XVIII.

Tu me l'as promis, tu m'aimeras doucement et nous serons heureux. Ne

cherche point à devancer le temps, Sténio, ne t'inquiète pas de sonder

les mystères de la vie. Laisse-la te prendre et te porter là où nous

allons tous. Tu me crains? C'est toi-même qu'il faut craindre, c'est toi

qu'il faut réprimer; car, à ton âge, l'imagination gâte les fruits les

plus savoureux, appauvrit toutes les jouissances; à ton âge, on ne sait

profiter de rien; on veut tout connaître, tout posséder, tout épuiser;

et puis on s'étonne que les biens de l'homme soient si peu de chose,

quand il faudrait s'étonner seulement du coeur de l'homme et de ses

besoins. Va, crois-moi, marche doucement, savoure une à une toutes les

ineffables jouissances d'un mot, d'un regard, d'une pensée, tous les

riens immenses d'un amour naissant. N'étions-nous pas heureux hier sous

ces arbres, quand, assis l'un près de l'autre, nous sentions nos

vêtements se toucher et nos regards se deviner dans l'ombre? Il faisait

une nuit bien noire, et pourtant je vous voyais, Sténio; je vous voyais

beau comme vous êtes, et je m'imaginais que vous étiez le sylphe de ces

bois, l'âme de cette brise, l'ange de cette heure mystérieuse et tendre.

Avez-vous remarqué, Sténio, qu'il y a des heures où nous sommes forcés

d'aimer, des heures où la poésie nous inonde, où notre coeur bat plus

vite, où notre âme s'élance hors de nous et brise tous les liens de la

volonté pour aller chercher une autre âme où se répandre? Combien de

fois, à l'entrée de la nuit, au lever de la lune ou aux premières

clartés du jour, combien de fois dans le silence de minuit et dans cet

autre silence de midi si accablant, si inquiet, si dévorant, n'ai-je pas

senti mon coeur se précipiter vers un but inconnu, vers un bonheur

sans forme et sans nom, qui est au ciel, qui est dans l'air, qui est

partout comme un aimant invisible, comme l'amour! Et pourtant, Sténio,

ce n'est pas l'amour; vous le croyez, vous qui ne savez rien et qui

espérez tout; moi qui sais tout, je sais qu'il y a au delà de l'amour

des désirs, des besoins, des espérances qui ne s'éteignent point; sans

cela que serait l'homme? Il lui a été accordé si peu de jours pour aimer

sur la terre!

Mais à ces heures-là, ce que nous sentons est si vif, si puissant, que

nous le répandons sur tout ce qui nous environne; à ces heures où Dieu

nous possède et nous remplit, nous faisons rejaillir sur toutes ses

oeuvres l'éclat du rayon qui nous enveloppe.

N'avez-vous jamais pleuré d'amour pour ces blanches étoiles qui sèment

les voiles bleus de la nuit? Ne vous êtes-vous jamais agenouillé devant

elles, ne leur avez-vous pas tendu les bras en les appelant vos

soeurs? Et puis, comme l'homme aime à concentrer ses affections, trop

faible qu'il est pour les vastes sentiments, ne vous est-il point arrivé

de vous passionner pour une d'elles? N'avez-vous pas choisi avec amour,

entre toutes, tantôt celle qui se levait rouge et scintillante sur les

noires forêts de l'horizon, tantôt celle qui, pâle et douce, se voilait

comme une vierge pudique derrière les humides reflets de la lune; tantôt

ces trois soeurs également blanches, également belles, qui brillent

dans un triangle mystérieux; tantôt ces deux compagnes radieuses qui

dorment côte à côte, dans le ciel pur, parmi des myriades de moindres

gloires; et tous ces signes cabalistiques, tous ces chiffres inconnus,

tous ces caractères étranges, gigantesques, sublimes, qu'elles tracent

sur nos têtes, ne vous êtes-vous pas laissé prendre à la fantaisie de

les expliquer et d'y découvrir les grands mystères de notre destinée,

l'âge du monde, le nom du Très-Haut, l'avenir de l'âme? Oui, vous avez

interrogé ces astres avec d'ardentes sympathies, et vous avez cru

rencontrer des regards d'amour dans le tremblant éclat de leurs rayons;

vous avez cru sentir une voix qui tombait de là-haut pour vous caresser,

pour vous dire:--Espère, tu es venu de nous, tu reviendras vers nous!

C'est moi qui suis ta patrie, c'est moi qui t'appelle, c'est moi qui te

convie, c'est moi qui dois t'appartenir un jour!

L'amour, Sténio, n'est pas ce que vous croyez; ce n'est pas cette

violente aspiration de toutes les facultés vers un être créé, c'est

l'aspiration sainte de la partie la plus éthérée de notre âme vers

l'inconnu. Êtres bornés, nous cherchons sans cesse à donner le change à

ces insatiables désirs qui nous consument; nous leur cherchons un but

autour de nous, et, pauvres prodigues que nous sommes, nous parons nos

périssables idoles de toutes les beautés immatérielles aperçues dans nos

rêves. Les émotions des sens ne nous suffisent pas. La nature n'a rien

d'assez recherché dans le trésor de ses joies naïves pour apaiser la

soif de bonheur qui est en nous; il nous faut le ciel, et nous ne

l'avons pas!

C'est pourquoi nous cherchons le ciel dans une créature semblable à

nous, et nous dépensons pour elle toute cette haute énergie qui nous

avait été donnée pour un plus noble usage. Nous refusons à Dieu le

sentiment de l'adoration, sentiment qui fut mis en nous pour retourner à

Dieu seul. Nous le reportons sur un être incomplet et faible qui devient

le dieu de notre culte idolâtre. Dans la jeunesse du monde, alors que

l'homme n'avait pas faussé sa nature et méconnu son propre coeur,

l'amour d'un sexe pour l'autre, tel que nous le concevons aujourd'hui,

n'existait pas. Le plaisir seul était un lien; la passion morale, avec

ses obstacles, ses souffrances, son intensité, est un mal que ces

générations ont ignoré. C'est qu'alors il y avait des dieux, et

qu'aujourd'hui il n'y en a plus.

Aujourd'hui, pour les âmes poétiques, le sentiment de l'adoration entre

jusque dans l'amour physique. Étrange erreur d'une génération avide et

impuissante! Aussi quand tombe le voile divin, et que la créature se

montre, chétive et imparfaite, derrière ces nuages d'encens, derrière

cette auréole d'amour, nous sommes effrayés de notre illusion, nous en

rougissons, nous renversons l'idole et nous la foulons aux pieds.

Et puis nous en cherchons une autre! car il nous faut aimer, et nous

nous trompons encore souvent, jusqu'au jour où, désabusés, éclairés,

purifiés, nous abandonnons l'espoir d'une affection durable sur la

terre, et nous élevons vers Dieu l'hommage enthousiaste et pur que nous

n'aurions jamais dû adresser qu'à lui.

Lélia · 第 32 / 110 题