Nous n’avions pas encore débouché dans la clairière où sont groupés les
bâtiments de Kerveltrec, que les chiens, par leurs aboiements, avaient
dénoncé notre arrivée.
--Paix, les bêtes! cria Jozon Skan.
Au même instant, la porte de l’habitation s’ouvrit toute grande et, dans
le cadre éclairé, se dessina la svelte silhouette d’une jeune fille.
--C’est monsieur le maire, Jeanne..., avec un de ses amis, qui est aussi
de vos connaissances, prévint le chef sabotier.
La fille du garde nous introduisit dans la cuisine et nous avança des
sièges.
--Mon père est au feu, dit-elle, mais je vais le sonner.
Elle saisit une de ces trompes qui sont en usage dans les fermes
bretonnes sous le nom de _corn-boud_ et, campée sur le seuil, en tira
trois mugissements prolongés que répercutèrent au loin les échos des
bois. Comme elle revenait vers nous, Jozon Skan la retint par la manche
de son «justin» de drap noir, lamé de velours, à la mode des femmes de
Carhaix:
--Je ne suis pas remonté dîner aux Pierres-Longues, Jeanne, et ma mère
nourrice ne doit pas être tranquille. Est-ce que ça vous ennuierait de
détacher un des chiens et d’aller dire à la pauvre chère vieille qu’elle
ne se tourmente pas d’idées folles, que je suis avec monsieur Hernoy?
--Bien sûr que non, fit-elle avec élan..., si toutefois ces messieurs
ont l’obligeance d’attendre mon père sans moi... D’ailleurs, il ne
saurait tarder...
--Va, va, ma fille, répondit Claude. Il est plus doux d’obéir à un
fiancé qui demande qu’à un mari qui commande.
Elle nous gratifia d’un bonsoir rapide et s’esquiva.
--C’est exprès que tu l’as renvoyée, Jozon? interrogea mon ami.
--Exprès. Les oreilles des enfants ne sont pas faites pour entendre les
péchés des pères.
Ces mots furent suivis d’un silence qu’aucun de nous n’éprouva le désir
de rompre. Le jeune homme s’était rencogné entre une armoire et la
muraille, dans l’angle le plus reculé de la pièce. Le maire et moi nous
avions pris place de part et d’autre de la table, sur laquelle brûlait
une chandelle fumeuse, plantée dans un haut support de fer-blanc. Au
dehors, le ronflement de l’incendie grondait par intermittences, comme
un tonnerre souterrain, et d’effrayantes fulgurations balafraient le
ciel. Quinze, vingt minutes s’écoulèrent qui me parurent une éternité.
Enfin des pas retentirent, martelant le sol, et le garde entra. De sa
casquette de chasse à la pointe de ses bottes, il n’était que fange et
souillure. Il se dégageait de lui une odeur composite qui sentait le
bois roussi, la feuille morte et la glèbe fraîchement labourée.
--Je ne vous offre pas la main, messieurs, et pour cause, dit-il. Je ne
suis pas à toucher avec des pincettes.
Il était venu s’appuyer à la table, sans avoir remarqué Jozon Skan. Mais
l’absence de sa fille l’étonna.
--Comment! Vous êtes seuls? Où donc a passé Jeanne?
Il s’apprêtait à la héler; le maire l’arrêta:
--C’est principalement pour nous laisser seuls qu’elle est sortie...
Nous avons à converser de choses sérieuses, Bertrand.
--Dites de choses abominables, monsieur le maire, de choses dont on
n’aurait même pas l’idée au pays des sauvages... Ah! poursuivit-il, en
m’interpellant, vous la revoyez dans un joli état, votre forêt de
Saint-Servais! Et vous pouvez être fier de vos compatriotes! Parlons-en!
Toute une coupe du Barroz en flammes; mes plus beaux sujets fauchés,
pulvérisés, anéantis; moi, mes trente-cinq ans d’infatigable
surveillance flambés du même coup: car, dans notre administration, un
incendie, c’est une mauvaise note; deux, c’est l’avertissement
définitif; et le troisième, c’est la carrière brisée, c’est votre
serviteur chassé de Kerveltrec et flanqué à la porte du bois, comme un
incapable, comme un malpropre! Voilà, cependant, leur œuvre, à ces
bandits! Et tout cela, pourquoi? Parce que j’ai une fille, monsieur...
--Pardon, Bertrand, interrompit Claude, permettez-moi de vous rappeler
que les pistes indiquées par vous, lors du dernier attentat, ont dû être
abandonnées toutes, après enquête... Peut-être serait-il temps de
chercher ailleurs... Si les dédains de Jeanne ont pu froisser quelques
galants, combien d’animosités autrement farouches et tenaces n’avez-vous
pas dû vous créer, vous, Bertrand Rouzès, durant ces trente-cinq années
d’étroite, de vigilante garde, que vous évoquiez tout de suite et dont
je tâcherai, pour ma part, que vous ne perdiez pas le fruit! Je n’avance
rien d’excessif ni de désobligeant pour vous, n’est-ce pas? en disant
que vous avez rarement été pitoyable aux braconniers, aux tendeurs de
collets et même aux ramasseurs de bois mort.
--Je faisais mon métier en conscience, grommela le forestier, en
ramenant à lui de dessous la table un antique billot de chêne sur lequel
il s’assit lourdement.
--Vous y apportiez, paraît-il, plus de zèle que tous vos confrères
réunis... J’ai entendu plus d’une fois se plaindre de votre dureté et
souhaiter qu’il vous arrivât malheur.
--Il est difficile de contenter tout le monde et son maître. Qui fait
bonne garde a souvent à mordre, et ce ne sont pas les chenapans qui
manquent en forêt... Mais les maraudeurs qui vivent du bois n’auraient
pas la stupidité d’y mettre le feu... Puis, soyez juste, monsieur le
maire: à supposer que j’aie eu la dent prompte autrefois, il y a, par
contre, belle lurette que je feins tout au plus d’aboyer.
--J’en conviens, Bertrand: je n’ai pas oublié la véritable action de
grâces qui s’éleva, de Saint-Servais à Saint-Nicodème, quand on sut quel
changement inespéré s’était produit en vous.
--Et c’est le moment où l’on n’a plus qu’à se louer de moi que l’on
choisirait pour me nuire avec cet acharnement! Savez-vous qu’il y a
douze ans, oui, douze ans, monsieur le maire, que je n’ai pas dressé un
seul procès-verbal!
Tout décidé que je fusse à me confiner dans mon rôle de comparse muet,
je ne sus pas réprimer une observation:
--Douze ans, dites-vous?
C’était exactement l’intervalle écoulé entre la date de 1896, où nous
étions, et celle de 1884, inscrite sur l’arbre du rond-point. La même
réflexion se présenta sans doute à l’esprit de Claude, car il attrapa,
comme on dit, la balle au bond:
--Voilà précisément ce que nous aurions intérêt à examiner ensemble.
Douze ans, cela nous reporte, si je ne me trompe, à 1884. Eh bien! je
vous le demande, et je vous supplie de me répondre à cœur ouvert:
qu’est-ce donc qui s’est passé d’extraordinaire au placître des
Grands-Hêtres, le jour du Vendredi Saint 1884?
La question atteignit le vieux garde comme un coup de poing en pleine
poitrine. Il se cramponna des deux mains au rebord de la table et, les
lèvres tremblantes, la langue pâteuse, bredouilla:
--Le placître des Grands-Hêtres... Le Vendredi Saint...
Mais, par un violent effort sur lui-même, il se ressaisit:
--Quelle histoire est-ce là, monsieur le maire?
--Je suis monté chez vous pour l’apprendre de votre bouche, Bertrand.
J’ai la certitude qu’elle renferme le secret de tous ces incendies et
qu’elle seule peut nous mettre sur la trace des vrais coupables... Au
nom de la forêt martyrisée, au nom des cinq ou six cents arbres qui
agonisent là-bas, faites appel à vos souvenirs, je vous en conjure, et
parlez!
Le vieillard eut une seconde d’hésitation, glissa un regard oblique vers
la fenêtre qu’illuminait d’un rapide éclat quelque nouvelle poussée des
flammes lointaines, et, finalement, répondit:
--Je regrette beaucoup, monsieur Hernoy, mais, avec la meilleure volonté
du monde, il m’est impossible de vous donner satisfaction.
Pour bien marquer que toute insistance serait superflue, il faisait déjà
le mouvement de se lever quand une voix, derrière lui, le cloua
littéralement sur son billot.