Lélia, j'ai le avidement le résumé des nobles et touchantes émotions de
votre âme depuis les années qui nous séparent. Vous êtes calme, Dieu
soit loué! Moi aussi je suis calme, mais triste; car depuis longtemps je
suis inutile. Je vous l'ai caché pour ne pas altérer votre précieuse
sérénité; mais maintenant je puis vous le dire, j'ai passé tout ce temps
dans les fers; et cela sur une terre étrangère aux querelles politiques
qui m'ont expulsé du pays où vous êtes, sur une terre de refuge et de
prétendue liberté. J'ai été trouvé suspect, et le soupçon a suffi pour
que l'hospitalité se changeât pour moi en tyrannie. Enfin j'échappe à la
prison, et je vais reprendre ma tâche. Ici, comme ailleurs sans doute,
je trouverai des sympathies; car ici, plus qu'ailleurs peut-être, il y a
de grandes souffrances, de grands besoins et de grandes iniquités.
Vos récits et vos peintures de la vie monastique m'ont apporté au sein
de ma misère des heures charmantes et de poétiques rêveries. Moi aussi,
Lélia, j'ai eu dans le cachot mes jours de bonheur en dépit du sort et
des hommes. Jadis j'avais souvent désiré la solitude. Aux jours des
angoisses et des remords sans fruit, j'avais essayé de fuir la présence
de l'homme; mais en vain avais-je parcouru une partie du monde. La
solitude me fuyait; l'homme, ou ses influences inévitables, ou son
despotique pouvoir sur toute la création, m'avaient poursuivi jusqu'au
sein du désert. Dans la prison j'ai trouvé cette solitude si salutaire
et si vainement cherchée. Dans ce calme mon coeur s'est rouvert aux
charmes de la nature. Jadis à mon admiration blasée les plus belles
contrées qu'éclaire le soleil n'avaient pas suffi; maintenant un pâle
rayon entre deux nuages, une plainte mélodieuse du vent sur la grève, le
bruissement des vagues, le cri mélancolique des mouettes, le chant
lointain d'une jeune fille, le parfum d'une fleur élevée à grand'peine
dans la fente d'un mur, ce sont là pour moi de vives jouissances, des
trésors dont je sais le prix. Combien de fois ai-je contemplé avec
délices, à travers l'étroit grillage d'une meurtrière, la scène immense
et grandiose de la mer agitée promenant sa houle convulsive et ses
longues lames d'écume d'un horizon à l'autre! Qu'elle était belle alors,
cette mer encadrée dans une fente d'airain! Comme mon oeil, collé à
cette ouverture jalouse, étreignait avec transport l'immensité déployée
devant moi! Eh! ne m'appartenait-elle pas tout entière, cette grande mer
que mon regard pouvait embrasser, où ma pensée errait libre et
vagabonde, plus rapide, plus souple, plus capricieuse, dans son vol
céleste, que les hirondelles aux grandes ailes noires, qui rasaient
l'écume et se laissaient bercer endormies dans le vent? Que
m'importaient alors la prison et les chaînes? Mon imagination
chevauchait la tempête comme les ombres évoquées par la harpe d'Ossian.
Depuis je l'ai franchie sur un léger navire, cette mer où mon âme
s'était promenée tant de fois. Eh bien! alors elle m'a semblé moins
belle peut-être. Les vents étaient lourds et paresseux à mon gré; les
flots avaient des reflets moins étincelants, des ondulations moins
gracieuses; le soleil s'y levait moins pur, il s'y couchait moins
sublime. Cette mer qui me portait, ce n'était plus la mer qui avait
bercé mes rêves, la mer qui n'appartenait qu'à moi, et dont j'avais joui
tout seul au milieu des esclaves enchaînés.
Maintenant je vis languissamment et sans efforts, comme le convalescent
à la suite d'une maladie violente. Avez-vous éprouvé ce délicieux
engourdissement de l'âme et du corps après les jours de délire et de
cauchemar, jours à la fois longs et rapides, où, dévoré de rêves,
fatigué de sensations incohérentes et brusques, on ne s'aperçoit point
du temps qui marche et des nuits qui succèdent aux jours? Alors, si vous
êtes sortie de ce drame fantastique où vous jette la fièvre pour rentrer
dans la vie calme et paresseuse, dans l'idylle et les douces promenades,
sous le soleil tiède, parmi les plantes que vous avez laissées en germe
et que vous retrouvez en fleurs; si vous avez lentement marché, faible
encore, le long du ruisseau nonchalant et paisible comme vous; si vous
avez écouté vaguement tous ces bruits de la nature longtemps perdus et
presque oubliés sur un lit de douleur; si vous avez enfin repris à la
vie, doucement, et par tous les pores, et par toutes les sensations une
à une, vous pouvez comprendre ce que c'est que le repos après les
tempêtes de ma vie.
Mais nous n'avons pas le droit de nous arrêter plus d'un jour au bord de
notre route. Le ciel nous condamne au travail. Moi, plus qu'un autre, je
suis condamné à accomplir un dur pèlerinage. Il est dans le repos des
délices infinies; mais nous ne pouvons pas nous endormir dans ces
voluptés, car elles nous donneraient la mort. Elles nous sont envoyées
en passant comme des oasis dans le désert, comme un avant-goût du ciel;
mais notre patrie ici-bas est une terre inculte que nous sommes destinés
à conquérir, à civiliser, à affranchir de la servitude. Je ne l'oublie
pas, Lélia, et déjà je me remets en marche, souhaitant que la paix des
cieux reste avec vous!