XLIX.

Le temps que vous avez fixé vous-même est écoulé, et je vais vous

rejoindre. Vous avez peut-être besoin de moi, et pour le moment je n'ai

rien à faire ici. Dieu veuille qu'à vous aussi je sois inutile, mais non

pas pour la même raison! J'espère être témoin de votre résurrection; ici

je n'ai trouvé que la mort.

Oui, Lélia, tout est mort sur cette terre maudite. La douleur est entrée

cette fois bien avant dans mon coeur. Je frémis, je vous l'avoue,

devant le spectacle du monde. J'ai besoin d'y échapper pendant quelque

temps et d'aller retremper mon âme dans le sein de la nature. Elle seule

ne vieillit pas; mais les races humaines arrivent en peu de temps à la

décrépitude, et, quand l'heure de leur trépas est sonnée, les médecins

de l'humanité sont réduits à se croiser les bras et à les voir expirer

en silence.

Et pourtant, ô mon Dieu! il y a encore des éléments de grandeur, il y a

encore des âmes fortes, des jeunesses ardentes et pures. Le phénix est

encore prêt à étendre ses ailes sur le bûcher; mais il sait que sa

cendre est devenue stérile, que le principe divin va s'éteindre avec

lui, et il meurt en jetant un dernier cri d'amour et de détresse sur ce

monde qui regarde avec indifférence sa sublime agonie. J'ai vu périr des

héros: les peuples aussi les ont vus, et ils se sont assis comme à un

spectacle, au lieu de se lever pour les venger!

[Illustration: Arrêtez, mon fils! lui dit l'ermite... (Page 90.)]

La génération qui a fait un homme puissant, au lieu de faire des nations

fortes, ne pourra se relever de son abjection. Le faible espoir qui

reste est tout entier dans la jeunesse qui s'élève. Des idées de gloire

lui ont donné la bravoure; des idées philosophiques lui ont donné

l'esprit d'indépendance. Mais, vous le dirai-je? cette jeunesse

m'épouvante; déréglée, bouffie d'orgueil, dépourvue de vénération, elle

ne cherche, dans l'oeuvre qu'elle veut accomplir, que des émotions

guerrières et des triomphes bruyants. Elle méconnaît tout ordre et toute

justice dès qu'elle raisonne sur les choses du lendemain. Elle

s'approprie l'avenir et y porte déjà toutes les erreurs et toutes les

iniquités du passé. Que va-t-elle faire si elle triomphe? et que va

devenir l'humanité si elle succombe? O triste temps que celui où la

victoire effraie autant que la défaite!

En attendant qu'un nouvel effort augmente ou diminue nos forces, je vais

vous voir. Puissé-je vous trouver moins résignée que moi! Il n'y a rien

de plus triste que cette soumission à une implacable destinée. Hélas!

que deviendrait-on alors, si on n'avait la conscience d'avoir fait son

devoir!

Lélia · 第 80 / 110 题