IV

Le commissaire traversa la salle, suivi du syndic, marcha vers la porte

de son cabinet personnel, dissimulée dans une encoignure, l’ouvrit,

puis, se retournant vers les hommes de l’_Espère-en-Dieu_, leur dit avec

une familiarité joviale dont il n’était guère coutumier:

--Allons, mes braves, venez me conter ça.

Braves, ils ne l’étaient pas beaucoup à cette minute, les pauvres

diables! Ils s’ébranlèrent cependant, à la queue leu-leu, le patron en

tête, et, dandinant leurs torses gourds, ils s’avancèrent jusqu’au

paillasson qui garnissait le seuil du sanctuaire, habituellement

interdit aux profanes. Là, Tostivin s’arrêta, comme devant un obstacle

insurmontable, une sorte de barrière sacrée. Et, pour montrer qu’il

avait de l’éducation, peut-être aussi pour gagner du temps, il se

mettait en devoir de quitter ses sabots-bottes, lorsque le commissaire,

qui avait déjà pris place à son bureau, lui cria:

--Ta, ta, ta!... Qu’est-ce que vous faites donc?... Pas tant de

cérémonies, s’il vous plaît.

Il poussa la condescendance jusqu’à les prier de s’asseoir,--oui, de

s’asseoir en sa présence,--et sur des sièges de luxe encore, dont jamais

culottes goudronnées de matelot n’avaient seulement frôlé le rotin! Ils

n’en utilisèrent, au reste, que le rebord, où ils se perchèrent à demi,

les bras ballants le long des cuisses, en des attitudes contraintes et

caricaturales de pingouins désorientés.

Le gendarme de marine et le syndic se tenaient de chaque côté de la

porte, debout et fronts découverts.

Il y eut quelques secondes d’un silence impressionnant. Enfin, le

commissaire parla:

--Voyons, dit-il,--et ses doigts jouaient machinalement avec un

coupe-papier,--voyons, procédons par ordre... Je connais en gros

l’histoire: le syndic m’en a touché un mot et le capitaine Guével a eu

l’obligeance de me confier au passage ce que l’un ou l’autre d’entre

vous lui en avait appris. Mais c’est de votre propre bouche que je dois

recueillir votre déposition... Avant de vous interroger, toutefois, il

ne sera sans doute pas superflu que je vous rappelle, pour votre

gouverne, les instructions du Code maritime relatives aux épaves.

Tostivin eut un élan d’approbation:

--C’est ça, monsieur le commissaire! Vous y êtes!... dites la loi à ces

imbéciles qui se figurent savoir tout, et qui ne sont que des ânes, en

vérité..., des ânes!

Son indignation, momentanément assoupie, rejaillissait soudain, comme

une lame sourde. Le commissaire esquissa un sourire à l’adresse des

«ânes» et continua, bienveillant:

--Écoutez donc en quels termes s’expriment l’ordonnance de 1681 et celle

de 1791, qui règlent la jurisprudence en la matière.

Miroux et Tréfentec se croisèrent les bras avec ensemble, afin de se

donner un maintien plus attentif. Le commissaire étala devant lui les

Tables de la Loi sous la forme d’un livre pansu, hérissé de

signets,--tout à fait un de ces bréviaires de curé qui ont une marque

pour chaque office. Il feuilleta quelques pages et lut:

_Les effets tombés de la mer par suite de naufrage ou autrement, et

repêchés ensuite, sont vendus par l’administration. Un tiers du produit

de la vente..._

--Vous entendez bien? Un tiers, commenta-t-il.

_... est alloué à l’inventeur et les deux tiers restants sont attribués

au Domaine, s’il n’y a pas de réclamation des propriétaires se

produisant dans le délai d’un an et un jour._

--Dans l’espèce, il n’est pas vraisemblable, on peut le dire, que vous

ayez des réclamations à craindre.

Les trois hommes, interprétant comme une plaisanterie l’observation du

magistrat, feignirent un accès d’hilarité.

--Oh! pour ça, non! affirmèrent-ils d’une seule voix, en se plaquant sur

les lèvres leurs bérets sales, roulés en bouchons.

Le commissaire agita son coupe-papier:

--Ainsi, c’est bien compris, n’est-ce pas!... Vous êtes trois

inventeurs, si je ne m’abuse. Il vous revient donc un tiers à vous

répartir entre trois: ce qui fait que vous avez droit, chacun de vous, à

un neuvième de la valeur totale de l’épave rencontrée.

--Qu’est-ce que nous vous disions!... s’écrièrent avec un accent de

triomphe Joachim Miroux et Gab Tréfentec, l’index tendu vers Tostivin.

Et Miroux souligna:

--C’est-y vous ou nous qui sont des ânes, à cette heure?

Tostivin, cependant, n’avait pas bronché. Imperturbable dans sa foi, il

se contenta de rétorquer du haut de sa certitude:

--Vous n’en mènerez pas si large, quand monsieur le commissaire aura

tout lu.

--Moi? fit le commissaire étonné, mais j’ai tout lu... Je vous ai donné

connaissance du texte complet.

--Pardon, excuse, mon commissaire, vous ne nous avez pas dit, sauf votre

respect, ce qu’il y a dans la loi pour la part du bateau.

--La part du bateau?

--Dam!... Est-ce qu’il n’a pas droit à sa part, comme chacun de nous, le

bateau?

--Dans vos conventions de pêche, oui, mon cher Tostivin... Le bateau,

avec son gréement, ses engins, ses apparaux, constitue un instrument de

travail, un outil essentiel: il représente, dans votre association, le

capital; il est donc de toute équité qu’à ce titre il reçoive sa

rémunération. Rien de plus légitime. C’est parfait... Mais, ici, le cas

est tout différent. L’_Espère-en-Dieu_ n’a pas été spécialement armé

pour la quête aux épaves, que je sache. Il en survient une, par hasard?

Elle est à qui la découvre, elle est à l’inventeur, sauf les

restrictions édictées par la loi. Et il n’y a pas à chercher autre

chose... Le bateau, mon cher Tostivin, il n’en est pas question.

--Parbleu! ricanèrent en chœur les deux matelots.

Le patron, lui, avait verdi.

--Alors, soupira-t-il, la voix étranglée, c’est que la loi n’est plus la

loi.

Puis, se levant d’un sursaut farouche qui fit glisser de sa tempe à son

cou le foulard ensanglanté:

--Non, non et non, mon commissaire, cela n’est pas Dieu possible, et

vous me casseriez la tête en menus morceaux, comme un caillou des

routes, que vous n’y feriez pas entrer ça!...

--On en sait quelque chose, nous autres... pas vrai, Tréfentec? insinua

Joachim Miroux.

--Ah! s’exclama le commissaire, le voilà donc, le motif, le puéril et

vain motif pour lequel vous vous êtes si consciencieusement assommés!...

Vous serez bien toujours les mêmes!

Tostivin, qui s’était rassis pour renouer son bandeau, mâchonna, les

dents serrées:

--On est patron ou on ne l’est pas... Je défendais les droits de mon

bateau et je suis prêt à recommencer... On ne m’ôtera pas de la caboche

qu’il y a une justice pour les bateaux comme pour les hommes...

--Assez là-dessus, patron, et veuillez vous souvenir devant qui vous

êtes, fit un peu durement le supérieur que l’impatience gagnait.

--Alors, puisque c’est eux qui ont raison, moi, je n’ai plus qu’à vous

dire bonsoir et merci, mon commissaire.

--Permettez! Il y a la déclaration... Passons à la déclaration.

--Quelle déclaration?

--Vous avez décidément perdu le nord, mon pauvre Tostivin.

Et, considérant qu’il n’y avait plus rien de sensé à tirer de ce

Topinambou, buté avec une obstination de sauvage à son idée fixe, le

magistrat se tourna vers Miroux que la voix publique lui avait,

d’ailleurs, désigné, sur le trajet, comme le principal inventeur de la

mirifique épave.

--Allez, vous, l’ami!... Exposez-moi tout, point par point, depuis

l’origine.

Le matelot, rouge comme une brique, poussé du coude son compagnon,

murmura, la langue pâteuse:

--Dis, toi, Tréfentec.

Mais Tréfentec objecta, pour se récuser, qu’il avait la «gueule» en

capilotade.

--Eh bien? réitéra le commissaire, quand vous voudrez... J’attends.

Force fut à Miroux de s’exécuter.

V

L’affaire était assez drôlement venue, ma foi! On rentrait du large, par

le travers des îles, la pêche finie: il était à la barre, lui, Joachim

Miroux, avec Tréfentec à ses côtés, sur bâbord. Et on se disait des

choses, n’importe quoi, histoire de tuer le temps, car la brise avait

molli.

Mais voilà qu’à propos de rien Tréfentec s’était mis à le taquiner sur

Léontine Capdevert, une friteuse de l’usine Roulland, son amoureuse, lui

demandant si ça serait bientôt qu’on boirait le vin de la noce. Alors,

il avait répondu, comme il aurait dit autre chose:

«--Quand j’aurai trouvé la barrique d’or qu’on dit qu’elle flotte dans

les eaux des Glénans.»

--Singulier pressentiment! observa le commissaire.

Miroux crut devoir ouvrir une parenthèse:

--C’est des contes de bonnes femmes, vous savez, des dictons du temps

des anciens... comme quoi, entre Penfret et l’île aux Moutons, toutes

les fois qu’il souffle vent de suroît, on entend tosser contre les

roches...

Le commissaire l’interrompit:

--N’insistez pas. Arrivons au fait.

--J’arrive, mon commissaire.

»Il avait donc répondu «ça que j’ai dit», lorsque le patron, qui dormait

d’un œil, à l’avant, sur le tillac, avait ronchonné comme ça:

»--Oh! mais, tu sais, Joachim, après que tu l’aurais trouvée, ta

barrique d’or, faudrait pas t’imaginer qu’elle serait toute pour toi

seul.

A quoi il avait riposté:

--N’ayez pas peur. On connaît la loi. Je n’ai pas besoin de vous pour

m’apprendre que vous auriez votre part, Gab Tréfentec aussi, et même le

novice et le mousse, par-dessus le marché.

Qu’est-ce qu’il aurait pu dire de mieux? Eh bien! d’après Tostivin, ça

n’était pas ça. Le mousse et le novice n’avaient droit à rien du tout;

par contre, lui, Tostivin, il avait droit à deux parts... Le sang de

Miroux n’avait fait qu’un tour:

--Deux parts!... Pourquoi deux parts?

--La mienne et celle du bateau.

--Flûte pour le bateau!

--C’est dans la loi.

--Macache!

--Je te la ferai lire par le commissaire.

--Flûte pour!...

Le narrateur se mordit les lèvres à temps:

--Mettez-vous à ma place, mon commissaire, allégua-t-il en guise de

circonstance atténuante;--on n’est qu’un matelot, si vous voulez, mais

tout de même on a son amour-propre, on n’accepte pas qu’un patron plus

riche que vous, essaie de vous manger la laine sur le dos...

Or, comme Tostivin s’entêtait à réclamer ses deux parts, comme Miroux ne

s’entêtait pas moins dans son refus de les lui concéder, le premier

avait sauté du tillac, le second avait lâché la barre, et, dans le

milieu de l’embarcation, sur une litière de sardines en bouillie, tous

deux en étaient venus aux mains. Naturellement, Tréfentec s’était

interposé pour les séparer. Alors, ç’avait été le branle-bas complet, la

grande «tripotée» en commun, le massacre à trois, chacun tapant où ça

tombait, cependant que le novice et le mousse marquaient les coups: pan!

vlan! hardi! souque! pare à virer!...

--Comment! se récria le commissaire, vous vous êtes rossés avant même

d’avoir rencontré l’épave?

--C’est pas après, bien sûr!

--Non, ce que vous êtes à peindre, mes lascars!...

Adossés aux montants de la porte, le syndic et le gendarme étouffaient,

par déférence hiérarchique, pour ne pas éclater. Les deux matelots

riaient des babines. Seul, Tostivin, qui avait fait semblant de se

désintéresser du récit de Miroux, gardait un air sombre. Le commissaire

reprit:

--Et alors, où et quand l’avez-vous rencontrée?

--Rencontrée? répéta machinalement le jeune pêcheur, comme s’il se fût

agi d’un vocable insolite dont la signification lui échappait.

Et, perplexe, il demanda:

--Rencontré quoi?

--Mais, l’épave, saperlipopette?... Vous ne comptez pourtant pas nous

faire louvoyer autour d’elle jusqu’au jugement dernier!

--L’épave?

--Oui, enfin, la barrique, la barrique d’or..., puisque barrique d’or il

y a.

Les yeux du matelot rayonnèrent d’une illumination subite, et ce fut

avec une simplicité sereine qu’il répondit:

--Mais, mon commissaire, y en avait pas, de barrique d’or.

--Hein? Quoi?... Pas de barrique d’or?... Ah! ça, qu’est-ce que vous me

chantez là?... Vous n’avez pas trouvé une barrique d’or?...

La question était si abracadabrante, paraît-il, qu’elle dérida le patron

lui-même. Il sortit de son mutisme pour déclarer entre haut et bas:

--Avec ça qu’on se serait fait toute cette bile à cause d’elle, si on

l’aurait trouvée!

--Ainsi, vous ne l’a-vez pas trou-vée! scanda rageusement le

commissaire.

Et, prenant à témoins le gendarme et le syndic, que cette conclusion

inattendue de l’aventure avait comme pétrifiés:

--Qu’est-ce que vous en pensez, vous autres?... Elle est bonne,

celle-là!...

Au vrai, elle lui semblait plutôt mauvaise. Il bondit de son fauteuil,

aplatit violemment sur la table ses paumes écartées:

--C’est donc pour vous payer ma tête que vous m’avez dérangé..., que

vous avez ameuté la ville..., que...

Il ne se possédait plus: il suffoquait. Les trois hommes, tremblants

comme des feuilles, cherchaient du regard dans le plancher une trappe,

une écoutille, par où s’abîmer sous terre. Miroux, effaré, bégaya.

--C’est la faute à Tostivin... C’est lui qui a voulu... rapport à la

part du bateau...

--Ah! oui, la part du bateau! rugit le commissaire... Je m’en vais vous

la coller, moi, la part du bateau!... Au bloc!... Gendarme, syndic,

flanquez-moi ces ganaches au bloc!... Et si quelqu’un vous demande

pourquoi, vous répondrez qu’ils sont plus bêtes que ne le permet le

règlement...

* * * * *

Et voilà comment ceux de l’_Espère-en-Dieu_, après s’être écharpés pour

une barrique d’or qui n’existait pas, expièrent en outre, par une nuit

de prison, le crime de ne l’avoir point découverte.

Ce qui n’empêche pas, au reste, qu’on ne parle couramment à Concarneau

de «l’année où ceux de l’_Espère-en-Dieu_ trouvèrent une barrique d’or».

Les mirages d’Occident ont pour eux qu’ils sont indéfectibles: une fois

créés, ils entrent dans la catégorie de l’éternel.

Ames d'Occident · 第 28 / 45 题