Vous aimez Sténio! Cela n'est pas et ne peut pas être. Songez-vous aux
siècles qui vous séparent de lui? Vous, fleur flétrie, battue des vents,
brisée; vous, esquif ballotté sur toutes les mers du doute, échoué sur
toutes les grèves du désespoir, vous oseriez tenter un nouveau voyage?
Ah! vous n'y songez pas, Lélia! Aux êtres comme nous, que faut-il à
présent? Le repos de la tombe. Vous avez vécu! laissez vivre les autres
à leur tour; ne vous jetez pas, ombre triste et fugitive, dans les voies
de ceux qui n'ont pas fini leur tâche et perdu leur espoir. Lélia,
Lélia, le cercueil te réclame; n'as-tu pas assez souffert, pauvre
philosophe? Couche-toi donc dans ton linceul, dors donc enfin dans ton
silence, âme fatiguée que Dieu ne condamne plus au travail et à la
douleur!
Il est bien vrai que vous êtes moins avancée que moi. Il vous reste
quelques réminiscences des temps passés. Vous luttez encore parfois
contre l'ennemi de l'homme, contre l'espoir des choses d'ici-bas. Mais
croyez-moi, ma soeur, quelques pas seulement vous séparent du but. Il
est facile de vieillir, nul ne rajeunit.
Encore une fois, laissez l'enfant croître et vivre, n'étouffez pas la
fleur dans son germe. Ne jetez pas votre haleine glacée sur ses belles
journées de soleil et de printemps. N'espérez pas donner la vie, Lélia:
la vie n'est plus en vous, il ne vous en reste que le regret; bientôt,
comme à moi, il ne vous en restera plus que le souvenir.