Trenmor, qui aimait à voyager à pied, se procura néanmoins une voiture
pour transporter Sténio, qui n'aurait pas eu la force de marcher. Ils
s'en allèrent à petites journées, contemplant à loisir les lieux
magnifiques qu'ils traversaient. Sténio était taciturne et paisible. Il
ne demanda pas une seule fois quel était le terme et le but de ce
voyage. Il se laissait emmener avec l'apathie d'un prisonnier de guerre,
et son indifférence pour l'avenir semblait lui rendre la jouissance du
présent. Il regardait souvent avec admiration les beaux sites de ce pays
enchanté, et priait Trenmor de faire arrêter les chevaux pour qu'il pût
gravir une montagne ou s'asseoir au bord d'un fleuve. Alors il
retrouvait des lueurs d'enthousiasme, des élans de poésie, pour
comprendre la nature et pour la célébrer.
Mais, malgré ces instants de réveil et de renaissance, Trenmor put
observer dans son jeune ami les irréparables ravages de la débauche.
Autrefois sa pensée active et vigilante s'emparait de toutes choses et
donnait la couleur, la forme et la vie à tous les objets extérieurs;
maintenant Sténio végétait, à l'ordinaire, dans un voluptueux et funeste
abrutissement. Il semblait dédaigner de faire emploi de son
intelligence; mais, en réalité, il n'était plus le maître de la
dédaigner. Souvent il l'appelait en vain, elle n'obéissait plus. Il
affectait alors de mépriser les facultés qu'il avait perdues, mais
l'amertume de sa gaieté trahissait sa colère et sa douleur. Il
gourmandait en secret sa mémoire rebelle, il fustigeait son imagination
paresseuse, il enfonçait l'éperon au flanc de son génie insensible et
fatigué; mais c'était en vain, il retombait épuisé dans un chaos de
rêves sans but et sans ordre. Ses idées passaient dans son cerveau
incohérentes, fantasques, insaisissables, comme ces étincelles
imaginaires que l'oeil croit voir danser dans les ténèbres, et qui se
suivent et se multiplient pour s'effacer à jamais dans l'éternelle nuit
du néant.
Un matin, en s'éveillant dans une ferme où ils avaient passé la nuit,
Sténio se trouva seul. Son compagnon de voyage avait disparu. A sa place
il avait laissé le jeune Edméo, quo Sténio accueillit cette fois bien
autrement qu'à leur dernière rencontre vers le Monte-Rosa. Une amère
raillerie avait succédé dans les paroles et dans les idées du poëte à
l'ancienne candeur de l'amitié. Pourtant le coeur de Sténio n'était
pas corrompu, et, en voyant la peine qu'il causait à son ami, il
s'efforça de redevenir sérieux; mais alors il tomba dans une sombre
rêverie, et suivit Edméo sans insister pour savoir où on le conduisait.
Le soir même, après avoir parcouru un pays inhabité, couvert d'épaisses
forêts, ils arrivèrent au pied d'un antique donjon féodal qui depuis
longtemps semblait n'avoir servi d'asile qu'à l'effraie et à la
couleuvre. C'était un lieu sauvage et pittoresque. L'âpreté de
l'architecture à demi ruinée était en harmonie avec les contours
escarpés des roches arides qui l'entouraient. La lune était pâle, et les
nuages, chassés sur son front livide par un vent d'automne, prenaient
des formes bizarres, comme le paysage sinistre qu'ils traversaient de
leurs grandes ombres fuyantes. La voix sèche et saccadée du torrent
parmi les galets ressemblait à un rire diabolique. Sténio fut ému, et,
sortant tout d'un coup de son apathie, il arrêta brusquement Edméo au
moment où ils passaient la herse.
«L'aspect de ces lieux me fait souffrir, lui dit-il, je crois entrer
dans une prison. Où sommes-nous?
--Chez Valmarina, répondit Edméo en l'entraînant.» Sténio tressaillit à
ce nom, qu'il n'avait jamais entendu sans émotion; mais aussitôt,
rougissant de ce reste de naïveté:
«Cela m'eût fait un grand plaisir l'année dernière, dit-il à son ami;
mais aujourd'hui cela me paraît passablement ridicule.
--Peut-être changeras-tu d'avis tout à l'heure, reprit Edméo avec calme;
et il le conduisit à travers de vastes cours sombres et silencieuses
jusqu'à une galerie profonde où tout était encore silence et ténèbres.
Puis, après avoir erré quelque temps dans le dédale des grandes salles
froides et délabrées qu'éclairait à peine un rayon égaré de la lune, ils
s'arrêtèrent devant une porte chargée d'antiques écussons armoriés, qui
brillaient faiblement dans l'ombre. Edméo frappa plusieurs coups dans un
ordre méthodique. Un mot de passe fut échangé avec précaution à travers
un guichet, et, tout à coup les deux battants s'ouvrant avec solennité,
Sténio et son ami pénétrèrent dans un immense salon décoré dans le goût
des temps chevaleresques, avec un luxe sur lequel l'action du temps
avait jeté une teinte sévère, et que l'éclat de mille bougies rendait
plus austère encore.
* * * * *
* * * * *
Il y avait là une assemblée d'hommes que Sténio prit d'abord pour des
spectres, parce qu'ils étaient immobiles et muets, et puis pour des
fous; car ils accomplirent d'étranges solennités, mythes profonds d'un
dogme à la fois sublime et terrible que Sténio ne comprenait pas. Il
entra dans la chambre des initiations accompagné d'Edméo. Ce qui lui fut
révélé, il ne l'a jamais trahi. Frappé dans la partie de son imagination
qui était restée poétique, et dans celle de son coeur qui n'était pas
encore fermée aux grands instincts de dévouement, de justice et de
loyauté, il se montra digne en cet instant, et par la spontanéité
généreuse des engagements qu'il prit, et par l'enthousiasme sincère
qu'il éprouva, de la confiance extraordinaire qu'on lui accordait.
Pourtant, lorsqu'il fut question de l'admettre, séance tenante, au rang
des initiés, quelques voix s'élevèrent contre lui, et ces voix ne furent
pas celles des jeunes étrangers qui se faisaient remarquer dans
l'assemblée par leur parole mystique et leur opinion exaltée. Ce furent
les voix de ceux que Sténio aurait crus plus disposés à l'indulgence
envers lui; car ils étaient riches et prodigues, ils avaient de grands
noms et menaient un grand train. C'étaient des princes, des hommes du
monde, la fleur de la jeunesse dorée du pays. Mais s'ils avaient connu
comme Sténio une vie dissipée et des plaisirs dangereux, si plusieurs
d'entre eux portaient sous leur armure sainte quelque tache de cette
lèpre fatale qui s'attache aux heureux du siècle, du moins ils avaient
souvent lavé ces souillures par de généreux sacrifices, et Sténio ne
pouvait produire aucune preuve de son jeune héroïsme. Ces hommes, qu'il
avait rencontrés souvent dans les fêtes, au théâtre, et peut-être jusque
dans le boudoir de la Zinzolina, puisqu'ils avaient été ses maîtres et
ses exemples dans l'art funeste de se perdre, devaient être, selon lui,
ses protecteurs et ses répondants lorsqu'il s'agissait de se sauver.
Leur méfiance fut un châtiment austère pour lui, et son orgueil souffrit
de voir qu'en se proposant leurs travers pour modèles, il n'avait saisi
que leur mauvais côté, sans se douter qu'ils en eussent un vraiment
grand. Ils le lui firent sentir, et son front fut un instant chargé
d'une honte salutaire. Il faillit même s'irriter contre eux et se
retirer en les provoquant, lorsqu'on lui demanda qui était son
_parrain_, et qu'il se vit seul au milieu d'eux. La jeunesse d'Edméo
s'opposait à ce rôle supérieur. Alors un homme qui cachait son visage à
tous les autres s'approcha et se fit reconnaître de lui seul: c'était
Trenmor; il se présentait pour l'appuyer et pour répondre de lui,
fortune pour fortune, vie pour vie, honneur pour honneur.
En présence de tant d'illustres personnages, élite de plusieurs nations
réunies dans un sentiment de haute fraternité, Sténio, ému d'une secrète
vanité hautaine et lâche, eut envie de renier le patronage de Trenmor.
Il se tenait déjà pour offensé des doutes émis sur son compte: quelle
serait sa confusion, si une seule voix allait s'élever pour repousser,
pour dévoiler le galérien, son unique appui? Il hésita, pâlit, regarda
autour de lui d'un air ombrageux; mais alors il vit tous les fronts
s'incliner et toutes les mains s'étendre en signe d'assentiment: Trenmor
avait laissé voir ses traits. Il demandait que le néophyte fût dispensé
de toutes les épreuves vulgaires; et qu'en raison de la prochaine _issue
de l'entreprise_ on l'admît sur sa simple parole.
A l'instant même Sténio fut admis à prêter serment et à prendre ses
grades. On dérogeait en sa faveur à tous les usages, on forçait la
lettre des statuts, on l'accueillait, lui obscur et sans mérites, sur la
caution d'un homme auquel on n'avait rien à objecter, rien à refuser.
«Quel est donc le pouvoir de cet homme sur l'esprit des autres? dit
Sténio en s'adressant, après la cérémonie du serment, à un jeune homme
qui se trouvait près de lui. Quelle influence extraordinaire exerce-t-il
dans cette assemblée? de quelle dignité l'a-t-elle revêtu?»
Le jeune homme regarda Sténio avec la plus grande surprise, et se
tournant vers ses compagnons: «Par le ciel! dit-il, voilà qui est
étrange. Le filleul de Valmarina ne connaît pas Valmarina!
--Valmarina? lui, Trenmor? s'écria Sténio.
--Oh! _Trenmor_, _Anselme_, _Mario_, qui vous voudrez, répondirent les
nouveaux frères de Sténio. Vous savez bien qu'il va changeant de nom
dans tous ses voyages; car l'oeil de nos ennemis est ouvert sur lui.
Mais il sait leur échapper avec une prudence et une adresse
merveilleuses. Souvent il traverse inaperçu les lignes les plus
dangereuses, et, au moment où on croit le saisir sur un point, il
reparaît sur un point éloigné, et se montre alors qu'on ne peut plus
l'atteindre. Nulle part il n'est connu sous son véritable nom, pas même
ici. Valmarina est celui qu'il se donne parmi nous; mais un mystère
impénétrable enveloppe sa naissance, sa patrie et les années de sa
jeunesse. Nous ne savons de lui que ce qu'il ne peut nous cacher: c'est
qu'il est le plus zélé, le plus libéral, le plus dévoué, le plus brave
et le plus modeste d'entre nous.
--Et le plus capable! s'écrièrent plusieurs voix. La Providence veille
sur lui; car elle le tire de tous les dangers, et le rend invulnérable à
toutes les fatigues d'esprit et de corps. C'est lui qui, des premiers,
s'est fait ici l'apôtre et le propagandiste de la foi que vous venez
d'embrasser, et c'est lui qui a rendu les plus importants services à
notre cause sacrée. Raconter ce qu'il a fait pour elle est impossible;
on ne pourrait en dire la moitié, car il cache ses sacrifices avec
autant de soin et de jalousie qu'un autre en mettrait à les proclamer.
Honneur à toi, poëte Sténio, puisque, sans être connu de toi, Valmarina
t'a jugé digne d'une telle confiance et revêtu d'une telle estime!»
Ces entretiens furent interrompus par la voix des chefs. Tous les
initiés furent invités à donner leurs votes pour l'élection d'un chef
suprême. Le casque d'airain d'un ancien preux, détaché d'un des trophées
qui ornaient la muraille, servit d'urne pour recueillir les billets; et,
après toutes les épreuves accomplies avec la plus religieuse gravité, le
nom de Valmarina fut proclamé avec enthousiasme.
Alors Valmarina se leva et dit:
«Grâces vous soient rendues pour ces marques de confiance et
d'affection; mais je n'ai pas droit à tant d'estime. Pour vous
commander, il faut un homme dont toute la vie soit sans reproche, et ma
jeunesse n'a pas été pure. J'ai déjà refusé dans trois assemblées
l'honneur que vous me faites. Je refuse encore. Mes fautes ne sont point
expiées.»
Le plus éminent le plus respectable parmi ceux qui portaient dans
l'assemblée le titre de pères et de tuteurs se leva aussi tôt et
répondit:
«Valmarina, mes cheveux blancs et les cicatrices qui sillonnent mon
front me donnent le droit de te reprendre. Ton refus obstiné est une
plus grande faute que toutes celles dont le peux t'accuser. Quoique nous
ignorions à quelle race et à quel culte tu appartiens, quoique tu fasses
la guerre avec nous aux princes des prêtres et aux pharisiens, nous te
voyons exercer les vertus chrétiennes avec une persévérance qui nous
frappe de respect, et nul d'entre nous ne s'est jamais arrogé le droit
de t'interroger sur les principes qui sont la source de tes vertus.
Cependant aujourd'hui je me crois autorisé à te dire que ton humilité
approche du fanatisme. Tu nous as montré le coeur d'un guerrier, ne
baisse donc pas le front comme un moine. Tu as déjà souffert le martyre
pour notre cause, tu as langui dans l'exil, tu as subi la torture des
cachots, tu as sacrifié tous tes biens, tu as sans doute immolé toutes
tes affections; car tu vis seul et austère comme un saint des anciens
jours. Ne te suicide donc pas comme un pénitent. Si ta jeunesse a été
souillée de quelque faute, sans doute il n'est ici personne qui ne soit
prêt à l'excuser; car aucun de nous n'est sans péché, et aucun de nous
ne peut se vanter d'avoir racheté les siens par des actions aussi
grandes que les tiennes. Au nom de cette assemblée et en vertu des
pouvoirs que me donnent mon âge et le rang dont on m'a honoré dans cette
enceinte, j'exige que tu acceptes le commandement que nos voix viennent
de te décerner.»
Des acclamations passionnées accueillirent ce discours. Valmarina resta
sombre, pâle et morne.
«Père, tu me fais souffrir gratuitement, dit-il quand l'agitation eut
cessé; je ne puis me soumettre à ce pouvoir que je révère en toi. Je ne
puis céder à cette sympathie qui m'honore de la part de mes frères... Je
me retirerai du sein de cette assemblée, j'irai combattre isolément pour
notre cause plutôt que d'accepter un commandement, un titre, une
distinction quelconque. Je ne suis pas catholique; car j'ai fait un
voeu tel qu'aucun successeur du Christ ne peut m'en délier.
--Eh bien! nous le trancherons avec l'épée, reprit le vieux prince, et
tu rompras ton voeu. L'homme ne peut pas être juge de ses devoirs pour
l'avenir. Tel engagement lui paraît saint et méritoire aujourd'hui, qui
demain peut être puéril ou coupable. Souvent il y a piété et sagesse à
se rétracter, tandis qu'il y aurait démence ou lâcheté à persévérer dans
une résolution insensée. Tu nous as prouvé que tu nous étais nécessaire:
tu ne peux plus nous manquer sans nous être nuisible. Songes-y..... Si
nous n'étions sûrs de ta vertu comme de la clarté du soleil, si tu ne
nous étais cher comme l'enfant de nos entrailles, ta conduite
aujourd'hui pourrait ressembler à une défection pour notre cause ou à de
l'antipathie pour nos personnes.
--Eh bien, prenez-le comme vous voudrez!» répondit Trenmor d'un ton
farouche et sans se lever. Chacun se regarda avec surprise. Jamais son
front calme n'avait été chargé de ce sombre nuage, jamais son sourcil
ne s'était contracté ainsi dans la colère, jamais cette sueur froide
n'avait baigné ses tempes, et jamais sa bouche n'avait pâli et tremblé
dans l'angoisse d'une si douloureuse émotion.
De véhémentes discussions s'élevèrent: les uns accusaient le prince de
*** d'avoir manifesté un soupçon outrageant pour Trenmor; d'autres
défendaient l'intention du vieux prince et appuyaient son avis.
Plusieurs insistaient pour qu'on respectât les répugnances de Valmarina;
la plupart, pour qu'on s'obstinât à les vaincre.
Valmarina fit cesser ces divisions en se levant pour demander la parole.
Aussitôt le silence se rétablit.
«Vous m'y contraignez, dit-il d'un air sombre; j'obéis à la volonté
implacable du destin qui vient de parler par la bouche du ce vieillard.
Dieu m'est témoin pourtant que j'avais acheté par de grands travaux et
de terribles expiations le droit du cacher mon secret, et d'échapper à
la honte que vous m'infligez. Mais il en est ainsi dans cette société
impitoyable. Il n'est pas de refuge contre les arrêts que les hommes ont
une fois prononcés. Il n'est pas de repentir efficace, pas de réparation
admissible. Vous avez rêvé la justice et vous avez inventé le châtiment:
vous avez oublié la réhabilitation, car vous n'avez pas cru l'homme
corrigible. Vous avez prononcé sur lui une condamnation que Dieu dans sa
perfection et sa toute-puissance n'aurait pas le droit de prononcer sur
la faiblesse humaine!...
--Maudis la société qui protège les tyrans et asservit les hommes
libres, interrompit vivement un des anciens; mais n'outrage pas les
réformateurs que toi-même as convoqués ici pour détruire le mal et
ramener la vertu sur la terre. Il est possible que, produits par cette
société corrompue, nous ayons gardé malgré nous quelques-uns de ces
mêmes préjugés que nous venons combattre. Mais sache que nous avons la
force de les vaincre quand il s'agit de reconnaître un mérite éclatant
comme le tien. Garde ton secret, nous ne voulons pas l'entendre.» Les
applaudissements recommencèrent.
«Et pourtant, reprit le pénitent, le doute s'est glissé parmi vous; et,
si je garde mon secret, le ver rongeur du doute peut faire ici de larges
trouées. Hélas! non, nul homme n'a le droit d'avoir un secret, et le
moment est venu de confesser le mien. J'avais cru que l'amertume de ce
calice pourrait être détournée; je m'étais abusé. Je dois à la cause que
nous servons de prouver que je ne suis pas digne de la servir avec
éclat; autrement, ceux d'entre vous qui m'estiment le plus s'imaginent
que je me crois au-dessus de cette cause, et que, dans un sentiment
d'orgueil fanatique, je méprise les gloires humaines. Non! je ne les
méprise pas, je n'ai pas le droit de les mépriser. Je les regarde comme
la sainte et désirable couronne des héros et des martyrs. Mais ma main
est impure et ne peut soutenir une palme. Je n'attendrai pas que les
hommes portent sur moi cet arrêt. Je dois le prononcer moi-même! Ce
n'est pas que je craigne les hommes; le jugement des plus grands et des
plus purs d'entre vous ne m'épouvante pas, car mon coeur est sincère
et mon crime est expié. Mais je respecte la cause, et ce que je crains,
c'est de lui faire tort en me laissant proclamer son représentant. Ma
destinée n'est pas de travailler pour une récompense terrestre. Vous
pouvez bien admettre qu'il est des fautes que le ciel seul peut
absoudre, des infortunes dont la mort seule peut délivrer.... Au reste,
vous allez en juger... Un soir d'hiver, il y a dix ans environ, le
seigneur de ce château accorda l'hospitalité à un misérable...
--A un infortuné qui se traînait seul et fatigué parmi nos forêts,
interrompit Edméo, qui se leva d'un air inspiré, et qui, imposant son
enthousiasme à l'assemblée, fut écouté à la place de Valmarina. Le
seigneur de ce château était mon oncle, comme vous savez tous, un des
seigneurs les plus riches de ces contrées. C'était un philosophe, un
coeur généreux, passionné pour les grandes choses, ami de jeunesse
d'Alfieri, disciple de Rousseau, partisan de la liberté, et ne
nourrissant qu'une pensée, qu'un espoir, celui de voir sa patrie
recouvrer son indépendance et son unité. Il passait parmi le vulgaire
pour un exalté, pour un fou. Il accueillit le proscrit qui frappait à sa
porte, il le fit asseoir à sa table, il l'écouta sous le manteau du
foyer domestique, antique sanctuaire de la famille, symbole de
l'inviolable hospitalité. Il apprit tous ses secrets... (ces secrets que
l'on veut vous révéler et que vous ne voudrez pas entendre), et les
ensevelit dans son coeur. Il s'entretint avec lui des principes
sacrées de la morale et de la justice humaine, en remontant jusqu'aux
grandes causes, à l'essence de la justice et de la bonté divines; et le
soleil pâle et tardif des matinées d'hiver les surprit devant l'âtre,
parlant encore et ne songeant point à se séparer. Alors le proscrit
voulut partir, son hôte le retint ce jour-là et les jours suivants; et
le proscrit, malgré sa tristesse et sa retenue, ne partit point. Mon
oncle s'y opposa avec des prières irrésistibles.
«Trois mois après, le seigneur mourut et légua ses châteaux, ses terres,
toute son immense fortune au proscrit; déshéritant son neveu, frivole
enfant qui jouissait d'ailleurs d'une assez grande aisance, et qui ne
pouvait faire un noble usage des biens considérables placés en de
meilleures mains. L'étranger accepta ce legs, et le préserva des rapines
et des intrigues qui veillent toujours au chevet des moribonds. Mais
trois mois après, il vint rapporter au neveu dépouillé les titres des
propriétés et la clef des trésors de son oncle.--Enfant, lui dit-il, je
trahis la volonté d'un mourant, et je remets peut-être en de mauvaises
mains la précieuse subsistance de mille familles. Peut-être, si j'avais
toujours vécu dans le sentiment du devoir, aurais-je le droit et le
courage aujourd'hui de faire de cette fortune le seul noble usage auquel
elle puisse être attribuée. Mais, comme toi, j'ai usé ma jeunesse dans
le désordre; et, puisque Dieu m'en a retiré, je puis croire que son
intention est de t'en retirer aussi et de t'éclairer sur les vrais
devoirs. En tous cas, je ne puis remplir envers toi le rôle de la
Providence, je ne suis ni ton parent ni ton ami, mais seulement ton
débiteur.
«Et, disant ainsi, cet homme disparut, se dérobant à mes remercîments et
à mes instances. Je ne le revis que l'année suivante. Il me pria de
secourir de nobles infortunes qui n'étaient pas les siennes, et,
quoiqu'il vécût dans l'indulgence, il ne voulut jamais accepter rien
pour lui-même...
--Puisque vous avez dit mon histoire, je dirai la vôtre, interrompit
Valmarina. Mais, qui ne la sait point ici? Toi, Sténio, nouvel adepte,
apprends la source des richesses qu'on me voit répandre pour féconder le
sillon sacré. C'est la vertu de ce jeune homme, à peine plus âgé que toi
de quelques années, de ce jeune homme qui jusqu'à seize ans vécut dans
l'ignorance du rôle sublime que le ciel lui réservait, et dont
l'instinct dormait au fond de son coeur. Tu n'as vu en lui qu'un
rêveur ordinaire. C'est ici que les grandes vertus et les grandes
actions, cachées aux yeux d'un monde qui ne les comprendrait pas,
éclatent sans faste et sans ostentation, au sein d'une famille d'élus
dont le suffrage console et n'enivre pas comme la louange banale du
vulgaire. C'est qu'ici nui n'a rien à envier à la gloire d'autrui.
Chacun a fourni ses titres et subi son épreuve...
--De toi seul nous nous ne savons rien, enfant, dit le vieillard à
Sténio; mais de toi, à cause du parrain qui vient de te présenter au
baptême, nous attendons beaucoup; sois attentif aux dernières
révélations qui vont t'être faites ainsi qu'à tes jeunes frères. Cette
assemblée va décider de grandes choses.
* * * * *
L'assemblée se sépara après avoir reçu et enregistré tous les serments.
La tâche fut distribuée à chacun suivant ses moyens et ses forces.
Sténio demanda et obtint la permission d'agir conjointement avec Edméo,
sous la direction de Valmarina. Celui-ci accepta un emploi périlleux,
mais secondaire; son refus du commandement suprême fut irrévocable.
Chaque seigneur alla brider lui-même, dans les vastes écuries du vieux
manoir, son destrier encore fumant de la course qui l'y avait amené.
Aucun ne s'était fait escorter, crainte d'imprudence ou de trahison. Les
plébéiens échangèrent d'affectueux embrassements avec ceux qui
abjuraient tout souvenir de supériorité fictive, pour cimenter la
nouvelle alliance. Les jeunes gens traversèrent à pied la forêt; Sténio
suivit Edméo et Trenmor. La lune s'abaissait vers l'horizon, et le jour
ne paraissait pas encore. Chacun se pressait, afin de sortir de ces
parages à la faveur de l'obscurité. Tous marchaient par des chemins
différents, dans le plus profond silence. De temps à autre seulement on
entendait le pied d'un cheval heurtant un caillou, ou le retentissement
de sa marche sur les ponts de bois du torrent. Aucun rayon ne
scintillait plus aux vitraux du vieux manoir; aucun hôte n'y reposa ses
membres fatigués. Les oiseaux de nuit, un instant écartés et silencieux,
reprirent possession de leur domaine; et les portraits des aïeux, un
instant éclairés d'une vive lumière, rentrèrent dans les ténèbres, muets
témoins du pacte étrange que leurs neveux venaient de contracter avec
les neveux de leurs vassaux.
[Illustration: Tous marchaient par de différents chemins... (Page 88.)]