Le printemps était revenu, et avec lui le chant des oiseaux et le parfum
des fleurs nouvelles. Le jour finissait, les rougeurs du couchant
s'effaçaient sous les teintes violettes de la nuit: Lélia rêvait sur la
terrasse de la villa Viola. C'était une riche maison qu'un Italien avait
fait bâtir pour sa maîtresse à l'entrée de ces montagnes. Elle y était
morte de chagrin; et l'Italien, ne voulant plus habiter un lieu qui lui
rappelait de douloureux souvenirs, avait loué à des étrangers les
jardins qui renfermaient la tombe, et la villa qui portait le nom de sa
bien-aimée. Il y a des douleurs qui se nourrissent d'elles-mêmes; il y
en a qui s'effraient et qui se fuient comme des remords.
Molle et paresseuse comme la brise, comme l'onde, comme tout ce jour de
mai si doux et si somnolent, Lélia, penchée sur la balustrade, plongeait
du regard dans la plus belle vallée que le pied de l'homme civilisé ait
foulée. Le soleil était descendu derrière l'horizon, et pourtant le lac
conservait encore un ton rouge ardent comme si l'antique dieu, qu'on
supposait rentrer chaque soir dans les flots, se fût en effet plongé
dans sa masse transparente.
Lélia rêvait. Elle écoutait le murmure confus de la vallée, les cris des
jeunes agneaux qui venaient s'agenouiller devant leurs mères, le bruit
de l'eau dont on commençait à ouvrir les écluses, la voix des grands
pâtres bronzés, qui ont un profil grec, de pittoresques haillons, et qui
chantent d'un ton guttural en descendant la montagne, l'escopette sur
l'épaule. Elle écoutait aussi la clochette au timbre grêle qui sonne au
cou des longues vaches tigrées, et l'aboiement sonore de ces grands
chiens de race primitive qui font bondir les échos sur le flanc des
ravins.
Lélia était calme et radieuse comme le ciel. Sténio fit apporter la
harpe, et lui chanta ses hymnes les plus beaux. Pendant qu'il chantait,
la nuit descendait, toujours lente et solennelle, comme les graves
accords de la harpe, comme les belles notes de la voix suave et mâle du
poëte. Quand il eut fini, le ciel était perdu sous ce premier manteau
gris dont la nuit se revêt, alors que les étoiles tremblantes osent à
peine se montrer lointaines et pâles comme un faible espoir au sein du
doute. A peine une ligne blanche perdue dans la brume se dessinait au
pourtour de l'horizon. C'était la dernière lueur du crépuscule, le
dernier adieu du jour.
Alors ses bras tombèrent, le son de la harpe expira, et le jeune homme,
se prosternant devant Lélia, lui demanda un mot d'amour ou de pitié, un
signe de vie ou de tendresse. Lélia prit la main de l'enfant, et la
porta à ses yeux: elle pleurait.
«Oh! s'écria-t-il avec transport, tu pleures! Tu vis donc enfin?»
Lélia passa ses doigts dans les cheveux parfumés de Sténio, et, attirant
sa tête sur son sein, elle la couvrit de baisers. Rarement il lui était
arrivé d'effleurer ce beau front de ses lèvres. Une caresse de Lélia
était un don du ciel aussi rare qu'une fleur oubliée par l'hiver, et
qu'on trouve épanouie sur la neige. Aussi cette brusque et brûlante
effusion faillit coûter la vie à l'enfant qui avait reçu des lèvres
froides de Lélia le premier baiser de l'amour. Il devint pâle, son
coeur cessa de battre; près de mourir, il la repoussa de toute sa
force, car il n'avait jamais tant craint la mort qu'en cet instant où la
vie se révélait à lui.
Il avait besoin de parler pour échapper à cet excès de bonheur qui était
douloureux comme la fièvre.
«Oh!, dis-moi, s'écria-t-il en s'échappant de ses bras, dis-moi que tu
m'aimes enfin!
--Ne te l'ai-je pas dit déjà? lui répondit-elle avec un regard et un
sourire que Murillo eût donnés à la Vierge emportée aux cieux par les
anges.
--Non, tu ne me l'as pas dit, répondit-il; tu m'as dit, un jour où tu
allais mourir, que tu voulais aimer. Cela voulait dire qu'au moment de
perdre la vie tu regrettais de n'avoir pas vécu.
--Vous croyez donc cela, Sténio? dit-elle avec un ton de coquetterie
moqueuse.
--Je ne crois rien, mais je cherche à vous deviner. O Lélia! vous m'avez
promis d'essayer d'aimer; c'est là tout ce que vous m'avez promis.
--Sans doute, dit Lélia froidement, je n'ai pas promis de réussir.
--Mais espères-tu que tu pourras m'aimer enfin? lui dit-il d'une voix
triste et douce qui remua toute l'âme de Lélia.»
Elle l'entoura de ses bras et le pressa contre son coeur avec une
force surhumaine. Sténio, qui voulait encore lui résister, se sentit
dominé par cette puissance qui le glaçait d'effroi. Son sang
bouillonnait comme la lave et se figeait comme elle. Il avait tour à
tour chaud et froid, il était mal et il était bien. Était-ce la joie,
était-ce l'angoisse? il ne le savait pas. C'était l'un et l'autre,
c'était plus que cela encore: c'était l'amour et la honte, le désir et
l'effroi, l'extase et l'agonie.
Enfin le courage lui revint. Il se rappela de combien de voeux
délirants il avait appelé cette heure de trouble et de transports; il se
méprisa pour la pusillanime timidité qui l'arrêtait, et, s'abandonnant à
un élan qui avait quelque chose de désespéré, il maîtrisa la femme à son
tour, il l'étreignit dans ses bras, il colla sa bouche à cette bouche
pâle et froide dont le contact l'étonnait encore... Mais Lélia, le
repoussant tout à coup, lui dit d'une voix sèche et dure:
«Laissez-moi, je ne vous aime plus!»
Sténio tomba anéanti sur les dalles de la terrasse. C'est alors que
réellement il se crut près de mourir en sentant le froid de la honte
étrangler tout à coup cette rage d'amour et cette fièvre d'attente.
Lélia se mit à rire; la colère le ranima, il se releva, et délibéra un
instant s'il ne la tuerait pas.
Mais cette femme était si indifférente à la vie, qu'il n'y avait pas
plus moyen de se venger d'elle que de l'effrayer. Sténio essaya d'être
philosophique et froid; mais au bout de trois mots il se mit à pleurer.
Alors Lélia l'embrassa de nouveau, et, comme il essayait de lui rendre
ses caresses, elle lui dit en le repoussant: «Prends garde, ne risquons
pas nos trésors, ne les confions pas aux caprices de la mer.
--Soyez maudite! s'écria-t-il en essayant de se lever pour la fuir.»
Elle le retint.
«Reviens, lui dit-elle, reviens près de mon coeur. Je t'aimais tant
tout à l'heure, alors que, peureux et naïf, tu recevais mes baisers
presque malgré toi! Tiens, lorsque tu m'as dit ce mot: _Espères-tu que
tu pourras m'aimer?_ j'ai senti que je t'adorais. Tu étais si humble
alors! Reste ainsi, c'est ainsi que je t'aime. Quand je te vois trembler
et reculer devant l'amour qui te cherche, il me semble que je suis plus
jeune et plus confiante que toi. Cela m'enorgueillit et me charme, la
vie ne me décourage plus, car je m'imagine alors que je puis te la
donner; mais quand tu t'enhardis, quand tu demandes plus qu'il n'est en
moi d'oser, je perds l'espoir, je m'effraie d'aimer et de vivre. Je
souffre et je regrette de m'être abusée une fois de plus.
--Pauvre femme! dit Sténio vaincu par la pitié.
--Oh! ne peux-tu rester ainsi craintif et palpitant sous mes caresses?
lui dit-elle en attirant encore sa tête sur ses genoux. Tiens,
laisse-moi passer ma main autour de ton cou blanc et poli comme un
marbre antique, laisse-moi sentir tes cheveux, si doux et si souples se
rouler et s'attacher à mes doigts. Comme ta poitrine est blanche, jeune
homme! Comme ton coeur y bat rude et violent! C'est bien, mon enfant;
mais ce coeur renferme-t-il le germe de quelque mâle vertu?
Traversera-t-il la vie sans se corrompre ou sans se sécher? Voici la
lune qui monte au-dessus de toi et réfléchit son rayon dans tes yeux.
Respire dans cette brise l'herbe et la prairie en fleurs. Je reconnais
l'émanation de chaque plante, je les sens passer l'une après l'autre
dans l'air qui les emporte. Maintenant c'est le thym sauvage de la
colline; tout à l'heure c'étaient les narcisses du lac, et à présent ce
sont les géraniums du jardin. Comme les Esprits de l'air doivent se
réjouir à poursuivre ces parfums subtils et à s'y baigner! Tu souris,
mon gracieux poëte, endors-toi ainsi.
--M'endormir! dit Sténio d'un ton de surprise et de reproche.
--Pourquoi non? N'es-tu pas calme, n'es-tu pas heureux maintenant?
--Heureux! oui; mais calme?
--Eh bien, vous n'aimez pas! reprit-elle en le repoussant.
--Lélia, vous me rendez malheureux, laissez-moi vous quitter.
--Lâche, comme vous craignez la souffrance! Allez, partez!
--Je ne peux pas, répondit-il en revenant tomber à ses genoux.
--Mon Dieu, lui dit-elle en l'embrassant, pourquoi souffrir? Vous ne
savez pas combien je vous aime: je me plais à vous caresser, à vous
regarder, comme si vous étiez mon enfant. Tenez, je n'ai jamais été
mère, mais il me semble que j'ai pour vous le sentiment que j'aurais eu
pour mon fils. Je me complais dans votre beauté avec une candeur, avec
une puérilité maternelle... Et puis, après tout, quel sentiment puis-je
avoir pour vous?
--Vous ne pourrez donc pas avoir d'amour? lui dit Sténio d'une voix
tremblante et le coeur déchiré.»
Lélia ne répondit point; elle passa convulsivement ses mains dans les
flots de cheveux bruns qui bouclaient au front du jeune homme; elle se
pencha vers lui et le contempla comme si elle eût voulu résumer dans un
regard la puissance de plusieurs âmes, dans un instant l'ivresse de cent
existences; puis, trouvant sans doute son coeur moins ardent que son
cerveau, et ses espérances plus faibles que ses rêves, elle se
découragea encore une fois de la vie; sa main retomba morte à son côté;
elle regarda la lune avec tristesse; puis, portant la main à son coeur
et respirant du fond de la poitrine:
«Hélas! dit-elle d'une voix irritée et le regard sombre, heureux ceux
qui peuvent aimer!»