A Madame Georges-Robert Lefort.
I
C’était aux approches de Noël. J’avais alors dans les dix ans et je
commençais mon rudiment de latin sous les auspices du recteur de
Ploumilliau, lequel n’était autre, s’il vous plaît, que messire
Yves-Marie-Victor de Villiers de l’Isle-Adam, le propre oncle de
l’écrivain.
Voici beau temps que le saint homme repose dans le sein de Dieu, pour
m’exprimer comme son épitaphe.
A l’époque dont je parle, c’était un vieillard de haute stature, aux
larges épaules à peine voûtées, avec une tête léonine, un nez impétueux
et des yeux étranges,--des yeux à éclipses, en quelque sorte, comme
certains phares, des yeux dont on eût dit que le pouvoir éclairant se
résorbait par intervalles, pour rayonner, l’instant d’après, d’un feu
plus vif et plus pénétrant. Tandis que j’écris ces lignes, j’ai
l’impression qu’ils me regardent encore, du fond de ce lointain passé.
Il y avait en eux de la tendresse et de la malice, de l’ironie et de la
bonté, tout cela mêlé d’un je ne sais quoi d’énigmatique,
d’indéfinissable, qui troublait.
--Allons, conclut-il ce soir-là, lorsque nous eûmes fini d’abattre un
chapitre de l’_Epitome_, tu t’en es tiré fort congrûment... Cours d’une
traite prévenir chez toi que je te garde à souper.
Dans nos campagnes bretonnes, on ne «dîne» pas, on «soupe». Et, toutes
les fois que le vieux prêtre-gentilhomme était satisfait de mon travail,
il commandait à la servante, Anna Béricotte, de mettre mon couvert.
Je ne concevais pas qu’il pût y avoir de récompense plus agréable.
Ces repas du presbytère m’enchantaient. Malgré les remontrances, souvent
trop justifiées, de la sage Anna Béricotte, le recteur tenait volontiers
table ouverte. Plus il avait de convives, plus il était ravi. Presque
tous étaient, comme moi, des invités de la dernière heure, des invités
de raccroc. Il les avait recrutés de-ci de-là, dans la rue, à l’église,
voire au confessionnal. D’aucuns se présentaient _in extremis_, sans
avoir été priés. Ils n’étaient pas les moins bien accueillis, ni non
plus les moins divertissants. Ils arrivaient, sous prétexte d’une
communication à faire à M. le recteur, et, invariablement, M. le recteur
les poussait devant lui dans la salle à manger, en disant d’un ton
paterne:
--Entrez donc... Entrez donc... Vous m’expliquerez ça, la fourchette en
main.
Elle était intimidante au premier aspect, cette salle à manger, avec ses
austères boiseries de chêne où, dans des cadres dédorés, jaunissaient
des portraits de papes. Mais l’apparente sévérité des choses se fondait
vite à la belle humeur des gens. J’ai vu défiler là des types
extraordinaires, toute une Bretagne délicieuse et cocasse que l’avenir
ne connaîtra plus. Moi-même, je la croyais effacée de ma mémoire, et
voici que les noms me reviennent soudain avec les figures. C’est
Jean-Louis Roparz, le chef-cantonnier, qui discourait, les paupières
mi-closes, d’une voix caverneuse de conspirateur; c’est Milliau
Boubennec, le buraliste, un vétéran de la guerre d’Italie, qui, à cause
d’un coup de sabre attrapé à Solferino, avait l’air d’avoir deux bouches
et n’ouvrait jamais la véritable sans tonitruer aussi fort que s’il en
avait eu quatre; c’est Benjamin Caha, surnommé l’Empereur, parce qu’il
faisait partie de l’équipage de la _Belle-Poule_ quand elle ramena en
France les cendres de Napoléon: pensionné de l’État, médaillé de
Sainte-Hélène, l’Empereur avait adopté, pour occuper ses loisirs et
gagner, comme il disait, son argent de tabac, la spécialité d’annoncer
les enterrements, tâche dont il s’acquittait avec un entrain qui
n’avait, en vérité, rien de funèbre; c’est... Mais je n’ai pas promis de
les dénombrer tous. Reprenons où j’en étais resté.