XXII.

«Dieu du ciel et de la terre, Dieu de force et d'amour, entends une voix

pure qui s'exhale d'une âme pure et d'un sein vierge! Entends la prière

d'un enfant; rends-nous Lélia!

Pourquoi, mon Dieu, veux-tu nous arracher si tôt la bien-aimée de nos

coeurs? Écoute la grande et puissante voix de Trenmor, de l'homme qui

a souffert, de l'homme qui a vécu. Entends le voeu d'une âme encore

ignorante des maux de la vie. Tous deux te demandent de leur conserver

leur bien, leur poésie, leur espoir, Lélia! Si tu veux déjà la placer

dans ta gloire et l'envelopper de tes éternelles félicités, reprends-la,

mon Dieu, elle t'appartient; ce que tu lui destines vaut mieux que ce

que tu lui ôtes. Mais, en sauvant Lélia, ne nous brise pas, ne nous

perds pas, ô mon Dieu! Permets-nous de la suivre et de nous agenouiller

sur les marches du trône où elle doit s'asseoir...

--C'est fort beau, dit Lélia en l'interrompant, mais ce sont des vers et

rien de plus. Laissez cette harpe dormir en paix, ou mettez-la sur la

fenêtre; le vent en jouera mieux que vous. Maintenant, approchez.

Va-t'en, Trenmor, ton calme m'attriste et me décourage. Viens, Sténio,

parle-moi de toi et de moi. Dieu est trop loin, je crains qu'il ne nous

entende pas; mais Dieu a mis un peu de lui en toi. Montre-moi ce que ton

âme en possède. Il me semble qu'une aspiration bien ardente de cette âme

vers la mienne, il me semble qu'une prière bien fervente que tu

m'adresserais me donnerait la force de vivre. La force de vivre! Oui! il

ne s'agit que de le vouloir. Mon mal consiste, Sténio, à ne pouvoir pas

trouver en moi cette volonté. Tu souris, Trenmor! Va-t'en. Hélas!

Sténio, ceci est vrai, j'essaie de résister à la mort, mais j'essaie

faiblement. Je la crains moins que je ne la désire, je voudrais mourir

par curiosité. Hélas! j'ai besoin du ciel, mais je doute... et, s'il n'y

a point de ciel au-dessus de ces étoiles, je voudrais le contempler

encore de la terre. Peut-être, mon Dieu! est-ce ici-bas seulement qu'il

faut l'espérer? Peut-être est-il dans le coeur de l'homme?... Dis, toi

qui es jeune et plein de vie, l'amour est-ce le ciel? Vois comme ma tête

s'affaiblit, et pardonne cet instant de délire. Je voudrais bien croire

à quelque chose, ne fût-ce qu'à toi, ne fût-ce qu'une heure avant d'en

finir, sans retour peut-être, avec les hommes et avec Dieu!

--Doute de Dieu, doute des hommes, doute de moi-même, si tu veux, dit

Sténio en s'agenouillant devant elle, mais ne doute pas de l'amour, ne

doute pas de ton coeur, Lélia! Si tu dois mourir à présent, s'il faut

que je te perde, ô mon tourment, ô mon bien, ô mon espoir! fais au moins

que je croie en toi, une heure, un instant. Hélas! mourras-tu sans que

je t'aie vue vivre? Mourrai-je avec toi sans avoir embrassé en toi autre

chose qu'un rêve? Mon Dieu! n'y a-t-il d'amour que dans le coeur qui

désire, que dans l'imagination qui souffre, que dans les songes qui nous

bercent durant les nuits solitaires? Est-ce un souffle insaisissable?

Est-ce un météore qui brille et qui meurt? Est-ce un mot? Qu'est-ce que

c'est, mon Dieu! O ciel! ô femme! ne me l'apprendrez-vous pas?

--Cet enfant demande à la mort le secret de la vie, dit Lélia; il

s'agenouille sur un cercueil pour obtenir l'amour! Pauvre enfant! Mon

Dieu, ayez pitié de lui, et rendez-moi la vie afin de conserver la

sienne! Si vous me la rendez, je fais voeu de vivre pour lui. Il dit

que je vous ai blasphémé en blasphémant l'amour: eh bien! je courberai

mon front superbe, je croirai, j'aimerai!... Faites seulement que je

vive de la vie du corps, et j'essaierai de vivre de celle de l'âme.

--Entendez-vous, mon Dieu? s'écria Sténio avec délire; entendez-vous ce

qu'elle dit, ce qu'elle promet? Sauvez-la, sauvez-moi! donnez-moi Lélia,

rendez-lui la vie!....»

Lélia tomba raide et froide sur le parquet. C'était une dernière, une

horrible crise. Sténio la pressa contre son coeur en criant de

désespoir. Son coeur était brûlant, ses larmes chaudes tombèrent sur

le front de Lélia. Ses baisers vivifiants ramenèrent le sang à ses mains

livides, sa prière peut-être attendrit le ciel: Lélia ouvrit faiblement

les yeux, et dit à Trenmor qui l'aidait à se relever:

«Sténio a relevé mon âme; si vous voulez la briser encore avec votre

raison, tuez-moi tout de suite.

--Et pourquoi vous ôterais-je le seul jour qui vous reste? dit Trenmor;

la dernière plume de votre aile n'est pas encore tombée.»

Lélia · 第 36 / 110 题