A Théophile Deyrolle.
I
C’était en pleine saison de la sardine, un soir de juillet. Les barques
rentraient une à une, tournaient le musoir du môle et, dans un
ébrouement sonore de voiles brusquement abattues, venaient se ranger le
long des quais de l’arrière-port, en s’étirant comme des bêtes lasses à
l’heure accoutumée du repos.
Ces retours de pêche, durant les mois productifs, sont la fête
quotidienne et pourtant toujours nouvelle des petites cités de la mer.
Comme dans les villes de l’intérieur on se transporte à la gare pour
voir passer les trains, ici l’on se donne rendez-vous sur la cale pour
assister à l’arrivée des bateaux. C’est un spectacle dont on ne se
rassasie jamais. Il a quelque chose de joyeux et de solennel tout
ensemble, de majestueux et de captivant. On dirait d’une caravane
immense, d’une espèce de fantasia nautique, somptueusement bariolée,
évoluant, aux derniers feux du soleil, sur la tranquille splendeur des
eaux. Les larges misaines, rougies au tan, s’enflamment comme des
pourpres, les focs et les trinquettes irradient comme des boucliers, les
filets, bleus ou mauves, séchant le long des mâts, semblent des écharpes
aériennes, piquées à des pointes de lances, et il n’est pas jusqu’aux
dures faces boucanées des matelots qui, magnifiées par le couchant,
n’évoquent les héros des grandes flibustes, la race ardente des
conquistadors.
L’accostage terminé, lorsque les chaloupes déversent à terre leurs
myriades de poissons étincelants, les femmes qui les empilent à mesure
dans des corbeilles ont l’air de brasser un butin barbare, une féerique
provende de nacre, d’émeraude et de saphir, échappée de quelque conte
des Mille et une Nuits.
* * * * *
Ce soir-là, il y avait des ribambellées de monde sur les quais. Les
filles surtout étaient en nombre. La marée montante ayant coïncidé avec
la clôture du travail de jour dans les usines, des bandes de «friteuses»
allaient et venaient, se tenant, comme à leur habitude, par la taille,
la hanche provocante, l’œil égrillard et le parler gras. Presque toutes
avaient, parmi les pêcheurs, qui un frère, qui un «promis», dont elles
guettaient le débarquement, pour regagner en leur compagnie les
quartiers pullulants de la haute ville. Leurs sandales de bois
cliquetaient sur le granit visqueux, diamanté d’écailles; leurs appels,
leurs éclats de rire, leurs quolibets jetés à plein gosier se croisaient
dans l’air vibrant.
Cent vingt, cent cinquante chaloupes avaient défilé, accueillies de
questions ou de lazzis, quand, à l’approche de la cent cinquante et
unième, une rumeur s’éleva, grandit, se propagea de groupe en groupe à
travers la foule. Il était arrivé quelque chose à bord de
l’_Espère-en-Dieu_...
Quoi? on ne savait pas très bien, mais ce devait être grave... Des deux
matelots de l’équipage, l’un, disait-on, était à moitié mort, et l’autre
ne valait guère mieux... Le patron avait le crâne fendu... Seuls, le
novice et le mousse étaient à peu près intacts,--et encore!...
Bref, un hôpital flottant.
Et les suppositions, les conjectures pessimistes de pleuvoir.
--Sûr qu’ils auront eu un attrapage avec les Gâvrais!...
--Ou avec les thoniers de Groix... Ils s’imaginent que la mer est à eux,
ces Grésillons!
Désir Fauquet,--un second-maître retraité qui avait gardé sur le cœur
l’amertume de Fachoda,--émit l’hypothèse, tout de suite préférée, d’un
conflit international:
--Vous verrez que c’est quelque rôdeur anglais qui leur aura tiré
dessus.
Les têtes sont chaudes à Concarneau, ce petit Marseille de l’occident.
Déjà l’on parlait de barricader les portes de la Ville-Close où fume
encore, après quatre cents ans, le souvenir des guerres de la Ligue...
Du moins décida-t-on d’avertir le syndic de la marine. Et l’on
attendit...