GOUVERNEMENT ET ADMINISTRATION.

Depuis la Révolution de septembre 1868, qui renversa le gouvernement de

la reine Isabelle II, l'Espagne a passé successivement par divers

régimes politiques; elle a subi la dictature du général Prim, puis du

régent Serrano; ensuite la royauté a été proclamée et les Cortes, en

quête d'un roi, ont élu pour souverain Amédée, fils du roi d'Italie.

Engagé dans une voie sans issue légale, incapable de lutter contre

l'impopularité qui s'attachait à sa qualité d'étranger, Amédée dut

abdiquer et laisser l'Espagne maîtresse de ses destinées. Le pays se

constitua en république fédérale, changée plus tard en république

unitaire; puis une révolution militaire expulsa les Cortes du lieu de

leurs séances pour installer à leur place le dictateur Serrano, qu'un

deuxième _pronunciamiento_, préparé par des intrigues de cour et par

l'argent des planteurs de Cuba, expulsa momentanément de l'Espagne pour

donner le trône vacant au jeune Alphonse XII, fils d'Isabelle. Ainsi se

trouvait fermé, du moins en apparence, tout le cycle des révolutions

inaugurées en 1868, six années auparavant. Il est vrai que le royaume du

souverain madrilègne est limité au nord par un autre royaume, dont les

frontières oscillent suivant les vicissitudes de la guerre, et qui

comprenait naguère presque toute la superficie des provinces Basques,

une moitié de la Navarre, une partie de l'Aragon et de la Catalogne,

même quelques districts de Valence et des Castilles: c'était le domaine

occupé par le roi «légitime» don Carlos. Par une singulière ironie du

sort, qu'explique fort bien l'histoire de l'Espagne, le monarque par la

grâce de Dieu, le maître absolu «responsable seulement devant sa

conscience», convoque les délégués de ses peuples et jure d'observer

leurs _fors_ et libertés, tandis que le roi dit constitutionnel s'est

passé pendant plus d'une année de toute constitution en gouvernant selon

son bon plaisir, ou pour mieux dire, au gré de ses conseillers. La forme

actuelle de l'appareil gouvernemental comprend deux Chambres élues

conformément à la loi de 1870, qui prescrit le suffrage universel pour

l'élection des députés et le vote à deux degrés pour l'élection des

sénateurs. Suivant le projet de nouvelle constitution, les membres de la

Chambre des députés, un par 50,000 habitants, sont élus pour cinq ans,

tandis que le Sénat est composé de 200 membres héréditaires, en partie

choisis par la couronne et 100 élus par les corporations. Le roi nomme

le président et les vice-présidents du Sénat. Il peut dissoudre

simultanément ou séparément la Chambre des députés et la moitié élue du

Sénat, à la condition de faire procéder à de nouvelles élections dans un

délai de trois mois. Il a le droit de refuser la sanction aux lois

votées par le Parlement.

Les révolutions gouvernementales qui se sont opérées coup sur coup en

Espagne n'ont guère été pour la nation qu'un changement de décor, car le

fonctionnement des «bureaux» républicains ou monarchiques s'est à peine

modifié pendant la période de crise politique. Malgré les fictions du

budget, le trésor est en état de banqueroute permanente; si la dette

nationale devait être payée, l'ensemble des recettes annuelles n'y

suffirait point, tandis que le budget de la guerre absorbe actuellement

beaucoup plus de fonds qu'il n'en faudrait pour acquitter l'intérêt

annuel de la dette. Tandis que le service de ces intérêts aurait exigé

en 1875 environ 235 millions de francs, qui n'ont point été payés, les

dépenses de guerre ont dépassé 275 millions[205]. Les impôts n'ont été

remaniés que dans le sens d'une aggravation; la conscription, si

abhorrée des Espagnols, a pris plus d'hommes qu'elle n'en prenait jadis;

le nombre des écoles a décru.

[Note 205: État du trésor espagnol en 1875:

Recettes............................. 544,000,000 fr.

Dette flottante...................... 435,000,000 »

Dette totale, par approximation..... 14,500,000,000 »

]

La division politique et administrative est toujours celle qu'a

prononcée le décret de 1841. L'Espagne se partage en 49 provinces, y

compris les îles africaines des Canaries. Chacune de ces provinces est

administrée par un gouverneur civil et se divise elle-même en districts,

de 6 à 7 en moyenne par province. Les communes sont administrées par des

_alcaldes_ ou maires, qu'assistent des conseils municipaux, ou

_ayuntamientos_, composés de 4 à 28 membres, suivant l'importance de la

commune. Dans les grandes villes, les alcaldes sont assistés par des

lieutenants (_alcaldes tenientes_). L'administration judiciaire est

instituée sur le même modèle que celle de la France: la hiérarchie des

tribunaux comprend près de 10,000 justices de paix, une par commune,

environ 500 tribunaux de première instance, 15 cours d'appel, une cour

suprême siégeant à Madrid. Mais la guerre intestine et le régime de

l'état de siége auquel, officiellement ou non, se trouve soumise

l'Espagne entière, donnent aux divisions militaires une importance de

beaucoup supérieure à celle des circonscriptions civiles et judiciaires.

La partie continentale du royaume se partage en 12 capitaineries

générales, Nouvelle-Castille, Catalogne, Aragon, Andalousie, Valence et

Murcie, Galice, Grenade, Vieille-Castille, Estremadure, Búrgos, Navarre,

provinces Vascongades. Les Baléares, les Canaries, Cuba, Puerto-Rico et

les Philippines forment séparément cinq autres capitaineries générales.

Les capitaineries sont subdivisées en commandements militaires.

Tous les Espagnols sont tenus de servir dans l'armée, à l'exception de

ceux qui fournissent un remplaçant; le trésor, presque toujours à vide,

ne pouvait négliger le rachat du service pour subvenir à ses besoins les

plus pressants. La levée annuelle varie suivant les vicissitudes de la

guerre civile et de la lutte contre les insurgés cubanais; elle serait

légalement de 30,000 hommes, mais elle s'est élevée officiellement

jusqu'à 80,000 individus; les décrets ont même appelé jusqu'à 100,000

hommes sous les drapeaux; mais le nombre des réfractaires, des rachetés,

des malades réduisaient ce chiffre d'environ moitié: la force productive

du pays en hommes valides ne permettrait pas de dépasser le nombre de

60,000 conscrits par an. Le temps du service est de sept années dans la

cavalerie et l'artillerie, et dans l'infanterie de huit années, dont

cinq dans les régiments de ligne et trois dans la milice provinciale. On

évalue à plus de 200,000 hommes les troupes de l'armée péninsulaire;

80,000 soldats servant dans l'armée active et 120,000 environ dans

l'armée de réserve. En outre, l'armée de Cuba se compose d'au moins

60,000 hommes, dont la guerre et les maladies font périr le quart chaque

année, et les garnisons de Puerto-Rico et des Philippines s'élèvent

respectivement à 9 ou 10,000 soldats.

Les principales forteresses de l'Espagne continentale sont les villes de

Saint-Sébastien, Santoña, Santander, sur la baie de Biscaye; du Ferrol,

de la Corogne, de Vigo, sur les _rias_ de la Galice; de Ciudad-Rodrigo

sur la frontière portugaise; de Cádiz et de Tarifa à l'entrée du

détroit; de Málaga, Almería, Carthagène, Alicante, Barcelone sur la

Méditerranée; de Figueras, Pampelune et Saragosse aux débouchés des

routes pyrénéennes.

La marine militaire est puissante: elle se compose de plus de 200

vapeurs portant près d'un millier de canons et montés par 10,000

matelots. En 1874, les navires de première classe comprenaient 7

frégates blindées et 13 autres frégates non cuirassées; mais la flotte,

comme l'armée, a un énorme personnel d'officiers supérieurs, tout un

état-major inutile, qui ne sert qu'à ruiner la nation. On compte en

Espagne environ 2,500 officiers de marine, 1 pour 4 matelots. Les

généraux sont au nombre de 600.

Les nobles n'ont plus aucun privilége officiel. Ils sont probablement

plus nombreux en proportion que dans toute autre contrée de l'Europe,

puisque des populations entières, dans les provinces Basques, dans les

Asturies, se vantent d'avoir du «sang bleu» dans les veines. En 1787, on

comptait dans le royaume 480,000 gentilshommes, non compris les femmes

et les enfants, en sorte que, si la proportion s'est maintenue depuis

cette époque, trois millions d'Espagnols pourraient se classer parmi les

_hidalgos_ ou «fils de quelqu'un». Les grands d'Espagne que la coutume

autorise à rester couverts devant le roi sont au nombre d'environ 1,500,

dont 200 de première classe; mais tous ne doivent point leurs titres à

la naissance. Plusieurs roturiers ont profité de la pénurie du trésor ou

de l'avidité des ministres pour se faire octroyer la faveur convoitée.

L'ordre de la «Toison d'Or», fondé en 1431 par Philippe le Bon, est une

des distinctions les plus enviées par les princes et les diplomates de

l'Europe.

La religion catholique, apostolique et romaine, est la religion de

l'État, et ses prélats jouissent de grands priviléges; mais l'étendue de

leurs droits, relativement au pouvoir royal, est encore l'objet de

discussions ardentes. Dans les grandes villes les cultes non catholiques

sont plus ou moins tolérés, grâce à l'intervention des puissances

étrangères. La surveillance des écoles appartient exclusivement à

l'Église, et la censure est exercée par des ecclésiastiques sur les

pièces de théâtre. Le nombre des prêtres est d'environ 40,000; mais,

quoique les couvents aient été rétablis depuis la restauration de la

monarchie, les ordres monastiques ne sont que très-faiblement

représentés. L'Espagne fut jadis le pays le plus peuplé de moines et de

religieuses en proportion de ses habitants civils. A la fin du siècle

dernier, le monde ecclésiastique du royaume dépassait 250,000 individus,

dont plus de 71,000 moines et 35,000 nonnes. A la même époque, le nombre

des marchands n'était que de 34,000, sept fois moins que de gens

d'église. En 1835, les révolutions, les guerres, les transformations du

milieu social avaient notablement diminué le nombre des religieux, mais

la population des couvents était encore de plus de 50,000 personnes. Une

première mesure de suppression atteignit alors les établissements

religieux et près de mille couvents furent l'objet d'un décret de

fermeture. Dans les années qui suivirent, d'autres lois plus radicales

furent votées contre le monachisme et la propriété de main-morte, et dès

1869 il n'y avait plus un seul moine en Espagne; les derniers religieux,

ceux de la Chartreuse de Grenade, avaient dû quitter la contrée. Par une

étrange vicissitude du sort, ils s'étaient réfugiés en Belgique, dans ce

pays que les Espagnols avaient, trois siècles auparavant, ramené de

force sous le gouvernement des prêtres.

La hiérarchie administrative de l'Espagne se compose de 8 archevêques et

de 54 évêques. Les 9 archevêchés sont ceux de Tolède, siége primatial de

l'Espagne, de Búrgos, Grenade, Santiago, Saragosse, Séville, Tarragone,

Valence, Valladolid.

Le tableau suivant donne, d'après les recensements approximatifs les

plus récents, la population des diverses provinces de l'Espagne,

groupées en régions naturelles:

DIVISIONS PROVINCES. SUPERFICIE EN POPULATION POPULATION

NATURELLES. KILOM. CARRÉS. EN 1870. KILOM.

Des div. Des Des div. Des Par Par

nat. Prov. nat. Prov. div. Prov.

nat.

Castilles,

Leon,

Estradamure. 210,592 3 4,423,421 21

Madrid 7,762 4 487,482 63

Avila 7,722 1 175,219 23

Badajoz 22,499 8 431,922 19

Búrgos 14,635 1 353,560 24

Cáceres 20,754 5 302,455 15

Ciudad Real 20,305 0 264,649 13

Cuenca 17,418 9 238,731 14

Guadalajara 12,610 8 208,638 17

Leon 15,971 2 350,092 22

Palencia 8,097 2 184,668 23

Salamanque

(Salamanca) 12,793 7 280,870 22

Ségovie (Segovia) 7,027 7 150,812 21

Soria 9,935 5 158,699 16

Tolède (Toledo) 14,467 7 342,272 24

Valladolid 7,880 2 242,384 31

Zamora 10,710 5 250,968 23

Andalousie 87,187 5 3,264,640 38

Almería 8,552 9 361,553 42

Cádiz 7,275 7 426,499 59

Cordoue (Córdoba) 13,441 6 382,652 28

Grenade (Granada) 12,787 5 485,346 38

Huelva 10,676 4 196,469 18

Jaen 13,426 1 392,100 29

Málaga 7,312 9 505,010 69

Séville (Sevilla) 13,714 4 515,011 38

Valence et Murcie. 50,105 3 2,061,873 41

Albacete 15,465 9 220,973 14

Alicante 5,434 3 440,470 81

Castellon 6,336 4 296,222 47

Murcie (Múrcia) 11,597 1 439,067 38

Valence (Valencia)11,271 6 665,141 59

Baléares. 4,817 4 289,225 60

Baléares 4,817 4 289,225 60

Catalogne et Aragon. 78,895 0 2,697,126 34

Barcelone

(Barcelona) 7,731 4 762,555 98

Gérone (Gerona) 5,883 8 325,110 55

Huesca 15,224 1 274,623 18

Lérida 12,365 9 330,348 27

Tarragone

(Tarragona) 6,348 8 350,395 55

Teruel 14,229 0 252,201 18

Saragosse

(Zaragoza) 17,112 0 401,894 23

\\

Navarre,

Biscaye,

et Logroño. 22,719 9 973,617 43

Alava 3,121 7 103,320 33

Guipúzcoa 1,884 8 180,743 96

Logroño 5,037 5 182,941 36

Navarre (Navarra) 10,478 0 318,687 30

Biscaye (Vizcaya) 2,197 9 187,926 85

Santander,

Asturies

et Galice. 45,426 0 2,841,745 65

La Corogne (Coruña) 7,973 2 630,504 79

Lugo 9,808 4 475,836 49

Orense 7,092 8 402,796 57

Oviedo 10,595 8 610,883 58

Pontevedra 4,504 3 480,145 107

Santander 5,471 5 241,581 44

_____________________ ________________ _______

Espagne entière 499,763 6,835,506 33

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 123 / 153 题