Minuit sonna: Trenmor entra chez Sténio, il le trouva pensif, assis
auprès du feu. Le temps était froid et sombre; la bise sifflait d'une
voix aiguë sous les lambris vides et sonores. Il y avait sur une table,
devant Sténio, une coupe remplie jusqu'aux bords, que Trenmor renversa
en l'effleurant de son manteau.
«Il faut que vous veniez avec moi auprès de Lélia, lui dit-il d'un air
grave mais paisible; Lélia veut vous voir. Je pense que son heure est
venue et qu'elle va mourir.»
Sténio se leva brusquement, et retomba sur sa chaise pâle et sans
force; puis il se leva de nouveau, prit convulsivement le bras de
Trenmor, et courut chez Lélia.
Elle était couchée sur un sofa; ses joues avaient un reflet bleu, ses
yeux semblaient s'être retirés sous l'arc profond de ses sourcils. Un
grand pli traversait son front, ordinairement si poli et si blanc; mais
sa voix était pleine et assurée, et le sourire du dédain errait, comme
de coutume, sur ses lèvres mobiles.
Il y avait auprès d'elle le joli docteur Kreyssneifetter, un charmant
homme tout jeune, blond, vermeil, au sourire nonchalant, à la main
blanche, au parler doucereux et protecteur. Le joli docteur
Kreyssneifetter tenait familièrement une main de Lélia dans les siennes,
et, de temps eu temps, il interrogeait le mouvement de l'artère; puis il
passait son autre main dans les belles boucles de sa chevelure,
artistement relevée en pointe sur le sommet de son noble crâne.
«Ce n'est rien, disait-il avec un aimable sourire, rien du tout. C'est
le choléra, le choléra-morbus, la chose la plus commune du monde dans ce
temps-ci, et la maladie la mieux connue. Rassurez-vous, mon bel ange!
vous avez le choléra, une maladie qui tue en deux heures ceux qui ont la
faiblesse de s'en effrayer, mais qui n'est point dangereuse pour les
esprits fermes comme les nôtres. Ne vous effrayez donc pas, aimable
étrangère! Nous sommes ici deux qui ne craignons pas le choléra, vous et
moi défions le choléra! Faisons peur à ce vilain spectre, à ce hideux
monstre qui fait dresser les cheveux au genre humain. Raillons le
choléra! c'est la seule manière de le traiter.
--Mais, dit Trenmor, si l'on essayait le punch du docteur Magendie?
--Pourquoi pas le punch du docteur Magendie, dit le joli docteur
Kreyssneifetter, si le malade n'a point de répugnance pour le punch?
--J'ai ouï dire, reprit Lélia avec un sang-froid caustique, qu'il était
fort contraire. Essayons plutôt les adoucissants.
--Essayons les adoucissants, si vous croyez à la vertu des adoucissants,
dit le joli docteur Kreyssneifetter.
--Mais que conseilleriez-vous selon votre conscience? dit Sténio.»
A ce mot de conscience, le docteur Kreyssneifetter jeta un regard de
compassion moqueuse au jeune poëte; puis il se remit parfaitement, et
dit d'un air grave:
«Ma conscience m'ordonne de ne rien ordonner du tout, et de ne me mêler
en rien de cette maladie.
--C'est fort bien, docteur, dit Lélia. Alors, comme il se fait tard,
bonsoir! N'interrompez pas plus longtemps votre précieux sommeil.
--Oh! ne faites pas attention, reprit-il; je suis bien ici, je me plais
à suivre les progrès du mal. J'étudie, j'aime mon métier de passion, et
je sacrifie volontiers mes plaisirs et mon repos; je sacrifierais ma
vie, s'il le fallait, pour le bien de l'humanité.
--Quel est donc votre métier, docteur Kreyssneifetter? demanda Trenmor.
--Je console et j'encourage, répondit le docteur: c'est ma vocation.
L'étude m'a révélé toute l'importance des maladies dont l'homme est
assiégé. Je la constate, je l'observe, j'assiste au dénouement, et je
profite de mes observations.
--Pour ordonnancer les précautions du système hygiénique applicable à
votre aimable personne? dit Lélia.
--Je crois peu à l'influence d'un système quelconque, dit le docteur;
nous naissons tous avec le principe d'une mort plus ou moins prochaine.
Nos efforts pour retarder le terme ne font souvent que le hâter. Le
mieux est de n'y pas penser, et de l'attendre en oubliant qu'il doit
venir.
--Vous êtes très-philosophe,» dit Lélia en prenant du tabac dans la
boîte d'or du docteur.
Mais elle eut une convulsion et tomba mourante dans les bras de Sténio.
«Allons, ma belle enfant, dit le docteur imberbe, un peu de courage! Si
vous vous affectez de votre état le moins du monde, vous êtes perdue.
Mais vous ne courez pas plus de risque que moi si vous gardez le même
sang froid.»
Lélia se releva sur un coude, et, le regardant avec ses yeux éteints par
la souffrance, elle trouva encore la force de sourire avec ironie.
«Pauvre docteur, lui dit-elle, je voudrais te voir à ma place!
--Merci, pensa le docteur.
--Vous disiez donc que vous ne croyez pas à l'influence des remèdes:
vous ne croyez donc pas à la médecine? dit-elle.
--Pardon; l'étude de l'anatomie et la connaissance du corps humain avec
ses altérations et ses infirmités, c'est là une science positive.
--Oui, dit Lélia, que vous cultivez comme un art d'agrément.--Mes amis,
dit-elle en tournant le dos au docteur, allez me chercher un prêtre, je
vois que le médecin m'abandonne.»
Trenmor courut chercher le prêtre. Sténio voulut jeter le médecin
par-dessus le balcon.
«Laisse-le tranquille, lui dit Lélia; il m'amuse. Donne-lui un livre et
mène-le dans mon cabinet devant une glace, afin qu'il s'occupe. Quand je
sentirai le courage m'abandonner, je le ferai appeler afin qu'il me
donne des conseils de stoïcisme et que je meure en riant de l'homme et
de sa science.»
Le prêtre arriva. C'était le grand et beau prêtre irlandais de la
chapelle de Sainte-Laure. Il s'approcha, austère et lent. Son visage
inspirait un respect religieux; son regard calme et profond, qui
semblait réfléchir le ciel, eût suffi pour donner la foi. Lélia, brisée
par la souffrance, avait caché son visage sous son bras contracté,
enlacé de ses cheveux noirs.
«Ma soeur!» dit le prêtre d'une voix pleine et fervente.
Lélia laissa retomber son bras, et retourna lentement son visage vers
l'homme de Dieu.
«Encore cette femme!» s'écria-t-il en reculant avec terreur.
Alors sa physionomie fut bouleversée, ses yeux restèrent fixes et pleins
d'épouvante, son teint devint livide, et Sténio se souvint du jour où il
l'avait vu pâlir et trembler en rencontrant le regard sceptique de Lélia
au dessus de la foule prosternée.
«C'est toi, Magnus! lui dit-elle. Me reconnais-tu?
--Si je te connais, femme! s'écria le prêtre avec égarement; si je te
connais! Mensonge, désespoir, perdition!»
Lélia ne lui répondit que par un éclat de rire.
«Voyons, dit-elle en l'attirant vers elle de sa main froide et bleuâtre,
approche, prêtre, et parle-moi de Dieu. Tu sais pourquoi l'on t'a fait
venir ici: c'est une âme qui va quitter la terre, et qu'il faut envoyer
au ciel. N'en as-tu pas la puissance?»
Le prêtre garda le silence et resta terrifié.
«Allons, Magnus, dit-elle avec une triste ironie et tournant vers lui
son visage pâle déjà couvert des ombres de la mort, remplis la mission
que l'Église t'a confiée, sauve-moi, ne perds pas de temps; je vais
mourir!
--Lélia, répondit le prêtre, je ne peux pas vous sauver, vous le savez
bien; votre puissance est supérieure à la mienne.
--Qu'est-ce que cela signifie? dit Lélia se dressant sur sa couche.
Suis-je déjà dans le pays des rêves? Ne suis-je plus de l'espèce humaine
qui rampe, qui prie et qui meurt? Le spectre effaré que voilà n'est-il
pas un homme, un prêtre? Votre raison est-elle troublée, Magnus? Vous
êtes là vivant et debout, et moi j'expire. Pourtant vos idées se
troublent et votre âme faiblit, tandis que la mienne appelle avec calme
la force de s'exhaler. Allons, homme de peu de foi, invoquez Dieu pour
votre soeur mourante, et laissez aux enfants ces peurs superstitieuses
qui devraient vous faire pitié. En vérité, qui êtes-vous tous? Voici
Trenmor étonné; voici Sténio, le jeune poëte, qui regarde mes pieds et
qui croit y apercevoir des griffes, et voilà un prêtre qui refuse de
m'absoudre et de m'ensevelir! Suis-je déjà morte? Est-ce un songe que
je fais?
--Non, Lélia, dit enfin le prêtre d'une voix triste et solennelle, je ne
vous prends pas pour un démon; je ne crois pas au démon, vous le savez
bien.
--Ah! ah! dit-elle en se tournant vers Sténio, entendez le prêtre: il
n'y a rien de moins poétique que la perfection humaine. Soit, mon père,
renions Satan, condamnons-le au néant. Je ne tiens pas à son alliance,
quoique l'air satanique soit assez de mode, et qu'il ait inspiré à
Sténio de fort beaux vers en mon honneur. Si le diable n'existe pas, me
voici fort en paix sur mon avenir: je puis quitter la vie à cette heure,
je ne tomberai pas dans l'enfer. Mais où irai-je, dites-moi? Où vous
plaît-il de m'envoyer, mon père? au ciel, dites?
--Au ciel! s'écria Magnus. Vous au ciel! Est-ce votre bouche qui a
prononcé ce mot?
--N'est-il point de ciel non plus? dit Lélia.
--Femme, dit le prêtre, il n'en est point pour toi.
--Voilà un prêtre consolant! dit-elle. Puisqu'il ne peut sauver mon âme,
qu'on amène le médecin, et que, pour or ou pour argent, il se décide à
sauver ma vie.
--Je ne vois rien à faire, dit le docteur Kreyssneifetter; la maladie
suit une marche régulière et bien connue. Avez-vous soif? que l'on vous
apporte de l'eau, et puis calmez-vous, attendons. Les remèdes vous
tueraient à l'heure qu'il est; laissons agir la nature.
--Bonne nature! dit Lélia, je voudrais bien t'invoquer! Mais qui es-tu?
où est la miséricorde? où est ton amour? où est ta pitié? Je sais bien
que je viens de toi et que j'y dois retourner; mais à quel titre
t'adjurerai-je de me laisser ici encore un jour? Il y a peut-être un
coin de terre aride auquel il manque ma poussière pour y faire croître
l'herbe: il faut donc que j'aille accomplir ma destinée. Mais vous,
prêtre, appelez sur moi le regard de celui qui est au-dessus de la
nature, et qui peut lui commander. Celui-là peut dire à l'air pur de
raviver mon souffle, au suc des plantes de me ranimer, au soleil qui va
paraître de réchauffer mon sang. Voyons, enseignez-moi à prier Dieu!
--Dieu! dit le prêtre en laissant tomber avec accablement sa tête sur
son sein; Dieu!»
Des larmes brûlantes coulèrent sur ses joues flétries.
«O Dieu! dit-il, ô doux rêve qui m'as fui! où es-tu? où te
retrouverai-je? Espoir, pourquoi m'abandonnes-tu sans retour?...
Laissez-moi, Madame, laissez-moi sortir d'ici! Ici tous mes doutes
reprennent leur funeste empire; ici, en présence de la mort, s'évanouit
ma dernière espérance, ma dernière illusion! Vous voulez que je vous
donne le ciel, que je vous fasse trouver Dieu. Eh! vous allez savoir
s'il existe, vous êtes plus heureuse que moi qui l'ignore.
--Allez-vous-en, dit Lélia: hommes superbes, quittez mon chevet. Et
vous, Trenmor, voyez ceci, voyez ce médecin qui ne croit pas à sa
science, voyez ce prêtre qui ne croit pas à Dieu: et pourtant ce médecin
est un savant, ce prêtre est un théologien. Celui-ci, dit-on, soulage
les moribonds, celui-là console les vivants; et tous deux ont manqué de
foi auprès d'une femme qui se meurt!
--Madame, dit Kreyssneifetter, si j'avais essayé de faire le médecin
avec vous, vous m'auriez raillé. Je vous connais, vous n'êtes pas une
personne ordinaire, vous êtes philosophe.
--Madame, dit Magnus, ne vous souvient-il plus de notre promenade dans
la forêt du Grimsel? Si j'avais osé faire le prêtre avec vous,
n'auriez-vous pas achevé de me rendre incrédule?
--Voilà donc, leur dit Lélia d'un ton amer, à quoi tient votre force! la
faiblesse d'autrui fait votre puissance; mais, dès qu'on vous résiste,
vous reculez et vous avouez en riant que vous jouez un faux rôle parmi
les hommes, charlatans et imposteurs que vous êtes! Hélas! Trenmor, où
en sommes-nous? Où en est le siècle? Le savant nie, le prêtre doute.
Voyons si le poëte existe encore. Sténio, prends ta harpe et chante-moi
les vers de Faust; ou bien ouvre tes livres et redis-moi les souffrances
d'Obermann, les transports de Saint-Preux. Voyons, poëte, si tu
comprends encore la douleurs; voyons, jeune homme, si tu crois encore à
l'amour.
--Hélas! Lélia, s'écria Sténio en tordant ses blanches mains, vous êtes
femme et vous n'y croyez pas! Où en sommes-nous, où en est le siècle?»