La fin de décembre ramena la morte-saison et il fallut nous séparer
encore une fois.
Bouledogue quitta la première, pour s'embaucher dans une fabrique de
conserves alimentaires.
Jusqu'à présent, elle avait employé son temps de chômage à faire de la
lingerie fine avec une amie, mais l'amie venait de partir à l'étranger
et Bouledogue ne savait à qui s'adresser pour avoir le même travail.
C'était elle qui faisait vivre sa grand'mère avec laquelle elle
habitait. Son gain était vite dépensé et les moindres journées perdues
condamnaient les deux femmes à toutes les privations.
Elle était après Sandrine la meilleure ouvrière de l'atelier. Il ne
fallait pas lui demander une idée nouvelle, ni l'obliger à disposer des
garnitures à son goût, mais quand elle avait dit: «J'ai fini de coudre
la robe», on pouvait se fier à elle, car jamais elle n'oubliait un
point.
Le jour de son départ, elle tourna les yeux vers les planches vides,
comme si elle leur gardait une mauvaise rancune, et sa voix eut un large
grondement pendant qu'elle disait:
--Lorsque grand'mère ne mangeait pas à sa faim pour me permettre
d'apprendre un joli métier, elle ne se doutait pas qu'il me faudrait
aller quand même à l'usine.
Sandrine fut la seule qui resta. Mme Dalignac partageait avec elle le
peu d'ouvrage qu'apportaient les clientes.
Je partis à mon tour et, dès le lendemain, j'entrais chez un fourreur
qui demandait des ouvrières pour un coup de main.
Le prix qu'on m'offrait était de beaucoup plus élevé que chez Mme
Dalignac, aussi j'apportai toute mon attention à ce nouveau travail.
Mes doigts eurent peu de peine à manier l'aiguille carrelée, mais
j'éprouvai tout de suite une grande difficulté à respirer. Des milliers
et des milliers de poils fins s'échappaient des fourrures et
s'envolaient dans l'air de la pièce.
Un chatouillement insupportable me prit à la gorge, et je toussais sans
arrêt.
Les autres me conseillaient de boire des grands verres d'eau. Mais la
toux recommençait une minute après. Au bout de quelques heures, je fus
prise d'un violent saignement de nez. Et le soir même, le patron me mit
à la porte:
--Allez-vous en... Vous n'êtes bonne à rien ici.
La crainte d'un long chômage me fit chercher un nouvel emploi.
Je le trouvai dans une maison de stoppage où je m'appliquai de toute ma
volonté. Mais là aussi je trouvais un grave inconvénient. Devant la
boutique déjà peu éclairée où je m'alignais avec les autres stoppeuses,
des hommes de tous âges s'arrêtaient à chaque instant. Certains d'entre
eux s'approchaient si près et restaient si longtemps à barrer le jour,
qu'il m'arriva de ne plus voir la trame des fils et d'embrouiller mes
reprises. Et malgré mon désir de bien faire, je dus partir pour ne plus
entendre les reproches de la patronne.
Lasse de chercher à m'employer selon mes capacités, je me décidai à
entrer dans une maison que venait de quitter ma vieille voisine, Mlle
Herminie. Il s'agissait de coudre des bandes de cuir et de flanelle sur
des rouleaux servant à l'imprimerie. C'était un dur travail qu'il
fallait faire debout et qui n'avait pas mis trois mois à rendre bossue
Mlle Herminie. Je l'abandonnai à la fin de la première semaine, car je
sentis que je deviendrais bossue aussi.
Sandrine, que je rencontrais souvent dans la rue, m'engagea à venir
passer mon temps à l'atelier au lieu de rester seule chez moi.
J'y retrouvai Bergeounette qui n'avait pas cessé d'y venir. Son mari ne
voulait pas la nourrir ni la supporter sans rien faire au logis; et, à
chaque chômage, c'était entre eux des batailles sans fin.
Elle était forte et hardie, et ne craignait pas de se battre avec lui.
Mais elle recevait par-ci par-là un mauvais coup qui la laissait
peureuse et tremblante. Aussi pour éviter les disputes, elle faisait
semblant de travailler une partie de la journée. L'ouvrage commencé
qu'elle traînait avec elle n'avançait guère. Elle s'occupait surtout à
regarder par la fenêtre, et toujours elle descendait à l'heure où le
manchot passait.
Je me trouvais si bien dans l'atelier que j'en oubliais les soucis du
chômage.
Tout comme Bergeounette, j'apportai mon linge à réparer. C'était du
linge sans dentelles ni garnitures, dont elle se moquait, et qui lui
faisait dire:
--Cela ne vaut pas la peine d'être raccommodé. Vous reprisez ici et ça
se déchire là.
Comme elle aussi, je m'approchais souvent de la fenêtre et elle
s'étonnait de voir mon regard s'en aller par-dessus les toits au lieu de
se fixer sur les gens qui passaient dans l'avenue. Elle levait un doigt
vers le ciel et me disait malicieusement:
--Ce n'est pas de là-haut qu'il viendra.
Parfois j'apportais un livre enveloppé dans le même papier que mon pain
du goûter. Le patron le feuilletait et me le rendait très vite, avec un
ton de gronderie:
--Vous avez la passion de la lecture, hé?
Ce reproche m'avait été adressé si souvent déjà que j'avais pris
l'habitude de m'excuser en répondant que je lisais seulement à temps
perdu, ou pendant la nuit, lorsque je ne dormais pas.
Malgré le manque de travail, Bergeounette gardait ses joues pleines, et
son goûter était aussi copieux que par le passé.
Par contre je me sentais très déprimée. Mes joues se creusaient à
l'endroit des mâchoires et mon cou ne remplissait plus le col de mon
corsage.
Le patron me taquinait:
--Votre nez s'allonge, disait-il.
Sandrine riait avec moi, et Bergeounette affirmait que la lecture
n'était pas meilleure que le pain sec.
Je ne plaisais guère à Bergeounette. Elle supportait mal de me voir
rester une demi-journée sans parler ni remuer les pieds, et elle
m'accusait de n'aimer que le silence.
Pourtant lorsqu'elle chantait ou racontait, je l'écoutais toujours avec
un grand plaisir, et bien des fois, j'avais réclamé la suite d'une
histoire que le patron avait interrompue.
Mon visage non plus ne lui plaisait pas. Elle disait qu'on ne savait pas
comment il était fait. Elle regardait le sien dans une petite glace et,
quand elle s'était assurée qu'il restait brun et d'aspect solide, elle
s'étonnait que le mien soit tantôt pâle et flétri, comme si j'étais
malade, et tantôt éclatant de fraîcheur, comme si je possédais la plus
belle santé du monde. Et quoiqu'il n'y eût jamais de chicanes entre nous
deux, nous paraissions séparées par un obstacle que ni l'une ni l'autre
ne pourrait jamais franchir.
La petite Duretour ne tarda pas à venir passer quelques heures près de
nous. Mais elle n'apportait rien à coudre. Sa gaîté suffisait à
l'occuper. Elle s'amusait à sauter d'un pied sur l'autre et elle n'en
finissait plus de raconter les parties fines qu'elle faisait le dimanche
avec son fiancé. Elle singeait les actrices et les danseuses. Ou bien
elle imitait les gestes apprêtés d'un garçon de restaurant, en train de
découper une volaille de prix. Et pendant qu'elle faisait mine de
découper la corbeille à fils, en tenant ses coudes en l'air et ses
doigts en ailes de pigeon, elle semblait elle-même une volaille délicate
et très précieuse.
Il y avait de longues discussions entre elle et Bergeounette au sujet
des mets. Bergeounette parlait du ris de veau, qu'elle aimait beaucoup.
Mais Duretour n'aimait pas le ris de veau. Elle disait avec une petite
grimace de dégoût:
--C'est bon pour les vieux qui n'ont plus de dents.
Et elle riait en nous montrant les siennes qui étaient plus claires que
de la porcelaine fine.
Elle parlait des théâtres et des restaurants, avec des détails qui
faisaient dire au patron:
--Elle finira par tomber dans les grandeurs.
Cependant elle n'avait aucun désir de luxe. Elle avouait même se trouver
souvent intimidée au milieu des gens du dehors.
Son fiancé n'était pas plus hardi. Un jour qu'ils avaient voulu jouer
aux riches et qu'ils s'étaient fait conduire en voiture aux
Champs-Élysées, tous deux étaient descendus de voiture pour regarder les
gourmandises d'un confiseur. Mais ils étaient restés si longtemps devant
la boutique que le cocher s'était endormi sur son siège. Ni l'un ni
l'autre n'avait osé le déranger, et ils avaient fait les cent pas sur le
trottoir en attendant son réveil.
Quand Duretour n'avait rien de nouveau à nous apprendre, elle collait
son front contre la vitre. Mais son attention ne s'arrêtait pas sur les
passants ni sur l'étendue du ciel au-dessus des toits. Elle ne
s'intéressait qu'aux enterrements, qui défilaient tout le long du jour
dans l'avenue du Maine.
Dès qu'elle apercevait le corbillard des pauvres, tout mince et léger
qui avançait vite en sautant d'un air maladroit sur les pavés, elle
disait:
--Ha! voilà la sauterelle.
Mais lorsque un corbillard tout alourdi de panaches et de fleurs montait
lentement l'avenue, elle gonflait ses joues, pour dire avec un respect
exagéré:
--Ça, c'est un gros mort.
Elle essayait aussi de faire des signes aux maçons d'en face, mais ils
ne prenaient plus le temps de regarder l'atelier. La pluie les mouillait
sans discontinuer, et leurs ceintures rouges et bleues disparaissaient
sous les sacs à plâtre qu'ils s'attachaient aux épaules.
C'était à leur tour d'être pressés. Les truelles puisaient sans arrêt
dans les auges pleines de mortier; et les pierres s'ajoutaient et
augmentaient rapidement la hauteur des murs.
Les tombereaux déversaient toujours la meulière et le sable sur le
trottoir, mais maintenant les pierres roulaient dans la boue avec un
bruit sourd, et le vent d'hiver nous empêchait d'entendre le glissement
soyeux et frais du sable.
V
En janvier, Sandrine eut une rechute grave. Pendant les deux premiers
jours elle ne s'aperçut pas des soins que je lui donnais, mais, dès que
sa fièvre fut calmée, elle me pria d'aller lui chercher du travail.
Le patron cria en prenant sa tête à pleines mains:
--C'est épouvantable... Où prendra-t-elle la force de travailler?
Et il tournait tout courbé autour de la pièce, comme s'il cherchait du
secours sous la table ou derrière les tabourets.
Mme Dalignac fit un grand geste d'impuissance et prépara le paquet
d'ouvrage que j'emportai aussitôt.
Je retrouvai Sandrine assise dans son lit en train de coudre une petite
culotte de garçon.
Ses cheveux noirs lui cachaient la moitié des joues, et leurs boucles
s'allongeaient jusque sous son menton. Elle respirait difficilement, sa
poitrine faisait entendre un bruit de gargouille et ses lèvres étaient
sèches et toutes craquelées.
Elle défit très vite le paquet, et la petite culotte, qu'elle jeta au
pied du lit, resta gonflée par le fond.
Chaque jour je retournai chez Sandrine. J'y arrivais parfois très tôt,
mais toujours je la trouvais assise avec son ouvrage éparpillé sur les
couvertures. Sa mante qu'elle gardait aux épaules lui couvrait la taille
et s'étalait autour d'elle. Et tout son corps posé de travers se tendait
vers la fenêtre en tabatière.
Elle ne montrait aucune mauvaise humeur du temps sombre. Elle disait
seulement:
--Si jamais je deviens riche, je me ferai bâtir une maison où les murs
seront tout en fenêtres.
Il y avait des jours où la pluie coulait si épaisse sur la vitre en
pente qu'elle faisait comme un rideau qui empêchait le jour d'entrer.
D'autres fois c'était le vent qui secouait le châssis comme s'il voulait
l'arracher pour l'emporter au loin. Et lorsque le vent et la pluie se
mêlaient, un froid humide entrait dans la chambre et pénétrait jusque
dans le lit de Sandrine.
Elle resserrait son vêtement et ramenait les pieds sous elle, mais une
fatigue l'obligeait vite à étendre les jambes. Alors elle disait avec un
peu de regret:
--Quand le repos vient, la chaleur s'en va.
Le froid me faisait souffrir aussi et j'aurais bien voulu allumer du
feu, mais il n'y avait ni poêle ni cheminée dans la chambre.
Cette chambre était si petite que le lit en prenait toute la longueur
d'un côté. L'autre côté se trouvait rempli par une table et deux chaises
et il eût été difficile de s'asseoir dans le passage du milieu.
Des planches s'étageaient un peu partout, mais ce qui dominait dans la
pièce, c'était des photographies d'enfant. Un petit garçon et une petite
fille, tantôt seuls, tantôt se tenant par la main. Et au-dessus de la
table, à l'endroit où aurait pu être la cheminée, un cadre plus grand
que les autres montrait les enfants et leurs parents réunis. Jacques
retenait les deux petits entre ses genoux et Sandrine, debout derrière
eux, se penchait pour les entourer de ses bras.
La fillette avait comme sa mère des cheveux tout en boucles et un visage
bien fait, tandis que le garçonnet avait comme son père des cheveux
lisses et un visage dont les contours semblaient tout effacés.
Bergeounette venait me retrouver chez Sandrine. Elle mettait une
animation extraordinaire dans la petite chambre qu'elle emplissait de
désordre et de bruit. C'était comme si elle se fût assise sur tous les
meubles à la fois, et après son départ j'étais toujours obligée de
donner un coup de balai.
Cela faisait rire Sandrine qui trouvait que Bergeounette ressemblait à
un bon chien mal dressé.
Puis c'était Jacques qui arrivait pour quelques instants. Il se
troublait en me voyant, et il restait debout comme un étranger.
Sandrine le forçait à s'asseoir sur le pied du lit, et à toute minute
elle levait les yeux sur lui comme si elle craignait qu'il n'eût disparu
tout à coup.
* * * * *
Les commandes revinrent avec les premiers jours de mars, et Mme Dalignac
rappela Bouledogue et Duretour.
Bergeounette, qui ne s'était souciée de rien pendant le chômage, fit
montre d'un contentement exagéré d'être occupée. Son rire bas et comme
cassé se faisait entendre à tout moment, et on n'obtenait pas de réponse
quand on lui en demandait la raison.
Lorsque Bergeounette était debout, tout son corps remuait avec aisance,
mais quand elle se tenait tranquille sur son tabouret, elle faisait
penser à une chose difficile à manier. Ses épaules carrées paraissaient
dures comme le granit, et en passant près d'elle on prenait garde à ses
coudes. Mais, qu'elle fût remuante ou paisible, ses cheveux fins et
lisses restaient collés contre sa tête, tandis que sa face semblait
virer à tous les vents.
Une après-midi, en revenant travailler, je la vis descendre l'avenue
dans une galopade extraordinaire. Elle avançait par bonds énormes et
bousculait tout le monde pour échapper à son mari qui la suivait de
près. Et brusquement elle disparut sous la porte cochère qu'elle
repoussa derrière elle.
L'homme essaya d'enfoncer la porte, puis il donna un grand coup de pied
dedans, et après avoir regardé en l'air comme s'il espérait voir sa
femme à une fenêtre, il tourna le dos et s'éloigna.
Je retrouvai Bergeounette en haut. Elle était tremblante et en nage, et,
à travers son essoufflement, elle disait d'un air plein de crainte:
--S'il m'avait saisie, il m'aurait tuée.
Lorsqu'elle fut plus calme, le patron fit chanter son accent pour lui
demander:
--Étiez-vous aussi blanche qu'un petit agneau et lui disiez-vous des
choses jolies quand sa colère est venue?
Elle se mit à rire, et tout en remuant ses bras d'une façon désordonnée,
elle avoua que depuis le début de la morte-saison, elle volait chaque
semaine une pièce d'or dans la cachette de son mari, et que l'instant
d'avant, dans une terrible dispute, elle s'en était vantée par bravade.
--Comment ferez-vous pour rentrer ce soir? demanda Mme Dalignac.
Bergeounette fit un geste de la main pour la tranquilliser.
--Je rentrerai tard, dit-elle.
Elle rit de nouveau très bas et comme en dedans, et elle ajouta:
--Il n'est jamais méchant lorsqu'il est couché.
Le lendemain elle revint avec son visage ordinaire, et personne ne lui
parla de ce qui s'était passé la veille.
* * * * *
Depuis son retour à l'ouvrage, Bouledogue ne cessait de bougonner après
ses doigts qui avaient perdu leur souplesse et la finesse du toucher:
--Comment voulez-vous que je tienne une aiguille avec des doigts raides
et durs comme cela?
Et elle nous montrait ses mains pleines de durillons et d'ampoules
crevassées.
Elle avait la spécialité des petits plis et des fronces dans les tissus
légers et son habileté était telle qu'aucune de nous ne pouvait la
remplacer.
Lorsqu'après de longues heures de travail, un corsage de mousseline de
soie sortait tout plissé de ses mains, on eût dit qu'il venait d'être
fait par magie tant il gardait de fraîcheur.
Le patron osait à peine le toucher. Il l'élevait avec précaution dans la
lumière et il disait tout content:
--Je crois bien qu'il a poussé tout seul au soleil.
Aussi maintenant lorsque Bouledogue voyait les tissus s'accrocher et
s'érailler à ses doigts, elle entrait dans de violentes colères qui
finissaient par la faire pleurer.
Mme Dalignac essayait de lui faire prendre patience. Mais Bouledogue
était incapable d'avoir de la patience; elle jurait comme un homme et
maudissait le monde entier. De plus, elle ne pouvait pas dire assez
combien les femmes de la fabrique s'étaient moquées de ses mains fines,
en lui voyant toucher les boîtes de fer-blanc qui lui écorchaient les
paumes et lui cassaient les ongles.
A l'écouter, une grande appréhension nous venait de la prochaine
morte-saison, et chacune de nous disait tout haut son espoir d'éviter la
fabrique.
Seule Bergeounette se moquait de cela, comme elle se moquait de tout le
reste. Elle réussissait même à calmer Bouledogue en attirant adroitement
son attention sur des soirées dansantes que des petites sociétés
d'ouvriers donnaient, ici ou là, dans le quartier de Plaisance.
Bouledogue aimait la danse par-dessus tout. Sa voix devenait tout autre
pour s'informer de la date exacte et du lieu où devait se donner le bal.
Son amour de la danse l'obligeait à faire toutes sortes de mensonges à
sa grand'mère à qui elle n'osait l'avouer.
Elle avait heureusement une cousine de son âge qui partageait son goût.
En s'entendant à l'avance, elles trompaient la grand'mère et se
rendaient libres.
Pendant l'été, elles allaient jusqu'à Robinson, mais c'était loin, et le
train qui devait les ramener ne leur laissait qu'une heure de répit.
Aussi elles ne perdaient pas une minute, elles couraient d'une traite de
la gare à la salle de bal. Et là, sans s'occuper des garçons en quête de
danseuses, elles s'enlaçaient et dansaient avec l'angoisse constante de
manquer le train du retour.
L'hiver, elles allaient au bal Bullier, mais si elles n'avaient plus le
souci du voyage, elles craignaient d'être reconnues et dénoncées.
Bouledogue en avait une crainte si intense qu'elle croisait parfois ses
deux mains sur sa tête en disant:
--Si grand'mère apprend un jour que je vais à ce bal, elle en mourra de
honte.
Cela ne l'empêchait pas de prétexter, le dimanche suivant, une promenade
au jardin du Luxembourg où elle n'entrait jamais.
Il arrivait que la grand'mère désirait aussi se promener au jardin, mais
comme elle était vite lasse, les jeunes filles l'installaient sur une
chaise et s'éloignaient rapidement derrière son dos.
Ces jours-là, il ne fallait pas songer à s'attarder au bal. La cousine y
serait bien restée, mais Bouledogue la ramenait sans pitié vers la
grand'mère. Et du même ton dont elle nous disait: «Une journée de
travail suffit», elle disait à la cousine: «Une danse suffit pour s'en
passer l'envie».
* * * * *
Sandrine avait repris sa place en même temps que nous. Sa poitrine ne
faisait plus entendre qu'un léger ronflement, et quand le patron lui
criait du bout de l'atelier: «Cela va, Sandrine?» elle répondait tout de
suite: «Oh! oui, cela va très bien.»
Elle souriait en nous regardant, et ses yeux noirs étaient doux comme du
velours neuf. Cependant ses cheveux n'étaient plus aussi brillants, et
ses boucles paraissaient moins élastiques, mais jamais elle ne se
plaignait.
Une fois seulement elle parla ainsi de la fatigue de ses nuits:
--C'est drôle... Depuis que j'ai ce rhume, je ne peux plus m'étendre
dans mon lit, et il me faut être à moitié assise pour pouvoir dormir un
peu.
Un matin, je la surpris dans l'escalier alors qu'elle se croyait seule.
Elle montait avec lenteur, en tenant le buste raide et la bouche fermée.
Mais l'air qu'elle rejetait par le nez faisait un bruit fort comme celui
d'un soufflet.
Mme Dalignac l'envoya chez son médecin, qui conseilla un long repos et
une bonne nourriture. Sandrine riait de tout son coeur en rapportant les
paroles du médecin:
--Du repos..., disait-elle. Où diable veut-il que je prenne cela? Je ne
connais pas de marchand qui en vende.
Mme Doublé, qui se trouvait là, lui lança un regard plein de
malveillance. Elle parla longuement des rhumes qui tournaient en maladie
contagieuse et dit qu'elle ne supporterait pas une ouvrière tuberculeuse
dans son atelier.
Je levai les yeux sur Sandrine. Elle gardait son air tranquille et un
peu enfantin, et, lorsque Mme Doublé fut sortie, elle dit en riant:
--Ses ouvrières feront bien de ne pas s'enrhumer.
* * * * *
Le mois d'avril ramena le travail pressé.
Les mains de Bouledogue avaient retrouvé toute leur souplesse, et ses
doigts longs et bien tournés maniaient avec adresse les tissus les plus
fins. Mais son énervement revenait avec le désordre de la table à
ouvrage, et sa voix grondait sourdement, quand on était à la recherche
d'une chose égarée.
Bergeounette restait indifférente aux ennuis du travail. Elle continuait
à regarder passer le manchot. Et, dès que l'une de nous marquait trop
d'impatience, elle chantait sa vieille chanson qui avait un couplet pour
toutes les circonstances:
Dans le bon vieux temps,
Les pâtés et les brioches,
Dans le bon vieux temps,
Croissaient au milieu des champs.
En approchant des fêtes de Pâques, les journées redevinrent aussi dures
qu'avant la Toussaint. La machine du patron n'avait plus de temps
d'arrêt, et le ronflement de la mienne ne faisait pas beaucoup moins de
bruit. Et chaque fois que Duretour partait avec une robe terminée, le
patron disait, en tapant dans ses mains:
--Courage, mesdames! Pâques va nous apporter deux jours de fête pour
nous reposer.
La veille de Pâques, comme il répétait cela, Bergeounette lui répondit:
--Sandrine aura le temps de courir après son souffle pendant ces deux
jours-là.
Tout le monde regarda Sandrine. Elle gardait la bouche ouverte et il y
avait comme une buée autour de son visage.
Le soir, après la journée finie, elle prit le temps de sourire en nous
disant:
--C'est vrai, pourtant, que je cours après mon souffle aujourd'hui.
Sa voix était tremblante et comme effacée, et on eût dit que ses yeux
laissaient glisser toute leur lumière.
Et pour la première fois, depuis bien longtemps, elle remonta l'avenue
avec moi, sans son paquet d'ouvrage pour la veillée.