VII

--Alors, Bertrand Rouzès, ce sera donc à moi de parler.

Jozon Skan venait de surgir à l’improviste de sa cachette.

--Toi! D’où sors-tu et de... de quoi te mêles-tu? bégaya le forestier,

dont la face avait blêmi.

Très calme, en apparence, le jeune homme riposta:

--Ma foi, j’arrive des Grands-Hêtres, comme ces messieurs; et, puisque

vous ne savez plus, dites-vous, ce qui s’y est passé, voici de cela

douze ans, jour pour jour, eh bien! je vais, avec votre permission vous

le remémorer.

--Comment le connaîtrais-tu, toi qui n’es parmi nous que depuis quatre

ans?

--Ce n’est pas sans motif, peut-être, qu’on nous répute, nous autres

sabotiers, pour avoir des accointances avec les Esprits des arbres...

J’ai quelquefois écouté ce que raconte, la nuit, à ses voisins du

placître le dixième hêtre à gauche, celui qu’on nomme, je crois, le

«hêtre aux fourmis».

L’effet de ces derniers mots sur le garde fut terrifiant. Il fondit,

comme au contact d’un fer rouge:

--Non!... Tu ne diras pas... Je ne veux pas!

--Il le faut, Bertrand Rouzès; on ne peut pas vous laisser mentir plus

longtemps contre Dieu, contre votre fille. C’est maintenant le tour de

la vérité.

--Par pitié, Jozon!

--Est-ce que vous avez eu pitié, vous, lorsque le petit se traînait à

vos genoux, dans l’herbe?

Le vieux, qui avait courbé le dos sous l’apostrophe, murmura:

--J’étais fou, Jozon, je n’étais plus moi...

Puis, avec la sombre résolution d’une bête traquée:

--Au moins que je vous explique, monsieur le maire... C’était une de ces

années où toutes les calamités vous tombent dessus. Ma femme, malade

depuis l’automne, se mourait. J’avais été contraint d’éloigner Jeanne,

de la mettre en pension chez les sœurs de Callac. La maison était

lugubre comme un cimetière à l’abandon. Dans le bois, ça n’allait pas

mieux. Une horde de malandrins s’était abattue sur la contrée. Toutes

les nuits, on saccageait, on pillait. Un matin de mars, je trouvai mes

chiens sur le flanc: ils étaient empoisonnés. Enfin, j’avais deux

vaches, ma femme ne se nourrissant plus que de lait... Une d’elles me

fut volée, le 7 avril. L’autre... Ah! Jour de Dieu! s’écria-t-il, plût

au ciel qu’elle eût été volée, elle aussi!

Ce fut le chef sabotier qui termina la phrase demeurée en suspens:

--L’autre, dans l’après-midi du Vendredi Saint, un petit vagabond des

routes, vivant de charité, fut surpris par vous en train de la traire

dans son chapeau.

--Oui, il avait profité de ce qu’elle paissait à l’attache, dans le

placître des Grands-Hêtres... C’eût été aujourd’hui, il en aurait été

quitte pour une paire de calottes. Mais, en ce temps-là! Et surtout

cette année-là!... Mettez-vous à ma place, messieurs, après ce que je

viens de conter...

--Je vois ça, dit Claude: Vous lui sautez à la gorge, n’est-ce pas? Il

avait quel âge?

--Treize ans, treize ans de mendicité, d’insultes, de coups, de

privations et de faim, gronda le chef sabotier.

--Je lui saute à la gorge, si vous voulez, reprit le garde, prêt

désormais à toutes les concessions. Il roule à terre...

--Lait et tout, n’oubliez pas ce détail, Bertrand Rouzès, compléta Jozon

Skan, car il est bon de savoir que, s’il fut empêché de boire sa traite

avec les lèvres, il la but avec son corps et ses jambes, à travers les

trous de ses haillons.

--Tu dis bien. Il roule à terre en répandant le lait, le lait qui était

pour la malade, messieurs. J’avais mon fouet de chasse. Je vais pour le

lever sur lui. Il crie je ne sais plus quoi...

--Il crie: «Vous ne me fouetterez pas... Je ne suis pas un de vos

chiens, race de livrée!» Et vous lui répondez: «Non, tu es de ceux qui

les empoisonnent, graine de bagne!»

--Peut-être, Jozon. Il se tortille si furieusement que ses guenilles me

restent aux doigts...

--Non pas. Vous les avez bel et bien arrachées, Bertrand Rouzès; vous

l’avez mis nu, nu comme un ver. Alors, lui, grelottant de froid, de

honte et de peur, il s’est accroché à vos genoux, à votre veste, à votre

barbe, partout où il a pu...

--En me labourant la figure avec ses ongles de louveteau, Jozon.

--Était-ce aussi dans le langage des loups qu’il vous hurlât au dire du

hêtre: «Pour l’amour du Christ! C’est jour de Vendredi Saint... Ne me

frappez pas! Sinon, la malédiction de Dieu sera sur vous comme sur le

bourreau du Calvaire!»

--Bourreau du Calvaire, oui, messieurs, il me griffait en m’appelant

bourreau du Calvaire!... A partir de ce moment-là, qu’est-ce que j’ai

dit? Qu’est-ce que j’ai fait!...

Du revers de la main, il essuya les grosses gouttes de sueur qui lui

perlaient aux tempes. Claude et moi, nous étions haletants. Le chef

sabotier se pencha vers le garde:

--Vous avez dit, Bertrand Rouzès: «Puisque je suis un bourreau du

Calvaire, je vais donc te donner, à toi, la place que tu mérites, celle

du mauvais larron». Et vous ne vous êtes pas contenté de le dire, vous

l’avez fait.

--Quoi? demanda fiévreusement le maire, énervé sans doute par la même

angoisse tragique qui m’oppressait.

--Une chose, reprit Jozon Skan, une chose comme on n’en fait pas quand

on est un chrétien baptisé ou, simplement, n’importe quel homme né d’une

femme.

--Tu ne veux cependant pas dire qu’il ait eu le cœur de garrotter

l’enfant à l’un des arbres, se récria mon ami.

--Allons! C’est à vous de répondre, Bertrand Rouzès, ricana le jeune

homme, en touchant l’épaule du garde.

Celui-ci marmonna, le front baissé:

--Si, monsieur le maire... Je le liai avec la corde de la vache, et je

m’en allai.

Une double exclamation d’horreur s’échappa de la bouche de Claude et de

la mienne.

--Attendez, reprit le chef sabotier, impassible, il y a la suite...

Bertrand Rouzès omet une circonstance essentielle: l’arbre en question

n’était autre que le hêtre aux fourmis.

Le garde se dressa, l’œil hagard, le bras étendu:

--Je jure sur la tête de ma fille que je ne pensai pas en cet instant à

la fourmilière.

--L’enfant non plus, Bertrand Rouzès, n’y pensa pas tout d’abord...

D’ailleurs, il n’était guère en posture de penser à quoi que ce fut,

excepté qu’il avait froid, qu’il avait mal, que la corde serrait dur, et

que les gardes de votre espèce étaient bien méchants... Quand vous

l’aviez crucifié là, c’était presque l’heure du soir, si vous vous

souvenez, l’heure où les corbeaux regagnent leurs gîtes des bois.

L’enfant les vit passer au-dessus du placître, par volées. Ils furent

meilleurs que vous. Bertrand Rouzès, car ils ne s’attaquèrent point à

lui... La nuit tomba, monsieur le maire, une nuit comme à présent, moins

les flammes. L’enfant s’était engourdi, ne se rendait quasiment plus

compte de rien. Or, voici qu’il rêva tout à coup que des milliers de

petites démangeaisons grimpaient le long de ses pieds, de ses jambes...

--Assez! Jozon... Grâce pour nous, sinon pour le garde! implora Claude

avec véhémence.

Bertrand Rouzès s’était appliqué les deux poings sur les oreilles. Moi,

j’essayais en vain d’écarter de mes yeux l’obsédante image du hêtre,

complice involontaire d’un tel forfait, où j’avais déchiffré, tantôt, la

date énigmatique, sans soupçonner que je lisais une formule d’exécration

gravée par un patient sur le poteau de son supplice. Le chef sabotier,

cependant, repartait:

--Tranquillisez-vous, monsieur le maire. Les fourmis ne le dévorèrent

pas tout entier. Les premières à table préférèrent à sa peau la crème de

la vache à Rouzès, dont je vous ai dit qu’il s’était, sans le vouloir,

englué le corps. A quelque chose malheur est bon... De même, sans leurs

picotements, il se serait, je suppose, endormi du grand sommeil, pour à

tout jamais. Elles le tinrent si bien éveillé que, lorsqu’elles lui

pénétrèrent dans les narines, il poussa un de ces hurlements d’agonie...

--Tais-toi, Jozon! Je l’entends encore... gémit lamentablement le garde.

Ma femme en eut un vomissement de sang,--l’avant-dernier. Je la laissai

pour me précipiter au secours de l’autre... Il n’y avait plus personne

auprès de l’arbre.

--Sauf les fourmis, Bertrand Rouzès... Oui, des chercheurs d’aubaine,

des «malandrins», comme vous dites, avaient, par fortune, coupé les

liens du mauvais larron avant qu’il fût trop tard... Et maintenant, si

vous désirez connaître la fin de l’histoire, monsieur le maire, apprenez

que ces braconneurs de rencontre emportèrent le garçonnet jusque chez

une pauvresse de par là-haut, derrière Saint-Nicodème. La pauvresse eut

la compassion de le recevoir dans sa hutte et de l’héberger, de le

soigner, comme s’il eût été son propre fils. C’était la veuve d’un

sabotier. Elle avait, comme toutes les femmes du bois, la science des

herbes et de leurs vertus. Elle pansa ses plaies à vif. Il n’y avait eu

de très entamées que les cuisses et les hanches... Le plus long à

guérir, ce fut l’esprit. Pendant plus de deux années, _Job ar Merrien_,

«Joseph des Fourmis», comme l’avait baptisé la vieille, vu qu’il avait

oublié son nom comme le reste,--pendant plus de deux années, Job ar

Merrien eut la tête presque aussi faible que celle d’un innocent...

Mais, un matin d’avril qu’il avait accompagné à l’église sa mère

nourrice, qui allait faire ses pâques, il arriva que le prêtre se mit à

sermonner sur le crucifiement... Ce fut comme si la foudre lui eût

traversé le front, monsieur le maire. Brusquement, il se rappela tout,

le placître, le garde, le hêtre, les fourmis. Et là, devant le Christ,

il jura son serment, foi de Joseph Broudic,--car du même coup il avait

retrouvé son nom, son triste nom de misère,--que, du jour où il serait

un homme, il ne s’écoulerait pas un Vendredi Saint sans que la forêt

elle-même ne criât son crime à Bertrand Rouzès... Ce soir, c’est la

troisième fois en trois ans qu’il se tient parole,--ajouta le chef

sabotier, en montrant au loin, sur le ciel sanglant, la fantastique

chevauchée des flammes.

A ce moment, la porte s’ouvrit. C’était Jeanne qui revenait des

Pierres-Longues. Et, dans l’atmosphère de cauchemar où nous étions

plongés depuis près d’une heure, son entrée fut comme la radieuse

apparition d’une bienfaisante fée des bois, envoyée pour notre

délivrance.

--Oh! pas un mot devant elle, Jozon! supplia le garde, à voix basse.

Mais déjà les traits du jeune homme s’étaient radoucis, et ce fut en

souriant qu’il s’informa:

--Avez-vous mis en repos l’esprit de la vieille sabotière. Jeanne?

--J’ai fait du mieux que j’ai pu; tout de même elle se languit de

vous... Il paraît que, les autres nuits, ça lui est égal de vous savoir

dehors, mais pas la nuit du Vendredi Saint... Alors, si monsieur le

maire n’avait plus besoin de vous...

Hernoy s’était levé. Très maître de lui, il dit du ton le plus naturel:

--Je comprends, Jozon, que ta mère nourrice ait quelque hâte de te

revoir. Mais, avant que tu ne lui portes la bonne nouvelle, c’est le

moins que je l’annonce à la principale intéressée...

Je le regardai, anxieux. Où voulait-il en venir? Par quelle aberration

soudaine osait-il parler de «bonne nouvelle» dans cette maison, devant

ces hommes, au sortir de l’épouvantable récit dont nous étions encore

tout frémissants, et à la lueur des cinq cents torches vengeresses

qu’une implacable Némésis forestière brandissait sous nos yeux et

presque à notre face, dans la nuit?... En prononçant les derniers mots,

il s’était rapproché de la jeune fille, de façon à se placer entre elle

et le chef sabotier qui, instinctivement, s’était reculé jusqu’au mur.

--Pendant que tu trottais aux Pierres-Longues, devine, ma belle, de quoi

nous causions ici?

Jeanne Rouzès inclina sur sa guimpe son visage sérieux, rosé par sa

course nocturne, et que la fine coiffe carhaisienne ourlait d’une

blancheur.

--Je n’aurais pas grand mérite à cela, monsieur le maire... La vieille

des Pierres-Longues ne m’a pas caché que Jozon Skan faisait pour moi, ce

soir, à Kerveltrec une chose que jamais sabotier n’a faite pour

personne...

--Ah! Et laquelle donc?

--Braver, au péril de sa vie, pour l’amour de ma réputation, la justice

des gens du bois, en vous révélant le nom du «cousin» qui, tous les ans,

boute le feu au Barroz.

--En effet, Jeanne, reprit au plus vite Hernoy; mais je gage que la

vieille ne t’a pas confié ce que son fils adoptif m’a chargé de demander

à ton père en échange.

--Non.

--Eh bien! va lui dire que, puisque ton père l’accepte pour gendre, tu

l’acceptes aussi pour mari.

--Oh! du profond de mon cœur! soupira-t-elle, en tournant vers Jozon

Skan ses beaux yeux graves où des larmes montaient.

Avant que le chef sabotier eût eu le temps de se reconnaître, le maire

lui avait poussé Jeanne Rouzès dans les bras. Il demeura une seconde

devant elle, indécis et comme courroucé. En cette âme de sauvagerie et

de passion les forces ennemies se livraient sans doute un assaut

suprême. Brusquement, il laissa rouler sa lourde crinière d’or sur

l’épaule de la jeune fille, lui étreignit la taille de ses deux mains et

fondit en sanglots.

Claude, cependant, avait empoigné le garde par sa blouse:

--En route, Bertrand Rouzès! N’oublions pas que la forêt brûle et que

notre place est au feu!...

Ames d'Occident · 第 17 / 45 题