Il répondit: «Non. Je le sais. C'est la faute de ton père et de ta mère
plus que la tienne... Comment vont-ils?
--Pas mal, je vous remercie. Quand ils ont appris que vous étiez
malade, ils m'ont envoyé prendre de vos nouvelles.
--Ah! Pourquoi ne sont-ils pas venus eux-mêmes?»
Je levai les yeux sur les deux filles, et je dis doucement: «Ce n'est
pas de leur faute s'ils n'ont pu venir, mon oncle. Mais il serait
difficile pour mon père, et impossible pour ma mère d'entrer ici...»
Le vieillard ne répondit rien, mais souleva sa main vers la mienne. Je
pris cette main pâle et froide et je la gardai.
La porte s'ouvrit: Mélanie entra avec l'omelette et la posa sur la
table. Les deux femmes aussitôt s'assirent devant leurs assiettes et se
mirent à manger sans détourner les yeux de moi.
Je dis: «Mon oncle, ce serait une grande joie pour ma mère de vous
embrasser.»
Il murmura: «Moi aussi... je voudrais...» Il se tut. Je ne trouvais
rien à lui proposer, et on n'entendait plus que le bruit des
fourchettes sur la porcelaine et ce vague mouvement des bouches qui
mâchent.
Or l'abbé, qui écoutait derrière la porte, voyant notre embarras et
croyant la partie gagnée, jugea le moment venu d'intervenir, et il se
montra.
Mon oncle fut tellement stupéfait de cette apparition qu'il demeura
d'abord immobile; puis il ouvrit la bouche comme s'il voulait avaler le
prêtre; puis il cria d'une voix forte, profonde, furieuse:
--Que venez-vous faire ici?
L'abbé, accoutumé aux situations difficiles, avançait toujours,
murmurant:
--Je viens au nom de votre sœur, monsieur le marquis; c'est elle qui
m'envoie... Elle serait si heureuse, monsieur le marquis...
Mais le marquis n'écoutait pas. Levant une main il indiquait la porte
d'un geste tragique et superbe, et il disait exaspéré, haletant:
--Sortez d'ici..., sortez d'ici... voleurs d'âmes... Sortez d'ici,
violeurs de consciences... Sortez d'ici, crocheteurs de portes des
moribonds!
Et l'abbé reculait, et moi aussi, je reculais vers la porte, battant
en retraite avec mon clergé; et, vengées, les deux petites femmes
s'étaient levées, laissant leur omelette à demi mangée, et elles
s'étaient placées des deux côtés du fauteuil de mon oncle, posant
leurs mains sur ses bras pour le calmer, pour le protéger contre les
entreprises criminelles de la Famille et de la Religion.
L'abbé et moi nous rejoignîmes maman dans la cuisine. Et Mélanie de
nouveau nous offrit des chaises.
--Je savais bien que ça n'irait pas tout seul, disait-elle. Il faut
trouver autre chose, autrement il nous échappera.
Et on recommença à délibérer. Maman avait un avis; l'abbé en soutenait
un autre. J'en apportais un troisième.
Nous discutions à voix basse depuis une demi-heure peut-être quand un
grand bruit de meubles remués et des cris poussés par mon oncle, plus
véhéments et plus terribles encore que les premiers, nous firent nous
dresser tous les quatre.
Nous entendions à travers les portes et les cloisons: «Dehors...
dehors... manants... cuistres... dehors gredins... dehors... dehors...»
Mélanie se précipita, puis revint aussitôt m'appeler à l'aide.
J'accourus. En face de mon oncle soulevé par la colère, presque debout
et vociférant, deux hommes, l'un derrière l'autre, semblaient attendre
qu'il fût mort de fureur.
A sa longue redingote ridicule, à ses longs souliers anglais, à son
air d'instituteur sans place, à son col droit et à sa cravate blanche,
à ses cheveux plats, à sa figure humble de faux prêtre d'une religion
bâtarde, je reconnus aussitôt le premier pour un pasteur protestant.
Le second était le concierge de la maison qui, appartenant au culte
réformé, nous avait suivis, avait vu notre défaite, et avait couru
chercher son prêtre à lui, dans l'espoir d'un meilleur sort.
Mon oncle semblait fou de rage! Si la vue du prêtre catholique, du
prêtre de ses ancêtres, avait irrité le marquis de Fumerol devenu libre
penseur, l'aspect du ministre de son portier le mettait tout à fait
hors de lui.
Je saisis par les bras les deux hommes et je les jetai dehors si
brusquement qu'ils s'embrassèrent avec violence deux fois de suite, au
passage des deux portes qui conduisaient à l'escalier.
Puis je disparus à mon tour et je rentrai dans la cuisine, notre
quartier général, afin de prendre conseil de ma mère et de l'abbé.
Mais Mélanie, effarée, rentra en gémissant. «Il meurt... il meurt...
venez vite... il meurt...»
Ma mère s'élança. Mon oncle était tombé par terre, tout au long sur le
parquet, et il ne remuait plus. Je crois bien qu'il était déjà mort.
Maman fut superbe à cet instant-là. Elle marcha droit sur les deux
filles agenouillées auprès du corps et qui cherchaient à le soulever.
Et leur montrant la porte avec une autorité, une dignité, une majesté
irrésistibles, elle prononça:
--C'est à vous de sortir, maintenant.
Et elles sortirent, sans protester, sans dire un mot. Il faut ajouter
que je me disposais à les expulser avec la même vivacité que le pasteur
et le concierge.
Alors l'abbé Poivron administra mon oncle avec toutes les prières
d'usage et lui remit ses péchés.
Maman sanglotait, prosternée près de son frère.
Tout à coup elle s'écria:
--Il m'a reconnue. Il m'a serré la main. Je suis sûre qu'il m'a
reconnue!!!... et qu'il m'a remerciée! oh, mon Dieu! quelle joie!
Pauvre maman! Si elle avait compris ou deviné à qui et à quoi ce
remerciement-là devait s'adresser!
On coucha l'oncle sur son lit. Il était bien mort cette fois.
--Madame, dit Mélanie, nous n'avons pas de draps pour l'ensevelir. Tout
le linge appartient à ces demoiselles.
Moi je regardais l'omelette qu'elles n'avaient point fini de manger, et
j'avais, en même temps, envie de pleurer et de rire. Il y a de drôles
d'instants et de drôles de sensations, parfois, dans la vie!
Or, nous avons fait à mon oncle des funérailles magnifiques, avec cinq
discours sur la tombe. Le sénateur baron de Croisselles a prouvé, en
termes admirables, que Dieu toujours rentre victorieux dans les âmes
de race un instant égarées. Tous les membres du parti royaliste et
catholique suivaient le convoi avec un enthousiasme de triomphateurs,
en parlant de cette belle mort après cette vie un peu troublée.
Le vicomte Roger s'était tu. On riait autour de lui. Quelqu'un dit:
«Bah! c'est là l'histoire de toutes les conversions _in extremis_.»
_Le Marquis de Fumerol_ a paru dans _le Gil-Blas_ du mardi 5 octobre
1886.