XXVII.

«Tu m'as dit souvent, Lélia, que j'étais jeune et pur comme un ange des

cieux; tu m'as dit quelquefois que tu m'aimais. Ce matin encore, tu m'as

souri en disant:--Je n'ai plus de bonheur qu'en toi.--Mais ce soir tu as

oublié tout, et tu renverses sans pitié les fondements de mon bonheur.

«Soit! brise-moi, jette-moi à terre comme cette fleur que tu viens de

respirer et que maintenant tu abandonnes sur le gravier du ruisseau. Si,

à me voir emporté comme elle, et ballotté, flétri au caprice de l'onde,

tu trouves quelque amusement, quelque satisfaction ironique et cruelle,

déchire-moi, foule-moi sous ton pied; mais, n'oublie pas qu'au jour, à

l'heure où tu voudras me ramasser et me respirer encore, tu me

retrouveras fleuri et prêt à renaître sous tes caresses.

«Eh bien! pauvre femme, tu m'aimeras comme tu pourras. Je savais bien

que tu ne pouvais plus aimer comme j'aime; d'ailleurs, il est juste que

tu sois la souveraine de nous deux. Je ne mérite pas l'amour que tu

mérites, je n'ai pas souffert, je n'ai pas combattu comme toi; je ne

suis qu'un enfant sans gloire et sans blessures en face de la vie qui

commence et de la lutte qui s'ouvre. Toi sillonné de la foudre, toi cent

fois renversée et toujours debout, toi qui ne comprends pas Dieu et qui

crois pourtant, toi qui l'insultes et qui l'aimes, toi flétrie comme un

vieillard et jeune comme un enfant, Lélia, ma pauvre âme! aime-moi comme

tu pourras; je serai toujours à genoux pour te remercier, et je te

donnerai tout mon coeur, toute ma vie, en échange du peu qu'il te

reste à me donner.

«Laisse-toi seulement aimer; accepte sans dédain les souffrances que

j'apporte en holocauste à tes pieds; laisse-moi consumer ma vie et

brûler mon coeur sur l'autel que je t'ai dressé. Ne me plains pas, je

suis encore plus heureux que toi, c'est pour toi que je souffre! Oh! que

ne puis-je mourir pour toi, comme Viola mourut de son amour! Qu'il y a

de volupté dans ces tortures que tu mets dans mon sein! Qu'il y a de

bonheur à être seulement ton jouet et la victime, à expier, jeune, pur

et résigné, les vieilles iniquités, les murmures, les impiétés amassées

sur ta tête! Ah! si l'on pouvait laver les taches d'une autre âme avec

les douleurs de son âme et le sang de ses veines, si l'on pouvait la

racheter comme un nouveau Christ et renoncer à sa part d'éternité pour

lui épargner le néant!

«C'est ainsi que je vous aime, Lélia. Vous ne le savez pas, car vous

n'avez pas envie de le savoir. Je ne vous demande pas de m'apprécier,

encore moins de me plaindre; venez à moi seulement quand vous

souffrirez, et faites-moi tout le mal que vous voudrez, afin de vous

distraire de celui qui vous ronge...

--Eh bien! dit Lélia, je souffre mortellement à l'heure qu'il est; la

colère fermente dans mon sein. Voulez-vous blasphémer pour moi? Cela me

soulagera peut-être. Voulez-vous jeter des pierres vers le ciel,

outrager Dieu, maudire l'éternité, invoquer le néant, adorer le mal,

appeler la destruction sur les ouvrages de la Providence, et le mépris

sur son culte? Voyons, êtes-vous capable de tuer Abel pour me venger de

Dieu mon tyran? Voulez-vous crier comme un chien effaré qui voit la lune

semer des fantômes sur les murs? Voulez-vous mordre la terre et manger

du sable comme Nabuchodonosor? Voulez-vous comme Job exhaler votre

colère et la mienne dans de véhémentes imprécations? Voulez-vous, jeune

homme pur et pieux, vous plonger dans le scepticisme jusqu'au cou et

rouler dans l'abîme où j'expire? Je souffre, et je n'ai pas de force

pour crier. Allons, blasphémez pour moi! Eh bien! vous pleurez!... Vous

pouvez pleurer, vous? Heureux! heureux cent fois ceux qui pleurent! Mes

yeux sont plus secs que les déserts de sable où la rosée ne tombe

jamais, et mon coeur est plus sec que mes yeux. Vous pleurez? Eh bien!

écoutez, pour vous distraire, un chant que j'ai traduit d'un poëte

étranger.

Lélia · 第 45 / 110 题