VERSANT MÉDITERRANÉEN DU GRAND PLATEAU, MURCIE ET VALENCE.

Les plateaux de l'intérieur de l'Espagne et les monts qui en forment le

rebord s'abaissent du côté de la Méditerranée avec une déclivité rapide

qui permet de changer de climat et d'horizon dans un petit nombre

d'heures. Des âpres terres où le vent du nord apporte souvent les

froidures, on descend dans les régions heureuses toujours réchauffées

par le soleil. Au lieu de voir les eaux des rivières s'enfuir au loin

vers l'Atlantique boréal, on aperçoit à ses pieds les flots

resplendissants de la Méditerranée. Ces pentes tournées vers la mer

d'Afrique, les plaines étroites qui s'étendent à leur base, les bastions

de promontoires qui leur servent de point d'appui, constituent donc, par

leur ensemble, une région naturelle tout à fait distincte du reste de

l'Espagne. Il est vrai que les frontières administratives de Murcie et

de Valence ne coïncident pas exactement avec les limites de la région

naturelle; Murcie occupe une partie des plateaux qui appartiennent à

l'Espagne centrale: d'autre part, la province aragonaise de Teruel

empiète sur les vallées dont les eaux s'épanchent sur le territoire de

Valence; mais, si l'on considère surtout la population, on reconnaît

qu'elle s'est amassée dans le voisinage du littoral, tandis que les

escarpements supérieurs sont presque déserts. La zone vivante des deux

provinces est précisément indiquée par les traits du relief géographique

[171].

[Note 171:

Superficie. Population en 1870. Popul. kilom.

Murcie 32,497 kil. carrés. 1,100,510 hab. 34

Valence 17,608 » 961,360 » 56

__________________ ________________ ___

50,105 kil. car. 2,061,870 hab. 41

]

[Illustration: PAYSANS DE MURCIE. Dessin de Fritel, d'après des types

photographiés par M.J. Laurent.]

Au nord de la sierra de Gata, qui forme l'angle sud-oriental de la

Péninsule, les chaînons appartenant au système de la sierra Nevada

s'abaissent par degrés en s'approchant de la mer et se terminent en

sinueuses rangées de montagnes et de collines inégales, séparées par des

_ramblas_, ou ravins, presque toujours sans eau. L'orientation normale

de ces chaînons est dans le sens de l'ouest à l'est et du sud-ouest au

nord-est. La sierra de los Filabres, interrompue par la vallée où

coulent parfois les eaux soudaines de l'Almanzora, reparaît en une

faible chaîne côtière et, sous le nom de sierra de Almenara, se prolonge

entre Lorca et Carthagène; la péninsule en forme de faucille qui

s'avance au loin dans la mer au cap de Palos peut être considérée comme

une ramification lointaine de cette chaîne, qui continue elle-même la

sierra Nevada. L'arête de las Estancias, déprimée au col de Velez Rubio,

puis coupée par le défilé de la Sangonera, en amont de Lorca, va se

rattacher, plus au nord, à des massifs voisins de la sierra de Espuña.

Celle-ci, qui domine de plus de 1,500 mètres les plaines de Murcie, est

elle-même une continuation de la sierra de María, par l'intermédiaire du

massif appelé «le Géant», _el Gigante_. Enfin, les sierras de Sagra et

del Mundo projettent aussi vers le nord-est leurs chaînons avancés qui

forcent à de longues sinuosités les hauts affluents du Segura. Seule la

sierra de Alcaraz, après s'être redressée aux «Roches», ou Peñas de San

Pedro, reste séparée des montagnes de Chinchilla par des plaines

très-faiblement accidentées.

Sur la rive gauche du Segura, les diverses sierras, de Chinchilla, de

Cabras, del Carche, de Pila, de Crevillente, suivent la même direction

moyenne; puis, réunies en un même massif fort tourmenté, dont la plus

haute cime, le Moncabrer, se dresse au-dessus d'Alcoy en une véritable

montagne, elles se rétrécissent en pointe pour former cet ensemble de

caps qui s'allonge au-devant des îles Baléares et qui rhythme d'une

façon si gracieuse le littoral de la Péninsule. La montagne qui termine

la chaîne, au cap San Antonio, est célèbre dans l'histoire de la

géodésie: c'est le Mongo, l'observatoire naturel où s'installèrent

Méchain, Biot, Arago, pour faire leurs opérations relatives à la mesure

du méridien. Des ruines de la cabane en pierres sèches qui couronnent le

sommet de la montagne on jouit d'une vue admirable sur la mer: le groupe

des Baléares et toute la côte de l'Espagne, du delta de l'Èbre au cap de

Palos. Un des promontoires voisins du Mongo, le Peñon de Hifac, à peine

rattaché à la rive par un isthme étroit, est d'origine volcanique. Dans

le voisinage, divers autres indices témoignent de l'activité des

anciennes crevasses du sol.

Les montagnes qui dominent les vallées du Júcar et de ses affluents ne

semblent être que les débris du grand plateau qui s'élève à l'ouest et

qui forme la principale gibbosité de l'Espagne centrale. Les sommets aux

pentes ravinées, les massifs fragmentaires, les chaînons inégaux et

tortueux du versant méditerranéen sont presque tous inférieurs en

élévation à l'énorme croupe occidentale, dont ils ont été détachés par

le travail érosif des eaux; quelques cimes seulement, le Pico Ranera, la

sierra Martes ont l'aspect de véritables montagnes. Dans le bassin du

Guadalaviar, les sierras indépendantes sont plus hautes et d'une plus

fière apparence. Autour de la Muela de San Juan, la borne centrale des

bassins fluviaux, divers contre-forts, la sierra de Albarracin, la

sierra de Valdemeca, les «Monts Universels», sont encore à demi engagés

dans l'épaisseur du plateau; mais, plus à l'est, un massif de formes

arrondies, où pyramide le pic de Javalambre et qui dépasse 2 kilomètres

d'altitude, a tout à fait le caractère montagneux. Au nord de ce massif

et du petit fleuve de Mijares, souvent à sec, se dresse un autre groupe

dominateur, la Peñagolosa, qui se relie à l'est, par un plateau

montueux, à la sierra de Gudar, dont les pentes septentrionales

appartiennent déjà au bassin de l'Èbre.

De la Peñagolosa au grand coude du fleuve, tous les massifs aux noms

catalans, la Muela de Ares, le Tosal des Encanades, le Bosch de la

Espina, et d'autres moins importants, sont disposés en forme de chaîne

côtière, parallèlement au rivage de la Méditerranée. A leur base et dans

le voisinage immédiat de la mer, deux petites chaînes jumelles, coupées

de distance en distance par les vallées d'alluvions ou de pierres que

parcourent les torrents, se développent suivant une même ligne

parallèle, en laissant entre elles une dépression, utilisée par routes

et chemins de fer. La sierra de Montsía termine pittoresquement cette

arête géminée, au bord même de l'Èbre. Avant que ce fleuve n'eût percé

le rempart de montagnes qui le retenait en lac dans les plaines de

l'Aragon, la petite chaîne riveraine, de même que la sierra plus haute

de l'intérieur, se prolongeait régulièrement vers les Pyrénées[172].

[Note 172: Altitudes, d'après Coello, des montagnes du versant

méditerranéen:

Gigante 1,499 mètres.

Morron de Espuña 1,582 »

Moncabrer 1,385 »

Pico de Javalambre 2,002 »

Peñagolosa 1,811 »

Muela de Ares 1,318 »

Tosal des Encanades 1,392 »

Sierra de Montsía 762 »

]

Dans leur ensemble, les montagnes du versant méditerranéen de l'Espagne

centrale sont d'une grande nudité; les broussailles apparaissent de loin

comme des taches noirâtres sur la roche éblouissante. De même qu'en

Grèce et en Provence, on peut suivre du regard les arêtes précises des

sommets, et la pureté de ce profil éclairé par un ciel presque toujours

limpide et bleu ajoute à la beauté sévère des paysages. L'extrême

transparence de l'air a valu à la contrée de Murcie le nom de _Reino

Serentsimo_, «Royaume Très-Serein.» C'est pour la même raison que l'on

désigne les montagnes de la contrée sous la poétique appellation de

_montes de Sol y Aire_, «montagnes du Soleil et de l'Air libre.» Dans le

bassin du Segura, plus encore que dans l'Andalousie, le climat est

décidément africain. Le printemps et l'été cessent d'exister comme

saisons; il n'y a plus, comme sous la zone tropicale, qu'une saison des

chaleurs et un hivernage, qui dure d'octobre en janvier. Mais les écarts

des saisons sont heureusement tempérés, en été par le mistral qui

descend des plateaux, en hiver par les brises régulières qui soufflent

de la mer voisine. Le mois de mars est celui pendant lequel les vents se

propagent le plus souvent en tempêtes.

La végétation du littoral, surtout celle de Murcie, offre un mélange

intime des produits de la zone tropicale et de la zone tempérée. Un

grand nombre d'arbres gardent leur feuillage pendant toute l'année,

tandis que d'autres le perdent en hiver. A côté du froment, du riz, du

maïs, des oliviers, des orangers, des vignes de l'Europe méridionale, on

voit le cotonnier, la canne à sucre, la patate douce, le nopal, l'agave,

le chamærops, le dattier. Maint steppe de la contrée rappelle

non-seulement l'Afrique, mais encore les confins du Sahara. Les maladies

tropicales trouvent aussi dans le climat de l'Espagne sud-orientale un

milieu qui leur convient. Importée par les navires d'Amérique, la fièvre

jaune s'est plusieurs fois développée sur la côte méditerranéenne de

l'Espagne, et même Barcelone, voisine des côtes de France, se souvient

encore des ravages du fléau. Comme tant d'autres contrées riveraines de

la Méditerranée, les côtes de Valence ont aussi à souffrir du mauvais

air, surtout après les inondations soudaines, quand des matières

putréfiées séjournent dans la campagne. Le mélange des eaux douces et

des eaux salées dans les lagunes, ou _albuferas_, du littoral détruit

également la pureté de l'air et fait naître des fièvres dangereuses. Au

contraire, les lacs tout à fait salins qui se succèdent dans le

voisinage de la côte au sud du Segura, et la grande baie intérieure de

Mar Menor, qu'une flèche sablonneuse d'une vingtaine de kilomètres

sépare de la haute mer, n'exercent aucune influence funeste sur le

climat.

La région de l'Espagne où il pleut le moins est la partie sud-orientale

de la Péninsule [173].

[Note 173:

Murcie. Alicante. Valence.

Température moyenne, d'après Coello (?) 20°,7(?) 19°,7(?)

Pluies moyennes 0m,362 0m,427 0m,446

Journées de pluie 63 48 45

]

[Illustration: Nº 133.--STEPPE DE MURCIE.]

Entre Almería et Carthagène, la moyenne de l'humidité tombée est d'une

vingtaine de centimètres à peine; dans les campagnes d'Alicante et

d'Elche, elle est peut-être un peu plus abondante; Murcie, située à la

base de montagnes qui arrêtent les vents pluvieux au passage, Valence,

bâtie sur la concavité d'un golfe déjà tourné vers l'est et le nord-est,

ont des pluies plus considérables; mais la moyenne d'un demi-mètre est

peu de chose pour un climat presque tropical, d'autant plus qu'une

partie de l'eau tombée s'évapore aussitôt; seulement un faible excédant

trouve son chemin vers la mer par les sinuosités des pierreuses ramblas.

Répartie sur toute la superficie du versant méditerranéen, cette

quantité d'eau serait tout à fait insuffisante: l'air avide de vapeurs

l'aurait bientôt bue en entier. Si la culture est possible et même d'un

admirable produit dans certaines campagnes du littoral, c'est qu'elles

se trouvent situées sur le parcours des fleuves, où coule le reste des

eaux de pluie. Mais que de terrains naturellement fertiles par la

composition du sol et cependant condamnés à la stérilité à cause du

manque de l'humidité nécessaire! Entre Carthagène et Murcie, les paysans

labourent des champs qui ne produisent en moyenne que chaque troisième

année, à cause de la rareté des pluies. Des deux côtés de la zone

riveraine du Segura s'étendent de véritables steppes, des régions

restées salines à cause du manque d'eau qui les nettoie et les féconde:

ainsi que le dit un voyageur, les campagnes de Carthagène ont «la

végétation d'un four à chaux». Sur un espace que l'on peut évaluer à 500

kilomètres, en suivant toutes les sinuosités du littoral d'Almería à

Villajoyosa, les _campos_ de la côte sont tous infertiles et nus, si ce

n'est dans de rares oasis et aux bords des cours d'eau permanents ou

temporaires: à la base des roches triasiques, où se trouvent des bancs

considérables de sel gemme, les sources salines ou magnésiennes

s'amassent en lacs qui se dessèchent en été, laissant sur le sol une

étendue blanche de cristaux: tel est le lac de Petrola ou de «Sel Amer»,

qui ne laisse en été qu'une couche de sulfate de magnésie. De même les

étangs marins des environs d'Orihuela, qui fournissent le meilleur sel

des provinces du littoral méditerranéen, se recouvrent au mois d'août

d'une croûte si épaisse de sel rose, qu'on la découpe à la hache.

Ces rivières bienfaisantes, dont les eaux se changent en séve pour les

plantes des _huertas_, ou jardins, de leurs rivages, sont le Segura, le

Vinalapo, le Júcar, le Guadalaviar, appelé aussi Túria dans son cours

inférieur, le Mijares et d'autres _rios_ secondaires. Ces petits fleuves

se ressemblent tous d'une manière remarquable par l'âpreté de leurs

hautes vallées, par l'aspect sauvage, effrayant de leurs défilés. Le

Segura traverse plusieurs chaînes de montagnes avant d'entrer dans la

plaine de Murcie et descend ainsi de gradin en gradin par autant de

portes de rochers, d'une hauteur moyenne de trois à quatre cents mètres;

son affluent majeur, le Rio Mundo, naît dans un amphithéâtre pareil à

celui de Gavarnie par sa cascade plongeant en trois bonds successifs,

puis il a dû, comme le Segura, tailler son lit à travers les monts, et,

précisément au-dessus de sa jonction avec le fleuve principal, il passe

dans un étroit _cañon_ de roches rouges et verticales, d'un caractère

grandiose. Le Júcar, le Guadalaviar (Oued-el-Abiad), ou «Fleuve Blanc»,

ont moins d'obstacles à franchir, à cause de la plus grande simplicité

du relief orographique; mais plusieurs de leurs défilés sont d'une

beauté saisissante, même dans cette Espagne si riche en âpres rochers,

en gorges déchirées. On cite surtout, comme étant des plus belles de la

Péninsule, les clus ouvertes par les torrents qui descendent de la Muela

de San Juan et des monts d'Albarracin. Le Júcar commence par couler sur

le plateau comme s'il devait aller se réunir au Tage, puis il se

retourne au sud et au sud-est pour atteindre, par une série de coupures,

le bassin de la Méditerranée. Quant au Guadalaviar, il naît sur le

versant oriental du plateau des Castilles; en entrant dans la plaine de

Valence par la brèche de Chulilla, il descend de 140 mètres par une

succession de nombreux rapides.

Mal alimentés par les pluies, épuisés par l'évaporation, les fleuves du

versant méditerranéen n'apportent aux plaines inférieures qu'une faible

quantité d'eau. Aussi les cultivateurs riverains, du moins ceux de la

province de Valence, plus industrieux que leurs compatriotes de Murcie,

la ménagent-ils avec le plus grand soin. A l'issue de toutes les

vallées, les eaux permanentes ou temporaires apportées par les torrents

sont mises en réserve au moyen de digues, dans un bassin ou _pantano_,

puis distribuées dans les campagnes par des rigoles d'irrigation, se

divisant jusqu'à complet épuisement. Nombre de rivières s'emploient

jusqu'à la dernière goutte à leur travail d'arrosement avant d'atteindre

le lit du fleuve maître, et les fleuves eux-mêmes, saignés de droite et

de gauche, n'arrivent point à la mer, si ce n'est après les pluies

soudaines et abondantes. Quand les campagnes arrosées n'absorbent pas en

entier le précieux liquide, l'excédant de l'eau, chargé de terres et

d'impuretés, va se répandre près de la mer dans quelque étang, mais n'a

que rarement la force de percer la plage pour se former un grau de

sortie [174].

[Note 174:

Superficie du bassin. Longueur du Débit le

cours. plus faible.

Segura 22,000 kilom. car. 350 kilom. 8 mètres.

Jucar 15,000 » 511 » 22 »

Guadalaviar 8,000 » 300 » 10 »

]

Grâce à l'eau nourricière, la végétation des campagnes arrosées est

merveilleuse de fougue et d'éclat et présente un admirable contraste

avec les _campos_, ou terrains cultivés sans le secours de l'irrigation.

Ceux-ci produisent des céréales, du vin, d'autres denrées, et pendant

les années exceptionnelles par leurs pluies donnent même d'abondantes

récoltes; mais qu'ils sont nus et glabres en comparaison des huertas

qu'animé le murmure des eaux ruisselant sous l'ombrage!

La plus célèbre des huertas de l'Espagne est celle dont les arbres

cachent à demi les murailles et les tours de Valence. Il est probable

que, même dès le temps des conquérants romains, les irrigations étaient

pratiquées sur les deux bords du bas Guadalaviar; mais il paraît prouvé

que les grands travaux systématiques d'irrigation sont dus aux Arabes.

Au moyen de huit canaux principaux qui se subdivisent en nombreuses

rigoles secondaires, ou _acequias_, ils transformèrent toute la campagne

de Valence en un paradis de verdure. Aidée dans son travail de

production par des engrais que les cultivateurs diligents de la plaine

vont recueillir, non-seulement dans les étables, mais aussi dans la boue

des rues, la terre humide produit sans se reposer jamais, et avec une

fougue étonnante. On voit dans les jardins des tiges de maïs de 5, de 6

et même de 8 mètres de hauteur; les mûriers donnent trois et quatre

récoltes de feuilles dans l'année; quatre, cinq moissons de plantes

diverses se font dans le même terrain; on fauche jusqu'à neuf et dix

fois l'herbe renaissante des prairies. Il est vrai que toute cette

végétation, trop hâtivement venue, est aqueuse et sans consistance:

c'est de la sève à peine consolidée; de là le proverbe, très-malveillant

pour Valence, que répètent les habitants des contrées voisines:

..... _En Valencia

La carne es yerba, la yerba agua,

Los hombres mujeres, las mujeres nada!_

(La chair n'est que de l'herbe, et l'herbe que de

l'eau;--L'homme n'est qu'une femme, et la femme est zéro.)

Cette eau précieuse, qui se transforme en une si grande quantité de

produits agricoles et qui enrichit la campagne de Valence, ne pouvait

manquer d'être l'objet de litiges nombreux entre les propriétaires

limitrophes. Aussi a-t-il fallu régler l'usage des eaux de la manière la

plus stricte. Chaque commune a ses heures précises; le signal de

l'ouverture et de la fermeture des rigoles d'alimentation est donné par

la cloche de la cathédrale de Valence. Un tribunal des eaux juge toutes

les questions d'arrosage qui surgissent entre les cultivateurs; il se

compose des huit syndics des huit _acequias_, simples laboureurs élus

librement par leurs égaux, non comme les plus versés dans la chicane,

mais comme les plus sensés et les plus honnêtes. On fait remonter

l'honneur de la fondation de cette cour de justice à un souverain

musulman, Al-Hakem-Al-Mostansir-Bilah; mais il est probable que ce

tribunal est d'origine toute populaire et n'a pas eu besoin pour naître

de plus de chartes et de papiers qu'il ne lui en faut pour se maintenir.

Tout le mobilier du tribunal consiste en un simple canapé de velours,

que le chapitre de la cathédrale, héritier des obligations des prêtres

de la mosquée, est tenu de fournir aux juges. Tous les jeudis, à midi,

ils s'assoient majestueusement sur leur canapé, placé au grand air,

devant une porte de la cathédrale. Les plaideurs comparaissent devant

eux «sans lettrés ni greffiers». Chacun expose son cas, la cour

interroge et discute, puis le jugement est prononcé. Il n'est pas

d'exemple que les délinquants refusent d'acquitter l'amende, ou même de

céder une part de leur terre ou de leurs eaux, lorsqu'ils y ont été

condamnés pour réparation de dommage. Ils savent ce qu'il leur en

coûterait de s'adresser à des tribunaux irresponsables, élus par

d'autres que par eux!

[Illustration N° 136.--PALMIERS D'ELCHE ET JARDINS D'ORIHUELA.]

[Illustration: ELCHE ET SA FORÊT DE PALMIERS. Dessin de A. de Bar,

d'après une photographie de M. J. Laurent.]

Les huertas des rives du Júcar sont moins fameuses, mais plus riches,

s'il est possible, que celle de Valence, à laquelle elles se rattachent

par une succession non interrompue de cultures. Le Júcar, soutenu par

des digues qui lui donnent un niveau supérieur à celui des campagnes

environnantes, se répand en mille canaux parmi les jardins. L'oranger y

domine: autour des deux seules villes d'Alcira et de Carcagente, la

récolte annuelle dépasse vingt millions d'oranges et suffit à fournir au

port de Marseille une grande partie de ces fruits qui se vendent sous le

nom de «valences» sur tous les marchés français. D'autres huertas, non

moins exubérantes de produits que celle d'Alcira, mais plus pittoresques

par le contraste des rochers, s'échelonnent vers le sud-est dans toutes

les vallées des montagnes dont les derniers promontoires forment les

caps de San Antonio et de la Nao. Dans la région basse qui s'étend de

l'autre côté du Júcar, sur les bords de l'albufera de Valence, l'eau

s'emploie surtout à l'irrigation des rizières, qui, tout en donnant de

riches moissons, empestent la contrée.

Les oasis du grand steppe de l'Espagne africaine, entre les montagnes

d'Alcoy et celles d'Almería, n'ont pas la richesse de celles des bassins

du Júcar et du Guadalaviar, à cause de leur moins grande abondance

d'eau; mais elles ont aussi leur physionomie spéciale. Celle d'Alicante

est fécondée par les eaux de la Castalla, que l'on a recueillie dans le

bassin de Tibi, célèbre dans toute l'Espagne par la hauteur et la

solidité de ses digues. La huerta d'Elche, sur les bords du petit

Vinalapo, est en grande partie occupée par une forêt de palmiers, tout à

fait unique en Europe, car les petits bosquets de Bordighera, sur les

côtes de la Ligurie, et les groupes de dattiers épars çà et là sur les

rivages de la Méditerranée ne peuvent lui être comparés. Ces arbres sont

la principale richesse des habitants d'Elche, à cause des fruits, que

l'on exporte jusqu'en France, et plus encore à cause de leurs feuilles,

expédiées en Italie et dans l'intérieur de l'Espagne pour la fête des

Rameaux. La culture de cet arbre demande des soins constants et

très-pénibles; non-seulement il faut arroser le dattier et nettoyer la

terre qui l'entoure, mais il faut souvent grimper le long de la tige

raboteuse pour examiner les fleurs et les fruits, les tourner du côté du

soleil, attacher les feuilles en faisceaux, réparer les dégâts qu'y a

faits le vent. C'est peut-être à ces difficultés qu'il faut attribuer la

diminution graduelle de la forêt de palmiers; à la fin du siècle

dernier, on comptait encore dans le district d'Elche 70,000 palmiers,

autant que dans une grande oasis du Sahara; de nos jours, c'est à peine

s'il en reste la moitié.

La huerta du bas Segura, autour de la ville d'Orihuela, n'a pas

l'originalité pittoresque de la forêt d'Elche, mais elle est plus

productive: les orangers, les citronniers, mêlés aux amandiers, aux

grenadiers, aux mûriers, abritent du soleil les plantes basses et sont

dominés eux-mêmes çà et là par les hampes des palmiers. Le grain

d'Orihuela donne la meilleure farine et le meilleur pain de toute

l'Espagne. Un proverbe local que l'on peut traduire ainsi:

Qu'il pleuve ou non,

Toujours bonne moisson!

fait hommage de cette fécondité du sol à l'intelligence et à l'activité

des cultivateurs autant qu'à la bonté de la terre et à l'excellente

qualité de l'eau du Segura. Plus haut, sur les bords du même fleuve, les

habitante de Murcie, auxquels la nature a départi les mêmes avantages,

sont loin de les utiliser avec autant de zèle et de savoir-faire. Leur

huerta, dans laquelle vit un tiers de la population totale de la

province, est certainement très-riche, mais elle n'est point comparable

à celles que cultivent leurs voisins De même, les campagnes de Lorca,

quoique fort riantes, sont bien inférieures en beauté à celles

d'Orihuela; il est vrai qu'en 1802 elles furent effroyablement dévastées

à la suite d'un accident dont toutes les huertas du littoral

méditerranéen peuvent être également menacées: plusieurs digues qui se

succédaient sur un espace de plus de 400 mètres de hauteur totale

cédèrent sous la pression des eaux d'un réservoir d'irrigation; la masse

liquide, mêlée aux débris qu'elle entraînait avec elle, se précipita sur

la ville; un faubourg de six cents maisons fut rasé, plusieurs villages

furent entraînés dans la débâcle avec des milliers d'habitants.

L'inondation soudaine causa même de grands ravages dans la ville de

Murcie et jusque dans les jardins d'Orihuela, à 100 kilomètres en aval

du réservoir vidé. Une digue rompue se dresse encore au-dessus de la

vallée, pareille à un porche triomphal de 50 mètres d'élévation.

Une contrée qui présente d'aussi violents contrastes que ceux du plateau

froid et de la plaine brûlante, du désert et des jardins, ne peut

manquer d'offrir aussi de singulières oppositions dans l'apparence

physique et morale de ses habitants. Quoique issus des mêmes ancêtres,

Ibères et Celtes, Phéniciens, Carthaginois, Massiliotes et Romains,

Visigoths, Arabes et Berbères, les hommes de la campagne rase et ceux

qui vivent dans les bosquets toujours verdoyants diffèrent grandement

les uns des autres. Aux changements du milieu correspondent les

changements de la population elle-même.

[Illustration: DIGUE RUINÉE DE LORCA. Dessin de A. de Bar, d'après une

photographie de M. J. Laurent.]

Les gens de la province de Murcie sont en contact plus immédiat avec une

nature hostile, avec la roche nue, le vent desséchant, l'atmosphère

poudreuse et sans vapeur; ils sont aussi, dit-on, ceux qui savent le

moins réagir contre le sol, l'air et le climat; ils s'abandonnent avec

un fatalisme tout oriental, prennent les choses comme elles se

présentent, sans essayer d'y rien changer par leur initiative. Ils se

plaisent beaucoup à la nonchalance et au repos, pratiquent la sieste en

temps et hors de temps; même aux heures de veille, ils restent graves et

froids, comme s'ils poursuivaient un rêve intérieur. Rarement ils se

livrent à la gaieté; ils ne dansent même pas, eux, les voisins des

Andalous sauteurs et des Manchegos chanteurs de _seguidillas_. En même

temps, ils se laisseraient facilement entraîner par la rancune et

mettraient souvent une haine sauvage au service de leurs préjugés. Quoi

qu'il en soit de ces jugements sévères portés sur les habitants de

Murcie par leurs voisins et même par quelques-uns des natifs de la

contrée, il est certain que dans la vie générale de l'Espagne cette

province est celle qui a le moins compté jusqu'à présent. Elle a fourni

la moindre part d'hommes considérables par l'intelligence, et pour ce

qui est du travail matériel, ses fils ne peuvent se comparer, même de

loin, aux Catalans, aux Navarrais, aux Galiciens.

Les Valenciens, au contraire, sont des hommes de labeur. Non-seulement

ils cultivent et arrosent leurs plaines avec un soin et un succès

admirables, mais ils trouvent aussi le moyen d'entourer leurs montagnes

de vergers en terrasses, d'arracher des moissons à la roche, à peine

revêtue de la mince couche de terre qu'ils y ont apportée. Vivant dans

une nature plus riante que celle de la chaude Murcie, ils sont aussi

plus gais que leurs voisins; ils chantent à coeur joie, et leurs danses

sont célèbres; Valence se vante de fournir à l'Espagne ses premiers

artistes en bonds et en entrechats. Mais on prétend qu'à toute cette

gaieté se mêle souvent un instinct féroce; un proverbe plus qu'exagéré

dit que «le paradis de la Huerta est habité par des démons». Le fait est

que la vie humaine est tenue pour peu de chose à Valence. Cette ville et

son district avaient autrefois l'honneur peu enviable de fournir

d'assassins à gages les grands personnages de la cour madrilègne. Jusque

sur les murs qui entourent le grand marché, des croix nombreuses

rappelaient les meurtres fréquents qui avaient eu lieu dans les rixes

soudaines. D'ailleurs, il faut le dire, à Valence, comme dans la plus

grande partie de l'Espagne, les duels au couteau ne sont pas des actes

plus répréhensibles que ne le sont les duels à l'épée dans une certaine

classe de la société française. Ils sont de tradition chevaleresque, et

c'est témoigner d'un sang noble que de jouer sa vie et celle des autres

avec tant de facilité. Aussi nul ne fait attention aux conséquences

inévitables d'une noblesse ainsi comprise. La mort d'homme est un

malheur, mais nul n'y voit l'effet d'un crime; le meurtrier lui-même a

la conscience parfaitement en repos; il essuie son couteau aux pans de

sa ceinture, et s'en sert un instant après pour couper son pain.

Ce qui a contribué à donner aux Valenciens une réputation plus mauvaise

qu'ils ne méritent, c'est qu'ils ont, parmi tous les peuples de

l'Espagne, un caractère de forte originalité, et d'ordinaire ce n'est

pas impunément que l'on se distingue d'autrui. Déjà par leur costume,

auquel ils restent fidèles avec une singulière constance, les Valenciens

semblent se ranger plutôt parmi les Maures que parmi les Espagnols: ils

doivent à cet égard ne différer que bien peu de leurs ancêtres

musulmans. Une large ceinture rouge ou violette retient leur caleçon

flottant de grosse toile blanche; leur gilet de velours est garni de

pièces d'argent; des jambards de laine blanche laissent voir la peau

brune de leurs genoux et de leurs pieds chaussés d'espadrilles; leur

tête rasée est enveloppée d'un foulard de couleur éclatante sur lequel

repose un chapeau bas de forme, à bords retroussés, enjolivé de pompons

et de rubans. Une mante bariolée, aux longues franges, complète le

costume, et tantôt drapée sur une épaule, tantôt enroulée autour du

buste, donne au dernier mendiant un air de noblesse et de grâce. Par les

habitudes, les moeurs, le mode de penser et d'agir, les Valenciens

diffèrent aussi beaucoup de leurs voisins des hauts plateaux, les

Castillans. Quoique depuis longtemps réunie au royaume d'Aragon, et par

l'Aragon aux Castilles, Valence conserva ses droits autonomes jusqu'au

commencement du dix-huitième siècle; elle avait ses lois particulières,

ses libertés municipales, ses Cortès partageant l'autorité législative

avec le suzerain. Pour enlever aux Valenciens leur indépendance

communale il fallut une guerre atroce, pendant laquelle des populations

entières furent exterminées; tous les habitants de Játiva, à l'exception

de quelques femmes et de quelques prêtres, furent passés au fil de

l'épée et la ville elle-même fut réduite en cendres. Le souvenir de ces

horreurs ne s'est point effacé et contribue, dans les guerres civiles, à

relâcher le lien noué par la force entre Madrid et la province du

littoral. Les Valenciens se distinguent aussi des Castillans par leur

langage, pur dialecte provençal. Le parler de Valence, quoique mêlé à

beaucoup de mots arabes, est plus rapproché que le catalan de la langue

des anciens troubadours. Il est fort doux à entendre, surtout dans une

bouche féminine.

A leurs travaux agricoles, qui de tout temps ont été l'occupation

principale des habitants, Murcie et Valence joignent aussi des travaux

industriels d'une certaine importance. En premier lieu, un grand nombre

d'ouvriers sont employés à la manipulation des denrées d'exportation,

huiles, vins, fruits de toute espèce. Les vins fins d'Alicante, les gros

vins noirs de Vinaroz et de Benicarló, recueillis sur les frontières de

la Catalogne, donnent lieu à des opérations fort actives pour le coupage

et l'expédition; les raisins secs provenant des vignobles de Denia, de

Javea, de Gandia, entre la vallée du Júcar et le cap de la Nao, sont

soumis à un lessivage assez compliqué; enfin, les spartes, ou _espartos_

(_stipe tenacissima_), que produisent en abondance les pentes

ensoleillées d'Albacete et de Murcie, servent à la fabrication d'une

foule d'objets, de sandales, de nattes, de paniers. Du temps des

Romains, nous dit Pline, on utilisait cette plante pour tous les usages

domestiques: on en faisait des lits, des meubles, des habits, des

souliers, et le feu de la demeure était alimenté de sparte. Mais de nos

jours ce végétal, le même que l'_alfa_ d'Algérie, est devenu fort

précieux à cause de la résistance de sa fibre; les Anglais en font grand

cas pour la fabrication du papier, ainsi que pour la trame des tapis et

d'autres tissus, et depuis 1856, année où commença l'exportation, l'on

met une telle hâte à satisfaire à leurs demandes, que les collines et

les plaines à sparte risquent fort d'être bientôt absolument

dépouillées. En plusieurs districts, on faisait deux récoltes annuelles

afin de bénéficier de l'accroissement des prix, qui s'étaient élevés du

quadruple dans l'espace de quelques années; mais on ne s'occupe guère de

semer ou de replanter, car il faut attendre de huit à quinze ans avant

que les feuilles aient une fibre de valeur marchande. Il serait pourtant

bien à désirer que le sparte fût planté sur toutes les pentes

rocailleuses de l'intérieur, car c'est l'un des végétaux qui résistent

le mieux à la sécheresse du sol et de l'atmosphère: il croît sur les

roches pierreuses, dans le sable même; mais on ne le rencontre jamais

sur les sols argileux [175].

[Note 175: Récolte du sparte d'Espagne en 1873:

Exportation pour l'Angleterre 67,000 tonnes.

Consommation dans le pays 15,000 »

]

Les veines métallifères connues et fouillées jadis se comptent par

centaines dans les montagnes du littoral de Murcie et de Valence; mais

les seules qui aient de nos jours une grande valeur économique sont

celles que des compagnies anglaises, françaises, belges, font exploiter

dans les collines de las Herrerías, à une faible distance à l'est de

Carthagène; en outre, les amas de scories laissées par les Romains et

que l'on retrouve sur les pentes des collines, revêtues d'une mince

couche de terre végétale, contiennent encore une certaine quantité de

plomb, qu'il est facile d'extraire par des moyens peu coûteux. Le

minerai de plomb argentifère qu'une population de 40,000 ouvriers

recueillait à Carthagène, il y a deux mille ans, pour le compte de la

république romaine, était alors une des plus grandes ressources de

l'État; tout récemment, lors de la lutte des cantonalistes contre le

gouvernement central, ce sont encore les mines de las Herrerías qui ont

fourni aux défenseurs de Carthagène les moyens financiers de prolonger

la guerre. Pendant les années d'activité industrielle qui précédèrent

les dissensions civiles, on a vu jusqu'à 25,000 habitants se grouper

autour des usines de las Herrerías. Les gisements de zinc, inutilisés

avant 1861, ont pris depuis cette époque une assez grande importance, et

la Belgique en demande environ 10,000 tonnes par année moyenne. Les

mineurs ont constaté que dans ces contrées les roches dirritiques sont

toujours associées au cuivre, tandis que le trachyte et le plomb vont

toujours ensemble. Lorsque des voies de communication faciles relieront

au littoral toutes les hautes vallées de l'intérieur, on pourra utiliser

d'autres mines, de cuivre, de plomb, d'argent, de mercure, aussi riches

que celles des environs de Carthagène, et l'exploitation de véritables

montagnes de sel gemme permettra d'abandonner ou de transformer en

pêcheries ou en terrains de culture les marais salants du littoral

d'Alicante et d'Elche.

Les manufactures proprement dites se trouvent presque toutes dans la

plus industrieuse des deux provinces. Albacete, sur le plateau murcien,

a bien ses fabriques de couteaux d'où sortent les _navajas_, que l'on

voit dégainer avec terreur; Murcie a ses filatures de soie, reste d'une

industrie autrefois prospère; Carthagène a ses corderies et autres

établissements nécessaires à l'entretien d'une flotte; Játiva, où les

Arabes introduisirent de Chine la fabrication du papier, possède encore

quelques usines; mais le grand travail manufacturier est concentré

autour de Valence et d'une autre ville de la même province, Alcoy.

Valence fabrique les mantes dont se servent les paysans de la contrée,

des étoffes de laine et de soie, des faïences, des carreaux historiés,

ou _azulejos_, qui servent au revêtement extérieur des maisons. Alcoy

possède aussi des faïenceries, des fabriques d'étoffes, des

teintureries; mais la grande industrie de la ville, celle qui a rendu le

nom d'Alcoy populaire jusqu'aux extrémités de l'Espagne, est la

fabrication du papier à cigarettes. Pour subvenir à l'énorme

consommation que fait la Péninsule de cet article si minime en

apparence, Alcoy le produit et l'expédie par centaines de tonneaux.

Actuellement la France envoie aussi à l'Espagne une grande quantité de

ce papier.

Les mouillages du littoral de Murcie et de Valence ne servaient jadis

qu'à l'expédition des denrées et des marchandises du pays et à

l'importation des objets de consommation locale; mais l'achèvement des

voies ferrées qui relient les villes de la côte à Madrid leur a donné,

en outre, une importance nationale pour les échanges de la Péninsule.

C'est par Alicante que la capitale de l'Espagne se trouve le plus

rapprochée de la mer, et, par conséquent, c'est par là que les

négociants madrilègnes ont avantage à faire passer leurs marchandises

pour ne pas les grever des frais considérables d'un long transport par

terre. Il est même arrivé quelquefois, lorsque la guerre civile

dévastait l'Espagne, que le chemin de fer de Madrid aux ports

méditerranéens fut temporairement le seul libre sur tout son parcours,

et ce chemin détourné devint alors celui de la France et de toute

l'Europe continentale. Le voisinage des côtes d'Algérie, qui se

développent du sud-ouest au nord-est, presque parallèlement au littoral

de Carthagène et d'Alicante, contribue aussi à donner à cette partie de

la Péninsule un rôle actif dans le commerce du monde. Des bateaux à

vapeur vont et viennent fréquemment entre l'un et l'autre rivage du

grand bras de mer. Des Espagnols, par dizaines de milliers, utilisent

ces navires pour leurs relations d'affaires avec la ville d'Oran, et

chaque année un certain nombre d'habitants d'Orihuela, de Denia, des

bords du Júcar, trop à l'étroit dans leurs huertas surpeuplées, vont

chercher une nouvelle patrie sur le territoire d'Alger. Après un

intervalle de plusieurs siècles, les liens de parenté se sont renoués

entre les descendants chrétiens des Maures et leurs frères musulmans.

Les villes importantes du versant, méditerranéen de l'Espagne devaient

naturellement se fonder et grandir, soit sur un point de la côte

favorable pour le commerce, soit au bord d'un fleuve fournissant en

abondance de l'eau d'irrigation, soit encore au point de convergence de

plusieurs routes commerciales. Les villes d'Albacete et d'Almansa

doivent leur rôle historique dans l'histoire de la Péninsule à cette

dernière circonstance. En effet, Albacete est située précisément au bord

oriental du plateau de la Manche, à l'endroit où commence le versant

méditerranéen, et où les deux hautes vallées du Segura et du Júcar sont

le plus rapprochées l'une de l'autre: c'est là que, de tout temps, s'est

trouvée la grande étape des voyageurs et le marché le plus considérable

entre les villes du centre de l'Espagne et celles de la côte

sud-orientale; c'est aussi près de là que commencent les ramifications

du tronc de chemin de fer qui se dirige de Madrid vers la Méditerranée.

Des avantages de même nature ont fait l'importance d'Almansa. Cette

ville se trouve à l'ouest du massif des montagnes d'Alcoy et commande

les deux routes de Valence au nord, d'Alicante et de Murcie au sud. Elle

est comme Albacete, quoique à un moindre degré, un lieu nécessaire

d'arrêt pour les hommes et d'échange pour les marchandises.

Mais toutes les cités des deux provinces vraiment importantes par leurs

ressources propres sont situées sur la côte ou dans le voisinage, à

moins de 40 kilomètres de la mer. La plus méridionale de ces villes,

Lorca, occupe une position très-pittoresque sur les pentes et à la base

d'une colline de formation schisteuse qui porte les ruines de l'antique

citadelle mauresque. Comme toutes les autres places militaires devenues

pendant le cours des âges des villes de travail et de commerce, Lorca

devait nécessairement descendre de ses escarpements pour s'établir dans

la plaine, au milieu des campagnes fertiles qu'arrose le Guadalentin.

Les débris des anciens palais arabes qui s'élèvent dans le dédale des

ruelles tortueuses de la montagne ont été laissés aux Gitanos, et la

ville neuve, aux rues droites et alignées, s'est bâtie sur les terrains

unis dans la vallée. Commercialement, Lorca se complète par la belle

route qui l'unit à la petite ville maritime d'Aguilas, dont, par

malheur, la rade est incommode et peu sûre.

En suivant, sinon les eaux,--car elles manquent souvent,--mais le lit,

tantôt humide, tantôt desséché du Guadalentin, on traverse les deux

villes de Totana, quartier général des Gitanos de la contrée, et

d'Alhamá, dont les eaux thermales étaient jadis très-fréquentées par les

Maures, puis on entre dans les bosquets de mûriers et d'orangers qui

entourent la capitale de la province. Cette huerta n'est pas moins belle

que les vegas de l'Andalousie, mais elle n'est parsemée que de

misérables édifices. Quoique fort étendue, Murcie elle-même n'a pas

l'aspect d'une grande ville; ses rues sont peu animées et ses édifices

sont sans beauté: ce qu'elle a de plus remarquable, après la fameuse

tour de sa cathédrale, où l'on monte, non par un escalier, mais par une

longue rampe en forme d'hélice, ce sont les promenades ombreuses qui

longent les rives du Segura, et les canaux d'irrigation tracés sur le

flanc des montagnes, entre les escarpements jaunâtres et la douce

déclivité des jardins, où le sol disparaît complétement sous la verdure

touffue. Malgré son titre de chef-lieu du «Royaume Serenissime», Murcie

présente moins d'intérêt que sa voisine, le port de Carthagène, et ne

lui est point comparable par son rôle dans l'histoire.

Carthage la Neuve était bien destinée, dans la pensée de ses fondateurs

puniques, à devenir une autre Carthage. Lorsque le grand foyer du

commerce maritime se trouvait sur la côte septentrionale du continent

d'Afrique, le marché des échanges de la péninsule ibérique avait sa

place marquée d'avance sur la côte sud-orientale, et nul port ne

présentait plus d'avantages que la petite mer intérieure, si

admirablement abritée, qu'enferment les montagnes nues et sombres de

Carthagène. Cette importance maritime de la colonie punique ne put que

s'accroître lorsque les riches mines d'argent des environs immédiats

commencèrent à livrer leurs trésors. Sa puissante position militaire lui

valut aussi d'être l'une des grandes cités romaines de l'Ibérie. A

diverses reprises, les souverains de l'Espagne ont essayé de lui rendre

son ancien rôle stratégique en en faisant la principale station de la

flotte nationale, en y construisant des entrepôts, des magasins, des

arsenaux, des chantiers, des fonderies, des bassins de carénage, et

surtout en hérissant de fortifications les hauteurs qui dominent le port

et la rade. Ainsi que l'a prouvé un récent épisode de la guerre civile,

ils ont certainement réussi à rendre la ville imprenable autrement que

par la famine ou par la trahison; mais l'état chronique d'indigence dans

lequel se trouve le budget espagnol ne permet pas de renouveler

l'immense outillage des arsenaux et des flottes, et le grand

établissement naval de Carthagène ne présente d'ordinaire que l'aspect

d'une lamentable ruine: la population de la ville est à peine le tiers

de ce qu'elle était au milieu du dix-huitième siècle. Quant au commerce

pacifique des denrées et des marchandises, on sait qu'il ne se plaît pas

dans les places de guerre, au voisinage des canons; aussi fait-il peu de

cas de l'excellence nautique du port de Carthagène. D'ailleurs la

position géographique de cette ville n'est vraiment bonne que pour le

trafic de la Péninsule avec l'Algérie; c'est par Barcelone, Málaga,

Cádiz que passent les grands chemins des échanges. Carthagène «des

Spartes» reste donc isolée avec son commerce local de _stipa_, de

nattes, de fruits, de minerai.

[Illustration: Nº 137.--PORT DE CARTHAGÈNE.]

Quoique bien moins favorisée par la nature, Alicante est beaucoup plus

active, grâce à la fécondité des huertas d'Elche, d'Orihuela, d'Alcoy,

et au chemin de fer qui la réunit directement à Madrid. Au pied de sa

roche aux longs talus portant sur ses escarpements les ruines d'une

citadelle démantelée, Alicante groupe près de ses quais et de ses jetées

une multitude de petits navires, tandis que les grands vaisseaux doivent

mouiller au large, à cause du manque de fond, et se tenir prêts à fuir

quand s'annoncent les tempêtes ou les vents dangereux. D'autres villes

du littoral valencien, Denia, dont le nom rappelle encore le culte de

Diane, Cullera, au massif de rochers isolé sur les plages, sont encore

bien plus périlleuses d'abords, mais elles n'en sont pas moins

très-fréquentées par les caboteurs à cause de la richesse et de

l'industrie des contrées riveraines. Avant la construction du port

artificiel du «Grau» (_Grao_) de Valence, près de la bouche du

Guadalaviar, les voiliers qui passaient en hiver dans le golfe de

Valence avaient à prendre les plus sérieuses précautions et devaient se

hâter d'entrer en d'autres parages, car les vents d'est et surtout ceux

du nord-nord-est qui poussent à la côte sont assez souvent d'une extrême

violence; quand ils soufflent en tempête, la perte du navire qui ne peut

entrer dans le grau est presque certaine: d'autant plus que la côte se

trouve alors cachée par un épais rideau de vapeur et que le golfe à la

plage aréneuse n'offre pas une seule crique naturelle de refuge. Des

carcasses de bâtiments brisés attestent les périls de la navigation dans

ce golfe redoutable. Heureusement les môles du port de Valence et de son

avant-port ont été construits de manière à offrir un abri sûr par tous

les vents et à rendre l'entrée facile pendant les tempêtes.

Toutes les villes de la grande huerta du Júcar et du Guadalaviar, Játiva

l'héroïque, Carcagente, Alcira, Algemesi, Liria, ont pour centre commun

la grande Valence, la quatrième cité de l'Espagne par sa population, la

première par la beauté de ses cultures. Malgré cette vulgarité

qu'apportent les architectes à la reconstruction graduelle des rues

commerçantes, Valence a gardé une certaine originalité dans son

apparence extérieure, aussi bien que dans sa population. La «Ville du

Cid» a toujours ses murailles crénelées, ses tours, ses portes de

défense, ses rues étroites et tortueuses, ses maisons blanches ornées de

balcons, ses tentures ou ses nattes de jonc suspendues aux fenêtres, ses

toiles déployées au-dessus de la rue pour abriter les passants de

l'ardeur du soleil. Parmi ses nombreux édifices, un seul est vraiment

curieux, c'est la _Lonja de Seda_, la «Bourse de Soie», gracieux

monument de la fin du quinzième siècle, consistant en une vaste nef

supportée par des rangées de colonnes torses et laissant apercevoir par

la porte ogivale du fond un jardin de citronniers et d'orangers. Les

jardins, les allées d'arbres, les bosquets, c'est là ce qui fait la

gloire et le charme de Valence. L'Alameda, qui longe la rive du

Guadalaviar, est peut-être la plus belle promenade urbaine de l'Europe,

les végétaux des tropiques, bananiers, bambous, chirimoyas, palmiers,

s'y mêlent aux arbres d'Europe, aux ormes, aux peupliers, aux platanes.

Des villas, entourées des plus beaux ombrages, sont éparses çà et là

dans les faubourgs de la ville et surtout près de la plage du Grau,

fréquentée des baigneurs et des marins. Le port artificiel rivalise

d'importance avec celui de Cádiz [176].

[Note 176: Mouvement des échanges du port de Valence, en 1867:

67,675,000 fr.]

[Illustration: Nº 131.--GRAO DE VALENCE.]

Au nord de Valence le peu de largeur de la zone cultivable qui longe la

mer à la base des montagnes n'a pas permis à des villes importantes de

naître et de se développer. Castellon de la Plana, bâtie dans la plaine

à laquelle elle a dû son nom, à la base d'un coteau qui portait l'ancien

bourg fortifié, doit à sa position, au débouché de la vallée du Mijares,

d'être l'agglomération d'habitants la plus considérable et le chef-lieu

de l'une des provinces de Valence; mais, plus loin, toutes les localités

qui se succèdent jusqu'aux frontières de la Catalogne, Alcalá de

Chisvert, Benicarló, Vinaroz, ne sont que des bourgades de pêcheurs et

de vignerons. Jadis les promontoires qui dominent les défilés marins de

cette partie du littoral étaient gardés par des châteaux forts ou

_atalayas_, dont on voit les ruines pittoresques envahies par les

broussailles; mais la grande forteresse de défense se trouvait à

l'entrée même de cette succession de Thermopyles, à l'endroit où la

route quitte la large plaine de Valence pour serpenter entre les

montagnes et la mer. Cette place forte, que les auteurs anciens disent

avoir été fondée par des Grecs de Zacynthe, était Sagonte, devenue

fameuse par le siége qu'elle soutint, avec tant d'acharnement, contre

Hannibal. Les ruines romaines qui lui ont fait donner son nom moderne de

Murviedro, ou de «Vieux Murs», n'ont plus rien d'imposant: débris de

temples, murailles lézardées, tout se confond avec les pierres éparses

et les éboulis des masures modernes; on dit que la décadence de la

Sagonte romaine est due à la nature plus qu'aux hommes. Le sol du

littoral se serait graduellement exhaussé, la mer se serait retirée, et,

par le comblement de son port, la ville aurait perdu peu à peu son

commerce et sa population [177].

[Note 177: Villes principales du versant méditerranéen entre le cap

de Gata et l'Èbre:

Valence (Valencia) 108,000 hab.

Murcie (Murcia) 55,000 »

Lorca 40,000 »

Alicante 31,000 »

Carthagène (Cartagenn) 25,000 »

Orihuela 21,000 »

Castellon de la Plana 20,000 »

Alcoy 16,000 »

Albacete 15,000 »

Játiva 13,000 »

Alcira 13,000 »

Almansa 9,000 »

]

V

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 107 / 153 题