Une porte de mon appartement donne sur les rochers. Des gradins rongés
par le temps et la mousse font le tour du bloc escarpé qui soutient
cette partie de l'édifice, et, après plusieurs rampes rapides,
établissent une communication entre le couvent et la montagne. C'est le
seul endroit abordable de notre forteresse; mais il est effrayant, et,
depuis la sainte, personne n'a osé s'y hasarder. Les degrés, creusés
inégalement dans le roc, présentent mille difficultés, et l'escarpement
qu'ils côtoient, sans offrir aucune espèce de point d'appui, donne des
vertiges.
J'ai voulu savoir si, dans la retraite et l'inaction, je n'avais rien
perdu de mon courage et de ma force physique. Je me suis aventurée au
milieu de la nuit, par un beau clair de lune, à descendre ces degrés. Je
suis parvenue sans peine jusqu'à un endroit où la montagne, en
s'écroulant, semblait avoir emporté le travail des cénobites. Un instant
suspendue entre le ciel et les abîmes, j'ai frémi d'être forcée de me
retourner pour revenir sur mes pas. J'étais sur une plate-forme où mes
pieds avaient à peine l'espace nécessaire pour tenir tous les deux. Je
suis restée longtemps immobile afin d'habituer mes yeux à supporter
cette situation, et je songeais à l'empire de la volonté d'une part, de
l'autre à celui de l'imagination sur les sens. Si j'eusse cédé à
l'imagination, je me serais élancée au fond du gouffre qui semblait
m'attirer par un aimant; mais la froide volonté dominait mes terreurs,
et me maintenait ferme sur mon étroit piédestal.
Ne pourrait-on proposer cet exemple à ceux qui disent que les tentations
sont irrésistibles, que toute contrainte imposée à l'homme est contraire
au voeu de la nature et criminelle envers Dieu? O Pulchérie! je pensai
à toi en cet instant. Je comparai ces vains plaisirs qui t'ont perdue à
cette erreur des sens que je subissais sur le bord du précipice, et qui
me poussait à abréger mon angoisse en m'abandonnant au sentiment de ma
faiblesse. Je comparai aussi la vertu qui t'eût préservée à cet instinct
conservateur de l'être, à cette force de raisonnement qui, chez l'homme,
sait lutter victorieusement contre la mollesse et la peur. Oh! vous
outragez la bonté de Dieu et vous méprisez profondément ses dons, vous
qui prenez pour la plus noble et la plus saine partie de votre être
cette faiblesse qu'il vous a infligée comme correctif de la force dont
vous eussiez été trop fiers.
En observant d'un oeil attentif tous les objets environnants,
j'aperçus la continuation de l'escalier sur le roc détaché au-dessous de
la plate-forme. J'atteignis sans peine cette nouvelle rampe. Ce qui, au
premier coup d'oeil, était impossible, devint facile avec la
réflexion. Je me trouvai bientôt hors de danger sur les terrasses
naturelles de la montagne. Je connaissais de l'oeil ces sites
inabordables. Il y a cinq ans que, dans mes rêveries, je m'y promène des
yeux sans songer à y porter mes pas. Mais cette énorme croûte qui forme
le couronnement du mont, et dont les dents aiguës déchirent les nuées,
je n'en avais jamais aperçu que les parois extérieures. Quelle fut ma
surprise, lorsqu'en le côtoyant je vis la possibilité de pénétrer dans
leurs flancs par des fissures dont le lointain aspect offrait à peine
l'espace nécessaire pour le passage d'un oiseau? Je n'hésitai point à
m'y glisser, et, à travers les éboulements du basalte, le réseau des
plantes pariétaires et les aspérités d'un trajet incertain, je suis
parvenue à des régions que nul regard humain n'a contemplées, que nul
pied n'a parcourues, depuis le temps où la sainte y venait chercher le
recueillement de la prière, loin de tout bruit extérieur et de toute
obsession humaine.
On croit, dans le pays, que chaque nuit l'esprit de Dieu la ravissait
sur ces sommets sublimes, qu'un ange invisible la portait sur ces
escarpements, et aucun habitant n'a osé depuis approfondir le miracle
que la foi seule opéra: la foi, que les petits esprits appellent
faiblesse, superstition, ineptie! la foi, qui est la volonté jointe à la
confiance, magnifique faculté donnée à l'homme pour dépasser les bornes
de la vie animale, et pour reculer jusqu'à l'infini celles de
l'entendement.
La montagne, tronquée vers sa cime par l'éruption d'un volcan éteint
dans les premiers âges du globe, offrait à mes regards une vaste
enceinte de ruines volcaniques, fermée par les inégaux remparts de ses
dents et de ses déchirures. Une cendre noire, poussière de métaux vomis
par l'éruption; des amas de scories fragiles, que la vitrification
préserve de l'action des éléments, mais qui craquent sous le pied comme
des ossements épars; un gouffre comblé par les atterrissements et
recouvert de mousse, des murailles naturelles d'une lave rouge qu'on
prendrait pour de la brique, les gigantesques cristallisations du
basalte, et partout sur les minéraux les étincelles et les lames d'une
pluie de métaux en fusion que fouetta jadis une tempête sortie des
entrailles de la terre; de grands lichens rudes et flétris comme la
pierre dont ils sont nourris, des eaux qu'on ne voit pas et que l'on
entend bouillonner sous les roches, tel est le lieu sauvage où aucun
être animé n'a laissé ses traces. Il y avait si longtemps que je ne
m'étais retrouvée au désert, que j'eus un instant d'effroi à l'aspect de
ces débris d'un monde antérieur à l'homme. Un malaise inexprimable
s'empara de moi, et je ne pus me résoudre à m'asseoir au sein de ce
chaos. Il me semblait que c'était la demeure de quelque puissance
infernale ennemie de la paix de l'homme. Je continuai donc à marcher et
à gravir jusqu'à ce que j'eusse atteint les dernières crêtes qui
forment, autour de ce large cratère, une orgueilleuse couronne aux
fleurons bizarres.
De là, je revis les espaces des cieux et des mers, la ville, les
campagnes fertiles qui l'entourent, le fleuve, les forêts, les
promontoires et les belles îles, et le volcan, seul géant dont la tête
dépassât la mienne, seule bouche vivante du canal souterrain où se sont
précipités tous les torrents de feu qui bouillonnèrent dans les flancs
de cette contrée. Les terres cultivées, les hameaux et les maisons de
plaisance qui couvrent les croupes amènes des mamelons, se perdaient
dans la distance et se confondaient dans les vapeurs du crépuscule. Mais
à mesure que le jour grandit à l'horizon maritime, les objets devinrent
plus distincts, et bientôt je pus m'assurer que le sol était encore
fécond, que l'humanité existait encore. Assise sur ce trône aérien, que
la sainte elle-même ne s'est peut-être jamais souciée d'atteindre, il me
sembla que je venais de prendre possession d'une région rebelle à
l'homme. L'immonde cyclope qui entassa ces blocs pour les précipiter sur
la vallée, et qui tira le feu d'enfer de ses réservoirs inconnus pour
consumer les jeunes productions de la terre, était tombé sous la colère
du Dieu vengeur. Il me sembla que je venais de lui imposer le dernier
sceau du vasselage en mettant le pied sur sa tête foudroyée. Ce n'était
pas assez que l'Éternel eût permis à la race privilégiée de couvrir de
ses triomphes et de ses travaux tout ce sol disputé aux éléments; il
fallait qu'une femme gravît jusqu'à cette dernière cime, autel désert et
silencieux du Titan renversé. Il fallait qu'au haut de cet autel
audacieux la pensée humaine, cet aigle dont le vol embrasse l'infini et
possède le trésor des mondes, vînt se poser et replier ses ailes pour se
pencher vers la terre et la bénir dans un élan fraternel, créant ainsi,
pour la première fois, un rapport sympathique de l'homme à l'homme, au
milieu des abîmes de l'espace.
Me retournant alors vers la région désolée que je venais de parcourir,
j'essayai de me rendre compte du changement qui s'est opéré dans mes
goûts en même temps que dans mes habitudes. Pourquoi donc jadis
n'étais-je jamais assez loin à mon gré des lieux habitables? Pourquoi
aujourd'hui aime-je à m'en rapprocher? Je n'ai pas découvert dans
l'homme des vertus nouvelles, des qualités ignorées jusqu'ici. La
société ne m'apparaît pas meilleure depuis que je l'ai quittée. De loin
comme de près j'y vois toujours les mêmes vices, toujours la même
lenteur à se reconstituer suivant ses besoins nobles et réels. Et quant
aux beautés brutes de la nature, je n'ai pas perdu la faculté de les
apprécier. Rien n'éteint dans les âmes poétiques le sentiment du beau,
et ce qui leur semble mortel au premier abord développe en elles des
facultés ignorées, des ressources inépuisables. Cependant autrefois il
n'était pas de caverne assez inaccessible, pas de lande assez inculte,
pas de plage assez stérile pour exercer la force de mes pieds et
l'avidité de mon cerveau. Les Alpes étaient trop basses et la mer trop
étroite à mon gré. Les immuables lois de l'équilibre universel
fatiguaient mon oeil et lassaient ma patience. Je guettais l'avalanche
et ne trouvais jamais qu'elle eût assez labouré de neiges, assez balayé
de sapins, assez retenti sur les échos effrayés des glaciers. L'orage ne
venait jamais assez vite et ne grondait jamais assez haut. J'eusse voulu
pousser de la main les sombres nuées et les déchirer avec fracas.
J'aurais voulu assister à quelque déluge nouveau, à la chute d'une
étoile, à un cataclysme universel. J'aurais crié de joie en m'abîmant
avec les ruines du monde, et alors seulement j'aurais proclamé Dieu
aussi fort que ma pensée l'avait conçu.
C'est le souvenir de ces jours impétueux et de ces désirs insensés qui
me fait frémir maintenant à l'aspect des lieux qui retracent les
antiques bouleversements du globe. Cet amour de l'ordre, révélé à moi
depuis que j'ai quitté le monde, proscrit les joies que j'éprouvais
jadis à entendre gronder le volcan et à voir rouler l'avalanche. Quand
je me sentais faible par ma souffrance je ne cherchais dans les
attributs de Dieu que la colère et la force. A présent que je suis
apaisée, je comprends que la force, c'est le calme et la douceur. O
bonté incréée! comme tu t'es révélée à moi! comme je te bénis dans le
moindre sillon vert que ton regard féconde! comme je m'identifie à cette
bonne terre où ton grain fructifie! comme je comprends ton infatigable
mansuétude! O terre, fille du ciel! comme ton père t'a enseigné la
clémence, toi qui ne te dessèches pas sous les pas de l'impie, toi qui
te laisses posséder par le riche et qui sembles attendre avec sécurité
le jour qui te rendra à tous tes enfants! Sans doute alors tu te pareras
d'attraits nouveaux; plus riante et plus féconde, tu réaliseras
peut-être ces beaux rêves poétiques que l'on entend annoncer par les
sectes nouvelles, et qui montent comme des parfums mystérieux sur cet
âge de doute, composé étrange de hautaines négations et de tendres
espérances.
Ravie dans la contemplation de cette nuit sublime, j'en suivis le cours,
le déclin et la fin. A minuit, la lune s'était couchée. La retraite me
devenait impossible; privée de son flambeau, je ne pouvais plus me
guider dans ce labyrinthe de débris, et, quoique le ciel fût étincelant
d'étoiles, les profondeurs du cratère étaient ensevelies dans les
ténèbres. J'attendis qu'une faible lueur blanchît l'horizon. Mais quand
elle parut, la terre devint si belle que je ne pus m'arracher au
spectacle que chaque instant variait et embellissait sous mes yeux.
Les pâles étoiles du Scorpion se plongèrent une à une dans la mer à ma
droite. Nymphes sublimes, inséparables soeurs, elles semblaient
s'enlacer l'une à l'autre et s'entraîner en s'invitant aux chastes
voluptés du bain. Les soleils innombrables qui sèment l'éther étaient
alors plus rares et plus brillants; le jour ne se montrait pas encore,
et cependant le firmament avait pris une teinte plus blanche, comme si
un voile d'argent se fût étendu sur l'azur profond de son sein. L'air
fraîchissait, et l'éclat des astres semblait ranimé par cette brise,
comme une flamme que le vent agite avant de l'éteindre. L'étoile de la
Chèvre monta rouge et brillante à ma gauche, au-dessus des grandes
forêts, et la Voie lactée s'effaça sur ma tête comme une vapeur qui
remonte aux cieux.
Alors l'empyrée devint comme un dôme qui se détachait obliquement de la
terre, et l'aube monta chassant devant elle les étoiles paresseuses.
Tandis que le vent de ses ailes les soufflait une à une, celles qui
s'obstinaient à rester paraissaient toujours plus claires et plus
belles. Hesper blanchissait et s'avançait avec tant de majesté qu'il
semblait impossible de le détrôner; l'Ourse abaissait sa courbe
gigantesque vers le nord. La terre n'était qu'une masse noire, dont
quelques sommets de montagne coupaient, çà et là, l'âpre contour à
l'horizon. Les lacs et les ruisseaux se montrèrent successivement comme
des taches et des lignes sinueuses d'argent mat sur le linceul de la
terre. A mesure que l'aurore remplaça l'aube, toutes ces eaux prirent
alternativement les reflets changeants de la nacre. Longtemps l'azur,
dont les teintes infinies effaçaient la transition du blanc au noir, fut
la seule couleur que l'oeil pût saisir sur la terre et dans les cieux.
L'orient rougit longtemps avant que la couleur et la forme fussent
éveillées dans le paysage. Enfin la forme sortit la première du chaos.
Les contours des plans avancés se détachèrent, puis tous les autres
successivement jusqu'aux plus lointains; et, quand tout le dessin fut
appréciable, la couleur s'alluma sur le feuillage, et la végétation
passa lentement par toutes les teintes qui lui sont propres, depuis le
bleu sombre de la nuit jusqu'au vert étincelant du jour.
Le moment le plus suave fut celui qui précéda immédiatement l'apparition
du disque du soleil. La forme avait atteint toute la grâce de son
développement. La couleur encore pâle avait un indéfinissable charme;
les rayons montaient comme des flammes derrière de grands rideaux de
peupliers qui n'en recevaient rien encore et qui se dessinaient en noir
sur cette fournaise. Mais, dans la région située entre l'orient et le
sud, la lumière répandait de préférence ses prestiges toujours
croissants. L'oblique clarté se glissait entre chaque zone de coteaux,
de forêts et de jardins. Les masses, éclairées à tous leurs bords,
s'enlevaient légères et diaphanes, tandis que leur milieu encore sombre
accusait l'épaisseur. Que les arbres étaient beaux ainsi! Quelle
délicatesse avaient les sveltes peupliers, quelle rondeur les caroubiers
robustes, quelle mollesse les myrtes et les cytises! La verdure
n'offrait qu'une teinte uniforme, mais la transparence suppléait à la
richesse des tons; de seconde en seconde, l'intensité du rayon pénétrait
dans toutes les sinuosités, dans toutes les profondeurs. Derrière chaque
rideau de feuillage, un voile semblait tomber, et d'autres rideaux,
toujours plus gracieux et plus frais, surgissaient comme par
enchantement; des angles de prairie, des buissons, des massifs
d'arbustes, des clairières pleines de mousses et de roseaux se
révélaient. Et cependant, dans les fonds des terrains, et vers les
entrelacements des tiges, il y avait encore de doux mystères, moins
profonds que ceux de la nuit, plus chastes que ceux du jour. Derrière
les troncs blanchissants des vieux figuiers, ce n'étaient plus les
antres des faunes perfides qui s'ouvraient dans les fourrés, c'étaient
les pudiques retraites des silencieuses hamadryades. Les oiseaux à peine
éveillés ne faisaient entendre que des chants rares et timides. La brise
cessa; à la plus haute cime des trembles il n'y avait pas une feuille
qui ne fût immobile. Les fleurs, chargées de rosée, retenaient encore
leurs parfums. Ce moment a toujours été celui que j'ai préféré dans la
journée: il offre l'image de la jeunesse de l'homme. Tout y est candeur,
modestie, suavité... O Sténio! c'est le moment où ta pâle beauté et tes
yeux limpides m'apparaissent tels qu'autrefois!
Mais tout à coup les feuilles s'émurent, et de grands vols d'oiseaux
traversèrent l'espace. Il y eut comme un tressaillement de joie; le vent
soufflait de l'ouest, et la cime des forêts semblait s'incliner devant
le dieu.
De même qu'un roi, précédé d'un brillant cortége, efface bientôt par sa
présence l'éclat des pompes qui l'ont annoncé, le soleil, en montant sur
l'horizon, fit pâlir la pourpre répandue sur sa route. Il s'élança dans
la carrière avec cette rapidité qui nous surprend toujours, parce que
c'est le seul instant où notre vue saisisse clairement le mouvement qui
nous entraîne et qui semble nous lancer sous les roues ardentes du char
céleste. Un moment baigné dans les vapeurs embrasées de l'atmosphère, il
flotta et bondit inégal dans sa forme et dans son élan, comme un spectre
de feu prêt à s'évanouir et à retomber dans la nuit; mais ce fut une
hésitation rapidement dissipée. Il s'arrondit, et son sein sembla
éclater pour projeter au loin la gloire de ses rayons. Ainsi, antique
Hélios, au sortir de la mer, il secouait sa brûlante chevelure sur la
plage, et couvrait les flots d'une pluie de feu; ainsi, sublime création
du Dieu unique, il apporte la vie aux mondes prosternés.
Avec le soleil, la couleur jusque-là incomplète et vague, prit toute sa
splendeur. Les bords argentés des masses de feuillage se teignirent en
vert sombre d'un côté et en émeraude étincelante de l'autre. Le point du
paysage que j'examinais de préférence changea d'aspect, et chaque objet
eut deux faces: une obscure, et l'autre éblouissante. Chaque feuille
devint une goutte de la pluie d'or; puis des reflets de pourpre
marquèrent la transition de la clarté à la chaleur. Les sables blancs
des sentiers jaunirent, et, dans les masses grises des rochers, le brun,
le jaune, le fauve et le rouge montrèrent leurs mélanges pittoresques.
Les prairies absorbèrent la rosée qui les blanchissait et se firent voir
si fraîches et si vertes que toute autre verdure sembla effacée. Il y
eut partout des nuances au lieu de teintes; partout sur les plantes, de
l'or au lieu d'argent, des rubis au lieu de pourpre, des diamants au
lieu de perles. La forêt perdit peu à peu ses mystères; le dieu
vainqueur pénétra dans les plus humbles retraites, dans les ombrages les
plus épais. Je vis les fleurs s'ouvrir autour de moi, et lui livrer tous
les parfums de leur sein.... Je quittai cette scène qui convenait moins
que l'autre à la disposition de mon âme et au caprice de ma destinée.
C'était l'image de la jeunesse ardente, non plus celle de l'adolescence
paisible; c'était l'excitation fougueuse à une vie que je n'ai pas vécue
et que je ne dois pas vivre. Je saluai la création, et je détournai mes
regards sans amertume et sans ingratitude.
J'avais passé là plusieurs heures de délices; n'était-ce pas de quoi
remercier humblement le Dieu qui a fait la beauté de la terre infinie,
afin que chaque être y puisât le bonheur qui lui est propre? Certains
êtres ne vivent que pendant quelques instants; d'autres s'éveillent
quand tout le reste s'endort; d'autres encore n'existent qu'une partie
de l'année. Eh quoi! une créature humaine condamnée à la solitude ne
saurait sans colère renoncer à quelques instants de l'ivresse
universelle, quand elle participe à toutes les délices du calme! Non, je
ne me plaignis pas, et je redescendis la montagne, m'arrêtant pour
regarder de temps en temps les cieux embrasés et m'étonner du peu
d'instants qui s'étaient écoulés depuis que j'y avais vu régner l'humide
pâleur de la lune.
Nulle langue humaine ne saurait raconter la variété magique de cette
course où le temps entraîne l'univers. L'homme ne peut ni définir ni
décrire le mouvement. Toutes les phases de ce mouvement qu'il appelle le
temps portent le même nom dans ses idiomes, et chaque minute en
demanderait un différent, puisque aucune n'est celle qui vient de
s'écouler. Chacun de ces instants que nous essayons de marquer par les
nombres transfigure la création et opère sur des mondes innombrables
d'innombrables révolutions. De même qu'aucun jour ne ressemble à un
autre jour, aucune nuit à une autre nuit, aucun moment du jour ou de la
nuit ne ressemble à celui qui précède et à celui qui suit. Les éléments
du grand tout ont dans leur ensemble l'ordre et la règle pour
invariables conditions d'existence, et en même temps l'inépuisable
variété, image d'un pouvoir infini et d'une activité infatigable,
préside à tous les détails de la vie. Depuis la physionomie des
constellations jusqu'à celle des traits humains, depuis les flots de la
mer jusqu'aux brins d'herbe de la prairie, depuis l'immémorial incendie
qui dévore les soleils jusqu'aux inénarrables variations de l'atmosphère
qui enveloppe les mondes, il n'est pas de chose qui n'ait son existence
propre à elle seule, et qui ne reçoive de chaque période de sa durée une
modification sensible ou insensible aux perceptions de l'homme.
Qui donc a vu deux levers de soleil identiquement beaux? L'homme qui se
préoccupe de tant d'événements misérables, et qui se récrée à tant de
spectacles indignes de lui, ne devrait-il pas trouver ses vrais plaisirs
dans la contemplation de ce qu'il y a de grand et d'impérissable? Il
n'en est pas un parmi nous qui n'ait gardé un souvenir bien marqué de
quelque fait puéril, et nul ne compte parmi ses joies un instant où la
nature s'est fait aimer de lui pour elle-même; où le soleil l'a trouvé
transporté hors du cercle d'une égoïste individualité, et perdu dans ce
fluide d'amour et de bonheur qui enivre tous les êtres au retour de la
lumière. Nous goûtons comme malgré nous ces ineffables biens que Dieu
nous prodigue; nous les voyons passer sans les accueillir autrement que
par des paroles banales. Nous n'en étudions pas le caractère; nous
confondons dans une même appréciation, froide et confuse, toutes les
nuances de nos jours radieux. Nous ne marquons pas comme un événement
heureux le loisir d'une nuit de contemplation, la splendeur d'un matin
sans nuage. Il y a eu pour chacun de nous un jour où le soleil lui est
apparu plus beau qu'en aucun autre jour de sa vie. Il s'en est à peine
aperçu, et il ne s'en souvient pas. O _mouvement_! vieux Saturne, père
de tous les pouvoirs! c'est toi que les hommes eussent dû adorer sous la
figure d'une roue; mais ils ont donné tes attributs à la Fortune, parce
qu'elle seule préside à leurs instants; elle seule retourne le sablier
de leur vie. Ce n'est pas le cours des astres qui règle leurs pensées et
leurs besoins, ce n'est pas l'ordre admirable de l'univers qui fait
fléchir leurs genoux et palpiter leurs coeurs; ce sont les jouets
fragiles dont ta corne est remplie. Tu la secoues sur leurs pas, et ils
se baissent pour chercher quelque chose dans la fange, tandis qu'une
source inépuisable de bonheur et de calme ruisselle autour d'eux,
abondante et limpide, par tous les pores de la création.