«Tu m'as dit souvent, Lélia, que j'étais jeune et pur comme un ange des
cieux; tu m'as dit quelquefois que tu m'aimais. Ce matin encore, tu m'as
souri en disant:--Je n'ai plus de bonheur qu'en toi.--Mais ce soir tu as
oublié tout, et tu renverses sans pitié les fondements de mon bonheur.
«Soit! brise-moi, jette-moi à terre comme cette fleur que tu viens de
respirer et que maintenant tu abandonnes sur le gravier du ruisseau. Si,
à me voir emporté comme elle, et ballotté, flétri au caprice de l'onde,
tu trouves quelque amusement, quelque satisfaction ironique et cruelle,
déchire-moi, foule-moi sous ton pied; mais, n'oublie pas qu'au jour, à
l'heure où tu voudras me ramasser et me respirer encore, tu me
retrouveras fleuri et prêt à renaître sous tes caresses.
«Eh bien! pauvre femme, tu m'aimeras comme tu pourras. Je savais bien
que tu ne pouvais plus aimer comme j'aime; d'ailleurs, il est juste que
tu sois la souveraine de nous deux. Je ne mérite pas l'amour que tu
mérites, je n'ai pas souffert, je n'ai pas combattu comme toi; je ne
suis qu'un enfant sans gloire et sans blessures en face de la vie qui
commence et de la lutte qui s'ouvre. Toi sillonné de la foudre, toi cent
fois renversée et toujours debout, toi qui ne comprends pas Dieu et qui
crois pourtant, toi qui l'insultes et qui l'aimes, toi flétrie comme un
vieillard et jeune comme un enfant, Lélia, ma pauvre âme! aime-moi comme
tu pourras; je serai toujours à genoux pour te remercier, et je te
donnerai tout mon coeur, toute ma vie, en échange du peu qu'il te
reste à me donner.
«Laisse-toi seulement aimer; accepte sans dédain les souffrances que
j'apporte en holocauste à tes pieds; laisse-moi consumer ma vie et
brûler mon coeur sur l'autel que je t'ai dressé. Ne me plains pas, je
suis encore plus heureux que toi, c'est pour toi que je souffre! Oh! que
ne puis-je mourir pour toi, comme Viola mourut de son amour! Qu'il y a
de volupté dans ces tortures que tu mets dans mon sein! Qu'il y a de
bonheur à être seulement ton jouet et la victime, à expier, jeune, pur
et résigné, les vieilles iniquités, les murmures, les impiétés amassées
sur ta tête! Ah! si l'on pouvait laver les taches d'une autre âme avec
les douleurs de son âme et le sang de ses veines, si l'on pouvait la
racheter comme un nouveau Christ et renoncer à sa part d'éternité pour
lui épargner le néant!
«C'est ainsi que je vous aime, Lélia. Vous ne le savez pas, car vous
n'avez pas envie de le savoir. Je ne vous demande pas de m'apprécier,
encore moins de me plaindre; venez à moi seulement quand vous
souffrirez, et faites-moi tout le mal que vous voudrez, afin de vous
distraire de celui qui vous ronge...
--Eh bien! dit Lélia, je souffre mortellement à l'heure qu'il est; la
colère fermente dans mon sein. Voulez-vous blasphémer pour moi? Cela me
soulagera peut-être. Voulez-vous jeter des pierres vers le ciel,
outrager Dieu, maudire l'éternité, invoquer le néant, adorer le mal,
appeler la destruction sur les ouvrages de la Providence, et le mépris
sur son culte? Voyons, êtes-vous capable de tuer Abel pour me venger de
Dieu mon tyran? Voulez-vous crier comme un chien effaré qui voit la lune
semer des fantômes sur les murs? Voulez-vous mordre la terre et manger
du sable comme Nabuchodonosor? Voulez-vous comme Job exhaler votre
colère et la mienne dans de véhémentes imprécations? Voulez-vous, jeune
homme pur et pieux, vous plonger dans le scepticisme jusqu'au cou et
rouler dans l'abîme où j'expire? Je souffre, et je n'ai pas de force
pour crier. Allons, blasphémez pour moi! Eh bien! vous pleurez!... Vous
pouvez pleurer, vous? Heureux! heureux cent fois ceux qui pleurent! Mes
yeux sont plus secs que les déserts de sable où la rosée ne tombe
jamais, et mon coeur est plus sec que mes yeux. Vous pleurez? Eh bien!
écoutez, pour vous distraire, un chant que j'ai traduit d'un poëte
étranger.