Vous savez quels liens mystérieux m'attachent à des luttes funestes et à
de pâles espérances. Rappelé par mes frères d'infortune, je vais offrir
un adversaire ou une victime de plus aux bourreaux et aux assassins de
la vérité. Je pars peut-être pour ne plus revenir, et, puisque vous
l'exigez, je ne vous verrai pas. Je vous avoue que je m'étonne un peu
d'une retraite de votre part dans un couvent catholique. Je sais quel
empire ces croyances ont exercé sur vos premières années; mais je ne
saurais croire qu'elles puissent le ressaisir pour longtemps. Il faut
pourtant qu'il s'agisse ici pour vous d'autre chose que d'un besoin
momentané de solitude et de repos; car ni votre solitude ni votre repos
n'ont coutume d'être interrompus et troublés par ma présence. Vous
m'avez habitué a me regarder comme un autre vous-même; et d'ailleurs ce
n'est point un adieu fraternel, une étreinte des mains à travers une
grille, qui eussent pu vous distraire de vos rêveries et porter le bruit
du monde dans votre méditation. Vous semblez vous être imposé cette
retraite comme une pratique de dévotion, et cet effort pour vous
rattacher à des idées devenues trop étroites pour vous me paraît assez
triste. Il y a dans les déterminations puériles quelque chose de maladif
qui atteste l'impuissance de l'âme. Plus vous vous efforcez de nier par
votre conduite l'amour que vous avez pour Sténio, plus il me semble que
cet amour malheureux s'obstine à vous tourmenter. Songez-y, ma soeur,
il faut pourtant que cet amour se développe ou se brise. Les
demi-sentiments ne conviennent qu'aux natures faibles. Les tentatives
inutiles sont déplorables: elles usent nos forces en pure perte. Me
laisserez-vous partir sous le poids de ces inquiétudes?