Il est des situations heureusement bien rares où l'amitié ne peut rien
pour nous. Quiconque ne peut être à soi-même son unique médecin, ne
mérite pas que Dieu lui donne la force de guérir. Il est possible que je
souffre plus que vous ne pensez; mais il est certain que je ne souffre
pas lâchement, et qu'il n'y a rien de puéril ni de présomptueux dans la
détermination que j'ai prise. Je veux simplement rester ici comme un
malade dans un hospice, pour y suivre un régime nouveau. On se donne
bien de la peine et on s'impose bien des privations pour guérir le
corps; on peut bien, je pense, en faire autant pour guérir l'âme
lorsqu'elle est menacée de maladie mortelle. Il y a longtemps que je
m'égare dans un dédale plein de bruits confus et d'ombres trompeuses. Il
faut que je m'enferme dans une cellule, que je me cherche sous des
ombrages mystérieux, jusqu'à ce que je me sois retrouvée; et alors, dans
un jour de puissance et de santé, je prendrai un parti. C'est alors que
je vous consulterai avec la déférence qu'on doit à l'amitié; c'est alors
que vous pourrez juger ma situation et prononcer avec sagesse sur mon
avenir. Aujourd'hui, votre sollicitude ne vous servirait qu'à m'égarer.
Que pouvez-vous savoir de moi, puisque je n'en sais rien moi-même, sinon
que j'ai la volonté de m'étudier et de me connaître? Quand un nuage
sombre traverse un jour pur, vous pouvez prévoir du quel côté éclatera
l'orage; mais quand des vents contraires croisent les nuées dans les
ténèbres, vous êtes forcé, pour vous diriger, d'attendre que le soleil
se lève.
Il m'est cruel de ne pas vous serrer la main au moment où vous allez
affronter des dangers que j'envie; mais il me serait plus cruel encore
de vous voir sans vous parler avec abandon; je ne sais même pas si cela
me serait possible, et j'ai la certitude que je sortirais brisée d'un
entretien où votre prudence, peut être trop éclairée, détruirait le
faible espoir que j'ai conçu. Vous êtes un homme d'action, Valmarina,
bien plus qu'un homme de délibération. Vous vous êtes fait à grands
coups de hache un large chemin, et vous ne comprenez pas toujours les
obstacles qui arrêtent les autres dans des sentiers inextricables. Vous
avez un but dans la vie; si j'étais homme, j'en aurais un aussi, et,
quelque périlleux qu'il fût, j'y marcherais avec calme. Mais vous ne
vous souvenez pas assez que je suis femme et que ma carrière est limitée
à de certains termes infranchissables. Il fallait me contenter de ce qui
fait l'orgueil et la joie des autres femmes; je l'eusse fait si je
n'avais pas eu le malheur d'avoir un esprit sérieux et d'aspirer à des
affections que je n'ai pas trouvées. J'ai jugé trop sagement les hommes
et les choses de mon temps: je n'ai pu m'y attacher. J'ai senti le
besoin d'aimer, car mon coeur s'était développé en raison de mon
esprit, mais ma raison et ma fierté m'ont défendu de céder à ce besoin.
Il eût fallu rencontrer un homme d'exception qui m'acceptât pour son
égale en même temps que pour sa compagne, pour son amie en même temps
que pour son amante. Ce bonheur ne m'est point échu; et, si j'y aspirais
de nouveau, il faudrait le chercher. Chercher, en amour, veut dire
essayer; vous savez que cela est impossible pour une femme qui ne veut
pas courir la chance de s'avilir; c'est déjà trop de deux amours
malheureux dans sa vie. Quand le second n'a pas réparé les mécomptes du
premier, il faut bien qu'elle sache renoncer à l'amour, il faut bien
qu'elle sache trouver sa gloire et son repos dans l'abstinence. Or
l'abstinence lui sera difficile et douloureuse dans le monde. La société
lui refusa les grandes occupations de l'esprit et l'exercice des
passions politiques. L'éducation première, dont elle est victime, la
rend presque toujours impropre aux travaux de la science, et le préjugé
en outre lui rend toute action publique impossible ou ridicule. On lui
permet de cultiver les arts; mais les émotions qu'ils excitent ne sont
pas sans danger, l'austérité des moeurs est peut-être plus difficile à
un caractère ascétique qu'à tout autre. L'amour, considéré sous ses
rapports grossiers, n'est qu'une tentation dont on est à moitié délivré
quand on rougit de l'éprouver; on peut le surmonter sans souffrance
morale. L'amour, considéré comme l'idéal de la vie, ne laisse point de
repos à ceux qui en sont privés. C'est l'âme qui est attaquée dans son
plus divin sanctuaire par de nobles instincts, par de magnifiques
désirs. Elle ne pourra chercher à les satisfaire qu'en se donnant le
change, en se laissant abuser par de fausses apparences et de menteuses
promesses; sous chacun de ses pas s'ouvrira un abîme. Lente à sortir du
premier, attachée par sa nature même à de funestes illusions, elle
retombera dans un second, dans un troisième, jusqu'à ce que, brisée dans
ses chutes, épuisée par ses combats, elle succombe et s'anéantisse.
Parmi les femmes corrompues, j'en ai vu peu qui le fussent par besoin
des sens (à celles-là un époux jeune et stupide peut suffire); beaucoup,
au contraire, avaient cédé à des besoins de coeur que l'esprit ne
dirigeait pas et que la volonté ne savait pas vaincre. Si Pulchérie est
devenue une courtisane, c'est qu'elle est ma soeur, c'est, qu'elle a
malgré elle ressenti l'influence du spiritualisme, c'est qu'elle a
cherché un amant parmi les hommes avant d'avoir tous les hommes pour
amants.
En réduisant les femmes à l'esclavage pour se les conserver chastes et
fidèles, les hommes se sont étrangement trompés. Nulle vertu ne demande
plus de force que la chasteté, et l'esclavage énerve. Les hommes le
savent si bien qu'ils ne croient à la force d'aucune femme. Je n'ai pu
vivre parmi eux, vous le savez, sans être soupçonnée et calomniée, de
préférence à toute autre. Je ne pourrais me placer sous la protection de
votre amitié fraternelle sans que la calomnie dénaturât la nature de nos
relations. Je suis lasse de lutter en public et de supporter les
outrages à visage découvert. La pitié m'offenserait plus encore que
l'aversion; c'est pourquoi je ne chercherai jamais à me faire connaître,
et je boirai mon calice dans le secret de mes nuits mélancoliques. Il
est temps que je me repose, et que je cherche Dieu dans ses mystiques
sanctuaires pour lui demander s'il n'a fait pour les femmes rien de plus
que les hommes. J'ai déjà essayé la solitude, et j'ai été forcée d'y
renoncer. Dans les ruines du monastère de ***, j'ai failli perdre la
raison; dans le désert des montagnes, j'ai craint de perdre la
sensibilité. Entre l'aliénation et l'idiotisme, j'ai dû chercher le
tumulte et la distraction. La coupe où j'essayais de m'enivrer s'est
brisée sur mes lèvres. Je crois que l'heure du désabusement et de la
résignation est enfin venue. J'étais trop jeune pour rester au
Monteverdor il y a quelques jours; aujourd'hui je serais trop vieille
pour y retourner. J'avais encore trop d'espérance: je n'en ai plus
assez. Il faut que je trouve une solitude où rien du dehors ne parle
plus à mon coeur, mais où le son de la voix humaine frappe de temps en
temps mon oreille. L'homme peut s'affranchir des passions; mais il ne
rompt pas impunément toute sympathie avec son semblable. La vie physique
est un fardeau qu'il doit maintenir dans son équilibre, s'il veut
conserver dans un équilibre égal les facultés de son intelligence. La
solitude absolue détruit promptement la santé. Elle est contraire à la
nature, car l'homme primitif est éminemment sociable, et les animaux
intelligents ne subsistent que par l'association des besoins et des
travaux qui les soulagent. Ainsi, en ne me croyant point propre à le
retraite, je faisais injure à mon esprit; je ne comprenais pas que mon
corps seul se révoltait contre les privations exagérées, contre les
intempéries du climat, contre la diète exténuante, contre l'absence du
spectacle de la vie extérieure. Le mouvement des êtres animés, l'échange
de la parole, la seule audition de certains sons humains, la régularité
et la communauté des habitudes les plus vulgaires, sont peut-être une
nécessité pour la conservation de la vie animale, dans notre siècle
surtout, au sortir des habitudes d'un bien-être et d'un mouvement
excessifs.
La société chrétienne me paraît avoir admirablement compris ces
nécessités en créant les communautés religieuses. Jésus, en transmettant
les ardeurs du mysticisme à des imaginations ardentes sous des climats
salubres, put envoyer les anachorètes au Liban. Ses pères, les Esséniens
et les Thérapeutes, avaient peuplé les solitudes du monde. Le
cénobitisme de nos générations, plus faibles de chair et d'esprit, a été
forcé de créer les couvents et de remplacer la société qu'il abandonnait
par une société recrutée parmi les âmes d'exception. Ici même, le luxe
et ses douceurs se sont introduits jusque dans le cloître. Il y aurait
peut-être beaucoup à dire à cela s'il s'agissait de juger la question au
point de vue de la morale chrétienne. Pour moi qui ne suis qu'un
transfuge échappé tout saignant à un monde ennemi, cherchant le premier
abri venu pour y reposer ma tête, faible et endolorie comme je suis, je
me sens charmée de la beauté de cet asile où la tempête me jette. La
transition du monde au couvent me paraît moins sensible à travers la
magnificence de ces lambris. Les arts qu'on y cultive, les chants
mélodieux qui les emplissent, les parfums qu'on y respire, tout,
jusqu'au nombre imposant et au riche costume des religieuses, sert de
spectacle à mes sens exaltés, et de distraction à mes lugubres ennuis.
Je n'en demande pas davantage pour le présent, et, quant à l'avenir, je
ne m'en explique pas encore avec moi-même. Chaque instant que je passe
ici me fait pressentir une existence nouvelle.
Et cependant, si l'amant de Pulchérie réalisait les romanesques
espérances qu'en d'autres jours nous avions conçues... je vous l'ai
promis, je reviendrais à lui, et mon amour pourrait effacer la tache de
son égarement: mais comment espérez-vous qu'avec tant de penchant à la
volupté il soit véritablement sensible à la grande poésie à laquelle
vous vouliez l'initier? Ne vous y trompez pas; les poëtes de profession
ont le privilége de vanter tout ce qui est beau, sans que leur coeur
en soit ému et sans que leur bras soit au service de la cause qu'ils
exaltent. Vous savez bien qu'il a repoussé l'idée d'ennoblir sa vie en
allant l'offrir à la cause que vous servez. Il n'ignore pas ce qui vous
occupe: quelque saintement gardé que soit votre secret, il y a dans le
coeur des hommes à cette heure des inquiétudes, des besoins et des
sympathies qui ne peuvent se défendre de vous deviner. Eh bien, ces
sympathies dont Sténio m'entretenait si souvent, ce n'était chez lui
qu'une parole légère, une affectation de grandeur. Il me disait alors
que, pour vous voir un instant, pour presser votre main, il sacrifierait
son laurier de poëte; et, quand j'ai voulu le pousser dans vos bras, il
a préféré retourner à ceux de Pulchérie. Direz-vous que la douleur ferme
momentanément l'âme aux émotions nobles, aux idées généreuses? Eh quoi!
l'âme d'un poëte se laisse ainsi abattre, et pourtant elle conserve
toute sa puissance pour l'ivresse du plaisir! Honte à de telles
souffrances!
Faites cependant pour lui ce que votre coeur vous dicte. Mais, si vous
l'attirez dans vos rangs, souvenez-vous de ma volonté, Valmarina; je ne
veux pas être l'appât qui le fera sortir de son bourbier. Je ne veux pas
que la promesse de mon amour serve à de si vils usages que de retirer du
vice un être que l'honneur n'a pu sauver... Et quel mérite aurait son
dévouement pour vous, si l'espoir de m'obtenir en était le seul motif?
Qui sait, d'ailleurs, si maintenant ma conquête ne serait pas pour la
vanité blessée de Sténio un acte de dépit, et s'il n'y porterait pas
quelque sentiment de vengeance? Pour redevenir digne de moi, il faut
qu'il fasse plus que je n'aurais songé à lui demander avant sa faute. Il
faut qu'il engendre de son propre fonds le désir et l'exécution des
grandes choses. Alors je reconnaîtrai que je m'étais trompée, que je
l'avais trop sévèrement jugé, et qu'il méritait mieux... Et alors,
véritablement, il méritera que je le récompense...
Mais, croyez-moi, hélas! j'ai des instincts profonds de divination. J'ai
une pénétration qui a fait de tout temps mon supplice. On me croit
sévère parce que je suis clairvoyante... on me croit injuste parce qu'un
très-petit fait suffit pour m'éclairer... Sténio est perdu; ou plutôt,
comme je vous le disais, Sténio n'a jamais existé. C'est nous qui
l'avions créé dans nos rêves. C'est un jeune homme éloquent... rien de
plus.
Je vous renouvelle la promesse de ne prendre aucune résolution
irrévocable avant de lui avoir donné le temps de se faire réellement
connaître de vous. Je sais que vous veillerez sur lui comme la
Providence. N'oubliez pas que de votre côté vous m'avez promis qu'il
ignorerait ma retraite, que tous l'ignoreraient. Je désire que le monde,
m'oublie; je ne veux pas que Sténio vienne, dans un jour d'ivresse,
troubler mon repos par quelque folle tentative.
Parlez! allez arroser encore d'un peu de sang pur ce laurier stérile qui
croît sur la tombe des martyrs inconnus! ne craignez pas que je vous
plaigne! Vous allez agir; et moi, je vais imiter Alfieri, qui se faisait
lier sur une chaise pour résister à la tentation de rejoindre l'objet
d'une indigne passion. O vie de l'âme! ô amour! ô le plus sublime
bienfait de Dieu! il faut que je me fasse clouer aux piliers d'un
cloître pour m'abstenir de toi comme d'un poison! Malheur! malheur à
cette farouche moitié du genre humain, qui, pour s'approprier l'autre,
ne lui a laissé que le choix de l'esclavage ou du suicide!