IV

Un fumet suave, soudain répandu dans toute la salle, venait, d’ailleurs,

de changer momentanément le cours de nos pensées: la pêche miraculeuse

de mon ami faisait son apparition sur un plat d’une pantagruélique

envergure, porté à bras tendus par madame Hernoy. Claude ne manqua

naturellement pas de rééditer pour Jozon Skan la plaisanterie

ecclésiastique du recteur sur les truites du Vendredi Saint.

De nouveau, le jeune homme sourit:

--C’est comme au Barroz, dit-il, il y a les brûleries du Vendredi Saint.

Et il reprit, d’un ton moitié sérieux, moitié railleur:

--Est-ce que le forestier de Kerveltrec vous a expliqué aussi pourquoi

le feu est allumé ce jour-là, et non pas un autre?

L’objection était directe.

--Non, rétorqua le maire. Sur ce point il n’a pu fournir aucun

éclaircissement valable, ni au brigadier de gendarmerie de Callac, ni à

moi-même.

Skan se renversa sur sa chaise et, les yeux au plafond, articula d’une

voix lente:

--Alors, c’est qu’il ne l’a pas voulu.

--Hein! Qu’est-ce à dire? balbutia Claude, interloqué.

--Cela signifie, monsieur Hernoy, que j’en ai assez à la fin d’entendre

Bertrand Rouzès mêler lâchement le nom de sa fille à une histoire où il

n’a que faire... Cela signifie qu’il faut, une bonne fois, que la vérité

se sache: tant pis pour qui en devra pâtir... Voyons, réfléchissez! Si

c’est à cause de moi, cependant, que tous ces galants ont été congédiés,

les croyez-vous assez bêtes pour risquer le bagne en brûlant les bois du

garde de Kerveltrec, quand, avec un petit guet-apens de rien du tout, il

leur serait si aisé d’avoir ma peau à moi pour le même prix!

Il s’était levé. Dans ses prunelles couleur de source frémissait comme

une lueur d’orage.

--Non! non! A chacun ses ennemis, comme à chacun ses amis. De quelque

façon qu’elle tourne, il est temps que cette comédie finisse, et c’est

pourquoi, dès que j’ai vu le Barroz en feu, je suis descendu de là-haut,

monsieur le maire, avant que vous n’y montiez... Je ne me doutais pas

que vous seriez en compagnie; mais madame Hernoy m’a conseillé de vous

attendre quand même, et monsieur m’excusera, j’espère, ajouta-t-il en me

désignant.

--Monsieur est un de chez nous, un rejeton de la forêt, dit Claude. Tu

peux parler devant lui aussi librement que devant moi.

--Oh! je n’ai pas accoutumé d’avoir peur de rien ni de personne,

repartit le chef sabotier. Donc, voici: Bertrand Rouzès est un

hypocrite, et je vous apporte le moyen de le confondre.

--Diable! Jozon, pour un peu tu nous donnerais à supposer que c’est lui

qui met le feu.

--Il sait, du moins, qui le met, et en mémoire de quel Vendredi Saint...

non, de quel Vendredi Infernal, on le met! affirma le jeune homme avec

une énergie presque sauvage.

--T’offrirais-tu à le prouver?

--Je ne suis pas venu pour autre chose... La meilleure des preuves, ce

sera l’aveu du garde lui-même, n’est-ce pas? Eh bien, monsieur le maire,

il ne tient qu’à vous de le recueillir: je me charge, moi, de le lui

arracher.

--Où? Quand? Comment?

--Le plus tôt sera le mieux... Mais peut-être que, par égard pour

monsieur, vous ne grimperez pas en forêt, ce soir?

--Si fait! Mon ami sait bien que mon devoir de maire...

Je ne le laissai pas achever.

--Votre ami, mon cher Claude, sera fort aise de vous accompagner, si,

cependant, le chef sabotier ne craint pas que je sois de trop.

--Foi de Dieu, non! répondit-il avec un mouvement de la tête qui secoua

du front à la nuque toute son opulente tignasse d’or fauve; c’est pour

vous que ce sera une corvée... Il est vrai que, par la même occasion,

vous verrez la brûlerie... C’est une chose à voir... Dans ce moment-ci,

il doit y avoir près d’un hectare en feu. Ça chauffait déjà dur quand

j’ai dégringolé les sentiers du Barroz. Des arbres entiers se tordaient

avec des râles de bêtes au mouroir, ni plus ni moins que s’ils avaient

été vivants... J’avais presque pitié d’eux, mais, tout de même, je me

retournais sans cesse pour regarder, tellement c’était terrible et

beau... Il ne faut pas être gaucher, savez-vous, pour allumer en si peu

de temps une pareille flambée! Et par un jour de calme encore! Pensez ce

que ça aurait été s’il avait soufflé la moindre brise!

--A t’entendre, ma parole, tu n’aurais pas été fâché qu’elle soufflât,

observa plaisamment le maire.

Une vive rougeur empourpra les joues de Jozon Skan, comme s’il eût eu

sur la face le reflet de cette vision d’incendie qu’il venait d’évoquer.

Il répliqua:

--C’est seulement pour vous dire que ça brûle ferme et que vous ferez

bien de ne pas vous risquer en voiture au-delà de Kerbernès... Après, si

vous m’en croyez, vous continuerez à pied, par le chemin des charrois,

jusqu’à la bifurcation de la Roche à l’Hermite, où je serai à vous

guetter... L’essentiel est que le garde n’ait vent de rien... Pour le

reste, fiez-vous à moi, soit dit sans vous commander, monsieur le maire,

et permettez que je vous fausse compagnie.

--Il suffit, Jozon. Nous serons exacts au rendez-vous... Mais prends au

moins le coup du départ.

--Merci. J’ai mon content, mille grâces à vous ainsi qu’à madame Hernoy,

fit-il en assujettissant sous son menton la mince jugulaire de son

feutre montagnard que décorait une plume de ramier.

Et, de l’allure preste qui lui avait sans doute valu son surnom[1], il

se dirigea vers la porte.

[1] _Skan_ équivaut en breton au français «léger».

V

Une demi-heure plus tard, nous étions nous-mêmes en route pour la forêt,

conduits, cette fois, par le garçon de Claude, que nous devions

abandonner à Kerbernès avec l’équipage. Dans le bas-fond, des buées

lumineuses flottaient comme la traîne d’argent de la nuit, tandis qu’à

notre droite s’érigeaient en un formidable mur d’ombre les premières

assises des hauteurs boisées. Le ciel d’avril, au-dessus de nos têtes,

planait limpide et fourmillant d’étoiles. L’égouttement sonore de la

rosée ponctuait seul le magique silence. Jamais on n’eût soupçonné

l’œuvre dévastatrice qui s’accomplissait là-haut, derrière ces crêtes

chevelues vers lesquelles nous montions et d’où s’exhalait une telle

intensité de vie végétale, un si puissant arome de printemps.

Nous devisions, Claude et moi, du chef sabotier et des sentiments peu

cordiaux qu’il semblait nourrir envers son futur beau-père.

--Ces gens des bois, déclarait mon ami, ne sont pas faits comme tout le

monde. Ils ont une existence, des mœurs et des idées à part. Ils

arrivent, séjournent quelques saisons, puis reprennent leur vol. Ce sont

des oiseaux de passage. Le plus souvent ils ne connaissent pas eux-mêmes

leur état civil. A force de s’appeler entre eux par des sobriquets, ils

en viennent à ne plus savoir leur nom véritable. Ce qui ne les empêche

pas de se tenir pour inébranlablement solidaires les uns des autres et

comme liés par une espèce de fraternité mystique plus forte que toutes

les parentés. Chez les ouvriers du sabot, le titre consacré est celui de

«cousins». Et, à l’abri de ce cousinage-là, ils sont assurés d’une

protection, d’un refuge contre toutes les polices et toutes les justices

du monde... Très sympathiques, du reste, pour l’ordinaire; les plus

probes et les plus loyaux des hommes. «La parole du sabotier est aussi

sûre que son coup de hache», dit le proverbe... Il n’y a que les gardes

avec lesquels ils fassent mauvais ménage, quand ceux-ci se montrent par

trop hargneux et tracassiers, comme ce fut longtemps le cas pour le

vieux sanglier de Kerveltrec... Car il n’a pas toujours été commode,

Bertrand Rouzès... C’est seulement depuis une dizaine d’années qu’il a

mis de l’eau dans son vin, et pour noyer d’anciens remords, insinuent

les méchantes langues.

--Et les anciennes rancunes, elles, n’ont pas désarmé?

--Il faut croire.

--L’étrange est qu’elles aient attendu, pour ouvrir le feu, si j’ose

dire, la présence de Jozon Skan parmi vos administrés.

--Tout cela n’est pas net, évidemment... Mais voici Kerbernès et

l’amorce du chemin des charrois, au bout duquel est la clé du mystère.

Un vrai chemin de croix, ce chemin des charrois, d’autant plus rude à

gravir qu’on y voyageait à l’aveuglette. Le ciel, les étoiles, la

demi-clarté des vapeurs nocturnes, tout s’était évanoui, brusquement

intercepté par la grande ténèbre forestière, par le règne du noir

absolu. Heureusement que Claude avait, selon son expression, des yeux de

boisier à l’extrémité de ses deux orteils. Ses facultés de nyctalope

nous permirent d’escalader sans trop d’encombre l’espèce de cap, détaché

en vedette, que couronnent les débris du gigantesque dolmen ruiné

désigné dans le pays sous le nom de Roche à l’Hermite.

--Par ici, prononça une voix qui n’était pas celle du maire.

Couché à plat ventre sur une des pierres, Jozon Skan nous guettait au

lieu fixé. Il nous tendit la main pour nous hisser jusqu’à lui. Ce ne

fut pas, je l’avoue, sans un certain soulagement que j’émergeai de

l’océan d’arbres.

--Regardez, dit le jeune homme, quand, avec son aide, j’eus gravi le

sommet du bloc druidique.

Je n’essaierai pas de dépeindre ce que je vis. J’assistais au

déroulement d’une hallucination dantesque. C’était comme un sabbat de

flammes ruées en cercle à l’assaut de la forêt. Elles s’élançaient,

couraient, bondissaient, félines et monstrueuses, tantôt confondues,

tantôt séparées, chacune ayant sa forme, sa couleur diabolique et, en

quelque sorte, son geste de destruction. Celles-ci rampaient comme des

serpents; celles-là fendaient les airs comme des hippogriffes. Au centre

du brasier, des troncs à demi consumés se dressaient, exhibant les

moignons calcinés de leurs maîtresses branches: on eût dit un peuple de

croix et de gibets sacrés, tout un immense Golgotha en feu. Sur le

pourtour, la futaie encore indemne s’apprêtait à subir le même destin,

immobile et comme figée dans une stupeur tragique, cependant que des

cris, des appels humains décelaient par intervalles l’obscur

grouillement des équipes de travailleurs s’escrimant, sous bois, à

circonscrire le fléau.

--N’est-ce pas que c’est réussi? fit, à côté de moi, le chef sabotier.

--Il ne nous manque plus que de savoir à qui offrir nos compliments,

répondit Hernoy.

Jozon Skan s’était faufilé dans une anfractuosité des roches. Quand il

reparut au pied de l’éboulis, il balançait à son poing une petite

lanterne allumée.

--Venez, dit-il.

Il nous précéda dans une sente sinueuse, encaissée, où pleurait

faiblement un bruit d’eau, et nous mena ainsi, tout d’une traite,

jusqu’à un «placître», une manière de rond-point gazonné que des hêtres

lisses, aux tons marbrés, entouraient comme les colonnes monumentales

d’un péristyle. Là, il attendit une minute que nous l’eussions rejoint;

puis, marchant droit à l’un des beaux arbres blancs:

--Approchez-vous, monsieur le maire, et lisez.

La lumière de son fanal, projetée au niveau de son front sur l’écorce,

nous découvrit l’entaille profonde d’une inscription plutôt barbare, et

dont les boursouflures de la sève avaient encore défiguré les lettres.

Claude préféra me céder le pas:

--C’est votre métier, mon cher, de déchiffrer les vieilles écritures.

Je parvins, non sans peine, à épeler:

Ames d'Occident · 第 14 / 45 题