Dans le silence qui suivit, les têtes se tournèrent une à une vers la
place de Sandrine et personne n'avait l'air de comprendre le sens de la
lettre.
Tout comme les autres je regardais la place vide, mais dans le même
instant je revis les yeux mornes et le sourire si las de Sandrine le
samedi d'avant, et je compris que, ce soir-là, elle était au bout de sa
vie.
Mme Dalignac devait se souvenir aussi; car son regard, qui s'était
élargi, se rétrécit brusquement et ses mains se mirent à trembler.
Toutes les voix s'élevèrent pour dire les mêmes mots. C'était comme une
bousculade de questions où il n'arrivait aucune réponse.
Et tout à coup Bouledogue fit entendre un sourd grondement, puis elle
saisit le tabouret de Sandrine et le frappa sur le parquet avec tant de
violence que les pieds s'écartèrent et qu'il s'écroula tout disloqué.
On ne sut pas contre qui allait la grande colère qui faisait relever
tous les fronts.
Bergeounette semblait prête à se jeter sur quelqu'un, et la petite
Duretour répétait, comme un reproche à l'adresse de Sandrine:
--Mais, puisqu'elle avait retrouvé son Jacques...
Mme Dalignac cessa vite de trembler. Son visage si doux d'ordinaire
s'emplit de révolte, comme à l'annonce d'une injustice insupportable. Et
pendant que le patron reprenait la lettre pour la lire à son tour, elle
mit rapidement son chapeau et me fit signe de l'accompagner.
Tout était en ordre dans la chambre de Sandrine. On y sentait une odeur
de parquet lavé, et le petit lit tout blanc semblait éclairer la chambre
autant que le soleil d'avril.
Jacques était à moitié couché par terre. Il se releva péniblement
pendant que Mme Dalignac lui demandait très vite:
--Comment cela est-il arrivé? Où est Sandrine?
Il tourna son visage vers le lit en répondant:
--Elle est là.
On ne voyait aucun renflement sous les draps, pas même à l'endroit des
pieds; mais déjà Mme Dalignac se baissait et passait sa main sur toute
la longueur du lit, comme pour s'assurer que Sandrine était bien là.
Puis elle lui découvrit le visage et la regarda longuement.
Jacques dit:
--C'est hier qu'elle est morte.
Sa bouche trembla, et ses paupières se fermèrent. Il essaya de raffermir
sa voix pour ajouter:
--Quand je suis arrivé, elle avait déjà vomi tout son sang.
Une voisine entra sans bruit, tout en cousant une pièce à un tablier
d'enfant.
--Elle n'a pas mis longtemps à mourir, nous dit-elle.
Et de la même voix basse et calme, elle expliqua:
--Toute la nuit, je l'avais entendu tousser à travers le mur. Au matin,
je l'entendis aller et venir, et tout à coup elle a crié: «Jacques,
Jacques». Elle avait une voix comme quelqu'un qui appelle au secours. Je
suis entrée chez elle aussitôt, et je l'ai trouvée en train de vomir sur
le parquet. Elle vomissait tout rouge et cela ne s'arrêtait pas. Alors,
je pris peur et je voulus appeler aussi. Sandrine m'en empêcha, et me
pria d'aller chercher M. Jacques.
Et comme la voisine avait fini de coudre sa pièce, elle piqua son
aiguille à son corsage et s'en alla sur la pointe des pieds.
Jacques reprit sa place par terre, et sa tête renversée touchait
maintenant celle de Sandrine.
En rentrant à l'atelier, le grand désir d'y retrouver Sandrine me fit
regarder à sa place. Mais il n'y avait là qu'un tabouret couché sur le
côté, et qui montrait ses barreaux tout brisés. Mme Dalignac voulut
apprendre aux autres ce qu'elle savait; mais sa gorge se boucha et je
fus obligée de parler pour elle.
Je me sentais comme étranglée aussi, et il ne me fut pas facile de tout
dire d'un coup. Et lorsque les ouvrières connurent les détails que la
voisine avait donnés, Bouledogue dit durement au patron:
--Pâques n'a pas eu de fête pour elle.
Le patron ne parut pas l'entendre. Il se cramponnait des deux mains à sa
machine, et un petit filet de salive sortait de sa bouche.
Sur un signe de Mme Dalignac, je ramassai le tabouret brisé pour le
porter à la cuisine, et quand je revins, la petite Duretour disait d'une
voix très haute:
--L'amour de Sandrine est mort aussi.
Et on n'entendit plus que le cri répété d'une marchande de fleurs qui
descendait l'avenue et le tic-tac de la pendule qui paraissait battre
plus vite et plus fort.
Le soir, je retournai chez Sandrine avec Mme Dalignac.
Jacques était toujours à moitié couché par terre. Il avait seulement
remonté ses genoux qu'il retenait de ses doigts entre-croisés.
La voisine nous dit tout bas:
--Il dort comme ça depuis ce matin.
Jacques l'entendit. Il se releva en répondant:
--Je ne dormais pas, j'étais avec Sandrine.
Il était tout étourdi et dans le mouvement qu'il fit pour se retenir au
mur, il dérangea une photographie des enfants qui resta accrochée de
travers.
Le lendemain, à l'heure de l'enterrement, un homme entra chez Sandrine
en tenant devant lui une longue boîte aux planches rugueuses. Son regard
cherchait une place dans la chambre, et je dus sortir en même temps que
Mme Dalignac pour laisser libre le petit espace du milieu. Mais malgré
cela, quand l'homme coucha le cercueil entre le lit et la table, il
heurta les pieds de Jacques qui s'était pourtant reculé jusqu'aux
lambris de la fenêtre.
Un autre homme déposa le couvercle qu'il tenait entre ses bras, et tous
deux soulevèrent la morte pour la mettre dans la longue boîte. Sandrine
était enveloppée d'un drap déchiré, et ses mains croisées sur sa
poitrine passaient par une ouverture.
Et tandis qu'un des hommes cherchait à lui mettre la tête bien d'aplomb,
le mouchoir qui retenait ses boucles glissa et lui fit comme un large
bandeau sur le front.
Jacques regardait sans rien dire; mais quand il vit poser le couvercle,
il devint comme égaré. Il repoussa les hommes et il s'agenouilla près de
Sandrine. Il souleva le bandeau qui la rendait semblable à une sainte
toute drapée de blanc et il supplia:
--Aie pitié de moi, Sandrine... Ne t'en vas pas.
Il laissait tellement voir le déchirement de son coeur que les hommes
n'osaient pas l'éloigner. La voisine et Mme Dalignac finirent par
l'emmener pendant qu'il suppliait encore:
--Aie pitié, ma Sandrine.
La petite photographie restait accrochée de travers et les enfants
avaient l'air de se pencher pour voir ce qu'on faisait de leur mère.
Je m'approchais pour la redresser, mais l'un des deux hommes me demanda:
--C'est à elle, ces deux beaux petits?
Je fis signe que oui.
Alors il prit le cadre et le glissa sous les mains de Sandrine que le
drap déchiré laissait passer. Puis il regarda l'étroit couloir qui
barrait la porte et il dit:
--Il va falloir la sortir debout.
Il reprit d'un ton apitoyé:
--Ce n'est pas qu'elle soit lourde, mais ces mauvaises boîtes ne sont
pas solides, et à les trimballer le long des étages on craint toujours
un accident.
Et comme le moment était venu de descendre la morte, l'homme tira une
grosse corde de sa poche et il entoura solidement la mauvaise boîte par
le milieu.
Le corbillard attendait en bas. C'était une voiture sans aucun ornement,
et je la reconnus pour celle que Duretour appelait la sauterelle.
Le patron y accrocha lui-même la couronne blanche qu'il venait
d'apporter. Bergeounette déposa le long du cercueil les petits bouquets
de violettes que chacune de nous offrait à Sandrine, et aussitôt la
sauterelle se mit en marche.
Elle avançait vite sur le boulevard Raspail. Nous avions beaucoup de
peine à la suivre, et Jacques qui marchait le premier derrière elle,
appuyait sa main dessus, comme s'il voulait l'empêcher de sauter si
fort.
A notre passage, des femmes se levaient des bancs où elles étaient
assises. Quelques-unes faisaient le signe de la croix, et gardaient
leurs mains jointes. Deux enfants cessèrent de remuer le sable avec leur
pelle en bois et tapèrent bruyamment sur leur petit seau en chantant sur
un air de cloche:
--L'enterrement, l'enterrement.
Le jour était plein de soleil. Les bruits montaient clairs et précis
dans l'air très doux et les marronniers tout fleuris de blanc
s'alignaient le long de notre chemin.
En entrant dans le cimetière, la sauterelle avança encore plus vite. Ses
roues firent un bruit criard sur l'épaisse couche de gravier, et la
couronne accrochée à l'arrière se balança fortement.
Le cimetière aussi était tout fleuri, et les tombes paraissaient plus
blanches sous le soleil.
Bergeounette, qui lisait les poteaux indicateurs, me nommait les allées
de traverse que l'on dépassait:
--Allée des Morts... Allée des Cyprès... Allée des Tombes.
Et chaque fois les paroles sortaient de sa bouche, comme si elle les
rejetait avec dégoût. Mais lorsque le corbillard tourna entre deux
rangées d'arbres qui s'élevaient droits et fins comme des colonnes
lisses, elle dit tout haut avec un air de triomphe:
--Allée des Érables blancs.
La sauterelle s'arrêta près d'une longue tranchée où des cercueils se
rangeaient côte à côte, et notre groupe se resserra pour dire adieu à
Sandrine.
Bouledogue avait son visage des mauvais jours.
Sa lèvre se retroussait seulement par le milieu et ne laissait voir que
deux dents. Et comme je me penchais toute étonnée sur la grande
tranchée, elle me dit:
--Ça! c'est la fosse commune.
Sa voix résonna avec des vibrations si profondes et si étendues qu'elle
parut sortir de terre pour aller heurter les caveaux d'alentour et les
tombes toutes fleuries.
Les croque-morts se dépêchaient; car un autre convoi s'avançait aussi
vers la fosse commune.
Ils prirent vivement Sandrine et la déposèrent auprès de deux petites
boîtes d'enfants qu'on avait mises bout à bout pour ne pas perdre de
place. Et aussitôt la sauterelle s'éloigna par le fond de l'allée, où
deux de ses pareilles la devançaient.
Jacques ne pleurait pas. Il suivait docilement le patron et sa femme.
Mais, avant de sortir du cimetière, il se retourna vers les érables
blancs, et ses lèvres remuèrent comme s'il leur parlait.
Moi aussi, je me retournai vers les érables blancs. Je voulais revoir
leur feuillage grêle, plus fin que de la dentelle et qui semblait
vouloir s'envoler au vent. Puis mon regard s'abaissa pour faire le tour
des immenses carrés de tombes qui brillaient sous le soleil, et lorsque
je repris ma place auprès de Bergeounette, elle disait en respirant
largement:
--Aujourd'hui, le cimetière est beau comme un paradis.