Le groupe des Baléares se rattache sous-marinement à la péninsule
espagnole. Par les conditions géographiques, aussi bien que par le
développement de l'histoire, il est une dépendance naturelle de Valence
et de la Catalogne. Du cap de la Nao vers Ibiza et d'Ibiza vers Majorque
et Minorque s'avance entre les abîmes de la Méditerranée un plateau de
hauts fonds qui semble indiquer l'existence d'une ancienne terre de
jonction. La direction de cet isthme sous-marin est précisément la même
que celle des montagnes de Murcie et de Valence; la rangée des îles se
développe du sud-ouest au nord-est, et les sommets qui s'y élèvent
suivent dans leur ensemble le même axe d'orientation. D'un autre côté,
la petite péninsule de la Baña, qui se rattache aux terres basses du
delta de l'Èbre, se continue en mer par des bancs rocheux qui se
dirigent vers Íbiza. Un groupe d'îlots dresse les sommets de ses
collines au milieu de cette langue de terre immergée: c'est le groupe
volcanique des Columbretes, dont le piton le plus haut, le Monte
Colibre, domine un cratère ébréché, en forme de fer à cheval, et signale
peut-être le centre d'un grand foyer souterrain qui se révélerait aussi
par un lent soulèvement des îles Baléares. Tous les rochers réunis des
Columbretes n'ont pas même un demi-kilomètre carré de superficie. On dit
que les serpents y sont fort nombreux, et leur nom même, dérivé du latin
_Colubraria_, signifie les «îlots des Couleuvres».
[Illustration: Nº 139.--LA MER DES BALÉARES.]
Par leur superficie, les Baléares ne forment qu'une partie peu
considérable de l'Espagne, pas même la centième. Elles n'ont pas une de
ces positions maritimes exceptionnelles qui donnent une importance si
grande à des îles comme la Sicile ou même à des îlots comme Malte; au
contraire, les Baléares sont en dehors des grandes routes de la
navigation, et les mers environnantes sont si souvent bouleversées par
les tempêtes, que les bâtiments de commerce les évitent volontiers et
cherchent à les contourner au sud pour trouver des parages abrités. Mais
les Baléares ont de grands avantages par la beauté naturelle des sites,
par la douceur du climat, par la fécondité des terres. Ce sont les îles
fortunées que les anciens avaient nommées les Eudémones ou les «Iles des
Bons Génies,» et les Aphrodisiades, ou les «terres de l'Amour». Sans
doute ces appellations flatteuses témoignent surtout de cette tendance à
l'admiration que l'on éprouve pour tout ce qui est lointain et de
difficile abord; mais il est certain que, comparées à l'Espagne
péninsulaire et à la plupart des contrées riveraines de la Méditerranée,
les Baléares sont grandement favorisées. Elles ont eu, il est vrai, à
subir des incursions nombreuses; la guerre, la peste et d'autres fléaux
les ont souvent ravagées; toutefois ces désastres n'ont été que peu de
chose, en proportion des malheurs sans fin qui ont dévasté l'Espagne.
Ainsi, pendant le siècle actuel, les Baléares n'ont pas eu à souffrir
directement des guerres civiles qui se sont succédé dans la Péninsule.
La population a pu s'y accroître à l'aise et s'enrichir par
l'agriculture et le commerce. Sur un même espace de terrain, le nombre
des habitants y est deux fois plus élevé qu'en Espagne; il serait encore
plus considérable si plusieurs grands domaines obérés par les
hypothèques n'étaient cultivés par des paysans toujours soumis à un
régime presque féodal [178].
[Note 178:
Superficie.
Pytiuse:
Íbiza 572 kil. car.
Formentera 96 »
Baléares:
Majorque 3,395 »
Cabrera 20 »
Minorque 734 »
_________________
4,817 kil. car.
Popul. en 1870: 289,235
Popul. kilom.: 60
]
Les îles se partagent naturellement en deux groupes: celui de l'ouest ou
des Pytiuses, ainsi nommé dans l'antiquité, des forêts de pins qui
recouvraient toutes les montagnes, et les Gymnésies, ou les Baléares
proprement dites. Le nom de Gymnésies, introduit de nouveau dans les
traités de géographie, mais complètement inconnu du peuple, rappelle les
temps barbares où la population vivait en état de nudité. Quant au nom
des Baléares, le témoignage unanime des anciens auteurs l'attribue à
l'adresse des indigènes dans l'art de manier la fronde. Strabon raconte
que les parents exerçaient leurs enfants dans l'usage de cette arme en
leur donnant pour cible le pain du futur repas: les jeunes tireurs ne
recevaient leur nourriture qu'après l'avoir traversée d'une pierre.
Lorsque Métellus «le Baléarique» voulut débarquer sur le rivage des
Gymnésies, il eut soin de faire tendre des peaux au-dessus du pont de
chaque navire pour abriter ainsi l'équipage contre les projectiles des
frondeurs. On dit que dans l'île de Minorque, où les anciennes moeurs se
sont longtemps conservées, les enfants excellent encore au maniement de
la fronde.
Le climat des Baléares diffère peu de celui des côtes espagnoles situées
sous la même latitude. Il est seulement plus doux et plus égal, plus
humide aussi à cause de l'atmosphère maritime où les îles sont baignées
et qui les alimente de pluies, surtout en automne et au printemps, lors
du changement des saisons. Les coups de vent sont fréquents dans ces
parages et parfois se compliquent de trombes redoutables. Ces météores
ont fait sombrer bien des navires; on cite même les exemples de grands
vaisseaux qui ont disparu sans qu'une seule épave vînt raconter le
désastre.
Les îles Baléares étaient habitées même avant l'époque historique.
Majorque est parsemée de constructions, dites _talayots_, c'est-à-dire
petites _atalayes_ ou «tourelles de guet», qui ressemblent aux _nuraghi_
de la Sardaigne, et que l'on croit avoir été élevées par des tribus de
même race. Minorque est encore plus riche en monuments de cette origine:
le plus grand, qui se dresse sur un monticule dans la partie méridionale
de l'île, est considéré par les indigènes comme un «autel des Gentils».
Quel que soit d'ailleurs le fond de la population première, il a été
singulièrement modifié, depuis les commencements de l'histoire écrite,
par des envahisseurs de toute race et de toute langue, Phéniciens et
Carthaginois, Grecs et Massiliotes, Romains et colons latinisés
d'Ibérie, Goths et Vandales, Arabes et Berbères, Génois, Pisans,
Aragonais, Catalans, Provençaux. En présence d'un pareil croisement, il
serait donc plus que téméraire de vouloir classer les Baléariotes
suivant les affinités de la race primitive. Par la langue, ce sont des
Catalans, mais leur idiome est plus pur et se rapproche plus de l'ancien
parler limousin que le langage des habitants de Barcelone.
Les Majorquins et leurs voisins des petites îles sont, en général,
minces et de bonne tournure. En certains districts, notamment dans celui
de Soller, les femmes sont fort belles; mais là même où elles ont les
traits peu réguliers elles ont toujours une figure expressive par le
regard et le sourire. Comme tous les campagnards, les paysans des îles
sont prudents, réservés, âpres au gain; mais, autant que le leur permet
la passion de la terre, ils sont probes, polis, gracieux, bienveillants,
hospitaliers. Leurs larges caleçons bouffants, la ceinture qui cambre
leur taille, leur veste de drap ou de toile en couleur éclatante, leur
donnent un grand air d'élégance, bien différent de celui des lourds
paysans du nord de l'Europe. Le soir, quand ils reviennent de leur
travail, revêtus de peaux de chèvre dont le poil est tourné en dehors et
dont la queue se balance au rhythme de leurs pas, on se plaît à les voir
danser aux sons de la guitare ou de la flûte que tient le chef de la
bande. C'est sans doute ainsi que faisaient leurs aïeux avant l'époque
de l'invasion carthaginoise.
[Illustration: Nº 140.--LES PYTIUSES.]
[Illustration: TYPES DES BALÉARES.--FEMMES D'IBIZA. Dessin de E. Ronjat,
d'après l'Archiduc Savator.]
Ibiza, la grande Pythiuse et la terre la plus rapprochée du continent,
n'en est séparée que d'un espace de 85 kilomètres. Elle constitue un
massif de collines irrégulières, échancré sur tout son pourtour par des
plaines où coulent en hiver des eaux sauvages, bientôt évaporées à
l'approche des grandes chaleurs. Des cimes de près de 400 mètres
s'élèvent à l'extrémité septentrionale de l'île, au-dessus d'une côte de
difficile accès, bardée de promontoires abrupts. Des îles, des îlots
nombreux sont épars dans le voisinage des côtes, surtout à l'ouest du
Pormany (Port-Magne, ou Grand-Port), qui découpe profondément la partie
du rivage tournée vers le golfe de Valence. La côte méridionale de l'île
est également entaillée par une grande baie, où vient mouiller la
flotille des pêcheurs et au bord de laquelle la petite ville capitale,
ancienne colonie carthaginoise, a pittoresquement groupé sur ses pentes,
ses maisons, ses tours et ses vieilles murailles. Une disposition
semblable des côtes se présente dans l'île de Formentera, qu'une chaîne
d'îlots et d'écueils, analogue au fameux «Pont d'Adam» de Ceylan, réunit
à un cap d'Ibiza; elle est aussi divisée en deux parties par des
indentations du littoral, au nord la Playa de la Tramontana, au sud la
Playa del Mediodia. Entre Formentera et Ibiza, les grands navires
trouvent un excellent abri.
Le climat des Pytiuses est tout particulièrement salubre. Les
insulaires, encore bien ignorants des lois de la dispersion des espèces,
attribuent à la pureté de l'atmosphère locale l'absence complète des
serpents et de tous autres reptiles: aucun poison, disent-ils, ne peut
naître dans leur île fortunée. D'ailleurs toutes les Baléares, comme la
plupart des autres îles éloignées du continent, ont une faune naturelle
plus pauvre que celle de la grande terre. D'après Strabon, les lapins
mêmes, actuellement si nombreux, que deux îlots du groupe ont reçu les
noms de Conillera et de Conejera, avaient été inconnus dans les îles et
n'y furent introduits qu'à l'époque romaine. Sous l'influence du milieu
local, quelques espèces varient aussi de manière à former des races
distinctes. Ainsi l'île de Formentera aurait un faisan différent par son
plumage de ceux du continent. Le lévrier des Baléares se distinguerait
aussi de ses congénères d'Europe; il est magnifique de formes: on le dit
peu fidèle.
Quoique privilégiées par la fertilité du sol, autant que par le climat,
les deux Pytiuses sont faiblement peuplées et n'ont qu'une médiocre
importance économique pour la métropole. Leurs baies, même celle
d'Ibiza, ont le désavantage de ne pas être abritées contre tous les
vents, et les navires qui s'y aventurent risquent toujours d'être jetés
à la côte par les flots brusques et incertains de la Méditerranée
occidentale. Au lieu d'attirer la navigation par ses ports, Ibiza
l'effraye, au contraire, par ses écueils et ses courants rapides. Les
marins la voient de loin, mais ils n'y abordent que rarement: mainte île
de l'Océanie située aux antipodes est plus souvent visitée par eux.
A une époque encore récente, lorsque les pirates barbaresques écumaient
la Méditerranée, le danger de soudaines incursions contribuait aussi à
écarter des Pythiuses tout commerce, toute industrie, et à maintenir les
habitants dans un état de continuelles appréhensions. Des tours de guet,
que des veilleurs occupaient encore au commencement du siècle, se
dressent sur tous les promontoires des îles; et chaque village, chaque
hameau a son château fort où la population se réfugiait et se mettait en
état de défense à la moindre alarme. D'ailleurs les gens d'Ibiza ont la
réputation d'être fort braves; accoutumés au péril pendant des siècles,
ils ont hérité de la vaillance des ancêtres comme d'un patrimoine. Ils
ont dû aussi à leur isolement et à la faible importance relative de leur
île le précieux avantage d'être à peu près laissés à eux-mêmes par le
gouvernement central et de garder une part considérable d'autonomie
administrative. Ils s'en trouvent fort bien, et toute ingérence des
autorités continentales est mal accueillie.
Majorque, ou la Grande Baléare, la Mallorca des Espagnols, est la seule
île du groupe qui ait une véritable sierra. La côte du nord-ouest,
légèrement convexe, et se développant de la pointe Rebasada, ou plutôt
de l'île de la Dragonera, au cap Formentor, parallèlement au rivage de
la Catalogne, est çà et là comme surplombée par les escarpements de la
chaîne; d'en bas on voit les saillies de rochers, les pentes revêtues de
forêts et de broussailles, les grandes aiguilles porphyriques,
dioritiques ou calcaires se dresser les unes au-dessus des autres en un
énorme entassement jusque dans l'azur profond du ciel. La première cime,
non loin de l'extrémité occidentale de la chaîne, s'élève déjà d'un seul
jet à près de 1,000 mètres de hauteur, puis d'autres sommets, d'une plus
grande altitude, dominés par les deux pics jumeaux, Major et Torrella,
se succèdent vers le nord-est; là où la chaîne abaissée ne se compose
plus que de collines, elle se prolonge encore en pleine mer par
l'étroite péninsule rocheuse qui se termine au cap Formentor; une des
dents de cette crête, connue sous le nom d'Agujero, est percée de part
en part, et de la haute mer on voit la lumière rayonner par cette
ouverture. Dans son ensemble, cette rangée de montagnes, fort abrupte du
côté de la mer de Catalogne, en pente douce sur le versant tourné vers
la mer d'Afrique, est une des plus riches du monde en paysages d'une
grande beauté. Les vallées ombreuses qui s'ouvrent dans l'épaisseur de
la chaîne, Soller, Valldemosa, sont admirables par elles-mêmes et par
l'horizon qu'on y contemple. Au nord, la mer est si proche, qu'en se
penchant à l'angle des terrasses on a peur de tomber dans l'immense
gouffre, à travers les ramures entremêlées des pins. Au sud, le regard
se promène au contraire sur de vastes plaines aux douces ondulations,
toutes vertes du feuillage nouveau, ou jaunes de moissons, parsemées de
villes et de bourgades nombreuses. Dans le lointain, la mer paraît
aussi, mais comme une simple ligne d'argent servant de bordure au
merveilleux tableau. L'îlot de Conejera, et, plus loin, la petite île de
Cabrera, où périrent tant de Français captifs pendant les guerres de
l'Empire, semblent flotter sur l'horizon comme des vapeurs translucides.
La sierra proprement dite, dont quelques parties ont un aspect vraiment
alpestre et que les paysans disent abriter encore des moufflons dans ses
forêts de sapins et ses dédales de rochers, occupe une largeur peu
considérable. Quelques-uns de ses contre-forts, blancs et roses à
l'époque de la floraison des cistes, s'avancent en chaînons vers
l'intérieur de l'île; mais, dans sa plus grande étendue, la campagne de
Majorque consiste en plaines d'une cinquantaine de mètres d'élévation où
se montrent des _puigs_ ou «puys» isolés portant tous une vieille
construction, église, ermitage ou château fort; une de ces hauteurs, le
Puig de Randa, d'où l'on voit l'immense tapis de la plaine se dérouler
autour des pentes, était naguère un but de pèlerinage pour toutes les
populations de l'île, et du sommet les prêtres bénissaient les moissons.
Les collines ne se groupent en un vrai massif qu'à l'angle oriental de
l'île, près du cap qui porte encore le nom arabe de Ferrutx, et au sud
duquel se trouve la vaste grotte d'Arta, l'une des plus remarquables de
l'Europe par la richesse et la variété de ses stalactites: ses galeries
descendent au-dessous du niveau de la mer.
La plus grande dépression de la plaine est indiquée par les échancrures
du pourtour. Deux golfes, l'un au sud-ouest, l'autre au nord-est,
découpent le littoral de l'île, comme pour la partager eh deux moitiés.
Le premier est la vaste baie semi-circulaire de Palma, qui se termine
par le petit port artificiel de la capitale. Le deuxième est le golfe
géminé d'Alcudia, le Puerto Mayor et le Puerto Menor, que sépare la
pittoresque péninsule du cap del Pinar[179]. Quant à la côte
septentrionale, elle est trop abrupte pour offrir de véritables ports:
les navires n'y trouvent d'autre lieu d'escale que la petite crique
rocheuse de Soller, célèbre de nos jours par ses expéditions d'oranges,
et fameuse dans les légendes locales comme l'endroit où saint Raymond de
Peñafort s'embarqua sur son manteau pour cingler vers Barcelone.
[Note 179: Altitudes de Majorque, d'après Willkomm:
Puig den Galatzo 1,200 mèt.
Puig den Torrella 1,506 »
Puig Major 1,500 »
Col de Soller 562 »
Bec de Ferrutx 568 »
Ile Dragonera 320 »
]
Quoique bien inférieure à la limite des neiges persistantes, le Puig den
Torrella et les autres sommets de la sierra gardent dans leurs cavités
les plus rapprochées des cimes une assez grande quantité de neige qui
sert à la consommation des habitants de Palma pendant les chaleurs de
l'été. Les montagnes alimentent aussi des torrents temporaires, qui
parfois, à la suite des grandes pluies, débordent dans les campagnes
riveraines, recouvrent les cultures de sable et de pierres et
démolissent les constructions. Ainsi la Riera, qui débouche à Palma dans
la Méditerranée, a souvent fait plus de mal à la ville qu'un siége ou
qu'une épidémie: on dit que l'inondation de 1403 renversa près de deux
mille maisons et fit périr près de 6,000 personnes. Mais d'ordinaire ces
torrents, qu'un auteur majorquin dit complaisamment être au nombre de
plus de deux cents, suffisent à peine pour déverser l'eau fertilisante
dans les _acequias_ ou canaux d'origine arabe qui se ramifient dans
toutes les campagnes de l'île. Pourtant Majorque a le plus grand besoin
d'être abondamment arrosée. Complétement abritée par la sierra des vents
du nord-ouest qui soufflent des Pyrénées et de la vallée de l'Èbre,
l'île est tournée vers l'Afrique et disposée comme un espalier pour
recevoir toute la force des rayons solaires.
De tout temps, les _pageses_, ou paysans majorquins, ont eu la
réputation d'être d'excellents agriculteurs, du moins autant que le
permettaient l'esprit de routine et la grande lésinerie dans les
dépenses d'amélioration. Le sol de Majorque est en moyenne
incomparablement mieux exploité que le reste de l'Espagne. Il est vrai
que les habitants des îles ne sont pas les seuls auxquels on doive
attribuer le mérite de cette bonne tenue des terres. Au commencement du
siècle, pendant que la guerre étrangère ravageait la Péninsule, et
depuis, pendant que _cristinos_, carlistes ou combattants de quelque
autre parti se disputaient la possession de l'Espagne, nombre de
Catalans laborieux ont émigré dans les îles pour y trouver la paix et le
bien-être: ils se sont établis surtout dans la partie centrale de
Majorque, aux environs d'Inca. C'est à eux que l'on doit, pour une bonne
part, ces terrasses nivelées à grands frais sur les pentes des
montagnes, ces olivettes, ces vignes si bien entretenues, ces beaux
jardins d'orangers et d'amandiers. Toutes les économies sont employées à
conquérir sur le roc ou sur le marais un petit lopin de terre, aussitôt
mis en culture. Mais, en dépit de l'industrie des habitants, la
superficie des terres agricoles ne suffit pas à la population qui s'y
presse, et l'excédant des familles doit avoir recours à l'émigration.
Les Majorquins, de même que leurs voisins de Minorque, les excellents
jardiniers «Mahonais», sont fort nombreux dans les villes du littoral
méditerranéen, en Algérie et dans tous les ports des Antilles
espagnoles.
D'ailleurs l'île «dorée» a des éléments de richesse très-variés et ne se
trouve point exposée à un désastre par l'insuccès d'une récolte. Elle
n'a d'autres mines que ses marais salants, près du cap Salinas, en face
de l'île Cabrera; mais aux céréales, qui fournissent l'excellent «pain
de Mallorca», célèbre dans toute l'Espagne, les insulaires ajoutent les
vins délicieux de Benisalem, qui sont expédiés au continent, des huiles,
qui se consomment surtout en Angleterre et en Hollande, des légumes dont
Barcelone est le grand marché, des fruits de toute espèce qu'importe la
France. La vallée de Soller, la gloire de Majorque, est en grande partie
occupée par des forêts d'orangers dont les produits sont expédiés par
cargaisons entières à Aigues-Mortes, au port d'Agde, à Marseille:
malheureusement, une maladie, que l'on n'est pas encore parvenu à
guérir, a fait de grands ravages dans les plantations, et les
cultivateurs ont pu craindre pendant longtemps que l'une des sources les
plus importantes de leur revenu ne fût complétement tarie. Les
Majorquins s'occupent aussi de l'élève des animaux: les grands pâturages
leur manquent pour le gros bétail, mais les débris de cuisine et les
déchets des plantes, des racines, des fruits, leur permettent
d'engraisser des multitudes de cochons qui servent à l'alimentation de
Barcelone. Enfin, Majorque fait aussi preuve d'une certaine activité
industrielle. Ses fabricants de chaussures travaillent pour l'étranger
aussi bien que pour l'île elle-même. Les Majorquins exportent des
étoffes de laine et de toile, des ouvrages de vannerie, des vases de
terre poreuse; mais ils n'ont plus le monopole de ces faïences si
célèbres à l'époque de la Renaissance, et que l'on appelle encore
_majolica_, forme italienne du nom de Majorque.
La capitale actuelle de l'île, Palma, est une ville populeuse et animée.
Vue de la mer, elle se présente fort bien avec ses maisons en
amphithéâtre, ses murailles flanquées de bastions, son vieux château
fortifié de Bellver, la cathédrale qui s'élève sur la colline et que
domine la «tour de l'Ange», de l'architecture la plus gracieuse et la
plus hardie. Les habitants de Palma vantent la beauté de leurs édifices
et prétendent que leur _Lonja_, flanquée aux angles de ses quatre
tourelles octogones, est bien supérieure à celle de Valence en
originalité de construction. Tout en faisant la part du patriotisme
local, on doit reconnaître que le style à demi mauresque des anciens
architectes majorquins de la Renaissance se distingue par une grande
élégance et une légèreté singulière. Les colonnes de marbre noir ou gris
qui soutiennent les fenêtres ogivales sont d'une minceur sans exemple,
relativement à leur hauteur; on dirait des tiges de fer ou des fûts de
bambous.
Le va-et-vient des négociants et des matelots a fort mêlé la population
de Palma, mais au moins un élément ethnique s'y est maintenu pur de tout
croisement: c'est celui des Juifs convertis, parfaitement
reconnaissables par la pureté de leur type, et désignés dans le pays
sous le nom de _Chuetas_. Encore de nos jours ils habitent un quartier
séparé, ne se marient qu'entre eux, ont leurs écoles distinctes. Ils
possèdent aussi leur église spéciale, car c'est au prix de la conversion
qu'ils ont obtenu de ne pas être mis à mort ou du moins exilés: la seule
différence qu'on observe dans leurs rites, c'est qu'ils crient leurs
prières, au lieu de les réciter à voix basse; cela provient sans doute
de ce que, dans les premiers temps, les prêtres les forçaient à parler
haut pour entendre distinctement leurs paroles. Du reste, tout chrétiens
que soient les Chuetas, ils n'en ont pas moins gardé leur génie
mercantile et, l'usure aidant, une grande partie des propriétés de l'île
a fini par leur appartenir. Jadis on avait un procédé commode pour les
empêcher de trop s'enrichir: quand l'opinion publique les soupçonnait,
en dépit de leur apparence minable, d'avoir trop rapidement empli leurs
coffres, vite une accusation de blasphème ou d'hérésie les faisait jeter
en prison, et bientôt leur fortune passait en d'autres mains! Les
registres de l'inquisition palmesane témoignent des persécutions
terribles qu'eurent à subir ces malheureux convertis. Même au siècle
dernier, ils n'étaient jamais assurés de la liberté ni de la vie.
[Illustration: ENTRÉE DU PORT D'IBIZA. Dessin de E. Grandsire, d'après
l'Archiduc Salvator.]
Un chemin de fer, qui ne dépasse pas encore la ville d'Inca, doit réunir
le port de Palma et ceux d'Alcudia en passant par les districts de Santa
María et de Benisalem, les plus riches de l'île après ceux qui entourent
au sud les villes populeuses de Manacor et de Felanitx. Alcudia disputa
jadis à Palma le titre de capitale, et, si elle n'avait à souffrir du
mauvais air et du manque de bonne eau, il est probable qu'elle eût
maintenu son rang de grande ville, car elle occupe une excellente
position maritime. Du haut de sa colline rocheuse elle domine à la fois
deux golfes plus rapprochés de l'Espagne et de la France que celui de
Palma et présentant des communications faciles avec les campagnes de
l'intérieur. Le golfe du Nord, appelé d'ordinaire Puerto Menor, ou de
Pollenza, peut admettre des vaisseaux de haut bord dans un bon mouillage
abrité de tous les vents; il est cependant peu fréquenté: l'île est trop
petite pour avoir deux grands marchés d'échanges. On espère que
d'importants travaux d'assainissement et de culture entrepris au sud
d'Alcudia auront pour résultat de rendre à cette antique cité une part
de son ancienne importance. L'Albufera, ou plaine marécageuse, dont
l'étendue est d'environ 2,800 hectares, a été partiellement reconquise
sur les eaux et sur la fièvre, grâce aux industriels anglais qui
l'exploitent; c'est maintenant une belle plaine traversée par de larges
et solides chemins, drainée par des machines à vapeur, arrosée dans la
saison par des canaux d'eau pure [180].
[Note 180: Villes de Majorque:
Palma 40,000 hab.
Manacor 15,000 »
Felanitx 10,500 »
Lluchmayor 8,800 »
Pollenza 8,000 »
Inca 8,000 »
Soller 8,000 »
Santañy 8,000 »
]
La Minorque des Français, Menorca, ou la «Petite Baléare», que l'on peut
discerner de Majorque, puisqu'elle en est distante seulement de 37
kilomètres, semble continuer vers l'est, puis au sud-est, la courbe
légèrement infléchie de la sierra majorquine; mais elle est elle-même
fort peu montueuse et n'offre que des pitons isolés. Le sommet le plus
élevé, le monte Toro, dont l'altitude est de 357 mètres, est situé à peu
près au centre de l'île et domine de grandes plaines faiblement
accidentées, dont les arbres, exposés au vent du nord, ont le branchage
régulièrement incliné du côté de l'Afrique; les orangers ne peuvent
trouver un abri suffisant que dans les ravins, ou _barrancos_, qui
sillonnent la plaine. Cette absence de sierra rend le climat de Minorque
moins agréable et moins salubre que celui de la terre voisine [181]; le
sol y est aussi moins fertile à cause de la faible quantité des eaux de
source. Il est vrai que les pluies sont plus abondantes qu'à Majorque;
mais les roches calcaires laissent pénétrer l'humidité dans leurs
fissures, et les campagnes sont toujours altérées. Par contre, on trouve
de l'eau dans les grottes profondes. Près de Ciudadela, la roche
crevassée permet de descendre dans un labyrinthe de cavernes, dont l'une
est en communication avec la mer.
[Note 181: Climats comparés de Majorque et de Minorque, d'après
Carreras et Barceló y Combir:
Palma. Mahon.
Température moyenne 18°,1 17°,5
» du mois le plus chaud (?) 22°,4
» du mois le plus froid (?) 9°
Moyenne des pluies 0m,436 0m,690
Jours de pluie 67 82
]
[Illustration: Nº 141.--PORT-MAHON.]
De même que Majorque et les deux Pytiuses, Ibiza et Formentera, Minorque
doit aux ports de ses deux extrémités opposées d'offrir une sorte de
balancement dans son histoire politique et son commerce. L'île a deux
capitales, qui se sont toujours disputé la suprématie, Ciudadela et
Port-Mahon. La première a l'avantage de regarder vers Majorque et les
deux golfes d'Alcudia, mais elle n'a qu'un mauvais havre aux bords
marécageux. La seconde, qui porte encore le nom de son fondateur
carthaginois, possède un admirable port naturel divisé par des îlots et
des péninsules en cales et en bassins secondaires; tous les avantages se
trouvent réunis dans ce bras de mer. Pourtant, à voir le faible
mouvement du port, on ne se douterait pas que c'est là le havre célèbre
vanté par André Doria dans son fameux dicton, d'ailleurs appliqué aussi
à la baie de Carthagène: «Juin, Juillet et Mahon sont les meilleurs
ports de la Méditerranée.» Port-Mahon est bien déchu de son activité
commerciale depuis que les Anglais l'ont abandonné en 1802, après en
avoir fait une cité riche et prospère. Elle était pour eux une autre
Malte, inférieure toutefois par sa position dans une mer ouverte et
tempétueuse, loin d'une de ces portes de navigation entre deux mers qui
donnent tant d'importance à La Valette, à Messine, à Gibraltar. Dans la
physionomie de ses édifices Mahon a gardé quelque chose d'anglais; la
grande route qui parcourt l'île dans toute sa longueur, de Port-Mahon à
Ciudadela, est également un héritage de la domination britannique; mais
un héritage bien mal apprécié. De même, le port excellent de Fornells,
qui s'ouvre entre deux péninsules rocheuses de la côte septentrionale et
qui pourrait abriter une flotte entière, sert à peine à quelques barques
de pêche [182].
[Note 182:
Port-Mahon 15,000 hab.
Ciudadela 7,500 hab.
]