je voulus t'embrasser et te traiter comme

devant. C'était mal, pervers cela, et sortait de notre honnête commerce

des jours passés. Aussi tu ne me dis rien, tu ne te rebiffas pas avec

colère, mais sans effarouchement, sans pruderie affectée, tu me regardas

d'un air surpris, d'un air indifférent, de l'air inconsciemment cruel

dans son affabilité même d'une personne renseignant un visiteur qui se

trompe d'adresse....

Pas d'autre changement en toi. Tu restais mon bon camarade, ma blonde

réjouie. Tu te laissas embrasser, tu te _laissas_ embrasser... si

passive, que je n'eus plus envie de recommencer. Et sans qu'il y eût eu

reproche ou autre explication, toute velléité de renouveau amoureux avec

toi me passa....

Cela fut si simple, si digne, si dépourvu de mise en scène et de posture

que dans le moment je fus conquis à la situation nouvelle sans un

regret, sans un dépit, même pris de vénération pour l'extraordinaire

fille. Je fus même de belle humeur, je riais et te racontai, un peu en

hâbleur et en gascon des histoires merveilleuses de la grande ville, et

le soir, quand ton frère rentra, accompagné du charron membru, je perdis

royalement, au billard, deux tournées de bière blanche, et tu pus

croire,--oh! le complément suave de ma chair!--que je te perdais avec

autant de résignation et de sérénité que le reste de l'enjeu....

Vois, la contagion de ton insouciance et de ton tempérament peu

romanesque; l'après-midi, je ne songeai pas même à faire un tour au

jardin, ou à aller _seul m'asseoir_, élégiaquement, sous la

tonnelle.... J'entrevoyais, au delà de la cour, les rouges pivoines

enrichies de diamants par la dernière averse et je respirais des

bouffées de terre humide et de fleurs potagères....

--Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!...

--Tout à l'heure, _baes_, tout à l'heure!...

Mais à présent, rentré à la ville, ce n'est plus la même chose. C'en est

fait de mon beau calme, de mon indifférence, de mon dédain, de mon

renoncement. Veux-tu croire, ô succulente fille, amoureuse au ragoût

inoubliable, que je souffre à l'idée de ton mariage avec ce rustre aux

étreintes victorieuses! Je me le représente à l'oeuvre, le gaillard

expéditif. Un voile passe devant mes yeux. Vrai, s'il était ici, je lui

chercherais querelle, moi qui l'ai complimenté sincèrement, moi qui ai

mis et sans arrière-pensée, alors, vos mains l'une dans l'autre, et qui

ai promis d'assister à la noce....

Pardonne cette déclaration, la première, mais depuis, je commence à

croire que je t'ai aimée. C'était donc de la passion pour de vrai, et

non de la bagatelle, du simple plaisir, de l'amusement corps à corps que

nous prenions sous la tonnelle du banal jardin.... Heureusement,

positive campagnarde, que tu n'as jamais lu de livres et d'autres

bêtises où des gens, sous prétexte qu'ils se voient volontiers de près,

se lamentent, rêvassent, pérorent, se rongent le coeur, se boudent, se

jalousent au lieu de profiter de l'occasion et du temps, et de

s'accoler, et de se mêler....

D'ailleurs, tu n'y comprendrais rien. C'est la ville qui réveille et

entretient chez nous ces lubies, ces chimères d'enfant gâté, ces

recherches de midi à quatorze heures, et qui nous fait regretter,--oh!

ne ris pas trop!--comme des trésors de bonheur, des périodes culminants

de béatitude, des paroxysmes de félicité, l'habitude, le passe-temps, le

plaisir machinal, le pis-aller d'autrefois....

Tu ne ressasseras pas le passé, toi, ma placide et simplice compagne des

francs jeux, tu ne rumineras point ta vie morte et ne connaîtras jamais

les lancinantes nostalgies, ma simple et rose femelle, quand des

enfants, beaucoup d'enfants, te seront venus....

--Un tour de jardin, Monsieur Jules....

Ah! _baes_, je ne hausserais plus les épaules et ne ferais plus

le fort, l'homme raisonnable à présent. Le jardin! Je m'y précipiterais,

j'y courrais en fanatique, je m'y plongerais, comme dans un sanctuaire

miraculeux, à la fin d'un mélancolique et fervent pèlerinage....

Ah! ce Jardin! Ce que je m'y promène, d'ici, en pensée, ce que j'en hume

les parfums violents, ce que j'en admire les fleurs barbares, ce que

j'en croque les fruits rêches. Autant ces objets étaient passifs,

couchants, effacés, tout à ma dévotion, là-bas, au temps de ma liaison

avec ta fille, digne _baes_, autant à présent ils me hantent,

m'obsèdent, me bourrèlent, impérieux, narquois, désirables.

Pas un détail que ma mémoire ne me rabâche. Les plus futiles sont les

plus acharnés. Le revers de la main dont le charron s'essuie le front et

rejette en arrière sa casquette de soie; la couleur saurette de ses

bragues rapiécées, la camisole rose de la petite, les turquoises de ses

boucles d'oreille. Une touffe de pensées qui expiraient, dans un verre

d'eau sur le comptoir. L'odeur de la pipe. L'orteil qui passe par le bas

troué du pacant, mon rival, lorsque, assis en balançant les jambes, il

a laissé choir son sabot. Et l'air de petite ménagère en perspective, de

petite femme qui soignera bien son homme, l'air un peu dégoûté mais

compatissant et prometteur aussi, dont elle a regardé l'orteil du

robuste ouvrier. Les bouffées lourdes qui soufflent du jardin.... Le

clapotis de l'eau dans le bac où elle rince les verres; le glouglou du

robinet.... Leurs yeux d'une bêtise si affolante, le claquement de

lèvres luron du gaillard, sa façon de se caler sur ses hanches et de se

cambrer... et l'ostensible appétence de la fiancée, devant ce prochain

coucheur.

Toutes ces choses, toutes, toutes, bien d'autres encore me suffoquent,

compactes et pesantes, et se résolvent en larmes contre les parois de

mon coeur.

Et je rapproche de ces scènes récentes les choses anciennes, celles de

mon règne, de mon pouvoir sur _elle_. Minutes incomprises, minutes

méconnues, minutes si chères à présent! Riens que je voudrais revivre au

prix du restant de ma vie!

Au jardin du cabaret sur la grand'route de Hollande, mes souvenirs

butinent comme des abeilles; mais le miel qu'ils en rapportent tourne à

l'amertume.

C'est une assiettée de soupe au lard que tu mis un soir d'hiver devant

ton lendore de frère et que tu plantes à présent devant ton _baes_

fessu, aux cheveux filasses, aux yeux d'enfant, aux bras terribles. Et

le chemin bordé de saules, qui me conduisait à ta porte; l'accotement

étroit et poudreux, longeant le fossé stagnant, et, par delà les blés,

l'éclair d'une faux qui fait lever les sauterelles. Et le soir qui

tombe, et la cloche du village qui te fait dire: «Déjà neuf heures!» et

la nuit fermée sans un réverbère, sans une lanterne, quand je sors du

cabaret. Et nos mains et nos lèvres qui se concertent une dernière fois

dans l'ombre, après que tu as poussé les volets....

Et les longs silences, quand tu te penchais sur ta couture avec, pour

les scander, cet éternel: «Oui, Monsieur Jules, ainsi vont les choses de

ce monde!»

O chère bête qui me manque!...

Dire que je sais même à présent, à quel moment tu soupirais! Dire que

tout cela est passé, bien passé; que tu ne me seras jamais plus ce que

tu m'as été, que je vieillirai, que je vieillis....

--Allons, Monsieur Jules, un petit tour de jardin!...

Ah oui! le Jardin!

Le cycle patibulaire · 第 9 / 35 题