Quand elle eut fini de la lire, je la demandai à mon tour. La voici:
«Monsieur le comte, je croi devoir vou faire asavoir que votre
bôfrère le marqui de Fumerol va mourir. Peut etre voudré vous prendre
des disposition, et ne pas oublié que je vous ai prévenu.
«Votre servante,
«MÉLANI.»
Papa murmura: «Il faut aviser. Dans ma situation, je dois veiller sur
les derniers moments de votre frère.»
Maman reprit: «Je vais faire chercher l'abbé Poivron et lui demander
conseil. Puis j'irai trouver mon frère avec l'abbé et Roger. Vous,
Paul, restez ici. Il ne faut pas vous compromettre. Une femme peut
faire et doit faire ces choses-là. Mais pour un homme politique dans
votre position, c'est autre chose. Un adversaire aurait beau jeu à se
servir contre vous de la plus louable de vos actions.
--Vous avez raison, dit mon père. Faites suivant votre inspiration, ma
chère amie.»
Un quart d'heure plus tard, l'abbé Poivron entrait dans le salon, et la
situation fut exposée, analysée, discutée sous toutes ses faces.
Si le marquis de Fumerol, un des grands noms de France, mourait sans
les secours de la religion, le coup assurément serait terrible pour
la noblesse en général et pour le comte de Tourneville en particulier.
Les libres penseurs triompheraient. Les mauvais journaux chanteraient
victoire pendant six mois; le nom de ma mère serait traîné dans la
boue et dans la prose des feuilles socialistes; celui de mon père
éclaboussé. Il était impossible qu'une pareille chose arrivât.
Donc une croisade fut immédiatement décidée, qui serait conduite par
l'abbé Poivron, petit prêtre gras et propre, vaguement parfumé, un vrai
vicaire de grande église dans un quartier noble et riche.
Un landau fut attelé et nous voici partis tous trois, maman, le curé et
moi, pour administrer mon oncle.
Il avait été décidé qu'on verrait d'abord Mme Mélanie, auteur de la
lettre et qui devait être la concierge ou la servante de mon oncle.
Je descendis en éclaireur devant une maison à sept étages et j'entrai
dans un couloir sombre où j'eus beaucoup de mal à découvrir le trou
obscur du portier. Cet homme me toisa avec méfiance.
Je demandai: «Madame Mélanie, s'il vous plaît?
--Connais pas!
--Mais, j'ai reçu une lettre d'elle.
--C'est possible, mais connais pas. C'est quelque entretenue que vous
demandez?
--Non, une bonne, probablement. Elle m'a écrit pour une place.
--Une bonne?... Une bonne?... P't'être la celle au marquis. Allez voir,
cintième à gauche.»
Du moment que je ne demandais pas une entretenue, il était devenu plus
aimable et il vint jusqu'au couloir. C'était un grand maigre avec des
favoris blancs, un air bedeau et des gestes majestueux.
Je grimpai en courant un long limaçon poisseux d'escalier dont je
n'osais toucher la rampe et je frappai trois coups discrets à la porte
de gauche du cinquième étage.
Elle s'ouvrit aussitôt; et une femme malpropre, énorme, se trouva
devant moi barrant l'entrée de ses bras ouverts qui s'appuyaient aux
deux portants.
Elle grogna: «Qu'est-ce que vous demandez?
--Vous êtes madame Mélanie?
--Oui.
--Je suis le vicomte de Tourneville.
--Ah bon! Entrez.
--C'est que... maman est en bas avec un prêtre.
--Ah bon... Allez les chercher. Mais prenez garde au portier.»
Je descendis et je remontai avec maman que suivait l'abbé. Il me sembla
que j'entendais d'autres pas derrière nous.
Dès que nous fûmes dans la cuisine, Mélanie nous offrit des chaises et
nous nous assîmes tous les quatre pour délibérer.
--Il est bien bas? demanda maman.
--Ah oui, madame, il n'en a pas pour longtemps.
--Est-ce qu'il semble disposé à recevoir la visite d'un prêtre?
--Oh!... je ne crois pas.
--Puis-je le voir?
--Mais... oui... madame... seulement... seulement... ces demoiselles
sont auprès de lui.
--Quelles demoiselles?
--Mais... mais... ses bonnes amies donc.
--Ah!
Maman était devenue toute rouge.
L'abbé Poivron avait baissé les yeux.
Cela commençait à m'amuser et je dis:
--Si j'entrais le premier? Je verrai comment il me recevra et je
pourrai peut-être préparer son cœur.
Maman, qui n'y entendait pas malice, répondit:
--Oui, mon enfant.
Mais une porte s'ouvrit quelque part et une voix, une voix de femme
cria:
--Mélanie!
La grosse bonne s'élança, répondit:
--Qu'est-ce qu'il faut, mamzelle Claire?
--L'omelette, bien vite.
--Dans une minute, mamzelle.
Et revenant vers nous, elle expliqua cet appel:
--C'est une omelette au fromage qu'elles m'ont commandée pour deux
heures comme collation.
Et tout de suite elle cassa les œufs dans un saladier et se mit à les
battre avec ardeur.
Moi, je sortis sur l'escalier et je tirai la sonnette afin d'annoncer
mon arrivée officielle.
Mélanie m'ouvrit, me fit asseoir dans une antichambre, alla dire à mon
oncle que j'étais là, puis revint me prier d'entrer.
L'abbé se cacha derrière la porte pour paraître au premier signe.
Assurément, je fus surpris en voyant mon oncle. Il était très beau,
très solennel, très chic, ce vieux viveur.
Assis, presque couché dans un grand fauteuil, les jambes enveloppées
d'une couverture, les mains, de longues mains pâles, pendantes sur
les bras du siège, il attendait la mort avec une dignité biblique.
Sa barbe blanche tombait sur sa poitrine, et ses cheveux, tout blancs
aussi, la rejoignaient sur les joues.
Debout, derrière son fauteuil, comme pour le défendre contre moi,
deux jeunes femmes, deux grasses petites femmes, me regardaient avec
des yeux hardis de filles. En jupe et en peignoir, bras nus, avec des
cheveux noirs à la diable sur la nuque, chaussées de savates orientales
à broderies d'or qui montraient les chevilles et les bas de soie, elles
avaient l'air, auprès de ce moribond, des figures immorales d'une
peinture symbolique. Entre le fauteuil et le lit, une petite table
portant une nappe, deux assiettes, deux verres, deux fourchettes et
deux couteaux, attendait l'omelette au fromage commandée tout à l'heure
à Mélanie.
Mon oncle dit d'une voix faible, essoufflée, mais nette:
--Bonjour, mon enfant. Il est tard pour me venir voir. Notre
connaissance ne sera pas longue.