Le commissaire traversa la salle, suivi du syndic, marcha vers la porte
de son cabinet personnel, dissimulée dans une encoignure, l’ouvrit,
puis, se retournant vers les hommes de l’_Espère-en-Dieu_, leur dit avec
une familiarité joviale dont il n’était guère coutumier:
--Allons, mes braves, venez me conter ça.
Braves, ils ne l’étaient pas beaucoup à cette minute, les pauvres
diables! Ils s’ébranlèrent cependant, à la queue leu-leu, le patron en
tête, et, dandinant leurs torses gourds, ils s’avancèrent jusqu’au
paillasson qui garnissait le seuil du sanctuaire, habituellement
interdit aux profanes. Là, Tostivin s’arrêta, comme devant un obstacle
insurmontable, une sorte de barrière sacrée. Et, pour montrer qu’il
avait de l’éducation, peut-être aussi pour gagner du temps, il se
mettait en devoir de quitter ses sabots-bottes, lorsque le commissaire,
qui avait déjà pris place à son bureau, lui cria:
--Ta, ta, ta!... Qu’est-ce que vous faites donc?... Pas tant de
cérémonies, s’il vous plaît.
Il poussa la condescendance jusqu’à les prier de s’asseoir,--oui, de
s’asseoir en sa présence,--et sur des sièges de luxe encore, dont jamais
culottes goudronnées de matelot n’avaient seulement frôlé le rotin! Ils
n’en utilisèrent, au reste, que le rebord, où ils se perchèrent à demi,
les bras ballants le long des cuisses, en des attitudes contraintes et
caricaturales de pingouins désorientés.
Le gendarme de marine et le syndic se tenaient de chaque côté de la
porte, debout et fronts découverts.
Il y eut quelques secondes d’un silence impressionnant. Enfin, le
commissaire parla:
--Voyons, dit-il,--et ses doigts jouaient machinalement avec un
coupe-papier,--voyons, procédons par ordre... Je connais en gros
l’histoire: le syndic m’en a touché un mot et le capitaine Guével a eu
l’obligeance de me confier au passage ce que l’un ou l’autre d’entre
vous lui en avait appris. Mais c’est de votre propre bouche que je dois
recueillir votre déposition... Avant de vous interroger, toutefois, il
ne sera sans doute pas superflu que je vous rappelle, pour votre
gouverne, les instructions du Code maritime relatives aux épaves.
Tostivin eut un élan d’approbation:
--C’est ça, monsieur le commissaire! Vous y êtes!... dites la loi à ces
imbéciles qui se figurent savoir tout, et qui ne sont que des ânes, en
vérité..., des ânes!
Son indignation, momentanément assoupie, rejaillissait soudain, comme
une lame sourde. Le commissaire esquissa un sourire à l’adresse des
«ânes» et continua, bienveillant:
--Écoutez donc en quels termes s’expriment l’ordonnance de 1681 et celle
de 1791, qui règlent la jurisprudence en la matière.
Miroux et Tréfentec se croisèrent les bras avec ensemble, afin de se
donner un maintien plus attentif. Le commissaire étala devant lui les
Tables de la Loi sous la forme d’un livre pansu, hérissé de
signets,--tout à fait un de ces bréviaires de curé qui ont une marque
pour chaque office. Il feuilleta quelques pages et lut:
_Les effets tombés de la mer par suite de naufrage ou autrement, et
repêchés ensuite, sont vendus par l’administration. Un tiers du produit
de la vente..._
--Vous entendez bien? Un tiers, commenta-t-il.
_... est alloué à l’inventeur et les deux tiers restants sont attribués
au Domaine, s’il n’y a pas de réclamation des propriétaires se
produisant dans le délai d’un an et un jour._
--Dans l’espèce, il n’est pas vraisemblable, on peut le dire, que vous
ayez des réclamations à craindre.
Les trois hommes, interprétant comme une plaisanterie l’observation du
magistrat, feignirent un accès d’hilarité.
--Oh! pour ça, non! affirmèrent-ils d’une seule voix, en se plaquant sur
les lèvres leurs bérets sales, roulés en bouchons.
Le commissaire agita son coupe-papier:
--Ainsi, c’est bien compris, n’est-ce pas!... Vous êtes trois
inventeurs, si je ne m’abuse. Il vous revient donc un tiers à vous
répartir entre trois: ce qui fait que vous avez droit, chacun de vous, à
un neuvième de la valeur totale de l’épave rencontrée.
--Qu’est-ce que nous vous disions!... s’écrièrent avec un accent de
triomphe Joachim Miroux et Gab Tréfentec, l’index tendu vers Tostivin.
Et Miroux souligna:
--C’est-y vous ou nous qui sont des ânes, à cette heure?
Tostivin, cependant, n’avait pas bronché. Imperturbable dans sa foi, il
se contenta de rétorquer du haut de sa certitude:
--Vous n’en mènerez pas si large, quand monsieur le commissaire aura
tout lu.
--Moi? fit le commissaire étonné, mais j’ai tout lu... Je vous ai donné
connaissance du texte complet.
--Pardon, excuse, mon commissaire, vous ne nous avez pas dit, sauf votre
respect, ce qu’il y a dans la loi pour la part du bateau.
--La part du bateau?
--Dam!... Est-ce qu’il n’a pas droit à sa part, comme chacun de nous, le
bateau?
--Dans vos conventions de pêche, oui, mon cher Tostivin... Le bateau,
avec son gréement, ses engins, ses apparaux, constitue un instrument de
travail, un outil essentiel: il représente, dans votre association, le
capital; il est donc de toute équité qu’à ce titre il reçoive sa
rémunération. Rien de plus légitime. C’est parfait... Mais, ici, le cas
est tout différent. L’_Espère-en-Dieu_ n’a pas été spécialement armé
pour la quête aux épaves, que je sache. Il en survient une, par hasard?
Elle est à qui la découvre, elle est à l’inventeur, sauf les
restrictions édictées par la loi. Et il n’y a pas à chercher autre
chose... Le bateau, mon cher Tostivin, il n’en est pas question.
--Parbleu! ricanèrent en chœur les deux matelots.
Le patron, lui, avait verdi.
--Alors, soupira-t-il, la voix étranglée, c’est que la loi n’est plus la
loi.
Puis, se levant d’un sursaut farouche qui fit glisser de sa tempe à son
cou le foulard ensanglanté:
--Non, non et non, mon commissaire, cela n’est pas Dieu possible, et
vous me casseriez la tête en menus morceaux, comme un caillou des
routes, que vous n’y feriez pas entrer ça!...
--On en sait quelque chose, nous autres... pas vrai, Tréfentec? insinua
Joachim Miroux.
--Ah! s’exclama le commissaire, le voilà donc, le motif, le puéril et
vain motif pour lequel vous vous êtes si consciencieusement assommés!...
Vous serez bien toujours les mêmes!
Tostivin, qui s’était rassis pour renouer son bandeau, mâchonna, les
dents serrées:
--On est patron ou on ne l’est pas... Je défendais les droits de mon
bateau et je suis prêt à recommencer... On ne m’ôtera pas de la caboche
qu’il y a une justice pour les bateaux comme pour les hommes...
--Assez là-dessus, patron, et veuillez vous souvenir devant qui vous
êtes, fit un peu durement le supérieur que l’impatience gagnait.
--Alors, puisque c’est eux qui ont raison, moi, je n’ai plus qu’à vous
dire bonsoir et merci, mon commissaire.
--Permettez! Il y a la déclaration... Passons à la déclaration.
--Quelle déclaration?
--Vous avez décidément perdu le nord, mon pauvre Tostivin.
Et, considérant qu’il n’y avait plus rien de sensé à tirer de ce
Topinambou, buté avec une obstination de sauvage à son idée fixe, le
magistrat se tourna vers Miroux que la voix publique lui avait,
d’ailleurs, désigné, sur le trajet, comme le principal inventeur de la
mirifique épave.
--Allez, vous, l’ami!... Exposez-moi tout, point par point, depuis
l’origine.
Le matelot, rouge comme une brique, poussé du coude son compagnon,
murmura, la langue pâteuse:
--Dis, toi, Tréfentec.
Mais Tréfentec objecta, pour se récuser, qu’il avait la «gueule» en
capilotade.
--Eh bien? réitéra le commissaire, quand vous voudrez... J’attends.
Force fut à Miroux de s’exécuter.
V
L’affaire était assez drôlement venue, ma foi! On rentrait du large, par
le travers des îles, la pêche finie: il était à la barre, lui, Joachim
Miroux, avec Tréfentec à ses côtés, sur bâbord. Et on se disait des
choses, n’importe quoi, histoire de tuer le temps, car la brise avait
molli.
Mais voilà qu’à propos de rien Tréfentec s’était mis à le taquiner sur
Léontine Capdevert, une friteuse de l’usine Roulland, son amoureuse, lui
demandant si ça serait bientôt qu’on boirait le vin de la noce. Alors,
il avait répondu, comme il aurait dit autre chose:
«--Quand j’aurai trouvé la barrique d’or qu’on dit qu’elle flotte dans
les eaux des Glénans.»
--Singulier pressentiment! observa le commissaire.
Miroux crut devoir ouvrir une parenthèse:
--C’est des contes de bonnes femmes, vous savez, des dictons du temps
des anciens... comme quoi, entre Penfret et l’île aux Moutons, toutes
les fois qu’il souffle vent de suroît, on entend tosser contre les
roches...
Le commissaire l’interrompit:
--N’insistez pas. Arrivons au fait.
--J’arrive, mon commissaire.
»Il avait donc répondu «ça que j’ai dit», lorsque le patron, qui dormait
d’un œil, à l’avant, sur le tillac, avait ronchonné comme ça:
»--Oh! mais, tu sais, Joachim, après que tu l’aurais trouvée, ta
barrique d’or, faudrait pas t’imaginer qu’elle serait toute pour toi
seul.
A quoi il avait riposté:
--N’ayez pas peur. On connaît la loi. Je n’ai pas besoin de vous pour
m’apprendre que vous auriez votre part, Gab Tréfentec aussi, et même le
novice et le mousse, par-dessus le marché.
Qu’est-ce qu’il aurait pu dire de mieux? Eh bien! d’après Tostivin, ça
n’était pas ça. Le mousse et le novice n’avaient droit à rien du tout;
par contre, lui, Tostivin, il avait droit à deux parts... Le sang de
Miroux n’avait fait qu’un tour:
--Deux parts!... Pourquoi deux parts?
--La mienne et celle du bateau.
--Flûte pour le bateau!
--C’est dans la loi.
--Macache!
--Je te la ferai lire par le commissaire.
--Flûte pour!...
Le narrateur se mordit les lèvres à temps:
--Mettez-vous à ma place, mon commissaire, allégua-t-il en guise de
circonstance atténuante;--on n’est qu’un matelot, si vous voulez, mais
tout de même on a son amour-propre, on n’accepte pas qu’un patron plus
riche que vous, essaie de vous manger la laine sur le dos...
Or, comme Tostivin s’entêtait à réclamer ses deux parts, comme Miroux ne
s’entêtait pas moins dans son refus de les lui concéder, le premier
avait sauté du tillac, le second avait lâché la barre, et, dans le
milieu de l’embarcation, sur une litière de sardines en bouillie, tous
deux en étaient venus aux mains. Naturellement, Tréfentec s’était
interposé pour les séparer. Alors, ç’avait été le branle-bas complet, la
grande «tripotée» en commun, le massacre à trois, chacun tapant où ça
tombait, cependant que le novice et le mousse marquaient les coups: pan!
vlan! hardi! souque! pare à virer!...
--Comment! se récria le commissaire, vous vous êtes rossés avant même
d’avoir rencontré l’épave?
--C’est pas après, bien sûr!
--Non, ce que vous êtes à peindre, mes lascars!...
Adossés aux montants de la porte, le syndic et le gendarme étouffaient,
par déférence hiérarchique, pour ne pas éclater. Les deux matelots
riaient des babines. Seul, Tostivin, qui avait fait semblant de se
désintéresser du récit de Miroux, gardait un air sombre. Le commissaire
reprit:
--Et alors, où et quand l’avez-vous rencontrée?
--Rencontrée? répéta machinalement le jeune pêcheur, comme s’il se fût
agi d’un vocable insolite dont la signification lui échappait.
Et, perplexe, il demanda:
--Rencontré quoi?
--Mais, l’épave, saperlipopette?... Vous ne comptez pourtant pas nous
faire louvoyer autour d’elle jusqu’au jugement dernier!
--L’épave?
--Oui, enfin, la barrique, la barrique d’or..., puisque barrique d’or il
y a.
Les yeux du matelot rayonnèrent d’une illumination subite, et ce fut
avec une simplicité sereine qu’il répondit:
--Mais, mon commissaire, y en avait pas, de barrique d’or.
--Hein? Quoi?... Pas de barrique d’or?... Ah! ça, qu’est-ce que vous me
chantez là?... Vous n’avez pas trouvé une barrique d’or?...
La question était si abracadabrante, paraît-il, qu’elle dérida le patron
lui-même. Il sortit de son mutisme pour déclarer entre haut et bas:
--Avec ça qu’on se serait fait toute cette bile à cause d’elle, si on
l’aurait trouvée!
--Ainsi, vous ne l’a-vez pas trou-vée! scanda rageusement le
commissaire.
Et, prenant à témoins le gendarme et le syndic, que cette conclusion
inattendue de l’aventure avait comme pétrifiés:
--Qu’est-ce que vous en pensez, vous autres?... Elle est bonne,
celle-là!...
Au vrai, elle lui semblait plutôt mauvaise. Il bondit de son fauteuil,
aplatit violemment sur la table ses paumes écartées:
--C’est donc pour vous payer ma tête que vous m’avez dérangé..., que
vous avez ameuté la ville..., que...
Il ne se possédait plus: il suffoquait. Les trois hommes, tremblants
comme des feuilles, cherchaient du regard dans le plancher une trappe,
une écoutille, par où s’abîmer sous terre. Miroux, effaré, bégaya.
--C’est la faute à Tostivin... C’est lui qui a voulu... rapport à la
part du bateau...
--Ah! oui, la part du bateau! rugit le commissaire... Je m’en vais vous
la coller, moi, la part du bateau!... Au bloc!... Gendarme, syndic,
flanquez-moi ces ganaches au bloc!... Et si quelqu’un vous demande
pourquoi, vous répondrez qu’ils sont plus bêtes que ne le permet le
règlement...
* * * * *
Et voilà comment ceux de l’_Espère-en-Dieu_, après s’être écharpés pour
une barrique d’or qui n’existait pas, expièrent en outre, par une nuit
de prison, le crime de ne l’avoir point découverte.
Ce qui n’empêche pas, au reste, qu’on ne parle couramment à Concarneau
de «l’année où ceux de l’_Espère-en-Dieu_ trouvèrent une barrique d’or».
Les mirages d’Occident ont pour eux qu’ils sont indéfectibles: une fois
créés, ils entrent dans la catégorie de l’éternel.