LES TRANCHÉES ALLEMANDES

L'histoire de la guerre de 1914 démontrera combien les Allemands ont

profité des leçons des plus récents conflits. La guerre du Transvaal, la

guerre russo-japonaise et les guerres balkaniques ont été minutieusement

étudiées par eux et toute leur préparation, toutes leurs méthodes de

combat, toutes leurs ruses de guerre sont inspirées des enseignements

qu'ils en ont retirés.

C'est tout particulièrement en matière de tranchées que nos ennemis ont

beaucoup vu, beaucoup appris et beaucoup retenu.

Nous nous étions cantonnés depuis 1870 dans les trois types de tranchées

réglementaires: tranchée pour tireur assis, tranchée pour tireur à

genoux, tranchée pour tireur debout. A l'instruction, on a appris à

l'homme à se protéger momentanément, durant les bonds classiques du

combat tel qu'on le prévoyait, en creusant un peu le sol et en se

couchant derrière une toute petite levée de terre. Le soldat devait, en

outre, s'abriter des coups de l'adversaire en dressant son sac devant

lui.

D'où _protection insuffisante_ et _visibilité extrêmement dangereuse_,

puisque l'ennemi n'a plus qu'à compter les sacs pour connaître l'effectif

qui lui fait face.

Pour assurer le creusement de ces abris, la compagnie française disposait

de 80 pioches et 80 pelles-bêches, soit 160 outils pour 250 hommes. Ces

outils sont fixés sur le sac, d'où manœuvre assez longue pour disposer

de l'outil.

Les Allemands ont adopté des méthodes de tranchées défensives et

offensives toutes différentes. Chaque homme a un outil et l'outil est

adapté à l'étui du sabre-baïonnette.

Dès qu'il y a lieu de combattre, _la ligne se cache_, et, dès qu'elle

combat, _cette ligne prévoit la retraite_. Elle prépare, à cet effet, de

fortes positions qui assureront _le ralliement_, _la défensive à

outrance_, puis _la contre-attaque_.

Et c'est en vertu de ces principes très substantiels que tous les fronts

de combat sont organisés suivant un ordre qui varie très peu.

Ces fronts présentent généralement une, deux ou trois lignes de

tranchées-abris de 0 m. 50 à 0 m. 60 de largeur, parallèles, de longueur

proportionnelle aux effectifs qui les occupent, reliées entre elles par

des cheminements tracés en zigzag et reliées en dernier lieu à une ligne

de tranchées fortifiées armées de mitrailleuses. Ces dernières tranchées

renforcées sont à l'abri presque absolu des projectiles des fusils, des

mitrailleuses et des canons.

Les tranchées légères, dont les dimensions sont indiquées au croquis,

sont absolument invisibles à 300 mètres, distance qui permet déjà un feu

extrêmement meurtrier. On se rend compte que si l'ennemi dispose de trois

lignes successives et d'une ligne de retranchements fortifiés, c'est au

minimum sur un parcours de 600 mètres que la ligne assaillante est

susceptible d'être décimée par un feu d'infanterie déclenché à 300 mètres

et par le feu des mitrailleuses placées dans les retranchements

fortifiés, feu extrêmement rapide et lançant avec une précision absolue

de 300 à 600 balles à la minute et par pièce sur la ligne qui avance.

Le soldat, dans la tranchée de campagne, jouit d'une sécurité beaucoup

plus grande que le fantassin couché à plat ventre, derrière son sac, dans

une excavation offrant à peine 0 m. 40 de dénivellation. En se baissant

un peu, il disparaît au-dessous du niveau du sol et se trouve garanti

d'une façon absolue du feu de l'infanterie; de plus, il permet à ses

mitrailleuses de tirer sans danger pour lui. Ce même mouvement l'amenant

à faire le gros dos, c'est son sac qui se trouve placé dans le sens

horizontal, et ce sac constitue alors avec le casque une protection

relative contre les shrapnells et les éclats d'obus.

Derrière la tranchée allemande, des trous sont creusés pour le chef de

l'unité et les sous-officiers. Le trou du chef de l'unité est relié avec

le cheminement. Ceux des sous-officiers ne le sont pas.

Si l'on ajoute que le talus ou plutôt le déversement des déblais de la

tranchée occupe une largeur de 4 à 5 mètres et qu'il est soigneusement

gazonné ou replanté avec les cultures environnantes, on concevra que

cette très légère dénivellation ne laisse visible qu'à très courte

distance la «saignée» de terre où se trouve _dissimulée_ et _à l'abri_ la

ligne allemande.

Quant aux tranchées fortifiées, nos dessins en montrent nettement la

conception et le dispositif. Elles sont à l'abri des balles et des

shrapnells. Seuls les obus percutants ont le pouvoir de les pulvériser

et de décimer leurs défenseurs. Les détails à l'intérieur

varient à l'infini, suivant l'ingéniosité des occupants,

la tranquillité relative dont ils jouissent et

aussi la nature du sol.

[Illustration: Le même dispositif vu par l'assaillant: les lignes de

tranchées se confondent avec le paysage.]

[Illustration: Les tranchées renforcées; détails du couvert, des créneaux

et de l'excavation et de décimer leurs défenseurs. Les détails à

l'intérieur varient à l'infini, suivant l'ingéniosité des occupants, la

tranquillité relative dont ils jouissent et aussi la nature du sol.]

[Illustration: Dispositif de tranchées allemandes.]

[Illustration: Vue perspective d'un dispositif de tranchées allemandes

conforme aux croquis ci-contre.]

[Illustration: (Sur le croquis perspectif les chambres de repos de la

1re ligne ne sont pas encore couvertes. Coupe suivant A B d'une chambre

de repos.]

[Illustration]

C'est ainsi que les trois dernières figures de cette page montrent un

dispositif tout différent où les tranchées sont composées de fossés pour

quatre tireurs chacun, profonds de 1 m. 50, larges de 0 m. 80 environ,

communiquant avec des chambres de repos disposées entre eux et en

arrière. Des cheminements couverts, ici encore, relient les chambres de

la première ligne à celles de la seconde. Tout le système, les chambres

de repos surtout, est installé de façon à procurer aux hommes le maximum

de confort et de sécurité: des volets, des portes arrachés aux maisons

les abritent, ou encore des branchages recouverts de terre.

Dès le début de la guerre, en Lorraine, et il faut bien le dire, après

quelques dures expériences, nos troupiers ont rapidement compris les

avantages des tranchées allemandes, ce qui prouve en passant que pour les

étudier ils les avaient conquises. Tout aussitôt, les officiers, les

sous-officiers et les soldats du génie furent détachés dans toutes les

unités pour enseigner à nos fantassins la façon de construire ces abris.

L'éducation fut rapide, et très vite aussi on parvint à compléter

l'outillage nécessaire, indispensable à là protection commune. Les outils

des disparus, les pioches et les bêches abandonnées dans les villages,

les outils de parc même furent arrimés sur les sacs par ceux qui

geignaient autrefois sous le poids de la petite pelle-bêche

réglementaire.

Dès la première accalmie du feu, dès la nuit tombée, les «trous» furent

entrepris. Quelquefois dans le silence de la nuit, à moins de 500 mètres

les uns des autres, les soldats des deux partis entendaient mutuellement

les coups de pioche, les jets de pelle, les paroles d'encouragement des

chefs, et ils s'accordaient tacitement l'armistice nécessaire pour le

creusement du fossé protecteur d'où ils jailliraient en trombe dès le

jour revenu.

L'Illustration, No. 3739, 31 Octobre 1914 · 第 17 / 27 题