X.

Sans doute vous valez beaucoup mieux que nous, jeune homme; que votre

orgueil se rassure. Mais dans dix ans, dans cinq ans même, vaudrez-vous

Trenmor, vaudrez-vous Lélia? Cela est une question.

Tel que vous voilà, je vous aime, ô jeune poète! Que ce mot ne vous

effraie, ni ne vous enivre. Je ne prétends pas vous donner ici la

solution du problème que vous attendez. Je vous aime pour votre candeur,

pour votre ignorance de toutes les choses que je sais, pour cette grande

jeunesse morale dont vous êtes si impatient de vous dépouiller,

imprudent que vous êtes! Je vous aime d'une autre affection que Trenmor;

malgré ses malheurs, je trouve moins de charme dans l'entretien de cet

homme que dans le vôtre, et je vous expliquerai tout à l'heure pourquoi

je me sacrifie au point de vous quitter quelquefois pour être avec lui.

Avant de continuer mon récit pourtant, je répondrai à une de vos

questions.

Pourquoi, dites-vous, cet homme si puissant de volonté n'a-t-il pas

employé sa force à se réprimer? Pourquoi!... heureux Sténio!--Mais

comment donc concevez-vous la nature de l'homme? Qu'augurez-vous de sa

puissance?--Qu'attendez-vous donc de vous-même, hélas!

Sténio, tu es bien imprudent de venir te jeter dans notre tourbillon!

Vois ce que tu me forces à te dire!...

Les hommes qui répriment leurs passions dans l'intérêt de leurs

semblables, ceux-là, vois-tu, sont si rares que je n'en ai pas encore

rencontré un seul.--J'ai vu des héros d'ambition, d'amour, d'égoïsme, de

vanité surtout!--De philanthropie?... Beaucoup s'en vantèrent à moi,

mais ils mentaient par la gorge, les hypocrites! Mon triste regard

plongeait au fond de leur âme et n'y trouvait que vanité. La vanité est,

après l'amour, la plus belle passion de l'homme, et sache, pauvre

enfant, qu'elle est encore bien rare. La cupidité, le grossier orgueil

des distinctions sociales, la débauche, tous les vils penchants, la

paresse même, qui est pour quelques-uns une passion stérile, mais

opiniâtre, voilà les ambitions qui meuvent la plupart des hommes. La

vanité, au moins, c'est quelque chose de grand dans ses effets. Elle

nous force à être bons, par l'envie que nous avons de le paraître; elle

nous pousse jusqu'à l'héroïsme, tant il est doux de se voir porté en

triomphe, tant la popularité a de puissantes et adroites séductions! Et

la vanité est quelque chose qui ne s'avoue jamais. Les autres passions

ne peuvent se donner le change: la vanité peut se cacher derrière un

autre mot, que les dupes acceptent.--La philanthropie!--O mon Dieu!

quelle puérile fausseté! Où est-il l'homme qui préfère le bonheur des

autres hommes à sa propre gloire?

Le christianisme lui-même, qui a produit ce qu'il y a eu de plus

héroïque sur la terre, le christianisme, qu'a-t-il pour base? L'espoir

des récompenses, un trône élevé dans le ciel. Et ceux qui ont fait ce

grand code, le plus beau, le plus vaste, le plus poétique monument de

l'esprit humain, savaient si bien le coeur de l'homme, et ses vanités,

et ses petitesses, qu'ils ont arrangé en conséquence leur système de

promesses divines. Lisez les écrits des apôtres, vous y verrez qu'il y

aura des distinctions dans le ciel, différentes hiérarchies de

bienheureux, des places choisies, une milice organisée régulièrement

avec ses chefs et ses degrés. Adroit commentaire de ces paroles du

Christ:--Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les

premiers!

Mais pour ceux qui rentrent en eux-mêmes, et qui s'interrogent

sérieusement, pour ceux qui se dépouillent de ces chimères dorées de la

jeunesse et qui entrent dans l'austère désenchantement de l'âge mûr,

pour les humbles, pour les tristes, pour les expérimentés, la parole du

Christ semble se réaliser dès cette vie. Après s'être cru fort, l'homme

tombé s'avoue à lui-même son néant. Il se réfugie dans la vie de la

pensée; il acquiert, par la patience et le travail, ce qu'il a cru

posséder dans l'ignorance et la vanité des jeunes années.

Si vous vous enfoncez dans les campagnes désertes au lever du soleil,

les premiers objets de votre admiration sont les plantes qui

s'entr'ouvrent au rayon matinal. Vous choisissez parmi les plus belles

fleurs celles que le vent d'orage n'a pas flétries, celles que l'insecte

n'a pas rongées, et vous jetez loin de vous la rose que la cantharide a

infectée la veille, pour respirer celle qui s'est épanouie dans sa

virginité au vent parfumé de la nuit. Mais vous ne pouvez vivre de

parfums et de contemplation. Le soleil monte dans le ciel: La journée

s'avance; vos pas vous ont égaré loin des villes. La soif et la faim se

font sentir. Alors vous cherchez les plus beaux fruits, et oubliant les

fleurs déjà flétries et désormais inutiles sur le premier gazon venu,

vous choisissez sur les arbres la pêche que le soleil a rougie, la

grenade dont la gelée d'hiver a fendu l'âpre écorce, la figue dont une

pluie bienfaisante a déchiré la robe satinée. Et souvent le fruit que

l'insecte a piqué, ou que le bec de l'oiseau a entamé, est le plus

vermeil et le plus savoureux. L'amande encore laiteuse, l'olive encore

amère, la fraise encore verte, ne vous attirent pas.

Au matin de ma vie, je vous eusse préféré à tout. Alors tout était

rêverie, symbole, espoir, aspiration poétique. Les années de soleil et

de fièvre ont passé sur ma tête, et il me faut des aliments robustes; il

faut à ma douleur, à ma fatigue, à mon découragement, non le spectacle

de la beauté, mais le secours de la force; non le charme de la grâce,

mais le bienfait de la sagesse. L'amour eût pu remplir autrefois mon âme

tout entière: aujourd'hui, il me faut surtout l'amitié, une amitié

chaste et sainte, une amitié solide, inébranlable.

_Les premiers seront les derniers!_ Un jour vint dans la vie de Trenmor,

où, précipité du faîte des prospérités mondaines dans un abîme de

douleur et d'ignominie, il travailla à devenir ce qu'il avait cru être,

ce qu'il n'avait jamais été. Depuis quelques années, lancé sur une pente

fatale, ne pouvant se rattacher à aucune croyance, à aucune poésie, il

sentait s'éteindre en lui le flambeau de la raison. Une femme lui

inspira un instant le désir vague de quitter la débauche et de chercher

ailleurs le mot de sa destinée; mais cette femme, tout en devinant

l'intelligence et la grandeur sauvage enfouies dans le bourbier du vice,

détourna son regard avec effroi, avec dégoût. Elle lui garda un

sentiment de compassion et d'intérêt qu'elle lui a manifesté plus tard,

et dont il s'est montré digne; car à quelles amitiés humaines n'a pas

droit la créature affligée qui s'est réconciliée avec Dieu!

Trenmor avait une maîtresse belle et impudente comme l'antique ménade.

Ou l'appelait la _Mantovana_. Il la préférait aux autres, et il

s'imaginait parfois découvrir en elle une étincelle de ce feu sacré

qu'il ne savait pas définir, mais qu'il appelait _sincérité_, et qu'il

cherchait partout avec l'angoisse et la détresse du mauvais riche. Dans

une nuit de bruit et de vin, il la frappa, et elle tira de son sein un

poignard pour le tuer. Cette velléité de vengeance plut à Trenmor. Il

crut voir de la force et de la passion dans un mouvement de colère. Il

l'aima un instant. Il se passa alors en lui quelque chose d'inconnu

jusqu'alors. Un instant, il eut, au milieu des fumées de l'ivresse, la

révélation des sympathies auxquelles toute âme saine aspire. Un monde

nouveau passa comme une vision entre deux flacons de vin; mais un mot

obscène de la bacchante fit crouler cet édifice enchanté, et la lie

amère reparut au fond de la coupe. Trenmor arracha le collier de perles

de la courtisane, et le broya sous ses pieds; elle fondit en larmes.

L'amer délire du maître s'empara de cette frivole circonstance: elle

avait eu la force de la vengeance pour une injure, et elle versait des

pleurs pour un joyau. Il eut une crispation de nerfs; il prit un flacon

de cristal lourd et tranchant comme une hache et frappa au hasard. Elle

fit un cri et tomba aux pieds de Trenmor. Il ne s'en aperçut pas. Il mit

ses coudes sur la table, fixa ses yeux hagards sur les flambeaux

expirants, et, secouant la tête avec un dédaigneux sourire, resta sourd

aux cris de ses compagnons, insensible à l'agitation et à la terreur de

ses valets. Au bout d'une heure il revint à lui-même, regarda autour de

la salle et se trouva seul: une mare de sang baignait ses pieds. Il se

leva et tomba dans le sang. On avait emporta la Mantovana. Trenmor

évanoui quitta son palais pour une prison. On lui apprit l'affreux

résultat de sa fureur, il parut écouter, sourit, et retomba dans une

profonde indifférence. Ce calme stupide excita un sentiment d'horreur.

On l'interrogea. Il répondit la vérité: «Vouliez-vous tuer cette femme?

lui dit le juge.--J'ai voulu la tuer, répondit-il.--Où est votre

défenseur?--Je n'en ai pas, et je n'en veux pas.» On lui lut son arrêt,

il resta impassible. On riva sur son cou le fer de l'ignominie; il s'en

aperçut à peine. Puis, tout d'un coup, relevant la tête et faisant

quelques pas, attaché à ses hideux compagnons, il promena un regard

curieux sur les spectateurs de sa misère. Il vit une femme qui ne recula

pas lorsque son vêtement d'opprobre l'effleura. «Vous êtes ici, Lélia,

s'écria-t-il, et la Mantovana n'y est point? Cet animal immonde, que

j'ai nourri et caressé si longtemps, m'a condamné à l'infamie pour un

instant de colère; et à cette heure, où je dis adieu pour jamais à la

vie de l'homme, elle n'a pas même un regard de regret ou de pitié pour

moi! Elle cache ses remords sans doute...--La Mantovana vient d'expirer,

lui répondis-je, vous êtes son meurtrier. Repentez-vous et subissez le

châtiment.--Ah! c'est donc son sang qui m'a fait tomber! s'écria-t-il.»

Et, regardant à ses pieds avec égarement, il y vit ses fers, et sourit.

«Je comprends, dit-il, voilà encore le sang de la Mantovana!» Il tomba

comme foudroyé. Jeté dans une charrette, il disparut à mes yeux.

Cinq ans après, le hasard me fit rencontrer, dans un sentier des

montagnes, au bord de la mer, un homme pâle et grave qui marchait

lentement, la tête nue, le regard levé vers le ciel. Je ne le reconnus

pas, tant l'expression de sa figure avait changé. Il vint à moi et me

parla. Sa voix était changée aussi. Il se nomma, je lui tendis la main,

et nous nous assîmes sur un des rochers du rivage. Il me parla

longtemps, et, en le quittant, j'avais juré une éternelle pitié, comme

j'ai juré depuis un éternel respect à l'infortuné qu'on appelle

aujourd'hui Trenmor, et qui, durant cinq années...

Lélia · 第 24 / 110 题