LVI.

Dieu vous récompensera de ce que vous avez fait. Il enverra le calme à

vos nuits et la force à vos jours. Je ne vous remercie pas. Loin de moi

la pensée d'attribuer à une condescendance de l'amitié ce que vos nobles

instincts vous prescrivaient de faire, Monseigneur. Vous avez une belle

renommée parmi les hommes, mais vous avez une gloire plus grande dans

les cieux, et c'est devant celle-là que je m'incline.

Vous voulez que je réponde à des questions délicates, et que je me

prononce sur des choses qui dépassent peut-être la portée de mon

intelligence. J'essaierai pourtant de le faire; non que j'accepte ce

rôle imposant de confesseur dont vous voulez m'investir, mais parce que

je dois à l'admiration que votre caractère m'inspire, d'épancher mon

coeur dans le vôtre avec une entière sincérité.

Je ne me permets pas de vous blâmer sous certains rapports que vous

m'appelez à juger; mais je m'afflige, parce que là je vous vois en

contradiction avec vous-même. Vous le sentez bien, puisque vous ne

cherchez pas à vous défendre, mais seulement à vous excuser. Oui, sans

doute, vous êtes excusable. Dieu nous préserve de méconnaître la liberté

sacrée de notre conscience et le droit de reviser les institutions

religieuses que Jésus nous a léguées comme une tâche incessante, pour

les agrandir et non pour les immobiliser; mais ce droit de la conscience

a ses limites dans l'application individuelle; et peut-être, si vous

songiez sérieusement à poser ces limites, la contradiction dont vous

souffrez cesserait d'elle-même et sans effort. Il me semble que, quand

nos actions se trouvent en désaccord avec nos principes, on peut en

conclure que ces principes sont encore chancelants. Du moins, pour les

hommes de votre trempe, la certitude des idées doit gouverner les

instincts si impérieusement, que, le principe du devoir une fois établi,

la pratique de ce devoir devienne facile, nécessaire même, et qu'on

n'aperçoive plus la possibilité d'y manquer. Voyons donc ensemble,

Monseigneur, si ce n'est pas un grand mal d'user d'avance d'une liberté

que l'Église n'a pas sanctionnée, quand on persiste à se tenir dans le

sein de l'Église, et si les hommes qui ne jugent que sur les faits ne

seraient pas en droit de vous adresser ce reproche de duplicité que vous

craignez tant, et que vous méritez cependant si peu quand on sait le

fond de votre âme.

Vous êtes beaucoup moins catholique que moi dans un sens, Monseigneur,

et vous l'êtes beaucoup plus dans l'autre. Je me suis rattachée à la foi

romaine par système et par une sorte de conviction qui ne peut jamais

être taxée d'hypocrisie, puisque je suis résolue à me conformer

strictement à toutes ses institutions. Vous vous en détachez par ce

côté: vous violez ses commandements, et pourtant vous êtes lié de

coeur à l'Église, vous l'avez épousée, si je puis parler ainsi, par

inclination, tandis que moi j'ai contracté avec elle un mariage de

raison. Vous croyez à son avenir, et vous ne concevez le progrès de

l'humanité qu'en elle et par elle. Elle vous blesse, vous contrarie et

vous irrite, vous voyez ses taches, vous signalez ses torts, vous

constatez ses erreurs; mais vous ne l'en aimez pas moins pour cela, et

vous préférez sacrifier à son obstination le repos, et (pardonnez-moi ma

franchise) la dignité de votre conscience, plutôt que de rompre avec

cette épouse impérieuse que vous chérissez.

Il n'en est pas ainsi de moi. Permettez-moi de continuer ce parallèle

entre vous et moi, Monseigneur; il m'est nécessaire pour me bien

expliquer. Je suis rentrée sans ferveur et sans transport dans le giron

de cette Église, que j'ai servie jadis avec une candeur enthousiaste.

Ce parfum de mes jeunes années, cette aveugle confiance, cette foi

exaltée, ne peuvent plus rentrer dans mon âme; je n'y songe pas, et je

suis calme, parce que je crois avoir trouvé, sinon la vraie sagesse, du

moins le droit chemin vers mon progrès individuel, en embrassant, faute

de mieux, cette forme particulière de la religion universelle. J'ai

cherché l'expression la mieux formulée de cette religion de l'idéal dont

j'avais besoin. Je ne l'ai pas trouvée parfaite ici, mais je l'ai

trouvée supérieure à toutes les autres, et je me suis réfugiée dans son

sein sans me soucier beaucoup de son avenir. Elle durera toujours plus

que nous, Monseigneur, et l'existence morale de l'humanité se soutiendra

par des secours providentiels qu'il ne nous est peut-être pas donné de

prévoir aussi facilement que vous l'imaginez. Je n'ose me fier à mes

instincts; j'ai trop souffert du doute pour vouloir porter sur les

générations futures un regard investigateur. Je craindrais de

m'épouvanter encore, et je m'agenouille humblement dans le présent,

priant Dieu de m'éclairer sur les devoirs de ma tâche éphémère. Je ferai

ce que je pourrai; ce sera peu, mais, comme dit Trenmor, Dieu fera

fructifier le grain s'il le juge digne de sa bénédiction. Je ne puis pas

me dissimuler que nous traversons des temps de transition entre un jour

qui s'éteint, et une aube qui s'allume incertaine encore et si pâle, que

nous marchons presque dans les ténèbres. J'ai eu de grandes ambitions de

certitude que la fatigue et la douleur ont refroidies. J'attends en

silence et le coeur brisé, résolue du moins de m'abstenir du mal et

abdiquant l'espoir de toute joie personnelle, parce que la corruption

des temps et l'incertitude des doctrines ont rendu tous nos droits

illégitimes et tous nos désirs irréalisables. Il y a quelques années,

n'ayant pas de conviction arrêtée sur les devoirs civils et religieux,

voyant bien les défauts de ces deux législations et ne sachant où en

trouver le remède, j'osai chercher ma lumière dans l'expérience, et je

m'abandonnai au plus noble instinct qui fût en mon âme, à l'amour. Ce

fut une expérience funeste. J'y sacrifiai mon repos en ce monde, ma

force sociale, c'est-à-dire la pureté de ma réputation. Que m'importait

l'opinion des hommes? Je voulais marcher vers l'idéal, et je me croyais

sur le chemin; car je sentais tressaillir dans mon coeur mes plus

nobles facultés, le dévoûment, la fidélité, la confiance, l'abnégation.

Je ne fus point secondée. Je ne pouvais pas l'être. Les hommes de mon

temps pensaient, sentaient et agissaient d'après leur ancienne loi, et

ma loi nouvelle, toute d'instinct et de divination, ne pouvait pas être

comprise et développée. Je succombai à la peine, et, brisée par le

désespoir, j'errai trop longtemps dans un labyrinthe de voeux et

d'espérances contraires, jusqu'au jour où, sur le point de succomber à

la tentation d'un nouvel essai, je fus ramenée à la force et à la

lumière par le spectacle de la faiblesse et de l'aveuglement. Alors j'ai

osé croire que j'avais marché plus vite que l'humanité, et que je devais

porter la peine de mon impatience. L'hyménée tel que je le conçois, tel

que je l'eusse exigé, n'existait pas encore sur la terre. J'ai dû me

retirer au désert et attendre que les desseins de Dieu fussent arrivés à

leur maturité. J'avais sous les yeux le déplorable exemple d'une

soeur, douée comme moi d'un grand instinct d'indépendance et d'un

immense besoin d'affection, tombée dans les abîmes du vice pour avoir

osé chercher la réalisation de son rêve. Je n'avais pas de choix entre

son sort et celui que je viens d'embrasser. J'ai choisi le cloître; mais

c'est le cloître et non pas l'Église qui m'a adoptée, ne vous y trompez

pas, Monseigneur. Ce n'est pas la gloire d'une caste qui peut faire le

sujet de mes rêveries et devenir le but de mes travaux; c'est le salut

d'une moitié de l'humanité qui m'occupe et me tourmente. Hélas! c'est le

salut de l'humanité tout entière, car les hommes souffrent autant que

les femmes de l'absence d'amour, et tout ce qu'ils essaient de mettre à

la place, l'ambition, la débauche, la domination, leur crée des

souffrances et des ennuis profonds, dont ils cherchent et méconnaissent

la cause. Ils croient qu'en resserrant nos liens ils ranimeront nos

feux, ils les voient s'éteindre chaque jour davantage, sans se douter

qu'il ne s'agirait que de nous délier du joug brutal pour nous ramener

au joug volontaire et sacré. Puisqu'ils ne veulent pas le faire, c'est à

nous de les y forcer. Mais comment y parviendrons-nous? Sera-ce en nous

précipitant chaque jour dans les bras d'une idole que nous briserons le

lendemain? Non! car, à ce compte, nous nous briserions bientôt

nous-mêmes. Sera-ce en engageant une lutte scandaleuse au sein de

l'hyménée? Non! car les lois nous refusent leur protection, et nos

enfants sont souvent immolés dans ces luttes. Sera-ce enfin en nous

livrant au désordre, en trompant nos maîtres, en trahissant sans cesse

les objets de notre désir éphémère? Non! car nous éteindrions de plus en

plus la flamme sacrée; elle disparaîtrait de la face de la terre. Nous

deviendrions aussi athées en amour que les hommes; et alors de quel

droit nous plaindrions-nous d'être soumises à l'empire de la force?

Eh bien, il est un seul moyen de travailler à notre délivrance: c'est de

nous renfermer dans une juste fierté; c'est de suspendre, comme les

filles de Sion, nos harpes aux saules de Babylone, et de refuser le

cantique de l'amour aux étrangers nos oppresseurs. Nous vivrons dans le

deuil et dans les larmes, il est vrai, nous nous ensevelirons vivantes,

nous renoncerons aux saintes joies de la famille aussi bien qu'aux

enivrements de la volupté; mais nous garderons la mémoire de Jérusalem,

le culte de l'idéal. Par là, nous protesterons contre l'impudeur et la

grossièreté du siècle, et nous forcerons ces hommes, bientôt las de

leurs abjects plaisirs, à nous faire une place nouvelle à leurs côtés,

et à nous apporter en dot la même pureté dans le passé, la même fidélité

dans l'avenir qu'ils exigent de nous.

Voilà ma pensée, Monseigneur. J'ai voulu, la première dans ce but,

suspendre ma harpe désormais muette pour les enfants des hommes; et je

crois qu'à mon exemple d'autres femmes sages viendront pleurer avec moi

sur les collines. J'ai voulu avoir autorité parmi ces femmes, afin de

leur faire comprendre l'importance et la solennité de leur voeu. En

ceci, Monseigneur, je suis dans l'esprit du plus pur christianisme, et

je ramène l'esprit monastique à celui de sa première institution.

Rappelez-vous ces âges troublés et malheureux qui précédèrent et

suivirent la révélation encore peu répandue et mal formulée de

l'Évangile; souvenez-vous de ces Esséniens que Pline nous dépeint

rassemblés aux bords de la mer Caspienne: _nation féconde où personne ne

naît et où personne ne meurt, race solitaire, compagne des palmiers_!

Songez à ces pères du désert, à ces saintes femmes cénobites, à saint

Jean le poëte inspiré, à saint Augustin rassasié des joies de la terre

et affamé de la vie céleste! Le dégoût qui poussa tous ces disciples de

l'idéal au fond des thébaïdes, l'inquiétude qui les faisait errer dans

les jardins solitaires, l'ascétisme qui les retenait confinés dans leurs

cellules, n'était-ce pas l'impossibilité de vivre de la même vie que ces

générations funestes au sein desquelles ils avaient été jetés?

Voulaient-ils poser un principe absolu, universel, éternel, l'excellence

de la virginité, la nécessité du renoncement? Non, sans doute; il

savaient bien que l'humanité ne peut ni ne doit vouloir son suicide;

mais ils s'immolaient en holocaustes devant le Seigneur, afin que les

hommes, témoins de leur mémorable agonie, rentrassent en eux-mêmes et

sentissent la nécessité de se convertir.

Le cloître me paraît donc, aujourd'hui comme alors, un refuge contre

l'orage, un asile contre les loups dévorants. Le cloître, placé sous la

protection de l'Église, doit reconnaître l'autorité et pratiquer la

discipline de l'Église. Il peut et doit se recruter, non plus parmi les

filles disgraciées de la nature ou de la fortune, mais parmi l'élite des

vierges et des veuves. Il a une autre mission encore, c'est de donner

une éducation pieuse à un plus grand nombre, sans les enchaîner a

jamais. Là, il me semble qu'elles devraient recevoir de tels

enseignements qu'elles ne les missent jamais en oubli, et qu'elles

pussent y puiser la force et la dignité dont elles auront besoin dans le

cours de la vie. Peut-être est-il des principes mieux développés à leur

donner que ceux qu'elles ont reçus jusqu'ici, et dont elles paraissent

retirer si peu de fruit ou garder si peu le souvenir. Je suis sûre que,

sans s'écarter de la doctrine apostolique, on peut obtenir de meilleurs

résultats qu'on ne l'a fait depuis longtemps. Le monastère dont vous me

faites supérieure fut fondé par une sainte fille, dont la vie est pour

moi une source de méditations pleines de charmes et féconde en

instructions. Fille et soeur de roi, elle laissa ses brodequins d'or

et de soie au seuil de son palais; elle vint pieds nus, parmi les

rochers, vivre de racines au bord des fontaines. Ravie en extase vers le

ciel, elle dédaigna les splendeurs de la fortune et l'éclat de la

puissance. Elle fit servir sa dot à réunir ses compagnes autour d'elle,

et les dons de son intelligence à leur enseigner le mépris des hommes

perfides et l'abstinence des plaisirs sans idéal. Oh! sans doute, pour

savoir ces choses, il fallait qu'elle aussi eût essayé d'aimer.

Eh bien, je voudrais, à l'exemple de cette princesse vraiment auguste,

enseigner aux femmes trompées à se consoler et a se relever sous l'abri

du Seigneur; aux filles ignorantes et crédules, à se conserver chastes

et fières au sein de l'hyménée. On leur parle trop d'un bonheur possible

et sanctionné par la société; on les trompe! On leur fait accroire qu'à

force de soumission et de dévoûment elles obtiendront de leurs époux une

réciprocité d'amour et de fidélité; on les abuse! Il faut qu'on ne leur

parle plus de bonheur, mais de vertu; il faut qu'on leur enseigne la

fierté dans la douceur, la fermeté dans la patience, la sagesse et la

prudence dans le dévoûment. Il faut surtout qu'on leur fasse aimer Dieu

si ardemment, qu'elles se consolent en lui de toutes les déceptions qui

les attendent; afin que, trahies dans leur confiance, brisées dans leur

amour, elles n'aillent pas chercher dans le désordre le seul bonheur

qu'on leur ait fait comprendre, et pour lequel on les ait façonnées. Il

faut enfin qu'elles soient prêtes à souffrir et à renoncer à tout espoir

ici-bas; car tout espoir est fragile, et toute promesse est menteuse,

hormis l'espoir et la promesse de Dieu. Ceci, j'espère, est bien dans

l'esprit de l'Église; d'où vient que de tels préceptes ne portent plus

leurs fruits?

Vous voyez, Monseigneur, que, sans être aussi dévouée que vous aux

intérêts de l'Église, je suis entraînée par ma logique même à la servir

plus fidèlement que vous. D'où vient cette différence? A Dieu ne plaise

que je veuille m'élever au-dessus de vous! Vous possédez des moyens que

je n'ai pas au même degré, l'énergie du caractère, la puissance de la

volonté, la lumière de la science, l'ardeur du prosélytisme, la force

immense de la conviction; mais vous voulez concilier deux choses

inconciliables, la protection de l'Église et votre indépendance. Je

crains que l'Église ne soit dans une voie peu favorable aux droits que

vous voulez rétablir. Il ne m'est pas permis de juger vos réclamations

contre le célibat ecclésiastique; je ne serais pas disposée pour ma part

à les approuver; et cela, parce que je ne vois pas clairement que

l'avenir du monde soit dans l'Église, mais parce que je vois seulement

l'Église servir à l'avenir du monde. Dans ce sens, il me semble qu'elle

hâterait sa perte en se relâchant de son austérité, seul appui des âmes

que le torrent du siècle n'entraîne pas du côté de l'abîme. Trenmor

croit à l'avènement d'une religion nouvelle, sortant des ruines de

celle-ci, conservant ce qu'elle a fait d'immortel, et s'ouvrant sur des

horizons nouveaux. Il croit que cette religion investira tous ses

membres de l'autorité pontificale, c'est-à-dire du droit d'examen et de

prédication. Chaque homme serait citoyen, c'est-à-dire époux et père, en

même temps que prêtre et docteur de la loi religieuse. Cela est

possible; mais alors, Monseigneur, ce ne sera plus le catholicisme, et

il n'y aura plus d'Église. Si l'Église arrive à ne plus être nécessaire,

elle sera bientôt dangereuse; et en ce cas, qui pourrait la regretter?

Noble prélat, vous êtes trop préoccupé de sa gloire, parce que votre

grande intelligence a besoin de gloire elle-même et veut faire rejaillir

sur soi celle de l'Église; mais séparez un instant par la pensée votre

gloire personnelle de celle du corps, et vous verrez que vous n'avez pas

d'autre chemin à prendre que celui de l'insurrection contre ses décrets.

Ainsi, vous êtes un mauvais prêtre, mais vous êtes un grand homme.

Mais vous ne voulez pas vous séparer du corps? Pourtant vous ne pouvez

réprimer vos passions, et vous acceptez un rôle hypocrite, vous encourez

un reproche qui vous est amèrement sensible, plutôt que d'abandonner la

caste sacerdotale. Alors vous êtes un grand prélat, mais vous n'êtes

plus qu'un homme ordinaire. Sacrifiez vos passions, Monseigneur, et vous

redevenez d'emblée ce que le ciel et la société vous ont fait, un grand

homme et un grand prélat.

Lélia · 第 93 / 110 题