Comme Sténio revenait durant la nuit vers les villes, il rencontra, au
sortir de la montagne, Edméo qui, croisant ses pas, s'enfonçait
rapidement, et sans le voir, dans les sombres défilés qu'il venait de
quitter.
«Où cours-tu si mystérieux et si pressé? dit Sténio à son jeune ami. Toi
que j'ai toujours connu philosophe, aurais-tu donc abjuré la sublime
sagesse pour quelque passion humaine, pour quelque intérêt de la terre?
Parle-moi; j'ai beaucoup souffert depuis que nous nous sommes quittés,
j'ai besoin que quelqu'un m'encourage à vivre ou à mourir. Mon âme est
tombée dans une étrange détresse. Mille espérances me convient, mille
frayeurs m'arrêtent; quoi que tu me conseilles en cet instant, je veux
le faire. Je regarde cette rencontre comme un coup du sort; je
regarderai ta voix comme la voix du destin. Dis-moi où tu vas dans la
vie? Dis-moi ce que tu cherches et ce que tu évites, ce que tu crois et
ce que tu nies? Dis-moi si tu as fait ton choix entre un modeste bonheur
et une noble souffrance?...»
Edméo, pressé de questions, céda au désir de son ami. Il s'assit à ses
côtés, sur la mousse du rocher, au pied d'une croix de pierre à demi
brisée, et prit la main de Sténio dans les siennes.
«Avant de le répondre, dit-il, permets que je t'interroge. Avant
d'accepter le rôle de père que tu m'imposes, il faut que tu m'accordes
celui de confesseur. Conte-moi ta vie depuis un an, dis-moi ton âme tout
entière.»
Sténio raconta son amour, ses incertitudes, ses souffrances, ses désirs,
son espoir. Il parlait avec feu, son front brûlait sous sa chevelure
humide, et sa main tremblait dans celle du jeune homme. Quand il eut
fini, Edméo ne lui répondit que par un sourire mélancolique; et, après
avoir quelque temps rêvé, il consentit enfin à répondre.
«Tu m'as parlé, lui dit-il, d'un monde qui m'est encore inconnu, et dont
je comprends pourtant les mystères. Tout ce que tu m'as dit, je l'avais
pressenti, je l'avais rêvé. Plus d'une fois mon coeur a palpité, plus
d'une fois mon front a brûlé au récit de tes transports, à l'idée de tes
espérances. Mais déjà ces riantes chimères s'évanouissent comme la
vapeur du crépuscule. Regarde cette étoile blanche qui monte là-bas sur
le pic neigeux...
--C'est Sirius, dit Sténio. Est-ce là l'unique objet de ton culte?
T'es-tu adonné exclusivement à la science?»
Edméo secoua la tête.
«Quoique j'eusse le goût des éludes sérieuses, dit-il, entre la vie de
l'intelligence et la vie du coeur, telle que tu viens de me la
dépeindre, je n'eusse pas hésité un instant. J'ai à peine un an de plus
que toi, Sténio, et quoique je n'aie pas le don de poésie, quoique mon
oeil soit terne et mes manières réservées auprès des femmes, je n'ai
pu, sans frémir, effleurer le vêtement de la belle Lélia...
--Lélia! s'écria Sténio, je ne vous l'ai pas nommée! Eh quoi! si
j'interrogeais ce rocher, il prendrait une voix pour me répondre: Lélia!
Et d'où connaissez-vous Lélia et d'où savez-vous que je l'aime, Edméo?
--Je l'ai quittée il y a une heure, répondit Edméo; j'étais chargé pour
elle d'un message important, je lui ai parlé un instant... Sa figure, sa
voix, ses manières, tout en elle m'a semblé étrange, et j'étais troublé
en la quittant. Quand je vous ai rencontré, je ne vous ai pas vu, parce
que j'étais préoccupé. L'image de cette grande femme pâle flottait
devant moi. Ses paroles sont froides, Sténio, son regard est sombre, son
âme semble d'airain; mais ses actions sont grandes, et sa tristesse est
profonde et solennelle. Quand tu m'as décrit l'objet de ta passion,
était-il possible que je ne reconnusse pas la femme que je venais de
voir, et dont j'avais l'âme toute remplie?
--Mais tu l'aimes, malheureux! s'écria Sténio; toi aussi, tu l'aimes?
--Que t'importe, dit Edméo en souriant avec amertume, je ne la reverrai
sans doute jamais. Rassure-toi, je n'ai pas le temps d'aimer. Ma vie est
absorbée par d'autres soins.
--Mais qu'allais-tu chercher auprès de Lélia? quel message avais-tu pour
elle?
--Ceci n'est point un secret, je puis te le dire; j'allais lui demander
des secours pour des malheureux: elle m'a remis quelque chose qui
ressemble à la rançon d'un roi, avec la même simplicité qu'une autre eût
mise à me donner une obole...
--Oh! elle est grande, elle est bonne, n'est-ce pas? s'écria Sténio.
--Elle est riche et libérale, répondit Edméo; j'ignore si elle est
bonne. Elle a lu d'un oeil sec la lettre que je lui ai remise. Elle ne
m'a fait aucune question sur celui qui la lui avait écrite. Elle a souri
quand je lui ai parlé de certaines espérances religieuses et sociales.
Puis elle m'a tendu une main glacée, en me disant: Ne parlez pas avec
moi si vous voulez conserver la foi...
--Elle a reçu froidement ce message? dit Sténio avec agitation. Eh bien!
je ne sais pourquoi, je suis heureux de cette indifférence... Ne
pouvez-vous me dire par qui vous étiez envoyé, Edméo?
--Avez-vous quelquefois entendu parler de Valmarina? dit le voyageur.
--Vous prononcez un nom qui me pénètre jusqu'au coeur, répondit le
poëte. Tout ce qu'on m'a raconté de la vertu, du dévoûment et de la
charité de cet homme, m'avait semblé fabuleux. Existe-t-il vraiment un
homme qui s'appelle ainsi, et qui ait fait les actions qu'on lui
attribue?
--Cet homme est plus respectable encore et plus bienfaisant qu'on ne
l'imagine, repartit Edméo. Si vous le connaissiez, ami, vous
comprendriez qu'il est quelque chose de plus puissant et de plus
précieux sur la terre que la beauté, l'amour, la poésie ou la gloire...
--La vertu! dit Sténio; oui, on dit que cet homme est la vertu
personnifiée; partez-moi de lui, faites-le-moi connaître. Tant de bruits
divers circulent sur son compte, sa renommée est une légende si
merveilleuse, que les femmes vont jusqu'à lui attribuer le don des
miracles.
--Cette renommée qu'il a tant évitée fait son supplice, répondit Edméo.
Sa modestie, son amour pour l'obscurité est poussé jusqu'à la
bizarrerie, et, par une bizarrerie non moins remarquable de la destinée,
cette réputation, que tant d'hommes cherchent en vain et qu'il fuit si
obstinément, s'attache obstinément à ses pas.
--Est-il vrai, dit Sténio, qu'aucun de ceux qu'il a protégés, assistés
ou sauvés, n'ait jamais vu ses traits, et que pendant longtemps il ait
réussi à tenir cachée la source des bienfaits qu'il répandait sur les
malheureux?
--Tant que sa fortune immense a suffi à ses bienfaits, il a réussi à
rester ignoré. Mais il a fallu, pour continuer ce rôle sublime, qu'il
établît des relations avec des âmes soeurs de la sienne, et qu'il
formât une association.
--Arrêtez! dit Sténio vivement, vous en faites partie?...
--Je ne fais partie d'aucun corps, répondit Edméo; je me suis fait
l'ami, le disciple et l'agent de Valmarina. Je ne savais à quoi employer
ma jeunesse. Je sentais en moi de grands instincts d'énergie, de grands
besoins de coeur. L'amour me semblait une passion égoïste; la
science, une occupation desséchante; l'ambition, un amusement puéril.
J'ai rencontré la vertu sur mon chemin; je me suis laissé emmener par
elle. Je lui ai fait quelques sacrifices. Peut-être en aurai-je de plus
grands à lui faire. Je sens qu'elle peut m'en récompenser, et que je ne
les regretterai jamais.
--Ton langage simple, ta pieuse conviction me saisissent, dit Sténio.
J'ai envie de renoncer à l'amour, j'ai envie de tout quitter pour te
suivre. Où vas-tu maintenant?
--Je retourne vers celui qui m'a envoyé.
--Conduis-moi vers lui. Je veux qu'il me guérisse de ma folle passion;
je veux qu'il m'arrache ma souffrance et me donne un bonheur pur dont je
jouirai sans trembler sans cesse pour le lendemain... Partons
ensemble!...
--Je ne puis t'emmener, dit Edméo. Songe au mystère dont Valmarina aime
à s'envelopper. Il n'est permis à aucun de ses amis de lui présenter un
nouveau disciple à l'improviste. Je lui parlerai de toi, et s'il te juge
propre à marcher dans cette rude carrière...
--Qu'a-t-elle donc de si rude? reprit l'enthousiaste Sténio. Depuis que
j'existe, je rêve les grandeurs du renoncement aux faux biens de ce
monde, et la conquête des biens immatériels. Quand, pour mon malheur,
j'ai rencontré Lélia, j'avais l'imagination toute pleine de Valmarina.
Je voulais aller le joindre. Ce funeste amour m'a détourné de la voie;
mais je comprends, à cette heure, que la Providence t'envoie vers moi
pour me sauver...
--Que Dieu t'entende! Puisses-tu dire la vérité, Sténio! mais
permets-moi de douter encore de ta résolution. Un regard de Lélia la
fera envoler comme cette neige fraîchement tombée que la brise balaie
autour de nous...
--Tu ne veux pas de moi? dit Sténio avec véhémence. Je comprends! Fier
de ta facile sagesse, vierge de toute affection humaine, tu te plais à
douter de moi pour me rabaisser. Emmène-moi pendant que l'enthousiasme
me possède, ou je croirai, Edméo, que toute ta vertu c'est de
l'orgueil.»
Edméo resta muet à cette accusation. Il combattit le désir d'y répondre;
puis, se levant, il se prépara à quitter Sténio. Celui-ci le retint
encore...
«Eh bien! dit le jeune exalté, ton silence stoïque m'éclaire, Edméo, et
maintenant je suis sûr de ce que je ne faisais que pressentir. On me l'a
dit, et tu veux en vain me donner le change, Valmarina est quelque chose
de plus qu'un homme bienfaisant et un consolateur ingénieux. L'oeuvre
sainte que vous accomplissez ne se borne pas à des actes particuliers de
dévoûment. Et toi-même, Edméo, tu ne t'es pas voué au simple rôle
d'aumônier d'un riche philanthrope. Une mission plus vaste t'est
confiée. Les richesses de Lélia serviront peut-être à racheter des
captifs et à secourir des indigents, mais ce ne seront pas des captifs
insignifiants et des indigents vulgaires. Valmarina versera peut-être
son sang avec son or; et pour toi, tu aspires à quelque chose de plus
que des bénédictions de mendiant; tu as rêvé le laurier du martyre.
C'est pour de telles choses, et non pour d'autres, que tu marches seul
et rapide dans la nuit froide et silencieuse...
«Ne me réponds pas, Edméo, ajouta Sténio en voyant que son ami cherchait
à éluder ses questions. Tu es encore trop trop jeune pour parler, sans
trouble, de tes secrets. Tu sais te taire; tu ne saurais pas feindre.
Laisse à mon coeur la joie de te deviner et la délicatesse de ne pas
t'interroger davantage. Je sais ce que je voulais.
--Et si ce que tu supposes était la vérité, dit Edméo, viendrais-tu avec
moi?
--Je sais maintenant que je ne le puis pas, repartit Sténio; je sais que
je ne serais pas admis auprès de Valmarina sans de longues et terribles
épreuves. Je sais qu'avant tout il me serait prescrit de renoncer pour
jamais à Lélia... Oh! je le sais, malgré les liens qui unissent sa
mystérieuse destinée à vos destins héroïques, on me demanderait la
preuve de ma vertu, le gage de ma force; je n'en aurais pas d'autre à
fournir que mon amour vaincu, et je ne le fournirais pas.
--J'en étais bien sûr, dit Edméo avec un soupir. J'ai vu Lélia! Adieu
donc, ami! Si un jour, détrompé de ce prestige ou rebuté dans tes
espérances...
--Oui, certes! s'écria Sténio en serrant la main de son ami;» puis il la
laissa retomber en ajoutant: Peut-être!... Et un instant après,
l'espoir, se réveillant dans son coeur, lui disait tout bas: Jamais!
Quelques moments après qu'ils se furent séparés, Edméo, qui marchait
vers le nord, étant parvenu au sommet de la montagne, entonna, ainsi
qu'il l'avait promis à Sténio, un chant d'adieu. Sténio était resté
assis sur le rocher. La nuit était pure et froide, la terre sèche et
l'air sonore. La voix mâle d'Edméo chanta cet hymne qui parvint distinct
à l'oreille de son ami:
«Sirius, roi des longues nuits, soleil du sombre hiver, toi qui devances
l'aube en automne, et te plonges sous notre horizon à la suite du soleil
au printemps! frère du soleil, Sirius, monarque du firmament, toi qui
braves la blanche clarté de la lune quand tous les autres astres
pâlissent devant elle, et qui perces de ton oeil de feu le voile épais
des nuits brumeuses! molosse à la gueule enflammée, qui toujours lèches
le pied sanglant du terrible Orion, et, suivi de ton cortége étincelant,
montes dans les hautes régions de l'empirée, sans égal et sans rivaux! ô
le plus beau, le plus grand, le plus éclatant des flambeaux de la nuit,
répands tes blancs rayons sur ma chevelure humide, rends l'espoir à mon
âme tremblante et la force à mes membres glacés! Brille sur ma tête,
éclaire ma route, verse-moi les flots de ta riche lumière! Roi de la
nuit, guide-moi vers l'ami de mon coeur. Protège ma course mystérieuse
dans les ténèbres; celui vers qui je vais est, parmi les hommes, comme
toi parmi la foule secondaire des innombrables étoiles.
«Comme toi, mon maître est grand, comme toi, il a l'éclat et la
puissance; comme toi, il pénètre d'un regard flamboyant; comme toi, il
répand la lumière; comme toi, il règne sur la nuit glacée; comme toi, il
marque la fin des beaux jours!
«Sirius, tu n'es pas l'étoile de l'amour, tu n'es pas l'astre de
l'espérance. Le rossignol ne s'inspire pas de ta mâle beauté, et les
fleurs ne s'ouvrent pas sous ton austère influence. L'aigle des
montagnes te salue au matin d'une voix triste et farouche; la neige
s'amasse sous ton regard impassible, et la bise chante tes splendeurs
sur les cordes d'airain de sa harpe lugubre.
«C'est ainsi que l'âme où tu règnes, ô vertu! ne s'ouvre plus ni à
l'espoir ni à la tendresse; elle est scellée comme un cercueil de plomb,
comme la nuit hyperboréenne aux confins de l'horizon quand Sirius est à
la moitié de sa course. Elle est morne comme l'hiver, obscure comme un
ciel sans lune, et traversée d'un seul rayon froid et pénétrant comme
l'acier. Elle est ensevelie sous un linceul, elle n'a plus ni
transports, ni chants, ni sourires.
«Mon âme, c'est la nuit, c'est le froid, c'est le silence; mais ta
splendeur, ô vertu! c'est le rayon de Sirius éclatant et sublime.»
La voix se perdit dans l'espace. Sténio resta quelques instants absorbé;
puis il descendit vers la vallée, les yeux fixés sur Vénus qui se levait
à l'horizon.