Dieu vous récompensera de ce que vous avez fait. Il enverra le calme à
vos nuits et la force à vos jours. Je ne vous remercie pas. Loin de moi
la pensée d'attribuer à une condescendance de l'amitié ce que vos nobles
instincts vous prescrivaient de faire, Monseigneur. Vous avez une belle
renommée parmi les hommes, mais vous avez une gloire plus grande dans
les cieux, et c'est devant celle-là que je m'incline.
Vous voulez que je réponde à des questions délicates, et que je me
prononce sur des choses qui dépassent peut-être la portée de mon
intelligence. J'essaierai pourtant de le faire; non que j'accepte ce
rôle imposant de confesseur dont vous voulez m'investir, mais parce que
je dois à l'admiration que votre caractère m'inspire, d'épancher mon
coeur dans le vôtre avec une entière sincérité.
Je ne me permets pas de vous blâmer sous certains rapports que vous
m'appelez à juger; mais je m'afflige, parce que là je vous vois en
contradiction avec vous-même. Vous le sentez bien, puisque vous ne
cherchez pas à vous défendre, mais seulement à vous excuser. Oui, sans
doute, vous êtes excusable. Dieu nous préserve de méconnaître la liberté
sacrée de notre conscience et le droit de reviser les institutions
religieuses que Jésus nous a léguées comme une tâche incessante, pour
les agrandir et non pour les immobiliser; mais ce droit de la conscience
a ses limites dans l'application individuelle; et peut-être, si vous
songiez sérieusement à poser ces limites, la contradiction dont vous
souffrez cesserait d'elle-même et sans effort. Il me semble que, quand
nos actions se trouvent en désaccord avec nos principes, on peut en
conclure que ces principes sont encore chancelants. Du moins, pour les
hommes de votre trempe, la certitude des idées doit gouverner les
instincts si impérieusement, que, le principe du devoir une fois établi,
la pratique de ce devoir devienne facile, nécessaire même, et qu'on
n'aperçoive plus la possibilité d'y manquer. Voyons donc ensemble,
Monseigneur, si ce n'est pas un grand mal d'user d'avance d'une liberté
que l'Église n'a pas sanctionnée, quand on persiste à se tenir dans le
sein de l'Église, et si les hommes qui ne jugent que sur les faits ne
seraient pas en droit de vous adresser ce reproche de duplicité que vous
craignez tant, et que vous méritez cependant si peu quand on sait le
fond de votre âme.
Vous êtes beaucoup moins catholique que moi dans un sens, Monseigneur,
et vous l'êtes beaucoup plus dans l'autre. Je me suis rattachée à la foi
romaine par système et par une sorte de conviction qui ne peut jamais
être taxée d'hypocrisie, puisque je suis résolue à me conformer
strictement à toutes ses institutions. Vous vous en détachez par ce
côté: vous violez ses commandements, et pourtant vous êtes lié de
coeur à l'Église, vous l'avez épousée, si je puis parler ainsi, par
inclination, tandis que moi j'ai contracté avec elle un mariage de
raison. Vous croyez à son avenir, et vous ne concevez le progrès de
l'humanité qu'en elle et par elle. Elle vous blesse, vous contrarie et
vous irrite, vous voyez ses taches, vous signalez ses torts, vous
constatez ses erreurs; mais vous ne l'en aimez pas moins pour cela, et
vous préférez sacrifier à son obstination le repos, et (pardonnez-moi ma
franchise) la dignité de votre conscience, plutôt que de rompre avec
cette épouse impérieuse que vous chérissez.
Il n'en est pas ainsi de moi. Permettez-moi de continuer ce parallèle
entre vous et moi, Monseigneur; il m'est nécessaire pour me bien
expliquer. Je suis rentrée sans ferveur et sans transport dans le giron
de cette Église, que j'ai servie jadis avec une candeur enthousiaste.
Ce parfum de mes jeunes années, cette aveugle confiance, cette foi
exaltée, ne peuvent plus rentrer dans mon âme; je n'y songe pas, et je
suis calme, parce que je crois avoir trouvé, sinon la vraie sagesse, du
moins le droit chemin vers mon progrès individuel, en embrassant, faute
de mieux, cette forme particulière de la religion universelle. J'ai
cherché l'expression la mieux formulée de cette religion de l'idéal dont
j'avais besoin. Je ne l'ai pas trouvée parfaite ici, mais je l'ai
trouvée supérieure à toutes les autres, et je me suis réfugiée dans son
sein sans me soucier beaucoup de son avenir. Elle durera toujours plus
que nous, Monseigneur, et l'existence morale de l'humanité se soutiendra
par des secours providentiels qu'il ne nous est peut-être pas donné de
prévoir aussi facilement que vous l'imaginez. Je n'ose me fier à mes
instincts; j'ai trop souffert du doute pour vouloir porter sur les
générations futures un regard investigateur. Je craindrais de
m'épouvanter encore, et je m'agenouille humblement dans le présent,
priant Dieu de m'éclairer sur les devoirs de ma tâche éphémère. Je ferai
ce que je pourrai; ce sera peu, mais, comme dit Trenmor, Dieu fera
fructifier le grain s'il le juge digne de sa bénédiction. Je ne puis pas
me dissimuler que nous traversons des temps de transition entre un jour
qui s'éteint, et une aube qui s'allume incertaine encore et si pâle, que
nous marchons presque dans les ténèbres. J'ai eu de grandes ambitions de
certitude que la fatigue et la douleur ont refroidies. J'attends en
silence et le coeur brisé, résolue du moins de m'abstenir du mal et
abdiquant l'espoir de toute joie personnelle, parce que la corruption
des temps et l'incertitude des doctrines ont rendu tous nos droits
illégitimes et tous nos désirs irréalisables. Il y a quelques années,
n'ayant pas de conviction arrêtée sur les devoirs civils et religieux,
voyant bien les défauts de ces deux législations et ne sachant où en
trouver le remède, j'osai chercher ma lumière dans l'expérience, et je
m'abandonnai au plus noble instinct qui fût en mon âme, à l'amour. Ce
fut une expérience funeste. J'y sacrifiai mon repos en ce monde, ma
force sociale, c'est-à-dire la pureté de ma réputation. Que m'importait
l'opinion des hommes? Je voulais marcher vers l'idéal, et je me croyais
sur le chemin; car je sentais tressaillir dans mon coeur mes plus
nobles facultés, le dévoûment, la fidélité, la confiance, l'abnégation.
Je ne fus point secondée. Je ne pouvais pas l'être. Les hommes de mon
temps pensaient, sentaient et agissaient d'après leur ancienne loi, et
ma loi nouvelle, toute d'instinct et de divination, ne pouvait pas être
comprise et développée. Je succombai à la peine, et, brisée par le
désespoir, j'errai trop longtemps dans un labyrinthe de voeux et
d'espérances contraires, jusqu'au jour où, sur le point de succomber à
la tentation d'un nouvel essai, je fus ramenée à la force et à la
lumière par le spectacle de la faiblesse et de l'aveuglement. Alors j'ai
osé croire que j'avais marché plus vite que l'humanité, et que je devais
porter la peine de mon impatience. L'hyménée tel que je le conçois, tel
que je l'eusse exigé, n'existait pas encore sur la terre. J'ai dû me
retirer au désert et attendre que les desseins de Dieu fussent arrivés à
leur maturité. J'avais sous les yeux le déplorable exemple d'une
soeur, douée comme moi d'un grand instinct d'indépendance et d'un
immense besoin d'affection, tombée dans les abîmes du vice pour avoir
osé chercher la réalisation de son rêve. Je n'avais pas de choix entre
son sort et celui que je viens d'embrasser. J'ai choisi le cloître; mais
c'est le cloître et non pas l'Église qui m'a adoptée, ne vous y trompez
pas, Monseigneur. Ce n'est pas la gloire d'une caste qui peut faire le
sujet de mes rêveries et devenir le but de mes travaux; c'est le salut
d'une moitié de l'humanité qui m'occupe et me tourmente. Hélas! c'est le
salut de l'humanité tout entière, car les hommes souffrent autant que
les femmes de l'absence d'amour, et tout ce qu'ils essaient de mettre à
la place, l'ambition, la débauche, la domination, leur crée des
souffrances et des ennuis profonds, dont ils cherchent et méconnaissent
la cause. Ils croient qu'en resserrant nos liens ils ranimeront nos
feux, ils les voient s'éteindre chaque jour davantage, sans se douter
qu'il ne s'agirait que de nous délier du joug brutal pour nous ramener
au joug volontaire et sacré. Puisqu'ils ne veulent pas le faire, c'est à
nous de les y forcer. Mais comment y parviendrons-nous? Sera-ce en nous
précipitant chaque jour dans les bras d'une idole que nous briserons le
lendemain? Non! car, à ce compte, nous nous briserions bientôt
nous-mêmes. Sera-ce en engageant une lutte scandaleuse au sein de
l'hyménée? Non! car les lois nous refusent leur protection, et nos
enfants sont souvent immolés dans ces luttes. Sera-ce enfin en nous
livrant au désordre, en trompant nos maîtres, en trahissant sans cesse
les objets de notre désir éphémère? Non! car nous éteindrions de plus en
plus la flamme sacrée; elle disparaîtrait de la face de la terre. Nous
deviendrions aussi athées en amour que les hommes; et alors de quel
droit nous plaindrions-nous d'être soumises à l'empire de la force?
Eh bien, il est un seul moyen de travailler à notre délivrance: c'est de
nous renfermer dans une juste fierté; c'est de suspendre, comme les
filles de Sion, nos harpes aux saules de Babylone, et de refuser le
cantique de l'amour aux étrangers nos oppresseurs. Nous vivrons dans le
deuil et dans les larmes, il est vrai, nous nous ensevelirons vivantes,
nous renoncerons aux saintes joies de la famille aussi bien qu'aux
enivrements de la volupté; mais nous garderons la mémoire de Jérusalem,
le culte de l'idéal. Par là, nous protesterons contre l'impudeur et la
grossièreté du siècle, et nous forcerons ces hommes, bientôt las de
leurs abjects plaisirs, à nous faire une place nouvelle à leurs côtés,
et à nous apporter en dot la même pureté dans le passé, la même fidélité
dans l'avenir qu'ils exigent de nous.
Voilà ma pensée, Monseigneur. J'ai voulu, la première dans ce but,
suspendre ma harpe désormais muette pour les enfants des hommes; et je
crois qu'à mon exemple d'autres femmes sages viendront pleurer avec moi
sur les collines. J'ai voulu avoir autorité parmi ces femmes, afin de
leur faire comprendre l'importance et la solennité de leur voeu. En
ceci, Monseigneur, je suis dans l'esprit du plus pur christianisme, et
je ramène l'esprit monastique à celui de sa première institution.
Rappelez-vous ces âges troublés et malheureux qui précédèrent et
suivirent la révélation encore peu répandue et mal formulée de
l'Évangile; souvenez-vous de ces Esséniens que Pline nous dépeint
rassemblés aux bords de la mer Caspienne: _nation féconde où personne ne
naît et où personne ne meurt, race solitaire, compagne des palmiers_!
Songez à ces pères du désert, à ces saintes femmes cénobites, à saint
Jean le poëte inspiré, à saint Augustin rassasié des joies de la terre
et affamé de la vie céleste! Le dégoût qui poussa tous ces disciples de
l'idéal au fond des thébaïdes, l'inquiétude qui les faisait errer dans
les jardins solitaires, l'ascétisme qui les retenait confinés dans leurs
cellules, n'était-ce pas l'impossibilité de vivre de la même vie que ces
générations funestes au sein desquelles ils avaient été jetés?
Voulaient-ils poser un principe absolu, universel, éternel, l'excellence
de la virginité, la nécessité du renoncement? Non, sans doute; il
savaient bien que l'humanité ne peut ni ne doit vouloir son suicide;
mais ils s'immolaient en holocaustes devant le Seigneur, afin que les
hommes, témoins de leur mémorable agonie, rentrassent en eux-mêmes et
sentissent la nécessité de se convertir.
Le cloître me paraît donc, aujourd'hui comme alors, un refuge contre
l'orage, un asile contre les loups dévorants. Le cloître, placé sous la
protection de l'Église, doit reconnaître l'autorité et pratiquer la
discipline de l'Église. Il peut et doit se recruter, non plus parmi les
filles disgraciées de la nature ou de la fortune, mais parmi l'élite des
vierges et des veuves. Il a une autre mission encore, c'est de donner
une éducation pieuse à un plus grand nombre, sans les enchaîner a
jamais. Là, il me semble qu'elles devraient recevoir de tels
enseignements qu'elles ne les missent jamais en oubli, et qu'elles
pussent y puiser la force et la dignité dont elles auront besoin dans le
cours de la vie. Peut-être est-il des principes mieux développés à leur
donner que ceux qu'elles ont reçus jusqu'ici, et dont elles paraissent
retirer si peu de fruit ou garder si peu le souvenir. Je suis sûre que,
sans s'écarter de la doctrine apostolique, on peut obtenir de meilleurs
résultats qu'on ne l'a fait depuis longtemps. Le monastère dont vous me
faites supérieure fut fondé par une sainte fille, dont la vie est pour
moi une source de méditations pleines de charmes et féconde en
instructions. Fille et soeur de roi, elle laissa ses brodequins d'or
et de soie au seuil de son palais; elle vint pieds nus, parmi les
rochers, vivre de racines au bord des fontaines. Ravie en extase vers le
ciel, elle dédaigna les splendeurs de la fortune et l'éclat de la
puissance. Elle fit servir sa dot à réunir ses compagnes autour d'elle,
et les dons de son intelligence à leur enseigner le mépris des hommes
perfides et l'abstinence des plaisirs sans idéal. Oh! sans doute, pour
savoir ces choses, il fallait qu'elle aussi eût essayé d'aimer.
Eh bien, je voudrais, à l'exemple de cette princesse vraiment auguste,
enseigner aux femmes trompées à se consoler et a se relever sous l'abri
du Seigneur; aux filles ignorantes et crédules, à se conserver chastes
et fières au sein de l'hyménée. On leur parle trop d'un bonheur possible
et sanctionné par la société; on les trompe! On leur fait accroire qu'à
force de soumission et de dévoûment elles obtiendront de leurs époux une
réciprocité d'amour et de fidélité; on les abuse! Il faut qu'on ne leur
parle plus de bonheur, mais de vertu; il faut qu'on leur enseigne la
fierté dans la douceur, la fermeté dans la patience, la sagesse et la
prudence dans le dévoûment. Il faut surtout qu'on leur fasse aimer Dieu
si ardemment, qu'elles se consolent en lui de toutes les déceptions qui
les attendent; afin que, trahies dans leur confiance, brisées dans leur
amour, elles n'aillent pas chercher dans le désordre le seul bonheur
qu'on leur ait fait comprendre, et pour lequel on les ait façonnées. Il
faut enfin qu'elles soient prêtes à souffrir et à renoncer à tout espoir
ici-bas; car tout espoir est fragile, et toute promesse est menteuse,
hormis l'espoir et la promesse de Dieu. Ceci, j'espère, est bien dans
l'esprit de l'Église; d'où vient que de tels préceptes ne portent plus
leurs fruits?
Vous voyez, Monseigneur, que, sans être aussi dévouée que vous aux
intérêts de l'Église, je suis entraînée par ma logique même à la servir
plus fidèlement que vous. D'où vient cette différence? A Dieu ne plaise
que je veuille m'élever au-dessus de vous! Vous possédez des moyens que
je n'ai pas au même degré, l'énergie du caractère, la puissance de la
volonté, la lumière de la science, l'ardeur du prosélytisme, la force
immense de la conviction; mais vous voulez concilier deux choses
inconciliables, la protection de l'Église et votre indépendance. Je
crains que l'Église ne soit dans une voie peu favorable aux droits que
vous voulez rétablir. Il ne m'est pas permis de juger vos réclamations
contre le célibat ecclésiastique; je ne serais pas disposée pour ma part
à les approuver; et cela, parce que je ne vois pas clairement que
l'avenir du monde soit dans l'Église, mais parce que je vois seulement
l'Église servir à l'avenir du monde. Dans ce sens, il me semble qu'elle
hâterait sa perte en se relâchant de son austérité, seul appui des âmes
que le torrent du siècle n'entraîne pas du côté de l'abîme. Trenmor
croit à l'avènement d'une religion nouvelle, sortant des ruines de
celle-ci, conservant ce qu'elle a fait d'immortel, et s'ouvrant sur des
horizons nouveaux. Il croit que cette religion investira tous ses
membres de l'autorité pontificale, c'est-à-dire du droit d'examen et de
prédication. Chaque homme serait citoyen, c'est-à-dire époux et père, en
même temps que prêtre et docteur de la loi religieuse. Cela est
possible; mais alors, Monseigneur, ce ne sera plus le catholicisme, et
il n'y aura plus d'Église. Si l'Église arrive à ne plus être nécessaire,
elle sera bientôt dangereuse; et en ce cas, qui pourrait la regretter?
Noble prélat, vous êtes trop préoccupé de sa gloire, parce que votre
grande intelligence a besoin de gloire elle-même et veut faire rejaillir
sur soi celle de l'Église; mais séparez un instant par la pensée votre
gloire personnelle de celle du corps, et vous verrez que vous n'avez pas
d'autre chemin à prendre que celui de l'insurrection contre ses décrets.
Ainsi, vous êtes un mauvais prêtre, mais vous êtes un grand homme.
Mais vous ne voulez pas vous séparer du corps? Pourtant vous ne pouvez
réprimer vos passions, et vous acceptez un rôle hypocrite, vous encourez
un reproche qui vous est amèrement sensible, plutôt que d'abandonner la
caste sacerdotale. Alors vous êtes un grand prélat, mais vous n'êtes
plus qu'un homme ordinaire. Sacrifiez vos passions, Monseigneur, et vous
redevenez d'emblée ce que le ciel et la société vous ont fait, un grand
homme et un grand prélat.