Le temps que vous avez fixé vous-même est écoulé, et je vais vous
rejoindre. Vous avez peut-être besoin de moi, et pour le moment je n'ai
rien à faire ici. Dieu veuille qu'à vous aussi je sois inutile, mais non
pas pour la même raison! J'espère être témoin de votre résurrection; ici
je n'ai trouvé que la mort.
Oui, Lélia, tout est mort sur cette terre maudite. La douleur est entrée
cette fois bien avant dans mon coeur. Je frémis, je vous l'avoue,
devant le spectacle du monde. J'ai besoin d'y échapper pendant quelque
temps et d'aller retremper mon âme dans le sein de la nature. Elle seule
ne vieillit pas; mais les races humaines arrivent en peu de temps à la
décrépitude, et, quand l'heure de leur trépas est sonnée, les médecins
de l'humanité sont réduits à se croiser les bras et à les voir expirer
en silence.
Et pourtant, ô mon Dieu! il y a encore des éléments de grandeur, il y a
encore des âmes fortes, des jeunesses ardentes et pures. Le phénix est
encore prêt à étendre ses ailes sur le bûcher; mais il sait que sa
cendre est devenue stérile, que le principe divin va s'éteindre avec
lui, et il meurt en jetant un dernier cri d'amour et de détresse sur ce
monde qui regarde avec indifférence sa sublime agonie. J'ai vu périr des
héros: les peuples aussi les ont vus, et ils se sont assis comme à un
spectacle, au lieu de se lever pour les venger!
[Illustration: Arrêtez, mon fils! lui dit l'ermite... (Page 90.)]
La génération qui a fait un homme puissant, au lieu de faire des nations
fortes, ne pourra se relever de son abjection. Le faible espoir qui
reste est tout entier dans la jeunesse qui s'élève. Des idées de gloire
lui ont donné la bravoure; des idées philosophiques lui ont donné
l'esprit d'indépendance. Mais, vous le dirai-je? cette jeunesse
m'épouvante; déréglée, bouffie d'orgueil, dépourvue de vénération, elle
ne cherche, dans l'oeuvre qu'elle veut accomplir, que des émotions
guerrières et des triomphes bruyants. Elle méconnaît tout ordre et toute
justice dès qu'elle raisonne sur les choses du lendemain. Elle
s'approprie l'avenir et y porte déjà toutes les erreurs et toutes les
iniquités du passé. Que va-t-elle faire si elle triomphe? et que va
devenir l'humanité si elle succombe? O triste temps que celui où la
victoire effraie autant que la défaite!
En attendant qu'un nouvel effort augmente ou diminue nos forces, je vais
vous voir. Puissé-je vous trouver moins résignée que moi! Il n'y a rien
de plus triste que cette soumission à une implacable destinée. Hélas!
que deviendrait-on alors, si on n'avait la conscience d'avoir fait son
devoir!