Une bonne ouvrière pour le costume d'Adam.
Les jeunes mamans riaient à grand bruit et s'en allaient en faisant
sauter leurs poupons au bout de leur bras.
Aux affiches de la porte Saint-Denis, je retrouvai la jolie femme de
chambre avec son bonnet et son tablier blanc. Elle guettait les
ouvrières et leur parlait comme si elle avait des places à leur offrir.
Quelques-unes la regardaient avec méfiance et s'éloignaient sans vouloir
l'entendre, tandis que d'autres paraissaient enchantées de ce qu'elle
leur proposait.
Je la vis venir à moi avec un peu de crainte.
Je pensais aux regards de celles qui ne s'étaient pas laissées
approcher, et j'eus envie de me mettre à courir pour lui échapper.
Elle me dit d'un ton aimable:
--Ma patronne a de l'ouvrage pour toutes les jeunes filles. Elle n'est
pas exigeante et paye très bien.
Je me sentis rassurée, mais je me souvins des mains rugueuses de
Bouledogue, et je demandai:
--Est-ce que c'est un travail qui abîme les doigts?
Le rire qu'elle fit entendre me choqua et j'expliquai tout intimidée:
--Je suis couturière et je ne veux pas entrer dans une fabrique.
--Cela tombe bien, dit-elle, ma patronne a justement besoin d'une
ouvrière couturière.
Les fossettes de ses joues se creusaient comme si elle retenait une
nouvelle envie de rire. Cependant elle redevint sérieuse en tirant de sa
poche une carte de visite. Mais avant de me la remettre elle demanda
précipitamment, comme si elle avait oublié de poser plus tôt la
question:
--Vous n'êtes pas mariée, au moins?
Le regard aigu qu'elle attachait sur moi ramena toutes mes craintes et
je répondis:
--Si...
Elle insista:
--Mariée pour de vrai?
--Oui.
J'avais répondu si vite que j'en restais étonnée; mais en même temps
j'en éprouvais un contentement comme lorsqu'il m'arrivait de faire un
saut de côté pour ne pas être renversée par un fiacre.
Le regard de la jolie femme de chambre fouilla tout mon visage, puis il
descendit sur le mince cercle d'or que je portais à la main gauche, et,
quand il se releva, il était chargé d'un profond mépris pour toute ma
personne. Elle remit la carte dans la poche de son tablier, et elle se
dirigea vers une autre jeune fille.
* * * * *
Tandis que je revenais lentement par les rues, l'image de Clément
semblait marcher devant moi. C'était à lui que j'avais pensé en
répondant que j'étais mariée, et maintenant ses épaules solides
m'apparaissaient comme une chose contre laquelle je pouvais m'appuyer en
toute sécurité. Ses dernières paroles me revinrent à la mémoire: «Je ne
suis pas méchant, et vous n'êtes pas heureuse non plus.»
Puis ce fut sa voix forte du dîner de fête qui vint chanter à mon
oreille.
Le commencement d'un couplet surtout m'obsédait:
Je voulus panser sa blessure,
J'ouvris son uniforme blanc.
Non, il ne devait pas être méchant, et il avait grandi auprès de Mme
Dalignac.
En remontant mon escalier les paroles de Mlle Herminie tournèrent aussi
autour de ma tête: «On est comme une chose morte, et les autres
s'éloignent de vous.»
Elle m'attendait comme chaque jour. Son sourire si affectueux et son
regard si pur me firent oublier le rire grossier et les yeux perçants de
la jolie femme de chambre, et je ne parvins pas à expliquer mes craintes
à son sujet.
Mlle Herminie ne comprit rien non plus à ma méfiance, et le reste du
jour se passa pour nous deux à regretter cette patronne qui n'était pas
exigeante et qui payait très bien.
Le lendemain je trouvai du travail chez une entrepreneuse de confections
pour enfants. Elle confiait les petites robes à des ouvrières ayant chez
elles une machine à coudre, mais elle exigeait pour cela un certificat
de domicile signé du commissaire.
Je revins toute joyeuse, quoique je n'eusse pas plus de certificat que
de machine à coudre. Je savais que Mme Dalignac ne refuserait pas de me
prêter celle de l'atelier. Et pour fêter la bonne nouvelle, je préparai
une bonne soupe au lait pour notre dîner.