AUTRE VISION DU FRONT DE BATAILLE

(_Suite et fin._)

Marchant sur ce sol criblé, où la tourmente de mitraille a laissé à peine

une touffe d'herbe çà et là, un peu de mousse, une pauvre fleur,

j'atteins d'abord une ligne de défense que l'on prépare, qui sera la

seconde, pour le cas improbable où la première, plus en avant, viendrait

à céder. Nos soldats, transformés en terrassiers, y travaillent, la pelle

et la pioche en main, tous décidés et joyeux, s'empressant de la finir,

et elle sera terrible, entourée des pires embûches. Ce sont les

Allemands, je le veux bien, qui ont imaginé, dans leurs cervelles

prudentes et mauvaises, tout ce système de galeries et de pièges; mais,

comme nous sommes plus fins qu'eux et d'esprit plus prompt, en peu de

jours nous les avons égalés, sinon dépassés.

Un kilomètre plus loin, voici la première ligne. Elle est pleine de

monde, cette tranchée qui arrêtera le choc des barbares; elle est nuit et

jour prête à se hérisser de fusils. Et ceux qui vivent là, terrés à peine

pour le moment, savent que d'une minute à l'autre les obus recommenceront

leur arrosage quotidien, enlevant les têtes qui se risqueraient dehors,

crevant les poitrines ou déchiquetant les entrailles. Ils savent aussi

qu'à n'importe quelle heure imprévue, au pâle soleil ou dans l'obscurité

du milieu de la nuit, il y aura contre eux des ruées de ces barbares,

dont la forêt d'en face est encore pleine; ils savent comment ils

arriveront en courant, avec des cris pour essayer de faire peur, se

tenant tous par le bras en une seule masse enragée, et comment, avant de

s'empêtrer pour la mort dans nos fils de fer barbelés, ils trouveront

moyen, comme chaque fois, de faire beaucoup de mal. Ils savent, car ils

ont déjà vu tout cela, mais quand même ils sourient avec une dignité

grave. Depuis bientôt huit jours ils sont dans cette tranchée, attendant

la relève qui va venir, et ils ne se plaignent de rien: «On est bien

nourri, disent-ils, on mange à sa faim. Tant qu'il ne pleut pas, on se

tient chaud la nuit, dans nos trous de renard, avec une bonne couverture.

Mais, des vêtements de dessous en laine pour l'hiver, nous n'en avons

encore pas tous, et il nous en faudra bientôt. Quand vous rentrerez à

Paris, mon colonel, vous pourriez peut-être rappeler ça au gouvernement

et à toutes ces dames qui travaillent pour nous.»

(_Mon colonel_, c'est le seul titre que les soldats connaissent pour les

officiers à cinq galons. Pendant la dernière expédition de Chine, j'avais

déjà été _mon colonel_, mais je ne m'attendais pas à le redevenir un

jour, hélas! pour une guerre sur le sol de France!)

Ceux qui causent avec moi, au bord ou du fond de cette tranchée,

appartiennent aux plus diverses classes sociales; les uns furent des

élégants et des oisifs, les autres des ouvriers, des laboureurs; il y en

a même, avec le képi trop sur l'oreille et l'accent de barrière, dont il

vaudrait mieux sans doute ne pas sonder le passé, et qui sont devenus ici

quand même, non seulement des garçons braves, mais des braves garçons.

Cette guerre, en même temps qu'elle aura supprimé nos distances, nous

aura tous purifiés et grandis: les Allemands, sans le vouloir, nous

auront fait au moins ce bien-là, qui certes en vaut la peine. Et puis nos

soldats savent tous aujourd'hui pourquoi ils se battent, et c'est leur

suprême force; l'indignation les stimulera jusqu'à leur dernier souffle:

«Quand on a vu, me disent deux jeunes paysans de Bretagne, quand on a vu

de ses yeux ce que font ces brutes-là dans les villages où ils passent,

c'est tout naturel, n'est-ce pas, de donner sa vie pour tâcher qu'ils ne

viennent en faire autant chez nous.» Et la canonnade accompagne d'une

basse incessante et profonde cette déclaration naïve...

[Illustration]

Or, il en est ainsi d'un bout à l'autre de la ligne sans fin; partout

même décision et même courage. Ici ou là, causer avec eux est aussi

réconfortant et commande une admiration égale.

Mais c'est étrange de se dire qu'à notre vingtième siècle, pour nous

garer de la sauvagerie et de l'horreur, il nous a fallu établir, de l'Est

à l'Ouest de notre cher pays, de pareilles tranchées, des doubles, des

triples, courant ininterrompues sur des centaines de kilomètres, comme

une sorte de muraille de Chine cent fois plus redoutable que la vraie qui

gardait des Mongols, une muraille qui serpente, presque souterraine, en

tapinois, et que garnit toute une héroïque jeunesse française sans cesse

en alerte et sans cesse ensanglantée...

Le crépuscule ce soir, sous le ciel épais, se traîne tristement et n'en

finit plus; il me semble qu'il est déjà commencé depuis deux heures, et

cependant on y voit encore. Devant nous se distingue toujours, ou se

devine, le déploiement à perte de vue de deux plans de forêt, dont le

plus lointain n'a presque plus de contours dans les ténèbres. Le vent

continue de se refroidir. Et le cœur se serre dans l'impression plus

poignante encore d'une replongée, sans abri et sans recours, au fond des

primitives barbaries.

--«Mon colonel, voici l'heure où, depuis une semaine, nous avons tous les

soirs notre petit arrosage d'obus; si vous avez le temps de rester un

peu, vous verrez comme ils tirent vite et presque au hasard.»

Le temps, non, je ne l'ai guère, et puis l'occasion m'a déjà été donnée

ailleurs de voir «comme ils tirent vite et presque au hasard». On dirait

quelquefois un feu d'artifice pour parade, et c'est à croire qu'ils ont

des projectiles à n'en savoir que faire. Cependant je resterai bien

volontiers un moment de plus, pour revoir ça en leur compagnie.

Ah!... En effet, voici en l'air une espèce de bruissement de vol de

perdrix,--des perdrix qui passeraient très vite, avec des ailes en métal.

Cela nous change de la canonnade sourde de tout à l'heure, et c'est dans

notre direction que cela commence à venir. Mais c'est beaucoup trop haut

et surtout beaucoup trop à gauche. Tellement trop à gauche que ce n'est

pas nous qu'ils visent cette fois, certainement; il faudrait qu'ils

fussent par trop bêtes... Tout de même nous cessons de causer, l'oreille

aux aguets... Une dizaine d'obus, et puis plus rien.

--«C'est fini, me disent-ils alors. Maintenant leur heure est passée. Et

c'était pour les camarades là-bas. Vous n'avez pas de chance, mon

colonel; voilà bien la première fois que ce n'est pas nous qui écopons...

Et puis, on dirait qu'ils sont fatigués, ce soir, les Boches.»

Il fait nuit et je devrais déjà être loin. D'ailleurs ils vont se coucher

tous, ne pouvant pas, bien entendu, risquer d'allumer des lumières; des

cigarettes tout au plus. Je serre beaucoup de mains à la file et je les

quitte, les pauvres enfants de France, dans leur dortoir qui tout à coup,

avec le silence et l'obscurité, est devenu funèbre comme une longue fosse

commune au cimetière.

L'Illustration, No. 3739, 31 Octobre 1914 · 第 14 / 27 题