IV

La fin de décembre ramena la morte-saison et il fallut nous séparer

encore une fois.

Bouledogue quitta la première, pour s'embaucher dans une fabrique de

conserves alimentaires.

Jusqu'à présent, elle avait employé son temps de chômage à faire de la

lingerie fine avec une amie, mais l'amie venait de partir à l'étranger

et Bouledogue ne savait à qui s'adresser pour avoir le même travail.

C'était elle qui faisait vivre sa grand'mère avec laquelle elle

habitait. Son gain était vite dépensé et les moindres journées perdues

condamnaient les deux femmes à toutes les privations.

Elle était après Sandrine la meilleure ouvrière de l'atelier. Il ne

fallait pas lui demander une idée nouvelle, ni l'obliger à disposer des

garnitures à son goût, mais quand elle avait dit: «J'ai fini de coudre

la robe», on pouvait se fier à elle, car jamais elle n'oubliait un

point.

Le jour de son départ, elle tourna les yeux vers les planches vides,

comme si elle leur gardait une mauvaise rancune, et sa voix eut un large

grondement pendant qu'elle disait:

--Lorsque grand'mère ne mangeait pas à sa faim pour me permettre

d'apprendre un joli métier, elle ne se doutait pas qu'il me faudrait

aller quand même à l'usine.

Sandrine fut la seule qui resta. Mme Dalignac partageait avec elle le

peu d'ouvrage qu'apportaient les clientes.

Je partis à mon tour et, dès le lendemain, j'entrais chez un fourreur

qui demandait des ouvrières pour un coup de main.

Le prix qu'on m'offrait était de beaucoup plus élevé que chez Mme

Dalignac, aussi j'apportai toute mon attention à ce nouveau travail.

Mes doigts eurent peu de peine à manier l'aiguille carrelée, mais

j'éprouvai tout de suite une grande difficulté à respirer. Des milliers

et des milliers de poils fins s'échappaient des fourrures et

s'envolaient dans l'air de la pièce.

Un chatouillement insupportable me prit à la gorge, et je toussais sans

arrêt.

Les autres me conseillaient de boire des grands verres d'eau. Mais la

toux recommençait une minute après. Au bout de quelques heures, je fus

prise d'un violent saignement de nez. Et le soir même, le patron me mit

à la porte:

--Allez-vous en... Vous n'êtes bonne à rien ici.

La crainte d'un long chômage me fit chercher un nouvel emploi.

Je le trouvai dans une maison de stoppage où je m'appliquai de toute ma

volonté. Mais là aussi je trouvais un grave inconvénient. Devant la

boutique déjà peu éclairée où je m'alignais avec les autres stoppeuses,

des hommes de tous âges s'arrêtaient à chaque instant. Certains d'entre

eux s'approchaient si près et restaient si longtemps à barrer le jour,

qu'il m'arriva de ne plus voir la trame des fils et d'embrouiller mes

reprises. Et malgré mon désir de bien faire, je dus partir pour ne plus

entendre les reproches de la patronne.

Lasse de chercher à m'employer selon mes capacités, je me décidai à

entrer dans une maison que venait de quitter ma vieille voisine, Mlle

Herminie. Il s'agissait de coudre des bandes de cuir et de flanelle sur

des rouleaux servant à l'imprimerie. C'était un dur travail qu'il

fallait faire debout et qui n'avait pas mis trois mois à rendre bossue

Mlle Herminie. Je l'abandonnai à la fin de la première semaine, car je

sentis que je deviendrais bossue aussi.

Sandrine, que je rencontrais souvent dans la rue, m'engagea à venir

passer mon temps à l'atelier au lieu de rester seule chez moi.

J'y retrouvai Bergeounette qui n'avait pas cessé d'y venir. Son mari ne

voulait pas la nourrir ni la supporter sans rien faire au logis; et, à

chaque chômage, c'était entre eux des batailles sans fin.

Elle était forte et hardie, et ne craignait pas de se battre avec lui.

Mais elle recevait par-ci par-là un mauvais coup qui la laissait

peureuse et tremblante. Aussi pour éviter les disputes, elle faisait

semblant de travailler une partie de la journée. L'ouvrage commencé

qu'elle traînait avec elle n'avançait guère. Elle s'occupait surtout à

regarder par la fenêtre, et toujours elle descendait à l'heure où le

manchot passait.

Je me trouvais si bien dans l'atelier que j'en oubliais les soucis du

chômage.

Tout comme Bergeounette, j'apportai mon linge à réparer. C'était du

linge sans dentelles ni garnitures, dont elle se moquait, et qui lui

faisait dire:

--Cela ne vaut pas la peine d'être raccommodé. Vous reprisez ici et ça

se déchire là.

Comme elle aussi, je m'approchais souvent de la fenêtre et elle

s'étonnait de voir mon regard s'en aller par-dessus les toits au lieu de

se fixer sur les gens qui passaient dans l'avenue. Elle levait un doigt

vers le ciel et me disait malicieusement:

--Ce n'est pas de là-haut qu'il viendra.

Parfois j'apportais un livre enveloppé dans le même papier que mon pain

du goûter. Le patron le feuilletait et me le rendait très vite, avec un

ton de gronderie:

--Vous avez la passion de la lecture, hé?

Ce reproche m'avait été adressé si souvent déjà que j'avais pris

l'habitude de m'excuser en répondant que je lisais seulement à temps

perdu, ou pendant la nuit, lorsque je ne dormais pas.

Malgré le manque de travail, Bergeounette gardait ses joues pleines, et

son goûter était aussi copieux que par le passé.

Par contre je me sentais très déprimée. Mes joues se creusaient à

l'endroit des mâchoires et mon cou ne remplissait plus le col de mon

corsage.

Le patron me taquinait:

--Votre nez s'allonge, disait-il.

Sandrine riait avec moi, et Bergeounette affirmait que la lecture

n'était pas meilleure que le pain sec.

Je ne plaisais guère à Bergeounette. Elle supportait mal de me voir

rester une demi-journée sans parler ni remuer les pieds, et elle

m'accusait de n'aimer que le silence.

Pourtant lorsqu'elle chantait ou racontait, je l'écoutais toujours avec

un grand plaisir, et bien des fois, j'avais réclamé la suite d'une

histoire que le patron avait interrompue.

Mon visage non plus ne lui plaisait pas. Elle disait qu'on ne savait pas

comment il était fait. Elle regardait le sien dans une petite glace et,

quand elle s'était assurée qu'il restait brun et d'aspect solide, elle

s'étonnait que le mien soit tantôt pâle et flétri, comme si j'étais

malade, et tantôt éclatant de fraîcheur, comme si je possédais la plus

belle santé du monde. Et quoiqu'il n'y eût jamais de chicanes entre nous

deux, nous paraissions séparées par un obstacle que ni l'une ni l'autre

ne pourrait jamais franchir.

La petite Duretour ne tarda pas à venir passer quelques heures près de

nous. Mais elle n'apportait rien à coudre. Sa gaîté suffisait à

l'occuper. Elle s'amusait à sauter d'un pied sur l'autre et elle n'en

finissait plus de raconter les parties fines qu'elle faisait le dimanche

avec son fiancé. Elle singeait les actrices et les danseuses. Ou bien

elle imitait les gestes apprêtés d'un garçon de restaurant, en train de

découper une volaille de prix. Et pendant qu'elle faisait mine de

découper la corbeille à fils, en tenant ses coudes en l'air et ses

doigts en ailes de pigeon, elle semblait elle-même une volaille délicate

et très précieuse.

Il y avait de longues discussions entre elle et Bergeounette au sujet

des mets. Bergeounette parlait du ris de veau, qu'elle aimait beaucoup.

Mais Duretour n'aimait pas le ris de veau. Elle disait avec une petite

grimace de dégoût:

--C'est bon pour les vieux qui n'ont plus de dents.

Et elle riait en nous montrant les siennes qui étaient plus claires que

de la porcelaine fine.

Elle parlait des théâtres et des restaurants, avec des détails qui

faisaient dire au patron:

--Elle finira par tomber dans les grandeurs.

Cependant elle n'avait aucun désir de luxe. Elle avouait même se trouver

souvent intimidée au milieu des gens du dehors.

Son fiancé n'était pas plus hardi. Un jour qu'ils avaient voulu jouer

aux riches et qu'ils s'étaient fait conduire en voiture aux

Champs-Élysées, tous deux étaient descendus de voiture pour regarder les

gourmandises d'un confiseur. Mais ils étaient restés si longtemps devant

la boutique que le cocher s'était endormi sur son siège. Ni l'un ni

l'autre n'avait osé le déranger, et ils avaient fait les cent pas sur le

trottoir en attendant son réveil.

Quand Duretour n'avait rien de nouveau à nous apprendre, elle collait

son front contre la vitre. Mais son attention ne s'arrêtait pas sur les

passants ni sur l'étendue du ciel au-dessus des toits. Elle ne

s'intéressait qu'aux enterrements, qui défilaient tout le long du jour

dans l'avenue du Maine.

Dès qu'elle apercevait le corbillard des pauvres, tout mince et léger

qui avançait vite en sautant d'un air maladroit sur les pavés, elle

disait:

--Ha! voilà la sauterelle.

Mais lorsque un corbillard tout alourdi de panaches et de fleurs montait

lentement l'avenue, elle gonflait ses joues, pour dire avec un respect

exagéré:

--Ça, c'est un gros mort.

Elle essayait aussi de faire des signes aux maçons d'en face, mais ils

ne prenaient plus le temps de regarder l'atelier. La pluie les mouillait

sans discontinuer, et leurs ceintures rouges et bleues disparaissaient

sous les sacs à plâtre qu'ils s'attachaient aux épaules.

C'était à leur tour d'être pressés. Les truelles puisaient sans arrêt

dans les auges pleines de mortier; et les pierres s'ajoutaient et

augmentaient rapidement la hauteur des murs.

Les tombereaux déversaient toujours la meulière et le sable sur le

trottoir, mais maintenant les pierres roulaient dans la boue avec un

bruit sourd, et le vent d'hiver nous empêchait d'entendre le glissement

soyeux et frais du sable.

V

En janvier, Sandrine eut une rechute grave. Pendant les deux premiers

jours elle ne s'aperçut pas des soins que je lui donnais, mais, dès que

sa fièvre fut calmée, elle me pria d'aller lui chercher du travail.

Le patron cria en prenant sa tête à pleines mains:

--C'est épouvantable... Où prendra-t-elle la force de travailler?

Et il tournait tout courbé autour de la pièce, comme s'il cherchait du

secours sous la table ou derrière les tabourets.

Mme Dalignac fit un grand geste d'impuissance et prépara le paquet

d'ouvrage que j'emportai aussitôt.

Je retrouvai Sandrine assise dans son lit en train de coudre une petite

culotte de garçon.

Ses cheveux noirs lui cachaient la moitié des joues, et leurs boucles

s'allongeaient jusque sous son menton. Elle respirait difficilement, sa

poitrine faisait entendre un bruit de gargouille et ses lèvres étaient

sèches et toutes craquelées.

Elle défit très vite le paquet, et la petite culotte, qu'elle jeta au

pied du lit, resta gonflée par le fond.

Chaque jour je retournai chez Sandrine. J'y arrivais parfois très tôt,

mais toujours je la trouvais assise avec son ouvrage éparpillé sur les

couvertures. Sa mante qu'elle gardait aux épaules lui couvrait la taille

et s'étalait autour d'elle. Et tout son corps posé de travers se tendait

vers la fenêtre en tabatière.

Elle ne montrait aucune mauvaise humeur du temps sombre. Elle disait

seulement:

--Si jamais je deviens riche, je me ferai bâtir une maison où les murs

seront tout en fenêtres.

Il y avait des jours où la pluie coulait si épaisse sur la vitre en

pente qu'elle faisait comme un rideau qui empêchait le jour d'entrer.

D'autres fois c'était le vent qui secouait le châssis comme s'il voulait

l'arracher pour l'emporter au loin. Et lorsque le vent et la pluie se

mêlaient, un froid humide entrait dans la chambre et pénétrait jusque

dans le lit de Sandrine.

Elle resserrait son vêtement et ramenait les pieds sous elle, mais une

fatigue l'obligeait vite à étendre les jambes. Alors elle disait avec un

peu de regret:

--Quand le repos vient, la chaleur s'en va.

Le froid me faisait souffrir aussi et j'aurais bien voulu allumer du

feu, mais il n'y avait ni poêle ni cheminée dans la chambre.

Cette chambre était si petite que le lit en prenait toute la longueur

d'un côté. L'autre côté se trouvait rempli par une table et deux chaises

et il eût été difficile de s'asseoir dans le passage du milieu.

Des planches s'étageaient un peu partout, mais ce qui dominait dans la

pièce, c'était des photographies d'enfant. Un petit garçon et une petite

fille, tantôt seuls, tantôt se tenant par la main. Et au-dessus de la

table, à l'endroit où aurait pu être la cheminée, un cadre plus grand

que les autres montrait les enfants et leurs parents réunis. Jacques

retenait les deux petits entre ses genoux et Sandrine, debout derrière

eux, se penchait pour les entourer de ses bras.

La fillette avait comme sa mère des cheveux tout en boucles et un visage

bien fait, tandis que le garçonnet avait comme son père des cheveux

lisses et un visage dont les contours semblaient tout effacés.

Bergeounette venait me retrouver chez Sandrine. Elle mettait une

animation extraordinaire dans la petite chambre qu'elle emplissait de

désordre et de bruit. C'était comme si elle se fût assise sur tous les

meubles à la fois, et après son départ j'étais toujours obligée de

donner un coup de balai.

Cela faisait rire Sandrine qui trouvait que Bergeounette ressemblait à

un bon chien mal dressé.

Puis c'était Jacques qui arrivait pour quelques instants. Il se

troublait en me voyant, et il restait debout comme un étranger.

Sandrine le forçait à s'asseoir sur le pied du lit, et à toute minute

elle levait les yeux sur lui comme si elle craignait qu'il n'eût disparu

tout à coup.

* * * * *

Les commandes revinrent avec les premiers jours de mars, et Mme Dalignac

rappela Bouledogue et Duretour.

Bergeounette, qui ne s'était souciée de rien pendant le chômage, fit

montre d'un contentement exagéré d'être occupée. Son rire bas et comme

cassé se faisait entendre à tout moment, et on n'obtenait pas de réponse

quand on lui en demandait la raison.

Lorsque Bergeounette était debout, tout son corps remuait avec aisance,

mais quand elle se tenait tranquille sur son tabouret, elle faisait

penser à une chose difficile à manier. Ses épaules carrées paraissaient

dures comme le granit, et en passant près d'elle on prenait garde à ses

coudes. Mais, qu'elle fût remuante ou paisible, ses cheveux fins et

lisses restaient collés contre sa tête, tandis que sa face semblait

virer à tous les vents.

Une après-midi, en revenant travailler, je la vis descendre l'avenue

dans une galopade extraordinaire. Elle avançait par bonds énormes et

bousculait tout le monde pour échapper à son mari qui la suivait de

près. Et brusquement elle disparut sous la porte cochère qu'elle

repoussa derrière elle.

L'homme essaya d'enfoncer la porte, puis il donna un grand coup de pied

dedans, et après avoir regardé en l'air comme s'il espérait voir sa

femme à une fenêtre, il tourna le dos et s'éloigna.

Je retrouvai Bergeounette en haut. Elle était tremblante et en nage, et,

à travers son essoufflement, elle disait d'un air plein de crainte:

--S'il m'avait saisie, il m'aurait tuée.

Lorsqu'elle fut plus calme, le patron fit chanter son accent pour lui

demander:

--Étiez-vous aussi blanche qu'un petit agneau et lui disiez-vous des

choses jolies quand sa colère est venue?

Elle se mit à rire, et tout en remuant ses bras d'une façon désordonnée,

elle avoua que depuis le début de la morte-saison, elle volait chaque

semaine une pièce d'or dans la cachette de son mari, et que l'instant

d'avant, dans une terrible dispute, elle s'en était vantée par bravade.

--Comment ferez-vous pour rentrer ce soir? demanda Mme Dalignac.

Bergeounette fit un geste de la main pour la tranquilliser.

--Je rentrerai tard, dit-elle.

Elle rit de nouveau très bas et comme en dedans, et elle ajouta:

--Il n'est jamais méchant lorsqu'il est couché.

Le lendemain elle revint avec son visage ordinaire, et personne ne lui

parla de ce qui s'était passé la veille.

* * * * *

Depuis son retour à l'ouvrage, Bouledogue ne cessait de bougonner après

ses doigts qui avaient perdu leur souplesse et la finesse du toucher:

--Comment voulez-vous que je tienne une aiguille avec des doigts raides

et durs comme cela?

Et elle nous montrait ses mains pleines de durillons et d'ampoules

crevassées.

Elle avait la spécialité des petits plis et des fronces dans les tissus

légers et son habileté était telle qu'aucune de nous ne pouvait la

remplacer.

Lorsqu'après de longues heures de travail, un corsage de mousseline de

soie sortait tout plissé de ses mains, on eût dit qu'il venait d'être

fait par magie tant il gardait de fraîcheur.

Le patron osait à peine le toucher. Il l'élevait avec précaution dans la

lumière et il disait tout content:

--Je crois bien qu'il a poussé tout seul au soleil.

Aussi maintenant lorsque Bouledogue voyait les tissus s'accrocher et

s'érailler à ses doigts, elle entrait dans de violentes colères qui

finissaient par la faire pleurer.

Mme Dalignac essayait de lui faire prendre patience. Mais Bouledogue

était incapable d'avoir de la patience; elle jurait comme un homme et

maudissait le monde entier. De plus, elle ne pouvait pas dire assez

combien les femmes de la fabrique s'étaient moquées de ses mains fines,

en lui voyant toucher les boîtes de fer-blanc qui lui écorchaient les

paumes et lui cassaient les ongles.

A l'écouter, une grande appréhension nous venait de la prochaine

morte-saison, et chacune de nous disait tout haut son espoir d'éviter la

fabrique.

Seule Bergeounette se moquait de cela, comme elle se moquait de tout le

reste. Elle réussissait même à calmer Bouledogue en attirant adroitement

son attention sur des soirées dansantes que des petites sociétés

d'ouvriers donnaient, ici ou là, dans le quartier de Plaisance.

Bouledogue aimait la danse par-dessus tout. Sa voix devenait tout autre

pour s'informer de la date exacte et du lieu où devait se donner le bal.

Son amour de la danse l'obligeait à faire toutes sortes de mensonges à

sa grand'mère à qui elle n'osait l'avouer.

Elle avait heureusement une cousine de son âge qui partageait son goût.

En s'entendant à l'avance, elles trompaient la grand'mère et se

rendaient libres.

Pendant l'été, elles allaient jusqu'à Robinson, mais c'était loin, et le

train qui devait les ramener ne leur laissait qu'une heure de répit.

Aussi elles ne perdaient pas une minute, elles couraient d'une traite de

la gare à la salle de bal. Et là, sans s'occuper des garçons en quête de

danseuses, elles s'enlaçaient et dansaient avec l'angoisse constante de

manquer le train du retour.

L'hiver, elles allaient au bal Bullier, mais si elles n'avaient plus le

souci du voyage, elles craignaient d'être reconnues et dénoncées.

Bouledogue en avait une crainte si intense qu'elle croisait parfois ses

deux mains sur sa tête en disant:

--Si grand'mère apprend un jour que je vais à ce bal, elle en mourra de

honte.

Cela ne l'empêchait pas de prétexter, le dimanche suivant, une promenade

au jardin du Luxembourg où elle n'entrait jamais.

Il arrivait que la grand'mère désirait aussi se promener au jardin, mais

comme elle était vite lasse, les jeunes filles l'installaient sur une

chaise et s'éloignaient rapidement derrière son dos.

Ces jours-là, il ne fallait pas songer à s'attarder au bal. La cousine y

serait bien restée, mais Bouledogue la ramenait sans pitié vers la

grand'mère. Et du même ton dont elle nous disait: «Une journée de

travail suffit», elle disait à la cousine: «Une danse suffit pour s'en

passer l'envie».

* * * * *

Sandrine avait repris sa place en même temps que nous. Sa poitrine ne

faisait plus entendre qu'un léger ronflement, et quand le patron lui

criait du bout de l'atelier: «Cela va, Sandrine?» elle répondait tout de

suite: «Oh! oui, cela va très bien.»

Elle souriait en nous regardant, et ses yeux noirs étaient doux comme du

velours neuf. Cependant ses cheveux n'étaient plus aussi brillants, et

ses boucles paraissaient moins élastiques, mais jamais elle ne se

plaignait.

Une fois seulement elle parla ainsi de la fatigue de ses nuits:

--C'est drôle... Depuis que j'ai ce rhume, je ne peux plus m'étendre

dans mon lit, et il me faut être à moitié assise pour pouvoir dormir un

peu.

Un matin, je la surpris dans l'escalier alors qu'elle se croyait seule.

Elle montait avec lenteur, en tenant le buste raide et la bouche fermée.

Mais l'air qu'elle rejetait par le nez faisait un bruit fort comme celui

d'un soufflet.

Mme Dalignac l'envoya chez son médecin, qui conseilla un long repos et

une bonne nourriture. Sandrine riait de tout son coeur en rapportant les

paroles du médecin:

--Du repos..., disait-elle. Où diable veut-il que je prenne cela? Je ne

connais pas de marchand qui en vende.

Mme Doublé, qui se trouvait là, lui lança un regard plein de

malveillance. Elle parla longuement des rhumes qui tournaient en maladie

contagieuse et dit qu'elle ne supporterait pas une ouvrière tuberculeuse

dans son atelier.

Je levai les yeux sur Sandrine. Elle gardait son air tranquille et un

peu enfantin, et, lorsque Mme Doublé fut sortie, elle dit en riant:

--Ses ouvrières feront bien de ne pas s'enrhumer.

* * * * *

Le mois d'avril ramena le travail pressé.

Les mains de Bouledogue avaient retrouvé toute leur souplesse, et ses

doigts longs et bien tournés maniaient avec adresse les tissus les plus

fins. Mais son énervement revenait avec le désordre de la table à

ouvrage, et sa voix grondait sourdement, quand on était à la recherche

d'une chose égarée.

Bergeounette restait indifférente aux ennuis du travail. Elle continuait

à regarder passer le manchot. Et, dès que l'une de nous marquait trop

d'impatience, elle chantait sa vieille chanson qui avait un couplet pour

toutes les circonstances:

Dans le bon vieux temps,

Les pâtés et les brioches,

Dans le bon vieux temps,

Croissaient au milieu des champs.

En approchant des fêtes de Pâques, les journées redevinrent aussi dures

qu'avant la Toussaint. La machine du patron n'avait plus de temps

d'arrêt, et le ronflement de la mienne ne faisait pas beaucoup moins de

bruit. Et chaque fois que Duretour partait avec une robe terminée, le

patron disait, en tapant dans ses mains:

--Courage, mesdames! Pâques va nous apporter deux jours de fête pour

nous reposer.

La veille de Pâques, comme il répétait cela, Bergeounette lui répondit:

--Sandrine aura le temps de courir après son souffle pendant ces deux

jours-là.

Tout le monde regarda Sandrine. Elle gardait la bouche ouverte et il y

avait comme une buée autour de son visage.

Le soir, après la journée finie, elle prit le temps de sourire en nous

disant:

--C'est vrai, pourtant, que je cours après mon souffle aujourd'hui.

Sa voix était tremblante et comme effacée, et on eût dit que ses yeux

laissaient glisser toute leur lumière.

Et pour la première fois, depuis bien longtemps, elle remonta l'avenue

avec moi, sans son paquet d'ouvrage pour la veillée.

L'Atelier de Marie-Claire · 第 8 / 26 题