Le lundi matin, l'atelier était propre et sans un bout de chiffon. Il
n'y avait que les fils et les agrafes qui s'entremêlaient dans la
corbeille. Bouledogue qui n'aimait pas à attendre demanda dès qu'elle
fut assise:
--Qu'est-ce que je vais faire, moi?
Et aussitôt les autres firent la même demande.
Mme Dalignac dépliait une toile rose sur sa table, et ce fut le patron
qui répondit avec bonne humeur:
--Dites donque? Hé? ma femme a dormi toute la nuit au lieu de couper des
robes.
Il leur montra les fils emmêlés:
--Amusez-vous à débrouiller ça!
Mme Dalignac gardait un air d'extrême fatigue. Elle pliait sur
elle-même, et semblait ne plus pouvoir porter son corps qu'elle appuyait
contre tout ce qu'elle trouvait à sa portée.
Il y eut un long silence. Le vieux brodeur et moi inondions nos machines
de pétrole pour en enlever le cambouis et les ouvrières débrouillaient
et enroulaient les fils avec vivacité comme s'il leur restait une
crainte de perdre du temps. Puis les voix emplirent de nouveau
l'atelier. Chacune racontait ce qu'elle avait fait de son dimanche.
Duretour avait entraîné son fiancé aux courses rien que pour s'assurer
que Mme Linella n'avait pas mis sa robe blanche.
La veille, après avoir livré la robe, elle était revenue en hâte pour
nous faire savoir que la femme de chambre lui avait dit: «Ne la dépliez
pas. Je vais la mettre dans l'armoire.»
Et maintenant, elle était gaie comme une gamine en racontant comment
elle s'y était prise pour se faire reconnaître de la cliente, qui était
devenue aussi rouge que sa robe en l'apercevant.
Bouledogue n'était même pas allée au bal, elle avait passé sa journée à
laver et repasser le linge de deux semaines. Et comme le patron lui
disait qu'elle aurait mieux fait de se reposer, elle répondit sans
grogner:
--Un travail repose d'un autre travail.
Bergeounette non plus n'était pas allée aux courses. Elle avait rôdé
dans les églises du quartier selon son habitude.
Le patron ne pouvait pas croire qu'elle pût rester tranquille pendant le
temps d'une messe et Bergeounette avouait qu'elle ne prenait aucun
plaisir à s'agenouiller pour prier. Mais les autels resplendissants, les
costumes magnifiques des prêtres et le large chant des orgues lui
donnaient un contentement dont elle ne se lassait pas.
Aujourd'hui, elle tenait surtout à dire qu'elle m'avait vue debout
contre un pilier de Notre-Dame-des-Champs. Elle était sûre que je ne
priais pas; puisque j'avais le nez en l'air, mais malgré cela elle
n'avait pu réussir à attirer mon attention.
Duretour, qui n'était jamais entrée dans une église, cria:
--Elle attendait qu'un fiancé lui tombe du ciel.
Je répondais peu aux railleries, mais quand Bergeounette eut fini de
tourner en ridicule mon air de ne penser à rien, je ne pus m'empêcher de
me moquer d'elle à mon tour en disant que je l'avais très bien vue à son
arrivée dans l'église, où elle avait changé de place plus de vingt fois
en un quart d'heure. Et tandis qu'elle s'étonnait de ma réplique j'en
profitais pour ajouter:
--A ce moment-là, vous n'aviez guère le temps de penser à moi, tant vous
étiez occupée à vous agenouiller de tout côté.
Duretour, qui avait crié sur moi, cria de même sur Bergeounette:
--Elle jouait à cache-cache avec les anges du paradis.
Le patron s'en mêla aussi:
--Té! ses prières n'étaient pas plus longues qu'un alléluia, je pense.
L'atelier débordait de rires et Bergeounette se remuait et riait plus
fort que tout le monde. Personne ne pensait plus aux fatigues passées ni
aux caprices des belles clientes, qui font veiller les ouvrières pour
avoir une robe de plus dans l'armoire. Mme Dalignac elle-même semblait
redevenue forte, et son visage si doux était plein de clarté. Et pendant
qu'elle activait la préparation du travail, Bergeounette continua de
nous amuser avec une histoire de son enfance.
Elle aimait tant la petite église de son pays qu'elle arrivait toujours
la première au catéchisme. Mais elle ne pouvait rester tranquille, et
toujours aussi, elle se disputait avec ses compagnes.
Le vieux curé la grondait, puis il joignait les mains comme s'il
demandait à Dieu la patience de la supporter, et, quand il n'en pouvait
plus, il l'envoyait s'asseoir du côté des garçons.
Et Bergeounette raconta ainsi:
--C'était un peu avant la fin du catéchisme, la gifle que je venais de
donner à mon voisin avait claqué si fort que toutes les filles se
levèrent pour voir d'où elle était partie.
«Le vieux curé se leva aussi, bien plus vite que je ne le croyais
capable de le faire, et il me poussa jusque sous l'escalier sombre qui
menait au clocher. Tout d'abord, je n'osai pas bouger dans la crainte de
tomber dans quelque trou, mais bientôt j'aperçus une grosse corde qui
pendait auprès de moi, et pour faire comme les marins j'essayai de
grimper après. Ce n'était pas facile, mes sabots glissaient le long de
la corde et je retombais toujours. Mais voilà qu'au-dessus de ma tête la
cloche se met à tinter un coup, puis un autre, puis encore un autre,
tout comme si on sonnait le glas. Je m'arrêtai de sauter pour écouter,
mais au même instant M. le curé me tira de ma cachette en disant tout
indigné: «Oh! Oh! Oh!»
«La cloche ne tintait plus et les enfants arrivaient en se bousculant,
pendant que M. le curé ne trouvait pas autre chose à dire que: «Oh! Oh!
Oh!»
«Il ouvrit la porte de l'église et je sortis au milieu des filles et des
garçons qui couraient devant moi en riant et criant comme cela n'était
jamais arrivé dans le village.»
Et Bergeounette acheva, sans rire:
--Lorsque ma mère troussa mes jupes, ce ne fut pas le glas qu'elle
sonna, mais la volée des plus beaux jours de fête.
* * * * *
La semaine n'apporta pas la tranquillité qu'on attendait. On compta les
robes qui restaient à faire et déjà Bouledogue s'épouvantait à l'idée
que le travail allait manquer. De plus le patron paraissait s'affaiblir
encore et il supportait difficilement le bruit des machines. Mme
Dalignac commençait à préparer leur départ pour les Pyrénées. M. Bon
l'avait conseillée dans ce sens avec l'espoir que le malade se
remettrait plus vite à l'air de son pays.
Elle passait une partie de son temps à courir d'une cliente chez l'autre
pour toucher le prix de ses façons, mais elle rentrait souvent sans
argent, lasse et contrariée. Le soir, je l'aidais à relever ses
factures, et tout en feuilletant le livre de comptes, je m'étonnai de la
grande quantité de notes qui n'avaient pas été payées depuis plusieurs
années. Pourtant, les mêmes clientes continuaient à se faire habiller à
la maison. Quelques-unes étaient même très exigeantes et ne payaient les
nouvelles façons que par petites sommes espacées.
Je fis le compte des sommes perdues ainsi, et je ne pus retenir un
accent de reproche, en disant:
--Cet argent vous serait très utile en ce moment, il permettrait à votre
mari de se reposer longtemps et peut-être de guérir pour toujours.
Ses yeux s'agrandirent et devinrent très attentifs. Elle fixa le vide
comme si elle apercevait brusquement un chemin facile pour arriver plus
vite au but, mais bientôt ses paupières s'abaissèrent, sa bouche et son
menton eurent un petit frémissement comme lorsqu'on a envie de rire et
de pleurer tout à la fois, puis elle courba la tête et dit avec une
grande honte:
--Je n'ai jamais su réclamer mon dû.
Une immense pitié me vint pour elle. J'eus honte à mon tour de l'avoir
obligée à s'humilier, et je repoussai le livre de comptes avec colère,
comme si ce fût lui qui eût adressé le reproche.
* * * * *
L'idée de quitter Paris était insupportable au patron. Il regardait sans
cesse les balcons de la maison neuve que le soleil éclairait et
chauffait. Celui du milieu surtout attirait son attention. Il s'avançait
large et rond comme un énorme ventre, et Bouledogue affirmait qu'il
était deux fois grand comme la chambre qu'elle habitait avec sa
grand'mère.
Le patron disait à sa femme:
--Vois-tu! s'il était à nous, tu m'y ferais une tente avec un drap et je
resterais tout le jour couché sur la pierre chaude.
--Mais, puisque nous allons dans les Pyrénées, répondait Mme Dalignac.
Et le patron grommelait en faisant la grimace:
--Dans les Pyrénées... dans les Pyrénées...
* * * * *
Dès la deuxième semaine de juillet l'ouvrage manqua tout à fait.
Jamais la morte-saison n'avait commencé si tôt. Ce fut parmi nous comme
un désastre. Bergeounette se déplaçait avec des mouvements désordonnés
et Bouledogue, qui oubliait de montrer ses dents, roula son tablier dans
un journal avec un air de profond découragement.
Malgré ses ennuis de toutes sortes, Mme Dalignac ne voulut pas partir
sans donner la petite fête qui réunissait tous les ans sa famille et les
ouvrières. Et, d'accord avec le patron, elle choisit pour cela le jour
où son neveu Clément devait venir en permission.
Je n'avais jamais vu Clément qui faisait son service militaire dans une
garnison assez éloignée de Paris, mais j'en avais souvent entendu
parler.
Des petites discussions s'élevaient à son sujet entre Mme Dalignac et
son mari. Le patron aurait préféré le voir un peu moins volontaire et
têtu, tandis que sa femme appelait cela de la fermeté de caractère. Elle
disait en riant:
--Ce sera un homme.
Un jour, en parlant d'un accident où elle aurait pu perdre la vie, elle
avait ajouté:
--Heureusement que Clément était là. Avec lui je n'avais rien à
craindre.
Le patron qui se trouvait à l'autre bout de l'atelier s'était retourné
pour répondre d'un air vexé:
--Eh? dis un peu? S'il n'avait pas été là, est-ce que je ne t'aurais pas
sauvée, moi?
Mme Dalignac avait ri doucement en tendant sa main ouverte vers son
mari, et son geste affectueux était en même temps si plein de protection
que le patron avait incliné la tête comme si la main le touchait
vraiment, et qu'il pût s'y appuyer.
Clément avait deux soeurs: Églantine et Rose.
C'était tout ce qui restait de famille à Mme Dalignac. Elle les avait
recueillis tous trois à la mort de leurs parents, alors que les
fillettes avaient déjà quatorze et quinze ans et que Clément n'était
encore qu'un gamin d'une dizaine d'années.
Rose, l'aînée, s'était mariée à un garde de Paris.
Elle était élégante et coquette, et passait tout son temps à se parer et
à parer ses enfants. Églantine vivait auprès du jeune ménage. Elle
aimait et soignait les petits de sa soeur avec un dévouement sans
bornes, et le patron disait que leur vraie mère n'était pas Rose.
On voyait bien que le patron préférait Églantine à Rose, mais on voyait
aussi que sa femme aimait Clément plus qu'Églantine.
* * * * *
Lorsque j'arrivai pour aider Mme Dalignac à l'arrangement du dîner de
fête, Clément était déjà là.
Il me parut propre et reluisant comme un objet neuf, et je vis tout de
suite que son sourire avait beaucoup de hardiesse.
Lui aussi arrêta son regard sur moi, et il me sembla que sa poignée de
main durait plus longtemps qu'il n'était nécessaire.
Il était en train de vider l'atelier pour faire de la place. Rien ne
l'embarrassait. Il rangea les mannequins face au mur en les serrant
fortement les uns contre les autres, et il étagea au-dessus une énorme
pile de cartons. Ses gestes avaient une grande souplesse et ses
vêtements bien ajustés suivaient tous ses mouvements.
Tout en accouplant les deux tables pour n'en faire qu'une, il
m'indiquait la place de chacun:
--Surtout, disait-il, mettez bien les bambins à côté d'Églantine, et
n'oubliez pas de placer Rose auprès de son mari.
Mme Dalignac riait avec lui, et son visage montrait une sérénité si
parfaite, qu'il semblait qu'aucun souci ne pourrait jamais plus la
troubler.
* * * * *
Le repas se composait de mets solides. Une gaîté franche accueillait
chaque plat, et les mots drôles faisaient rouler les rires d'un bout à
l'autre de la table.
La grande glace de la cheminée reflétait la tête ronde et le dos bien
droit de Clément. Et elle faisait paraître encore plus éclatant le teint
de sa soeur Rose.
Églantine s'inclinait constamment sur l'un ou l'autre des enfants et la
plupart du temps je ne voyais de son visage qu'une joue mince et deux
lèvres fraîches qui s'allongeaient pour un baiser.
Elle ne ressemblait pas à son frère, et pas davantage à Rose qui était
belle et très différente.
Je ne voyais pas le patron, mais j'entendais son accent à travers les
autres voix:
--Donne-m'en un autre peu, hé?
Ce fut Bergeounette qui chanta la première chanson au dessert.
Bouledogue la suivit. Sa voix large et vibrante retint l'attention de
tous.
Roberte, qui vint après, chanta en se trémoussant de telle sorte que
Duretour se sauva dans la cuisine pour ne pas entraîner les rires des
autres. Et pendant que Rose se campait orgueilleusement avant de se
faire entendre, Églantine gardait une posture incommode pour ne pas
déranger l'un des petits qui s'était endormi sur ses genoux.
Clément se fit un peu prier quand le patron lui dit:
--Chante-nous donc _Le vin de Marsala_.
Je croyais à une chanson à boire, mais lorsque Clément se fut mis debout
pour chanter, il prit un air si grave que j'apportai aussitôt de
l'attention.
Il chercha les premières paroles et commença:
J'étais un jour seul dans la plaine,
Quand je vis en face de moi,
Un soldat de vingt ans à peine,
Qui portait les couleurs du roi.
Tous les yeux se braquèrent sur lui et tous les coudes se posèrent sur
la table, pendant qu'il attaquait le refrain et criait:
Ah! que maudite soit la guerre.
Puis les couplets se déroulèrent, racontant tout au long l'histoire de
mort:
Ah! je ne chantai pas victoire,
Mais je lui demandai pardon.
Il avait soif, je le fis boire.
La voix de Clément montait et descendait avec des inflexions qui
faisaient soulever plus haut nos poitrines.
Nous le suivions tandis qu'il courait porter secours au blessé, nous
nous penchions avec lui pour chercher la blessure et la panser, et tout
le monde voyait nettement le portrait de la vieille dame que le jeune
soldat portait tout contre son coeur.
Aussi, lorsque Clément eut dit que le regret de cette mort durerait
aussi longtemps que sa vie, toutes nos voix s'unirent à la sienne pour
lancer comme un grand cri de haine:
Ah! que maudite soit la guerre.
Il n'y eut pas d'applaudissements comme aux autres chansons.
Clément s'assit un peu essoufflé. Il avait mis tant d'ardeur à son chant
qu'on eût dit qu'il venait vraiment de tuer un homme dans la plaine.
L'éclat de ses yeux devait le gêner lui-même, car il ferma plusieurs
fois les paupières.
Le silence se prolongea. Il semblait qu'une crainte mystérieuse venait
d'entrer dans la pièce et rôdait autour de la table pour en chasser la
gaîté. Les coudes restaient sur la nappe, mais chaque poing fermé
devenait un support où les visages pleins de gravité s'appuyaient
fortement.
Le patron eut recours à Bergeounette pour ramener l'entrain, mais
Bergeounette gardait un air préoccupé, et ce fut d'une voix indifférente
qu'elle chanta une vieille romance triste.
On se sépara dans le bruit revenu.
J'aidai Églantine à mettre le manteau des enfants pendant que leur mère
s'assurait devant la glace que le sien ne faisait aucun pli sur ses
hanches.
* * * * *
Le lendemain était jour de départ. C'était aussi la veille de la Fête
nationale. Des drapeaux flottaient à toutes les fenêtres de l'avenue et
des gamins faisaient déjà partir des pétards contre la bordure des
trottoirs.
Je retrouvai Mme Dalignac au milieu de ses malles à moitié faites.
Clément s'empressait autour d'elle. Il touchait les choses avec adresse
et trouvait du premier coup la bonne place.
Mme Dalignac le suivait d'un regard affectueux. Et quand il eut chargé
et descendu les deux lourdes malles sans que son corps eût plié sous le
poids, elle lui dit avec un peu d'admiration:
--Te voilà bon à marier maintenant.
* * * * *
Les quais de la gare étaient encombrés de gens qui se bousculaient pour
monter dans les wagons déjà pleins. Le patron se laissait heurter de
tout côté. Il était comme raidi et ne prononçait pas un mot. Cependant,
lorsqu'il fut monté dans son compartiment, il me tendit la main:
--Adieu, petite!
Je répondis en riant:
--Au revoir, patron, pas adieu.
Il me regarda fixement:
--Vrai! Vous le croyez, que je reviendrai? Sa voix était si différente
de l'instant d'avant que j'en restai surprise. Je n'eus pas le temps de
lui répondre. Un employé qui courait le long du train me repoussa et
ferma vivement la portière.
Le patron voulut baisser la glace de la portière, mais elle était dure,
et déjà le train démarrait.
A travers la vitre je vis ses yeux pleins d'interrogation et ceux de sa
femme craintifs et soucieux. Puis les deux visages se confondirent avec
la boiserie et les barres de cuivre, et le train prit la courbe en
faisant sonner durement les plaques tournantes qui se trouvaient sur son
passage.
X
La grande étendue de Paris qui se trouvait sous ma fenêtre s'éclairait
ce soir-là de mille et mille lumières. De place en place les monuments
publics resplendissaient et augmentaient encore la clarté. Plus près de
moi, l'église Notre-Dame-des-Champs était tout enguirlandée de lampions
de couleur, tandis que la gare Montparnasse s'entourait d'une rampe de
gaz qui lui faisait comme une ceinture de ruban blanc. Et là-bas, très
loin au-dessus de la ville, une lueur rouge descendait lentement et
paraissait glisser du ciel comme un large rideau de soie.
Le 14 juillet commençait sa fête de nuit.
* * * * *
Ma vieille voisine frappa du bout des doigts à ma porte comme elle le
faisait chaque samedi ou chaque veille de fête, et sa voix grêle
demanda:
--Êtes-vous là, Marie-Claire?
Je voulus allumer la lampe, mais elle m'en empêcha. Elle heurta la table
qui était au milieu de la pièce, et en tâtonnant elle prit la chaise que
je lui avançais. A peine assise, elle dit:
--Voilà! J'ai fini. Ma dernière cliente vient de partir à la mer.
Il y avait un grand contentement dans son accent.
Mais tout de suite après, elle eut un ton craintif pour dire qu'elle
allait rester deux mois sans rien gagner.
Et comme si elle apercevait d'un seul coup toutes les privations du
chômage, elle fit très bas:
--Ah! mon Dieu!
Mlle Herminie avait plus de soixante-dix ans et son corps était si menu
qu'on pouvait le comparer à celui d'une fillette de treize ans.
Elle gagnait sa vie à faire des raccommodages, mais la plupart du temps,
elle était forcée de rester chez elle tant elle souffrait de l'estomac.
Pendant les vacances d'été, elle manquait souvent du nécessaire et
c'était un miracle qu'elle pût continuer à vivre.
Maintenant elle tenait une main appuyée sur le rebord de la fenêtre, et
son autre main faisait une petite place claire sur sa robe noire.
A mon tour, je parlai du départ des Dalignac et du long chômage qui
m'attendait. Et elle fit encore très bas:
--Ah! mon Dieu!
Des bruits pleins de gaîté montaient des rues voisines et du boulevard.
On eût dit que tous ces bruits se reconnaissaient en se rencontrant et
qu'ils se mêlaient joyeusement pour éclater avec plus de force.
De tout côté des fusées s'élançaient et s'épanouissaient sous les
étoiles pendant que des feux de bengale s'allumaient et fumaient dans
les coins sombres.
Puis la musique d'un bal en plein vent se fit entendre. Les sons se
heurtaient aux maisons et nous arrivaient à moitié cassés. Et de temps
en temps, un drapeau qu'on ne voyait pas claquait brusquement.
Nous nous taisions. L'air frais qui venait du couchant nous touchait au
visage et nous apportait comme un apaisement. Et longtemps, très
longtemps dans la nuit de fête, ma vieille voisine resta près de moi à
écouter le bruit que faisait la joie des autres.
* * * * *
La première semaine de vacances nous parut douce. C'était comme si
chaque jour eût encore été un dimanche. Mademoiselle Herminie trouvait
que nous n'avions pas trop de temps pour ne rien faire, et elle ne se
plaignait plus de son estomac.
Elle voulut m'emmener promener, mais elle n'avait pas plus que moi
l'habitude de la promenade.
Nous nous hâtions comme pour nous rendre à notre travail, et nous
rentrions lasses et ennuyées de l'encombrement des rues. Aussi, après
quelques jours, lorsque l'une demandait: «Sortons-nous aujourd'hui?»
l'autre répondait:
--On est bien ici.
Et nos journées se passaient en nettoyage et raccommodages.
Mlle Herminie avait un esprit vif et enjoué, mais elle ne convenait
jamais de ses torts.
Le jour où je lui fis remarquer qu'elle trouvait toujours le mot juste
pour sa défense, elle me répondit:
--Quand on est faible de corps, il faut avoir la langue solide.
Ses boutades me faisaient rire, et je ne tenais aucun compte des airs
bourrus qu'elle prenait parfois.
Elle craignait la mort plus que tout, et aucune misère ni aucune
souffrance ne pouvait la lui faire désirer. En temps ordinaire elle se
rebiffait contre la maladie, mais dès qu'elle se sentait plus mal, elle
prenait peur et disait:
--Ça m'est égal de souffrir, pourvu que je vive.
Je me trouvais très à l'aise auprès d'elle, nous étions presque toujours
d'accord, nos âges si différents se confondaient, et nous nous sentions
jeunes ou vieilles selon qu'il y avait entre nous des rires ou de la
tristesse.
Pour diminuer nos dépenses, il nous vint à l'idée de prendre nos repas
en commun. La cuisine n'était pas difficile à faire; nous mangions
surtout des pommes de terre et des haricots. Un jour sur deux, Mlle
Herminie mangeait une côtelette étroite et plate que je faisais griller
sur la braise du petit fourneau. Il arrivait souvent que la côtelette
lui servait aux deux repas. Elle en détachait le milieu et repoussait le
reste sur son assiette en disant:
--Je garde l'os pour ce soir.
Elle mettait un temps infini à manger les bouchées qu'elle découpait
menues comme pour un tout petit enfant. Sa mâchoire n'avait plus que
deux dents, longues et inutiles qui sortaient d'en bas, à chaque coin de
la bouche, et qui me faisaient penser à la barrière d'un champ où il ne
serait resté que deux piquets vermoulus et mal d'aplomb.
Les grandes chaleurs vinrent avec le mois d'août. Nous tenions ouvertes
la porte et la fenêtre; malgré cela il y avait des heures où la chaleur
était si lourde que nous allions nous asseoir sur les marches de
l'escalier dans l'espoir d'un courant d'air.
Mlle Herminie souffrait surtout la nuit. Elle étouffait dans sa chambre
toute en longueur. Sa fenêtre s'enfonçait si profondément entre deux
pans de mur, qu'elle semblait elle-même vouloir fuir cette chambre
étroite.
La vieille femme avait une véritable haine pour ces deux pans de mur qui
s'abaissaient jusqu'au milieu de la pièce. Elle leur parlait comme à des
êtres vivants et malfaisants, et lorsque je riais de ses colères, elle
disait avec des yeux tout courroucés:
--C'est eux qui empêchent l'air d'entrer ici.
Elle habitait là depuis plus de trente ans, et jamais rien n'y avait été
changé. Son bois de lit démonté et cassé le jour de l'emménagement
restait dans une encoignure en attendant sa réparation. Son sommier posé
à même le parquet et creusé par le milieu retenait le matelas qui
s'enfonçait dans le trou. Elle en riait et disait:
--Comme cela il n'y a pas de danger que je tombe du lit.
Il y avait aussi une vieille armoire à glace qui se cachait derrière la
porte. Il avait fallu lui couper les pieds pour qu'elle pût entrer.
Cela lui donnait un air misérable et ridicule, et il me semblait
toujours que cette armoire restait à genoux pour ne pas se cogner la
tête au plafond.
Mlle Herminie habitait autant chez moi que chez elle. Si ma chambre
n'était guère plus grande que la sienne, elle était beaucoup moins
encombrée, et rien n'empêchait d'approcher de la fenêtre.
Le soir nous entendions les voisins descendre pour aller prendre le
frais sur le boulevard.
Nous avions essayé de faire comme eux, mais la poussière que soulevaient
les voitures et les piétons rendait l'air plus épais et plus désagréable
qu'en haut. C'était encore chez nous que nous étions le mieux.
La porte ouverte laissait passer la lumière du gaz de l'escalier, et
lorsque nos voisins remontaient, l'ombre de leur tête entrait toujours
dans la chambre comme si elle venait regarder ce qui s'y passait.
Quand nous n'avions rien à dire et que nous étions lasses du silence, ma
vieille voisine m'obligeait à lui chanter l'une des plus jolies romances
de Bergeounette:
Un beau navire à la riche carène...
Je la chantais très bas, pour nous deux seulement. Mlle Herminie
reprenait avec moi au refrain:
Si tu le vois, dis-lui que je l'adore.
Sa voix fine et tremblante ne dépassait pas la fenêtre.
Parfois les soirées s'allongeaient. C'était lorsque chacune de nous
parlait de son pays.
Mlle Herminie parlait du sien comme d'une chose bien à elle et qu'elle
aurait dû posséder toute sa vie.
Sa voix prenait de la force pour nommer les bourgs et les villages tout
entourés de vignes et qu'on découvrait à perte de vue du haut de la côte
Saint-Jacques. Elle n'avait pas oublié le bruit des pressoirs ni l'odeur
du vin nouveau qui se répandait dans toute la ville à l'époque des
vendanges. Elle gardait aussi un souvenir gai des bruyantes disputes des
vendangeurs:
--Oh! disait-elle. Chez nous les garçons se battent d'abord, ensuite ils
s'expliquent, et tout s'arrange.
Elle n'était pas retournée dans son pays depuis qu'elle l'avait quitté.
Mais son plus grand désir était de le revoir. Souvent elle me disait:
--Voyez-vous, Marie-Claire, ceux qui n'ont pas vu la Bourgogne ne savent
pas ce que c'est qu'un beau pays.
Et comme si elle y était transportée tout à coup, elle retrouvait des
coins nouveaux qu'elle me décrivait avec soin. Je l'écoutais, et il me
semblait qu'aucun des chemins qu'elle m'indiquait ne m'était inconnu. Je
montais avec elle la côte Saint-Jacques qui donnait un vin si
merveilleux que les enfants n'en buvaient qu'aux grands jours de fête.
Je marchais à travers les vignes qui devenaient si jaunes à l'automne
que le pays avait l'air d'être tout en or, et j'entrais dans les
immenses caves où les tonneaux s'alignaient et s'étageaient par
centaines.
Mlle Herminie avait un peu de mépris pour ses clientes qui allaient à la
mer au lieu d'aller en Bourgogne, et elle me prenait en pitié à l'idée
que ma Sologne ne produisait que des sapins et du blé noir.
J'en ressentais pour moi-même comme une plus grande pauvreté, et devant
les richesses qu'elle venait d'étaler, et qui m'entouraient de toutes
parts, je n'osais plus parler des bruyères fleuries ni de la fraîcheur
des chemins pleins d'ombre de mon pays.
* * * * *
Dès la deuxième semaine de vacances, il nous avait fallu réduire nos
dépenses.
Nous avions supprimé le petit déjeuner du matin et la tasse de café de
midi. Puis la soupe du soir fut supprimée à son tour et remplacée par du
pain sec.
Mlle Herminie recommençait à se plaindre de son estomac, et parfois elle
avouait au matin:
--Cette nuit, j'ai bu un grand verre d'eau pour tromper ma faim.
Le dimanche, la cage de l'escalier s'emplissait d'odeurs de cuisine;
cela sentait la viande chaude, la pâte dorée et les vins forts en
alcool.
Nous en étions réjouies comme si nous avions pris part au festin. Et ma
vieille voisine disait toute satisfaite:
--Heureusement, il y en a qui mangent.
* * * * *
Une après-midi Clément se montra dans la porte ouverte. Il n'avait pas
son costume de soldat et il me fallut un instant pour le reconnaître. Il
entra sans gêne en me tendant la main, et il eut un geste vague quand je
m'informai du motif de sa visite.
Je ressentis un peu d'ennui de le voir là, et je retirai ma main qu'il
gardait encore trop longtemps.
Mlle Herminie s'était levée aussitôt pour rentrer chez elle, et comme
Clément semblait vouloir prendre sa place, je m'éloignai de la chaise et
me tins debout devant la fenêtre.
Il s'en approcha pour s'accouder sur la barre d'appui, et il commença
plusieurs phrases sans les achever, puis ses doigts remuèrent avec
impatience, et tout à coup il saisit l'épaulette de mon tablier en
disant:
--Voilà! Je vous trouve très jolie, moi.
J'étais si étonnée que je levai vivement les yeux sur lui.
Il ne baissa pas les siens, mais son regard marqua de l'inquiétude. Ses
paupières remontèrent et découvrirent beaucoup de blanc au-dessus de la
prunelle.
Il reprit en tirant plus fort sur l'épaulette de mon tablier:
--Oui, moi, je vous trouve très jolie.
Sa façon d'appuyer sur les mots disait clairement que lui seul pouvait
penser ainsi, mais que l'opinion des autres lui importait peu.
Il ne fit qu'une toute petite pause et sa voix recommença de se faire
entendre. Il parlait comme les gens qui ont hâte d'être approuvés. Il
réunissait en un seul nos deux avenirs comme pour mieux les tenir dans
sa main et les diriger à sa guise. Mais tandis qu'il m'exposait ce que
serait notre vie à tous deux lorsque je serais devenue sa femme,
j'oubliai sa présence, et je n'entendis même plus le son de sa voix.
Les maisons et les rues s'effacèrent aussi, des bruyères et des sapins
s'élevèrent à leur place. Et là, devant moi, au milieu d'un buisson de
houx et de noisetiers sauvages, un homme se tenait immobile et me
regardait.
Je reconnaissais ses yeux larges et doux dont la prunelle ne se séparait
pas des paupières, et qui semblaient deux oiseaux peureux venant se
poser sur moi avec confiance. Puis les yeux et les bruyères se
changèrent en pierres précieuses et s'éparpillèrent sur les toits
revenus, pendant que Clément disait en haussant le ton:
--Je vois bien que vous ne m'aimez pas. Mais qu'est-ce que cela fait?
Vous m'aimerez quand nous serons mariés.
Je voulus lui répondre, mais il tenait son visage si près du mien, qu'il
me sembla qu'il n'y aurait pas assez de place pour mes paroles. Son
souffle me donnait chaud aux joues, et sa main était très lourde à mon
épaule.
Je me retrouvai avec lui près de l'escalier, sans savoir comment nous y
étions venus. Il s'appuya un instant contre la rampe avant de dire:
--Je ne suis pas méchant.
Il hésita un peu pour ajouter:
--Et vous n'êtes pas heureuse, cela se voit.
Quand il eut descendu une dizaine de marches il se retourna et me sourit
comme si nous étions d'accord en tout et pour tout. Et tandis qu'il
s'éloignait, je vis que son cou était solide et bien posé entre ses
épaules.
* * * * *
Mlle Herminie ne me fit pas de question. Elle dit seulement avec un
sourire:
--J'avais oublié que vous étiez en âge d'être mariée.
Les prunelles fixes de Clément reparurent devant moi, et je répondis
aussitôt:
--Je n'aime personne.
Mlle Herminie rentra son sourire. Elle leva vers moi son menton mal
arrondi, et d'une voix que je ne lui connaissais pas, elle dit:
--Les enfants apportent un si grand bonheur que les souvenirs douloureux
s'effacent vite.
Je remuais la tête en signe de doute. Alors elle écarta les bras en
essayant de redresser son buste plus raide que du bois, et, comme si
elle s'exposait aux regards du monde entier, elle dit avec un rire plein
d'ironie:
--Regardez-moi donc... Le souvenir de mon amour perdu m'a semblé plus
précieux que tout.
Son visage exprimait un immense regret, et, pour la première fois, je
vis que ses lèvres étaient encore pleines et très fraîches.
Elle laissa retomber ses bras maigres en ajoutant sourdement:
--On est comme une chose morte... et les autres s'éloignent de vous.
La soirée s'acheva dans le silence et je me couchai harassée, comme si
j'eusse marché pendant des heures sur une mauvaise route.
Mon sommeil ne fut pas bon non plus.
Je rêvais qu'un ouragan m'emportait dans les airs. Je rassemblais toutes
mes forces pour résister à la furie des vents; mais leurs tourbillons
m'arrachaient mes vêtements un à un et de larges gouttes de pluie
glaçaient mon corps dévêtu.
* * * * *
Ma tranquillité s'en alla. Ma porte ouverte me donnait une inquiétude
constante, et pour ne pas me laisser prendre par l'ennui, je décidai de
chercher du travail en attendant le retour de Mme Dalignac.
Chaque matin j'allais aux endroits où je savais trouver des affiches. Je
rencontrais là des jeunes filles qui avaient comme moi des joues creuses
et des vêtements usagés. Il y venait aussi des jeunes femmes avec des
enfants sur leurs bras. Les petits griffaient les papiers sales et en
mettaient des morceaux dans leur bouche.
Parfois un gamin de treize à quatorze ans s'arrêtait en passant. Il
souriait aux jeunes mères et regardait les jeunes filles avec audace,
puis, il se haussait pour écrire au crayon bleu sur la partie blanche
des affiches, et il repartait les mains dans ses poches en sifflant et
traînant les pieds sur le trottoir. Et derrière lui on pouvait lire: