Or, les temps étaient révolus; les destins allaient s’accomplir.
Tant de fumées propices et d’ardentes convoitises avaient frôlé la peau
de l’andouille qu’elle en était noire, à n’en pas douter,--plus noire
que la pipe d’Ervoanic Prigent, plus noire même que la soutane, la belle
soutane neuve de Dom Karantec.
En quelle année cela se passait-il au juste? L’histoire ne le dit point.
Le certain, c’est que l’hiver remontait vers le septentrion, de son
allure cassée de vieillard cacochyme, le dos en voûte sous un énorme
parapluie aux baleines pleurantes, ainsi que se le représentent
volontiers les Bretons. C’est à peine si l’on percevait encore, dans le
lointain, les éclats voilés de sa grosse toux et de ses vastes
éternuements. Et, le «vieux» parti, la jeunesse de la terre se risquait
timidement à rouvrir les yeux, ses clairs yeux printaniers, aux humides
nuances gris-bleu, où riait la vie renaissante après l’engourdissement
d’un profond sommeil.
On assistait, de toutes parts, à la résurrection de la Belle au bois
dormant.
La «Chanson des Gras» courait les sentiers de la campagne et les
raidillons des grèves, hurlée à tue-tête par des groupes d’adolescents:
En l’honneur de Malargez (mardi-gras),
Liesse en toute maisonnée!
Voici venir le temps nouveau
Derrière l’ancien temps en fuite.
C’est nous les joyeux messagers!
Nous annonçons la bonne nouvelle.
Ouvrez les portes, les fenêtres,
Au nom du soleil, notre maître!
Ouvrez, ouvrez vos cœurs aussi,
Au nom du bon soleil béni!
Soyez heureux, riches et pauvres,
Ainsi le veut le soleil d’or!
Le soleil d’or vient sur nos pas.
D’un sourire il fait fondre la neige;
D’un sourire il fait naître l’amour...
C’est la chanson de Malargez!
Bonheur à ceux qui l’écouteront,
Tant pis pour ceux qui la mépriseront!
Elle fut cause qu’Ervoanic Prigent se réveilla tout radieux, ce
matin-là, sur la couchette de paille qu’il s’était dressée, le soir
d’avant, dans l’étable à veaux de maître Bernard Le Gonidec, l’opulent
boucher de Pleumeur.
Il avait eu, sur la fin de son somme, un songe magnifique.
Une noble dame, aux formes un peu grasses, était venue vers lui, parée
comme une madone, dans une auréole de lumière bleue, toute semblable à
la vapeur qui flotte dans les cuisines bretonnes, les jours de gala; et,
le touchant au front, elle lui avait dit d’une voix câline:
--Ervoanic, ce n’est pas en vain que tu m’auras si longtemps vénérée en
silence. Tes assiduités muettes, tes longs regards éloquents m’ont pris
le cœur. Apprends que j’ai résolu de t’appartenir, de t’appartenir à toi
seul.
Alors, lui, effaré:
--Qui êtes-vous, ô noble dame, et en quoi ai-je pu mériter d’être ainsi
distingué par vous?
--Je suis l’Andouille, Ervoanic, l’Andouille qui t’est chère entre
toutes, l’Andouille à qui tu vouas, dès le premier jour, une adoration
si humble et si fervente, la superbe, l’incomparable Andouille du
presbytère de Trédarzec!
A ces mots, transporté de ravissement et de reconnaissance, le pauvre
homme avait tendu les bras vers la miraculeuse apparition; mais déjà
elle s’était évanouie comme une ombre, ne laissant derrière elle d’autre
témoignage de sa venue qu’un âcre parfum d’épices qu’Ervoanic savourait
encore, lorsqu’au chant des annonciateurs de Malargez il avait rouvert
les yeux.
--C’est égal, se dit-il, il y a dans ce rêve un «avertissement».
J’hésitais vers quel logis orienter mes pas, en ce jour de ripaille où
toutes les cuisines de Bretagne se transforment à l’envi en des paradis
de succulences. L’embarras du choix me laissait perplexe... Les songes
viennent d’en haut: désormais, je suis fixé.
Et, dans la grâce adolescente du matin, qui semblait danser au soleil,
toute ruisselante encore des perles de la rosée nocturne, il s’achemina
vers Trédarzec...
--Salut à vous. Coupaïa!
--A vous de même, Ervoanic.
Coupaïa est très affairée.
Et ce n’est pas sans motif. Monsieur l’archiprêtre de Tréguier,
successeur de saint Yves et de saint Tudual, officie au maître-autel de
Trédarzec et déjeune ensuite au presbytère. Alors, c’est grand
branle-bas, vous pensez!
Toutes les casseroles de cuivre sont descendues au foyer, des clous de
leur cadre de bois peint en vert où, la veille de l’avant-veille, elles
se contentaient de briller d’un éclat stérile.
Elles tiennent manifestement à montrer en cette circonstance qu’elles ne
sont pas de simples ustensiles de parade. Rangées en bataille sur la
pierre de l’âtre, spacieuse et massive comme une table de dolmen, elles
se comportent le plus bravement du monde, même les plus novices, celles
qui voient le feu pour la première fois. En pourrait-il être autrement,
je vous le demande, sous les ordres d’un généralissime culinaire de
l’envergure de Coupaïa!
Elle s’empresse de l’une à l’autre, active celle-ci, modère celle-là,
prodigue à toutes son expérience et ses encouragements.
Derrière les casseroles, les dominant de sa taille, les écrasant de sa
panse, une marmite se dresse, semblable à une tour, mais à une tour où
gronderait un océan. Un couvercle la coiffe, que la gouvernante soulève
à tout moment, comme pour se repaître du spectacle sublime de la tempête
déchaînée à l’intérieur.
Ervoanic s’est arrêté dès les premiers pas, les pieds rivés au parquet.
Sa bouche béante dessine un O majuscule; ses prunelles écarquillées ont
l’air de vouloir rivaliser avec la bouche. Il est sidéré.
C’est qu’il vient de constater que l’andouille de l’offrande n’est plus
à sa place.
Une exclamation soudaine de Coupaïa l’arrache à sa stupeur:
--Vierge Marie! J’en perdrai la tête. Voilà que j’ai oublié le persil!
Onctueusement, Ervoanic, revenu à lui, propose:
--Désirez-vous que j’aille en prendre, Coupaïa?
--Vous? Allons donc! Vous ne sauriez seulement pas la manière de le
choisir. Vous croyez que c’est aussi aisé que ça, peut-être! Vous m’en
feriez du propre! Non, tenez, je ne vous demande qu’une chose. Veillez,
jusqu’à ce que je sois de retour, sur la marmite que voici. Tâchez que
l’eau continue de trotter en douceur. Pour cela, vous n’aurez qu’à
soulever un peu le couvercle. D’ailleurs, je serai là dans une minute.
--Et les casseroles, Coupaïa?
--N’en ayez souci. Mais la marmite... Attention à la marmite!
Et, d’une voix grave, mystérieusement assourdie:
--Songez que c’est l’andouille qui achève de cuire là-dedans, Ervoanic!
--L’andouille! la belle and...!
--Elle-même, en vérité.
Le coup frappa Ervoanic en pleine poitrine. Il demeura, un instant,
suffoqué. Puis, avec une longue expiration, moitié de désir, moitié de
regret:
--Alors, elle va être mangée?...
--Dame! On n’a pas tous les jours à sa table monsieur l’archiprêtre...
Suffit! Je compte sur vous, au moins?
--Oh! vous pouvez me la confier, allez!
Ervoanic est rouge, rouge jusqu’au bout de ses oreilles velues dont le
poil se hérisse. Tandis que la gouvernante trottine à pas menus dans les
allées du jardin, vers la plate-bande réservée au persil, derrière le
carré d’asperges, il s’agenouille sur le rebord de l’âtre, devant la
tour grondante où, comme dans les contes, est renfermée la princesse,
objet de ses vœux.
Il se sent triste, affreusement triste.
--Une si belle andouille! Et si bonne! Toutes les vertus! Dire que, dans
une heure, elle sera couchée sur un plat, et qu’on lui plongera le
couteau dans les entrailles, et qu’elle sera découpée en tranches pour
être servie à monsieur l’archiprêtre, et qu’après en avoir goûté
monsieur l’archiprêtre en redemandera... Oh! sûrement qu’il en
redemandera, et non pas une fois, mais deux, mais trois fois, jusqu’à ce
qu’il n’en reste plus, Seigneur, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus!
Les yeux d’Ervoanic se sont emplis de larmes. A ses lèvres montent des
phrases d’oraison funèbre. Pour un peu, il entonnerait le _De
profundis_--le _De profundis_ de l’andouille.
Elle n’a pourtant pas envie de mourir, celle dont il déplore ainsi la
disparition prochaine.
Elle vit, au contraire, d’une vie qu’il ne lui avait pas encore connue.
Sous le couvercle, qu’il a entrebâillé, il l’aperçoit qui fait de petits
mouvements joyeux, qui se tourne et se retourne, qui danse, se trémousse
et frétille d’aise, comme si elle n’avait jamais été si bien. Au bruit
des mets qui mijotent à côté d’elle, dans les casseroles vassales, la
voilà qui se met à chanter, elle aussi, à chanter des choses
câlines,--les mêmes exactement qu’Ervoanic entendit, ce tantôt, dans la
grange du boucher Le Gonidec, à travers les voiles du rêve.
La tentation est trop forte. Le malheureux n’y peut plus tenir.
D’une main, il a saisi le couvercle; de l’autre, il plonge dans la
marmite la fourchette dont Coupaïa se servait tout à l’heure pour
stimuler ses multiples fricots, et houp!...
--Non! Vous ne serez pas à monsieur l’archiprêtre. Vous serez à moi, à
moi seul!
Les longues basques du fameux habit royal ne s’étaient encore jamais
prêtées à pareil usage. L’andouille s’est engloutie dans la catacombe
d’une de leurs poches qui en fume d’épouvante.
A sa place, dans l’eau qui persiste à bouillir, comme si de rien
n’était, quelque chose nage qui lui ressemble comme un frère.
Et c’est un tison de forme analogue, noir aussi, parce que calciné,
qu’Ervoanic a tout simplement cueilli sous une casserole et qu’il a
plongé dans la marmite pour retarder, ne fût-ce que de quelques
secondes, la découverte de son larcin.
--Tout a-t-il marché comme il faut, Ervoanic?
--Oh! oui bien, Coupaïa!
C’est, en effet, Coupaïa qui rentre du potager, un fin bouquet de persil
à la main.
--Dieu vous bénisse donc! Et allez prendre l’air. En ce moment-ci votre
présence me gênerait. Vous me donneriez des distractions... Mais revenez
sur les deux heures, après que ces messieurs auront pris le café. Foi de
gouvernante, vous goûterez de l’andouille, Ervoanic!
Elle ne sait pas si bien dire, la sainte femme!
Lui se retire à reculons, comme comblé d’une promesse si alléchante, et
bredouillant des kyrielles de remerciements.
Force lui est cependant de montrer le dos, quand il est pour franchir la
porte.
Et Coupaïa de crier:
--Prenez garde, Ervoanic!... N’avez-vous pas fourré votre pipe dans
votre poche, sans l’éteindre? Je crois que vous avez le feu à votre
basque gauche!...
Cela suffit pour le lui mettre aux talons, paraît-il, car, en un clin
d’œil, il a déguerpi, comme s’il avait eu les ailes de Mercure à ses
pieds sordides de vieux vagabond.