D'après le Statut fondamental du royaume, promulgué au mois de mars
1848, l'Italie est une monarchie héréditaire et représentative.
Appliquée d'abord aux seuls États du roi de Sardaigne, la charte
constitutionnelle a été graduellement étendue, après chaque nouvel
agrandissement du royaume, à la Lombardie, à la Toscane, à l'Émilie et
aux Marches, au Napolitain et à la Sicile, à la Vénétie, puis à Rome et
à sa province.
Le Statut, comme la plupart des documents de même nature, garantit à
tous les «régnicoles» l'égalité devant la loi, la liberté individuelle,
l'inviolabilité du domicile. La presse est libre, «mais une loi en
réprime les abus.» Le droit de réunion est reconnu, mais non quand il
s'agit «d'assemblées tenues dans un lieu ouvert au public;» tous les
citoyens jouissent également des droits civils et politiques et sont
admissibles à toutes les fonctions civiles et militaires, «sauf les
exceptions déterminées par les lois».
Le roi est seul chargé du pouvoir exécutif, mais toutes les lois, tous
les actes du gouvernement doivent être revêtus de la signature d'un
ministre. Le roi, chef suprême de l'État, commande les forces de terre
et de mer, déclare la guerre, conclut les traités de paix, d'alliance et
de commerce, à la seule condition d'en rendre compte aux Chambres «quand
l'intérêt et la sûreté de l'État le permettront;» cependant les traités
qui impliquent un accroissement de charges financières ou des
changements de territoire n'ont de force qu'après avoir obtenu
l'assentiment des Chambres. Le roi nomme à toutes les charges de l'État,
désigne les sénateurs du royaume, dissout la Chambre des députés, fait
exercer la justice en son nom, possède le droit de grâce et de
commutation des peines. Il a l'usage de tous les biens de la Couronne et
peut disposer de son patrimoine privé, soit par acte entre vifs, soit
par testament, sans s'astreindre aux règles des lois civiles, qui
limitent les quotités disponibles. Le traitement que la nation fait au
roi et les apanages des princes de la famille royale dépassent vingt
millions de francs par budget annuel.
Le nombre des sénateurs n'est pas limité. Le roi les choisit parmi les
dignitaires religieux, civils et militaires, les fonctionnaires de tout
ordre, les personnes riches qui payent à l'État plus de 3,000 francs
d'impôt et tous ceux qu'il juge avoir illustré la patrie par des
services ou des mérites éminents. Pour briguer une place au Sénat, il
faut avoir au moins quarante ans d'âge. Les candidats à la députation
doivent avoir accompli l'âge de trente ans; ils sont élus pour un espace
de cinq années, mais leur mandat cesse de plein droit si la Chambre est
dissoute avant l'expiration de cette période. Pas plus que les
sénateurs, ils ne reçoivent d'indemnité: c'est en partie ce qui explique
le peu de zèle dont la plupart des sénateurs et des représentants sont
animés pour l'accomplissement de leur mandat; il en est même qui ne se
sont jamais donné la peine de siéger. Les décisions n'étant valables
qu'après avoir été votées dans une assemblée composée de la moitié des
membres plus un, des semaines entières se passent quelquefois sans qu'on
puisse arriver au vote final des questions importantes; quant aux lois
secondaires, elles sont pour la plupart, au mépris du Statut, votées par
une simple minorité.
Les citoyens ne sont pas tous électeurs politiques: on en compte
seulement 400,000, divisés en 508 colléges électoraux. Ils doivent avoir
au moins vingt-cinq ans d'âge, savoir lire et écrire, et payer, en
outre, un impôt de 40 francs au moins. Tous les membres des académies,
les professeurs d'universités et de colléges, les fonctionnaires et les
membres des ordres équestres, tous ceux qui exercent des professions
libérales, tous les négociants établis et munis d'une certaine patente,
tous les rentiers de l'État recevant plus de 600 francs sont aussi
électeurs de droit. En général les électeurs politiques de l'Italie ne
donnent guère de preuves de leur empressement à courir au scrutin. En
moyenne, le nombre des votants est inférieur à 40 pour 100 des inscrits.
Au point de vue administratif, chaque province de l'Italie est
considérée comme une «personne morale», libre de posséder sans
autorisation du gouvernement central et jouissant d'une certaine
autonomie. Le conseil provincial se compose d'une vingtaine à une
soixantaine de membres, nommés pour cinq ans par les électeurs
municipaux et renouvelé par cinquième. Ce conseil siége d'ordinaire une
seule fois par an et s'occupe presque uniquement des intérêts matériels
du pays et de la fixation des impôts additionnels. Il délègue
temporairement ses pouvoirs à une députation provinciale, qui le
représente auprès du préfet et en contrôle les actes.
L'organisation du municipe ressemble fort à celui de la province. Le
conseil, composé de 15 à 80 membres, est aussi directement élu pour cinq
ans et renouvelable par cinquième. Les électeurs municipaux sont plus
nombreux que les électeurs politiques; ils peuvent exercer leurs droits
dès l'âge de vingt et un ans, mais ils doivent tous être censitaires et
payer un impôt, qui varie de 5 à 25 francs, suivant l'importance des
communes; aux électeurs par droit de cens s'ajoutent les électeurs par
droit de «capacité»: les professeurs, les employés, les militaires
décorés, tous les Italiens qui exercent une profession libérale. Le
conseil municipal se réunit deux fois par an en session ordinaire et
procède au règlement des comptes, à la fixation du budget, à l'examen de
la fortune communale; ses séances sont publiques, lorsque la majorité en
fait la demande. Le conseil choisit lui-même une junte (_giunta_)
municipale, renouvelable par moitié tous les ans et composée de 2 à 12
propriétaires, suivant l'importance de la commune; elle est chargée de
gérer les affaires courantes et de représenter le conseil auprès du
maire ou _sindaco_. Celui-ci est, comme le préfet de la province, nommé
par le gouvernement, mais il doit toujours être choisi dans le sein du
conseil municipal.
Les grandes divisions territoriales de l'Italie, Piémont, Lombardie,
Vénétie, Émilie, Ligurie, Toscane, Marches, Ombrie et Rome, Naples, la
Sicile, la Sardaigne, se partagent en 69 provinces; celles-ci se
distribuent à leur tour en 284 arrondissements ou circonscriptions
(_circondarii_), appelés districts (_distretti_) en Vénétie et dans le
Mantouan. Les arrondissements sont subdivisés en 1,779 mandements
(_mandamenti_), qui sont des divisions purement judiciaires, et en 8,360
communes, ayant en moyenne une superficie double et une population
triple de celles des communes françaises. Dans chaque province le
pouvoir central est représenté par un préfet et par son conseil de
préfecture; le sous-préfet agit avec des attributions analogues dans les
arrondissements; enfin le _sindaco_, qui est censé le représentant de
ses concitoyens auprès du gouvernement, est en même temps le délégué du
pouvoir dans la commune. C'est à peu de chose près le système
d'administration qui a presque toujours prévalu dans la France moderne.
La hiérarchie des tribunaux a été réglée en 1865, de même que
l'organisation des provinces et des communes. Le premier degré est celui
de la judicature de paix. Chaque commune a au moins un «conciliateur»,
nommé pour trois ans par le gouvernement sur la présentation du conseil
municipal. Le préteur rend la justice dans les chefs-lieux de
«mandement»: c'est le juge de première instance; il est assisté par un
ou plusieurs vice-préteurs, dont les fonctions peuvent se confondre avec
celles du juge de paix. Au-dessus du préteur siégent les magistrats des
151 tribunaux civils et de correction, puis viennent les juges des 23
cours d'appel et ceux des 4 cours de cassation, Florence, Naples,
Palerme et Turin, qui prononcent en dernier ressort. Le royaume est
divisé en 86 districts de cours d'assises et en 25 districts de
tribunaux de commerce, également subordonnés à la juridiction des cours
d'appel et des cours de cassation. Sauf quelques détails, le Code
italien est imité du Code français: l'esprit en est le même.
Pour l'armée, on cherche plutôt à se rapprocher du modèle prussien. A
moins de rachat du service et de remplacement, tout Italien âgé de 21
ans est tenu au service militaire et ne peut occuper aucun emploi tant
qu'il n'a pas satisfait à la conscription ou qu'il n'a pas été l'objet
d'exemptions légales. Le contingent se divise en deux catégories, celle
de l'armée permanente et celle de la réserve. La première catégorie se
partage encore en service d'ordonnance et en service provincial. Le
premier dure 8 années et s'exige des carabiniers ou gendarmes, des
arquebusiers, des musiciens, des tireurs d'élite, des élèves des écoles
militaires et des sous-officiers. Le service provincial est demandé à
tous les autres conscrits de la première catégorie; il dure 11 ans, dont
5 sous les drapeaux et 6 en congé illimité. Quant aux hommes de la
réserve, moins propres au service militaire, ils sont exercés pendant
cinquante jours la première année de service, puis renvoyés en congé. A
l'âge de 26 ans, ils sont considérés comme n'appartenant plus à l'armée.
Sur le pied de paix, l'ensemble des forces est évalué à 180,000 hommes;
sur le pied de guerre, il s'élève à 570,000 combattants; mais ces
chiffres ne sont vrais que pour le budget: la réalité leur est
très-inférieure. Quant à la garde nationale, comprenant officiellement
tous les hommes valides de 21 à 55 ans, c'est-à-dire plus de 2 millions
d'hommes, c'est un corps beaucoup plus fictif que réel; l'élite de la
garde nationale constitue la garde mobile et peut être, en cas de péril
public, convoquée pour un service militaire de vingt jours; elle
comprend environ 150,000 hommes. Après Vérone, le grand boulevard de la
vallée du Pô, les principales forteresses de l'Italie du Nord sont
Mantoue, Peschiera, Legnago, qui font partie, avec tous leurs forts
avancés et leurs têtes de pont, du «quadrilatère», devenu si célèbre
pendant la période de la domination autrichienne. Venise, que complète
sur le continent le fort de Malghera, est aussi une ville très-forte,
qui se défendit héroïquement contre les Autrichiens en 1849. Palma, ou
Palmanova, garde la frontière entre le golfe de Trieste et le rempart
des Alpes Juliennes. Rocca d'Anfo, isolée sur sa montagne, au nord du
lac de Garde, domine à la fois les défilés de l'Adige et ceux de la
Chiese. Pizzighettone, sur l'Adda, n'a plus une grande importance
stratégique depuis que le quadrilatère appartient à l'Italie; mais
Alexandrie, au confluent du Tanaro et de la Bormida, est toujours le
point stratégique par excellence du Piémont et l'une des places d'armes
les plus considérables de l'Europe. Casale, sur le Pô, est sa forteresse
avancée, et Gênes, sur la Méditerranée, défend avec elle les passages
des Apennins. Plaisance et Ferrare commandent toutes les deux la
traversée du Pô à une partie fort importante de son cours. Les autres
places fortes du royaume sont: Ancône, dans l'Italie moyenne; Porto
Ferrajo, dans l'île d'Elbe; Gaëte, Capoue, Tarente, dans l'Italie
méridionale; Messine, en Sicile.
La flotte de guerre, diminuée de 33 navires inserviables, qui viennent
d'être vendus, se compose d'environ 50 navires à vapeur, portant 600
canons, et son personnel s'élève à près de 20,000 marins. La durée
obligatoire du service est de 4 ans pendant la paix; le reste du temps
se passe en congé jusqu'à la quarantième année, sauf en temps de guerre.
Les remplaçants et ceux qui ont choisi la marine au lieu de l'armée de
terre sont tenus à 8 années de bord. Les principales stations navales
sont: la Spezia, Gênes, Naples, Castellamare di Stabbia, Venise, Ancône
et Tarente.
D'après le premier article du Statut fondamental, la religion
catholique, apostolique et romaine est la seule religion de l'État; les
autres cultes ne sont que tolérés. L'antagonisme du pouvoir civil et de
la papauté faciliterait d'ailleurs l'exercice de toute religion non
conforme à celle de l'État si les Italiens se souciaient d'en changer;
mais, sauf dans les vallées vaudoises et parmi les étrangers domiciliés
dans les grandes villes, on peut dire qu'il n'y a point de protestants
en Italie; les communautés juives sont aussi relativement peu
nombreuses. La population dans son ensemble n'est composée que de
catholiques nés, dont un grand nombre, il est vrai, s'est rangé parmi
les ennemis de l'Église ou fait partie de l'immense troupeau des
indifférents.
Comme résidence de la papauté, l'Italie occupe dans le monde une
position toute spéciale. Rome est le siége de deux gouvernements, ceux
du roi et du souverain pontife. Quoique dépourvu actuellement de tout
pouvoir politique, le pape est, en principe, le plus absolu des
monarques. Il n'est responsable de ses actes envers qui que ce soit: dès
que ses collègues les cardinaux, réunis en conclave, l'ont élu comme
successeur de saint Pierre et «vicaire de Jésus-Christ», il n'a ni
parlement, ni conseil, ni assemblée de fidèles qu'il soit tenu de
consulter; s'il demande l'avis du sacré collége quand il s'agit de
prendre quelques décisions importantes, il le fait sans y être obligé
autrement que par la coutume. Tout ce qu'il fait et ce qu'il pense est
tenu pour divin; il possède seul au monde la vertu de l'infaillibilité;
bien plus, il peut à son gré effacer les péchés d'autrui; c'est lui qui
«lie et qui délie»; il a «les clefs dans les mains», c'est-à-dire qu'il
ouvre les portes de l'enfer et celles du paradis; sa puissance sur les
hommes s'étend par delà les bornes de la vie.
Les cardinaux sont les grands dignitaires de ce gouvernement des âmes.
Italiens en grande majorité, mais pris aussi parmi les autres nations,
ils sont désignés par le pape en un consistoire secret, mais ils ne sont
pas toujours proclamés aussitôt après leur nomination. Leur nombre est
limité à 70, depuis Sixte-Quint, en souvenir des anciens d'Israël et des
disciples de Jésus; toutefois le collége est rarement au complet, car,
choisis presque toujours parmi les prêtres âgés, la plupart des
cardinaux ne jouissent que peu de temps de leur dignité. Ils se divisent
en trois classes: les cardinaux-évêques, au nombre de 6, qui résident à
Rome, les cardinaux-prêtres, formant la majorité du corps, à Rome et à
l'étranger, puisqu'ils sont 50, enfin les 14 cardinaux-diacres. Le
cardinal camerlingue, ainsi nommé parce qu'il préside à la chambre
apostolique ou des finances, est celui qui doit remplacer provisoirement
le pape, quand le siége est vacant; il prend alors possession du palais
au nom de la chambre et reçoit en dépôt l'anneau du pêcheur, symbole de
la puissance dévolue à saint Pierre et à ses successeurs; le cardinal
doyen, le plus âgé des cardinaux-évêques, jouit aussi de plusieurs
prérogatives. Dans les circonstances exceptionnelles, les cardinaux des
trois classes, les archevêques, les évêques, les généraux d'ordre
religieux, les abbés avec juridiction épiscopale peuvent être convoqués
en concile oecuménique pour délibérer des intérêts de l'Église et
trancher les questions touchant au dogme. Lors de la vacance du siége
papal, le collége des cardinaux, réuni en conclave, nomme le nouveau
pontife parmi les candidats âgés de plus de 55 ans; mais, pour
l'élection définitive, le vote des deux tiers des voix ne suffit pas
encore, il faut en outre l'assentiment des gouvernements de France,
d'Autriche, d'Espagne et de Naples, devenu aujourd'hui celui d'Italie.
Alors seulement le nouvel élu est proclamé et reçoit le _pallium_ et la
tiare.
Le pape est représenté comme souverain auprès de plusieurs puissances de
l'Europe et du Nouveau Monde. En vertu de la formule de «l'Église libre
dans l'État libre», si souvent répétée depuis Cavour, il est investi de
tous les droits royaux, il convoque à son gré les chapitres et les
conciles, nomme à toutes les charges ecclésiastiques, possède son propre
télégraphe et sa poste, sa garde noble et sa garde suisse, jouit en
toute propriété, sans payement d'impôt, des palais du Vatican et du
Latéran, ainsi que de la villa de Castel-Gandolfo, au bord du lac
d'Albano. Enfin le budget italien est grevé en sa faveur d'une dotation
incommutable de plus de 3 millions de francs. Il a jusqu'à présent
refusé cette liste civile, mais il reçoit une somme au moins deux fois
plus considérable, le «denier de saint Pierre», que lui assure la piété
des fidèles.
L'Italie est divisée religieusement en 47 archevêchés, subdivisés en 206
évêchés et prélatures indépendantes. La population ecclésiastique se
compose d'environ 100,000 prêtres. En 1866, lorsque les couvents furent
supprimés et que leurs biens furent attribués à l'État en échange de
pensions, les moines et les religieuses étaient respectivement au nombre
de 32,000 et de 44,000. L'armée cléricale comprenait donc près de
180,000 personnes, autant que l'armée militaire sur le pied de paix.
Le tableau suivant indique les divisions territoriales et les provinces
de l'Italie, avec leur superficie et la population que leur donnait le
recensement de 1871: