VIOLA.

Il y avait, au bas des terrasses du jardin, une petite rivière qui

coulait sous l'épais ombrage des ifs et des cèdres, et s'enfonçait sous

leurs rameaux pendants. Sous une de ces voûtes mystérieuses, un tombeau

de marbre blanc se mirait dans l'eau, pâle au milieu des sombres reflets

de la verdure. A peine un souffle furtif de la brise ébranlait les

angles purs et tremblants du marbre réfléchi dans l'onde; un grand

liseron avait envahi ses flancs, et suspendait ses guirlandes de cloches

bleues autour des sculptures déjà noircies par la pluie et l'abandon. La

mousse croissait sur le sein et sur les bras des statues agenouillées;

les cyprès éplorés, laissant tomber languissamment leurs branches sur

ces fronts livides, enveloppaient déjà le monument confié à la

protection de l'oubli.

«C'est là, dit Lélia en écartant les longues herbes qui cachaient

l'inscription, le tombeau d'une femme morte d'amour et de douleur!...

--C'est un monument plein de religion et de poésie, dit Sténio. Voyez

comme la nature semble s'enorgueillir de te posséder! Comme ces festons

de fleurs l'enlacent mollement, comme ces arbres l'embrassent, comme

l'eau en baise le pied avec tendresse! pauvre femme morte d'amour!

pauvre ange exilé sur la terre et fourvoyé dans les voies humaines, tu

dors enfin dans la paix de ton cercueil, tu ne souffres plus, Viola! Tu

dors comme ce ruisseau; tu étends dans ton lit de marbre tes bras

fatigués, comme ce cyprès penché sur toi. Lélia, prends cette fleur de

la tombe, mets-la sur ton sein, respire-la bien souvent, mais respire-la

vite avant que, séparée de sa tige, elle perde ce virginal parfum qui

est peut-être l'âme de Viola, l'âme d'une femme qui a aimé jusqu'à en

mourir. Viola! s'il y a quelque émanation de vous dans ces fleurs, si

quelque souffle d'amour et de vie a passé de votre sein dans ce

mystérieux calice, ne pouvez-vous pénétrer jusqu'au coeur de Lélia? Ne

pouvez-vous embraser l'air qu'elle respire et faire qu'elle ne soit plus

là, pâle, froide et morte, comme ces statues qui se regardent d'un air

mélancolique dans le ruisseau?

--Enfant! dit Lélia en jetant la fleur au cours paresseux de l'eau et en

la suivant d'un regard distrait, croyez-vous donc que je n'aie pas aussi

ma souffrance, âpre et profonde comme celle qui a tué cette femme? Eh!

que savez-vous? ce fut là peut-être une vie bien riche, bien complète,

bien féconde. Vivre d'amour et en mourir! c'est beau pour une femme!

Sous quel ciel de feu étiez-vous donc née, Viola? Où aviez-vous pris un

coeur si énergique qu'il s'est brisé au lieu de ployer sous le poids

de la vie? Quel dieu avait mis en vous cette indomptable puissance que

la mort seule a pu détrôner de votre âme? O grande, grande entre toutes

les créatures! vous n'avez pas courbé la tête sons le joug, vous n'avez

pas voulu accepter la destinée, et pourtant vous n'avez pas hâté votre

mort comme ces êtres faibles qui se tuent pour s'empêcher de guérir.

Vous étiez si sûre de ne pas vous consoler, que vous vous êtes flétrie

lentement sans reculer d'un pas vers la vie, sans avancer d'un pas vers

la tombe. La mort est venue, et elle vous a prise, faible, brisée, morte

déjà, mais enracinée encore à votre amour, disant à la nature: «Adieu,

je te méprise et ne veux pas de salut. Garde tes bienfaits, ta poésie

décevante, tes consolantes vanités, et l'oubli narcotique, et le

scepticisme au front d'airain; garde tout cela pour les autres, moi je

veux aimer et mourir!» Viola! vous avez même repoussé Dieu, vous avez

franchement haï ce pouvoir inique qui vous avait donné pour lot la

douleur et la solitude. Vous n'êtes pas venue au bord de cette onde

chanter des hymnes mélancoliques, comme fait Sténio les jours où je

l'afflige; vous n'avez pas été vous prosterner dans les temples, comme

fait Magnus quand le démon du désespoir est en lui; vous n'avez pas,

comme Trenmor, écrasé votre sensibilité sous la méditation; vous n'avez

pas, comme lui, tué vos passions de sang-froid pour vivre fière et

tranquille sur leurs débris; et vous n'avez pas non plus, comme

Lélia...»

Elle oublia d'articuler sa pensée, et, le coude appuyé sur le mausolée,

l'oeil immobile sur les flots, elle n'entendit pas Sténio qui la

suppliait de se révéler à lui.

«Oui, dit-elle après un long silence, elle est morte! Et si une âme

humaine a mérité d'aller aux cieux, c'est la sienne; elle a fait plus

qu'il ne lui était imposé: elle a bu la coupe d'amertume jusqu'à la lie;

puis, repoussant le bienfait qui allait descendre d'en haut après

l'épreuve, refusant la faculté d'oublier et de mépriser son mal, elle a

brisé la coupe et gardé le poison dans son sein comme un amer trésor.

Elle est morte! morte de chagrin! Et nous tous, nous vivons! Vous-même,

jeune homme, qui avez encore des facultés toutes neuves pour la douleur,

vous vivez, ou bien vous parlez de suicide, et cela est plus lâche que

de subir cette vie souillée que le mépris de Dieu nous laisse.»

Sténio, la voyant plus triste, se mit à chanter pour la distraire.

Tandis qu'il chantait, des larmes coulaient de ses paupières fatiguées;

mais il domptait sa douleur, et cherchait dans son âme abattue des

inspirations pour consoler Lélia.

Lélia · 第 44 / 110 题