«C’EST DU FOND DE VOS LOGES, QUE SONT ÉMANÉES D’ABORD DANS L’OMBRE, PUIS
DANS LE DEMI-JOUR, ET ENFIN EN PLEINE LUMIÈRE, LES IDÉES QUI ONT JETÉ
LES FONDEMENTS DES RÉVOLUTIONS DE 1789, DE 1830 ET DE 1848[138].»
[138] _Ibid._
Ce n’était pas assez, et la Maçonnerie voulut faire une manifestation
plus officielle encore que cette démonstration spontanée des
francs-maçons de tous les rites. En conséquence, quinze jours plus tard,
une nouvelle députation, composée de membres du Grand-Orient, revêtus de
leurs cordons maçonniques, se rendait à l’Hôtel-de-Ville; elle fut reçue
par M. Crémieux et par M. Garnier-Pagès, également revêtus de leurs
cordons; le représentant du Grand-Maître porta la parole, et dit:
«La Maçonnerie française n’a pu contenir l’élan universel de sa
sympathie pour le grand mouvement national et social qui vient de
s’opérer... Les francs-maçons saluent _le triomphe de leurs principes_,
et s’applaudissent de pouvoir dire que _la patrie tout entière a reçu
par vous la consécration maçonnique_. QUARANTE MILLE FRANCS-MAÇONS,
RÉPARTIS DANS CINQ CENTS ATELIERS, N’ONT QU’UN CŒUR ET QU’UNE AME POUR
VOUS ACCLAMER.»
Le F∴ Crémieux, membre du gouvernement provisoire, répondit:
«Citoyens et frères du Grand-Orient, le gouvernement provisoire accepte
avec plaisir votre UTILE et COMPLÈTE adhésion... LA RÉPUBLIQUE EST DANS
LA MAÇONNERIE... LA RÉPUBLIQUE FERA CE QUE FAIT LA MAÇONNERIE; elle
deviendra le gage éclatant de l’_union des peuples sur tous les points
du globe_, sur tous les côtés de notre triangle[139].»
[139] _Le Moniteur_, 25 mars 1848.
_La République est dans la Maçonnerie_, dit le F∴ Crémieux, la
République universelle, celle qui aujourd’hui parle de faire les
États-Unis d’Europe. Eugène Sue y voyait encore autre chose; il y voyait
_le socialisme_. En effet, la loge _la Persévérance_ d’Anvers ayant
offert au _noble et courageux_ écrivain, à l’homme qui a été un des plus
grands précurseurs chez nous de l’explosion socialiste de 1848, _une
plume d’or_. Eugène Sue ne crut pas pouvoir mieux répondre à cette
_sympathie flatteuse_ qu’en faisant de la Maçonnerie belge cet éloge:
«Frères, par l’_extrême et juste influence_ que les Loges maçonniques
acquièrent de jour en jour en Belgique, CES LOGES SONT A LA TÊTE DU
PARTI LIBÉRAL SOCIALISTE[140].»
[140] M. Neut, t. I, p. 340.
Et en effet, ne voyions-nous pas tout à l’heure les plus autorisés
francs-maçons belges placer au premier rang des questions à élaborer
dans les Loges, l’_organisation du travail_; cette question redoutable
qui a été chez nous le cri de guerre des trop fameux ateliers nationaux
organisés par M. Louis Blanc?
Un tel triomphe assurément n’était pas fait pour ralentir l’activité des
Loges; le coup d’État de 1852 vint les rappeler pour quelque temps à
plus de prudence; toutefois si l’Empire, en s’introduisant dans la
Maçonnerie, crut avoir dompté cette puissance formidable, grande et
courte fut son illusion.
Voici en effet de quelle sorte, et avec quel enthousiasme maçonnique
s’exprimait, en 1856, l’orateur d’une des plus influentes Loges de
Paris. Décrivant, telle qu’il la connaissait bien, la sourde
fermentation de la démocratie contemporaine, et annonçant «qu’un _monde
entier d’acteurs nouveaux_ se prépare à descendre sur la scène, que _des
machines inouïes_ s’ajustent, que des _frémissements sans nom_
avertissent que l’heure est proche»: «_Dans ce labeur effrayant de
l’enfantement des sociétés futures_, s’écriait-il, glorifions-nous
ensemble DE MARCHER AU PREMIER RANG DES OUVRIERS DE LA PENSÉE[141].»
[141] _Le Franc-Maçon_, mars 1857, t. VII, p. 24: «Ce bon et beau
discours, dit ce journal, a été couvert d’applaudissements, et
l’impression en a été votée à l’unanimité.»
Et pour voir de plus près encore comment travaillent les _ouvriers de la
pensée_, comment, de ces hauteurs, de ces principes généraux, où les
dupes s’imaginent que la Maçonnerie plane inoffensive, les hommes des
Loges descendent dans la polémique et la politique quotidiennes, disons
un mot de la révolution de 1871 et de la Commune.
Une solennelle manifestation maçonnique eut lieu pendant la Commune, un
mois avant l’entrée des troupes dans Paris; mais fut-ce en faveur de
Versailles et de l’armée nationale? Non certes; ce fut en faveur de
l’effroyable insurrection communarde, _la plus grande révolution_, selon
le franc-maçon Thirifocq, _qu’il ait été donné au monde de
contempler_[142]. Le grand journal officiel de la Commune a raconté
cette manifestation; le F∴ Thirifocq, un des principaux auteurs de la
manifestation, l’a raconté de son côté, dans un curieux écrit publié en
Belgique et que j’ai sous les yeux[143]: pas de doute possible sur
l’esprit dont elle était animée. J’abrége les détails: je vais de suite
au fait capital.
[142] _Appel aux francs-maçons de tous les rites_, par le F∴
Thirifocq.
[143] L’_Appel_ que nous citions tout à l’heure.
Le 29 avril donc[144], sur un appel fait à toutes les Loges de l’Orient
de Paris, une foule immense de francs-maçons déployant soixante-deux
bannières maçonniques, se rendit, de la cour du Louvre à
l’Hôtel-de-Ville, précédée par cinq membres de la Commune: la Commune
tout entière se présenta au balcon d’honneur pour les recevoir. La
statue de la république était là, «ceinte d’une écharpe rouge, et
entourée par les trophées des drapeaux de la Commune: les soixante-deux
bannières maçonniques vinrent se placer successivement sur les marches
de l’escalier[145]». Les Frères maçons se massèrent dans la Cour.
[144] Le 26 avril, dans une réunion préparatoire de la grande
manifestation du 29, le citoyen Lefrançais, membre de la Commune,
avait fait la déclaration que voici: «J’étais de cœur avec la
Maçonnerie, lorsque j’ai été reçu dans la Loge 183, _une des plus
républicaines_, et je me suis assuré que LE BUT de la Maçonnerie et
de la Commune était LE MÊME.»--Cité par le F∴ Thirifocq.
[145] _Appel aux francs-maçons de tous les rites_, par le F∴
Thirifocq.
«Dès que la cour fut pleine, dit le _Journal officiel_, les cris: vive
la Commune! vive la maçonnerie! vive la République universelle! se
firent entendre de tous côtés.»
Puis, après un échange de discours, dans lesquels fut proclamée l’_Union
inséparable de la Commune et de la maçonnerie_, et après que le F∴
Thirifocq eut fait la déclaration suivante: «Si nous échouons dans notre
tentative de paix, tous ensemble nous nous joindrons aux compagnies de
guerre pour prendre part à la bataille...», les députations de la
Franc-Maçonnerie, «accompagnées des membres de la Commune, sortent de
l’Hôtel-de-Ville; l’orchestre joue la marseillaise».
Dix mille francs-maçons étaient là se rendant de l’Hôtel-de-Ville à la
Bastille; descendant ensuite toute la ligne des boulevards, et montant à
travers les Champs-Élysées, cette immense colonne arrive aux remparts, y
plante les soixante-deux bannières maçonniques, parlemente avec les
généraux, à l’effet d’obtenir _une paix basée sur le programme de la
Commune_.
Et après le nécessaire insuccès d’une telle démarche, un appel aux armes
fut lancé, au moyen de ballons, _par la fédération des francs-maçons et
compagnons de Paris_, à tous les francs-maçons des départements. Cet
appel aux armes se terminait par ce cri: _Vive la République! Vivent les
Communes de France, fédérées avec celles de Paris!_
Un tel fait n’a pas besoin de commentaires.
Je sais bien que le Grand Orient, sans avoir un mot de blâme pour la
manifestation, déclara que cette manifestation n’engageait _que les
maçons qui y avaient personnellement adhéré_. Mais d’abord ils étaient
dix mille. Et ensuite, qu’importe? Et qui peut, après de tels faits,
douter de l’esprit qui anime les Loges parisiennes?
Si la révolution de 1871 a été _athée_, comme on l’a écrit, si elle a,
selon une autre horrible expression, _biffé Dieu_, ce mouvement
d’athéisme, au bout duquel il y avait de si sanglantes horreurs, où
a-t-il été plus secondé que dans ces Loges parisiennes, qui, elles
aussi, ont _biffé Dieu_, et le veulent bannir du berceau des enfants
comme de la tombe des morts, de l’école comme de la vie publique, de
partout?
J’écris ces lignes au milieu de l’agitation des élections municipales de
Paris. Eh bien, sur quel terrain se débattent ces élections? Cela ne
s’était jamais vu, du moins à ce degré: sur le terrain de la morale
indépendante et de l’enseignement sans Dieu! Les candidats que les
comités les plus démocratiques patronnent, qui sont-ils? Ceux qui ont
inscrit dans leurs professions de foi l’enseignement _laïque_,
c’est-à-dire _athée_. Et voilà parmi ces candidats un des hommes les
plus considérables des Loges, membre du Grand-Orient, le F∴ Massol,
celui dont nous avons cité de si violents discours maçonniques contre
Dieu, et contre l’enseignement religieux: le voilà qui écrit dans sa
circulaire électorale, et qui affiche sur les murs de Paris, ces
doctrines; et son nom sort des urnes!
Certes, que le pauvre peuple de Paris ait ainsi tout oublié, si peu de
temps après les calamités effroyables que ces doctrines ont déchaînées
sur lui, qu’il suive toujours les mêmes guides, écoute toujours les
mêmes maîtres, et par ses votes, s’obstine à ressusciter pour ainsi dire
légalement, sous les yeux de la France stupéfiée, la Commune!... non, je
ne connais pas dans l’histoire plus effrayant exemple d’un incurable
aveuglement. Mais je n’en connais pas non plus où il soit plus facile de
toucher en quelque sorte du doigt le résultat du travail souterrain des
Loges.
Quand la Franc-Maçonnerie en est là, je comprends que ses membres les
plus francs, se sentant assez forts maintenant, et assez avancés dans
leur œuvre pour mettre de côté les anciennes précautions de langage,
disent nettement ce qu’ils veulent et où ils vont, et réclament à grands
cris, _tous les ans_, auprès du conseil de l’Ordre, l’abolition de ces
restrictions hypocrites qui ne peuvent plus tromper personne. En effet,
parmi les VŒUX exprimés tous les ans par les Loges les plus actives et
que _le Monde-Maçonnique_ énumère avec complaisance, je vois cette
réclamation décisive:
Les loges réclament hautement LE DROIT de traiter LES QUESTIONS
POLITIQUES ET RELIGIEUSES, et TOUS LES SUJETS QUI INTÉRESSENT
L’HUMANITÉ[146]; elles veulent, en un mot, que ce qui est la pratique
avérée des Loges et l’œuvre essentielle de la maçonnerie, devienne aussi
le droit pour tous, la règle écrite, la loi.
[146] _Le Monde-Maçonnique_, t. XIV, p. 430.
* * * * *
Telle est donc la vérité. Le but essentiel de la Maçonnerie, le voilà:
c’est de miner tout ordre religieux et social; elle pousse,
parallèlement, et à des profondeurs égales, ses travaux de sape et de
démolition sous les autels et sous les trônes qui sont encore debout:
trop aveugle qui ne le voit pas!
Elle dit qu’elle porte un flambeau pour éclairer le monde; non, c’est
une torche, pour l’incendie.
La doctrine qui domine dans ses Loges, c’est l’impiété, c’est la
négation radicale du christianisme; et la négation, implicite mais
réelle, non pas seulement de Jésus-Christ, mais de Dieu; non pas
seulement de la religion chrétienne, mais de toute religion, de tout
culte. Les progrès qu’elle rêve pour l’humanité, les voilà.
Et la forme politique qu’elle poursuit pour réaliser ces desseins, pour
édifier cette société nouvelle, sans croyances, sans culte, sans Christ
et sans Dieu, c’est la république partout substituée aux monarchies;
mais la république démocratique et sociale.
Voilà ce qu’il y a, par la force des choses, au fond de tout ce travail
maçonnique, quelles que puissent être ici les illusions et les
inconséquences de tel ou tel franc-maçon trop abusé.
C’est le sens de ses plus hauts symboles;
Ce sont là les idées qui s’élaborent dans les Loges, et qui, grâce à
cette puissante organisation maçonnique, et à l’active propagande des
Maçons dans le monde profane, se répandent, avec une rapidité
effrayante, dans toutes les couches d’une société.
Et, au jour donné, quand les idées ont fait leur chemin, les mines
sautent.
Voilà comment, à chaque bouleversement politique et social, les Maçons
peuvent, comme au lendemain de février, _saluer le triomphe de leurs
idées_; voilà comment la Maçonnerie _se mêle activement aux luttes
quotidiennes, et descend dans l’arène politique_; voilà comment elle
est, au vrai, et selon M. H. Martin, LE LABORATOIRE _de la révolution_.