LA SITUATION PRÉSENTE ET L'AVENIR DE L'ITALIE.

Il est impossible de juger une nation autrement que par ses oeuvres

collectives, car elle comprend dans son sein tous les extrêmes; du

travail forcené à la paresse sordide, de la moralité la plus scrupuleuse

à l'avilissement le plus abject, toutes les gradations se succèdent; la

diversité des individus est infinie. Mais la résultante générale de ces

millions de vies diverses se voit nettement par l'état politique et

social des populations et par l'empreinte qu'elles laissent sur la terre

qui les porte.

Depuis que l'Italie a repris sa place parmi les nations indépendantes,

nul homme sincère ne saurait nier qu'elle semble destinée à faire grande

figure en Europe. Déjà l'oeuvre de sa restauration politique a fait

surgir des hommes tout à fait hors ligne par l'intelligence des

événements et la pénétration des caractères, par le courage, le zèle

infatigable, la persévérance, le dévouement magnanime. Il en est même

qui ont mérité le nom de héros et que la postérité placera certainement

au nombre de ceux dont l'existence est une gloire pour le genre humain

tout entier. Peut-être, après ce grand effort des révolutions

préliminaires et de l'émancipation politique définitive, l'Italie

retombera-t-elle pour un temps dans une sorte d'affaissement moral.

C'est là un phénomène qui se produit constamment dans la des vie nations

après toutes les périodes de grandes crises; mais aux générations qui se

reposent épuisées succèdent les générations avides de travaux et de

luttes; il n'y a donc point à s'inquiéter outre mesure d'une diminution

momentanée dans les énergies apparentes du peuple italien.

Pour les sciences et les arts, la patrie de Volta, de Cialdi, de Secchi,

de Rossini, de Verdi, de Vela, n'est-elle pas déjà dans des conditions

d'égalité avec les nations les plus avancées de l'Europe? L'Italien peut

commencer maintenant à parler sans honte des deux grands siècles de la

Renaissance, car il vient d'entrer dans une deuxième période de

rénovation; à côté des grands noms du passé, il peut se hasarder à en

citer d'autres appartenant à la période contemporaine; à la suite des

recherches scientifiques et des inventions d'autrefois, il peut en

placer de non moins remarquables qui sont de notre siècle. L'Italie a

des peintres et des architectes habiles, de grands sculpteurs, des

musiciens incomparables. Ses ingénieurs se distinguent par des travaux

hydrauliques de canaux, de ponts, de digues, de brise-lames que les

étrangers viennent étudier de loin. Ses physiciens, ses météorologistes,

ses géologues, ses astronomes, ses mathématiciens ont parmi eux

quelques-uns des plus grands noms de la science moderne, et la

fréquentation très-assidue des universités promet des élèves qui

continueront l'oeuvre de leurs devanciers. Une Société de géographie, qui

s'est en peu d'années placée au premier rang parmi les sociétés-soeurs de

l'Europe, aide par ses publications et ses encouragements à

l'exploration du globe, et nombre de voyageurs et de naturalistes

italiens, dans l'Amérique du Sud, en Abyssinie, dans l'Asie centrale, au

Japon, dans l'archipel de la Sonde, en Papuasie, ont repris le travail

de découverte qui fit la gloire de leurs ancêtres vénitiens et génois.

Il n'est donc pas juste de répéter avec ironie, comme on le fait

souvent: «L'Italie est faite, mais les Italiens restent à faire!» Par la

valeur de ses individus, ainsi qu'on peut le constater facilement en

pénétrant dans une foule et en observant son attitude, en écoutant son

langage, la péninsule latine n'est point inférieure aux autres pays

d'Europe; si même elle a pu se constituer, c'est parce que les hommes

d'une forte trempe n'y manquaient point.

On sait que, par le nombre proportionnel des habitants, l'Italie est une

des contrées de l'Europe qui se placent au premier rang; elle n'est

dépassée à cet égard que par la Saxe, la Belgique, la Néderlande et les

îles Britanniques[131], et pourtant elle a de vastes étendues presque

inhabitables, les hauts Apennins et toute la région marécageuse du

littoral, en Toscane, dans le Latium, dans le Napolitain, en Sardaigne.

Mais l'accroissement de la population italienne n'est pas aussi rapide

que celui de la Russie, de l'Angleterre, de l'Allemagne; à cet égard,

elle représente à peu près la moyenne de l'Europe: sa période de

doublement est d'un siècle environ, tandis qu'elle est de cinquante ans

en Russie et de deux siècles en France. C'est en deux des provinces les

plus pauvres de l'Italie, la Pouille et la Calabre, que les naissances

sont le plus nombreuses, en deux des provinces les plus riches, les

Marches el l'Ombrie, qu'elles sont le plus rares en proportion. La vie

moyenne de l'Italien n'atteint pas trente-deux ans. Ainsi, par le seul

fait de sa plus courte vie d'adulte, l'habitant de la Péninsule ne peut

fournir que le tiers ou le quart du travail que donne l'Anglais ou le

Français.

[Note 131: Population kilométrique on 1872:

Saxe 171 hab.

Belgique 161 »

Néderlande 101 »

Iles Britanniques 91 »

Italie 90 »

France 68 »

]

Encore de nos jours, l'activité matérielle de l'Italie se porte plus

vers l'agriculture et l'exploitation des richesses naturelles du sol et

de la mer, gisements miniers, salines, poissons et corail, que vers

l'industrie proprement dite. La contrée a plus des cinq sixièmes de sa

surface en plein rapport, quoique les rochers et les montagnes occupent

une grande partie du territoire[132]. Les céréales, qui sont les

principales cultures, ne fournissent pas assez pour la consommation du

pays; mais d'autres produits suffisent pour alimenter une exportation

considérable. L'Italie est le premier pays du monde pour la production

des huiles, ses bois et ses forêts d'oliviers couvrant une superficie

totale de plus de 500,000 hectares; malheureusement la qualité de la

denrée n'est pas toujours en raison de sa quantité. Pour les fruits de

table, figues, raisins, amandes, oranges, l'Italie est également en tête

des pays d'Europe. Elle les dépasse aussi par l'abondance des

châtaignes, qu'elle récolte dans ses forêts des Apennins et des Alpes.

Enfin, la prééminence lui appartient encore pour la culture du mûrier et

la production des cocons; pour cette denrée précieuse, elle a distancé

quatre fois la France: on croit même, quoique cette hypothèse repose sur

des statistiques un peu hasardées, qu'elle a été exceptionnellement, en

1873, la supérieure de la Chine centrale pour la production des soies. A

elle seule elle fournirait le tiers de la soie du monde entier[133]. La

Péninsule mérite toujours le nom antique d'OEnotrie, que lui avaient valu

ses vins; toutefois ses viticulteurs sont encore loin d'avoir égalé ceux

de France pour l'habileté des procédés; ils ont encore de grands progrès

à faire, excepté dans certaines parties de l'Italie continentale et de

la Sicile, où se trouvent des vignobles renommés. Quant à la culture

semi-tropicale du coton, elle n'a qu'une très-faible importance

économique. L'élève du bétail et des animaux domestiques, en général,

est une source de richesses beaucoup plus sérieuse,[134], mais c'est

pour certaines espèces de fromages seulement que les fermes de l'Italie

se distinguent en Europe par l'excellence de leurs produits[135].

[Note 132: Superficie approximative du territoire agricole de

l'Italie:

Céréales 12,000,000 hectares.

Forêts et bois 5,150,000 »

Pâturages 5,900,000 »

Prairies 1,200,000 »

Olivettes 600,000 »

Châtaignerais 600,000 »

Rizières 150,000 »

Terrains incultes, étangs 4,000,000 »

Superficie totale 29,600,000 hectares.

]

[Note 133: Production des soies gréges dans le monde:

1873. 1874.

Italie 3,125,000 kilogr. 2,860,000 kilogr.

Chine (exportation) 3,106,000 » 3,680,000 »

Japon 718,000 » 550,000 »

Bengale 486,000 » 425,000 »

Orient musulman et Géorgie 658,000 » 940,000 »

France 550,000 » 731,000 »

Espagne 130,000 » 140,000 »

Grèce 18,000 » 13,000 »

]

[Note 134: Surface des terrains de culture et valeur approximative

des produits de l'agriculture italienne, en 1869, d'après Maestri:

Terres labourables,

vignobles et vergers 11,035,100 hect.:

Céréales: blé, riz, maïs, etc. 75,000,000 hectol. 2,100,000,000 fr.

Pommes de terre 10,000,000 » 50,000,000

Vins 30,000,000 » 1,100,000,000

Fruits ? ?

Mûriers (soie)? ? 460,000,000

Chanvre, lin, coton, etc. 75,000,000 kilogr. ?

Tabac 3,300,000 » ?

Olivettes 555,000 hect. Huile 1,700,000 kilogr. 220,000,000

Châtaigneraies 585,000 » Châtaignes 5,400,000 hectol. ?

Forêts 4,158,350 » Bois ? ?

Prairies 1,173,450 » Foin, produits du bétails, etc. ?

Pâturages 5,397,450 »

]

[Note 135: Animaux domestiques, en 1869:

Boeufs et vaches 3,700,000

Buffles 40,000

Chevaux, ânes et mulets 1,400,000

Brebis 8,500,000

Chèvres 2,200,000

Cochons 3,700,000

]

L'exploitation des mines de fer dans l'île d'Elbe, des marbres et des

granits dans les grandes Alpes et les Alpes Apuanes, du borax et de

l'acide borique dans le Subapennin toscan, du plomb et du zinc dans la

Sardaigne, du soufre dans la Sicile, forment la transition entre la

simple extraction des trésors du sol et l'industrie proprement

dite[136]. Celle-ci comprend toutes les spécialités du travail moderne,

depuis la fabrication des épingles jusqu'à celle des locomotives et des

grands navires; mais l'Italie n'a de prééminence que pour certains

produits de luxe, les chapeaux de paille fine, les camées, les marbres

et les bois incrustés, les objets en corail, les verroteries, et pour

certaines préparations culinaires, pâtes et salaisons. Cependant

l'industrie des soies a pris récemment en Italie une grande activité:

Milan est devenue pour Lyon une rivale dangereuse; la fabrication des

soies ouvrées y est constamment en progrès et ses produits sont fort

recherchés par la Suisse et l'Allemagne. Les fabriques de lainages se

comptent par centaines dans la province de Novare, à Biella surtout, et

livrent au commerce des produits fort appréciés. Les manufactures de

coton prennent de l'extension, mais elles sont encore inférieures en

nombre à celles de l'Espagne et ne possèdent qu'un demi-million de

broches, pas même la dixième partie de ce que possède la France. Quant

aux tissus de lin et de chanvre, ils se font encore principalement à la

main dans toute l'Italie. En dehors de la filature des étoffes, la

grande industrie manufacturière, avec ses usines, qui sont des cités, et

son peuple de machines en mouvement, est encore faiblement représentée

dans l'Italie du Nord et, si ce n'est à Naples, tout à fait inconnue

dans l'Italie méridionale. Les ouvriers, d'ailleurs nombreux, puisqu'ils

forment un septième de la population, sont en grande majorité des

artisans travaillant chez eux ou dans de petits ateliers; ils n'ont pas

encore été saisis par l'immense engrenage de la division du travail pour

être groupés en armées au service de la vapeur et de tout le mécanisme

qu'elle met en mouvement. Il en résulte que, dans l'histoire

contemporaine des luttes économiques, l'Italie ne présente pas les mêmes

phénomènes que la France, la Belgique, l'Allemagne et l'Angleterre. Mais

cette différence va s'atténuant de jour en jour, car la plupart des

petites industries, avec leurs ateliers éparpillés et leurs ouvriers

travaillant en chambre ou sur la voie publique, sont condamnées à

disparaître devant la formidable usine.

[Note 136: Produits des mines et salines, exploitées par 50,000

mineurs (en 1869) 54,000,000 fr.

Sel 388,400 tonnes.

Soufre 181,300 »

Minerai de fer 178,475 »

]

[Illustration: N° 113.--NAVIGATION COMPARÉE DES PORTS D'ITALIE.]

Le commerce de la péninsule italienne est destiné à passer par des

transformations analogues à celles de l'industrie. Quoique la flotte

mercantile de l'Italie soit fort considérable et qu'elle le cède en

importance seulement aux flottes des îles Britanniques, des États-Unis,

de l'Allemagne et de la France, quoiqu'elle ait même un énorme personnel

de marins et de pêcheurs, près de 200,000 individus, son activité

commerciale est loin d'être en rapport avec son tonnage[137]. Si ce

n'est à Gênes, qui ressemble par son esprit de spéculation aux grands

ports du nord de l'Europe, et qui possède avec les villes voisines les

trois quarts de la flotte nationale de commerce, l'immense outillage de

navigation maritime ne sert à l'Italie que pour des expéditions de

petite pêche et pour le trafic du cabotage méditerranéen. Les navires

italiens qui se hasardent en plein Océan sont relativement peu nombreux;

avant l'année 1845, leur pavillon ne s'était pas encore montré dans

l'océan Pacifique, et de nos jours encore on le voit rarement dans les

mers de l'extrême Orient. C'est là un sujet d'inquiétude pour les

patriotes et ils font une propagande active pour décider les commerçants

des ports à entrer en relations directes d'affaires avec les pays

d'outre-mer. Il est vrai que, par sa position au centre de la

Méditerranée, l'Italie a le privilége assuré de pouvoir prélever sa part

de tous les échanges qui s'opèrent entre les rivages opposés de son

bassin maritime; elle profitera nécessairement de tous les

accroissements en population et de tous les progrès en industrie qui

s'accompliront en Afrique, de l'Égypte au Maroc; mais les routes

terrestres qui ne passent point sur son territoire la priveront d'un

élément de trafic fort important. On peut affirmer, sans crainte

d'erreur, que le chemin de fer de Calais et d'Anvers à Salonique et à

Constantinople, future grande voie transversale de l'Europe, enlèvera

aux ports de l'Italie une part considérable de leurs échanges. Le petit

nombre de bateaux à vapeur dont les armateurs italiens disposent les met

aussi dans une situation de grande infériorité relativement à leurs

rivaux de Trieste, de Marseille et de l'Angleterre. Eux-mêmes sont

obligés de s'adresser à l'étranger pour l'expédition des marchandises

précieuses; un quart seulement du commerce extérieur se fait sous

pavillon national. Marins et navires ne fournissent par homme et par

tonne qu'une faible quantité du travail qu'ils produiraient ailleurs.

[Note 137: Statistique de la navigation de l'Italie en 1873:

Flotte commerciale (voile et vapeur) 10,845 nav. jaug. 1,046,500 tonnes.

» » à vapeur 133 » 48,600 »

Mouvement de la navigation 239,785 » 21,703,400 »

» des navires à voiles 207,114 » 9,481,300 »

» des navires à vapeur 32,671 » 12,222,100 »

» des navires

sous pavillon italien 221,598 » 14,687,000 »

» » anglais 5,805 » 3,509,200 »

» » français 4,457 » 1,673,600 »

» » autrichien 2,196 » 605,800 »

» » grec 1,524 » 261,600 »

Marins et pêcheurs 190,000 »

]

Le grand mouvement maritime du pourtour des côtes italiennes pourrait

faire illusion sur le mouvement réel des échanges dans la Péninsule. La

forme allongée de l'Italie, les remparts de montagnes qui obstruent les

communications à l'intérieur, le manque de voies navigables, ont rejeté

le commerce sur le littoral, et c'est précisément en raison de

l'activité des ports que les chemins éloignés de la mer restent

infréquentés. Mais ce manque d'équilibre commercial entre la côte et les

contrées de l'intérieur s'atténue graduellement. Sous l'influence des

événements politiques et du travail industriel, la géographie de

l'Italie s'est complétement modifiée; les traits du relief et des

contours de la Péninsule ont pris une autre valeur et le rôle qu'ils ont

à remplir de nos jours est tout différent de celui qui leur appartint

pendant l'histoire des siècles passés.

Les routes, les chemins de fer ont été les principaux agents de ce

nouvel aménagement géographique. C'est avec un grand sens que les

Italiens ont donné à l'une de leurs provinces les plus populeuses le nom

d'une route qui la traverse dans toute sa longueur: l'importance des

grandes voies dans le développement historique des nations est tellement

capitale, que l'Émilie peut être, en effet, considérée comme redevable

de sa prospérité à la voie Émilienne; toutes ses grandes villes, de

l'Adriatique au Pô, reçoivent le flot de vie par cette artère qui les

relie les unes aux autres. Et dans l'Italie du Nord, l'histoire de la

forteresse de Vérone et de tous les champs de bataille qui l'entourent,

ne témoigne-t-elle pas du rôle immense que remplit une simple route dans

les destinées des peuples?

La révolution géographique la plus importante que les voies de

communication aient opérée dans l'intérieur de la Péninsule, est celle

de la subjugation des Apennins, de même que pour les rapports de

l'Italie avec l'étranger le fait le plus considérable est la percée des

Alpes[138]. Les Apennins, qui partageaient autrefois l'Italie en un

grand nombre de bassins séparés ayant d'autres débouchés commerciaux,

une destinée politique différente, ne sont plus qu'un obstacle

très-amoindri entre les deux versants de la Péninsule. Outre les grandes

routes carrossables, cinq chemins de fer franchissent déjà l'Apennin,

entre Turin et Savone, Milan et Gênes, Bologne et Florence, Ancône et

Rome, Naples et Foggia; d'autres lignes de rails, s'avançant de part et

d'autre, vont se rejoindre prochainement dans les galeries souterraines

ou sur les cols de la montagne. Bien plus encore qu'au génie de ses

hommes d'État, et même qu'au dévouement de ses patriotes, l'Italie doit

sa grande évolution politique à ces chemins de fer et aux nouvelles

conditions qui en résultent. Lorsque tous les Italiens, Lombards,

Piémontais et Génois, Florentins, Romains et Romagnols, ne furent plus

séparés matériellement et purent s'établir dans toute ville de la

Péninsule aussi facilement que dans leur lieu natal, la patrie était

fondée. Les ingénieurs avaient déjà fait l'unité de l'Italie lorsqu'ils

eurent relié les unes aux autres les voies ferrées de Civita-Vecchia, de

Naples, d'Ancône et de Florence, sur ce même emplacement d'où les

Romains avaient autrefois lancé vers le monde leurs grands chemins

pavés.

[Note 138: Commerce de l'Italie avec l'Austro-Hongrie:

1861 67,000,000 fr.

1872 447,000,000 »

]

Le chemin de fer qui longe le rivage de l'Adriatique, de Rimini à

Brindisi et à Otrante, et qui fait partie de la ligne commerciale de

Londres à Suez et à Bombay, a fait aussi un grand changement dans la

géographie de la Péninsule. Jusqu'à maintenant, le côté occidental de

l'Italie, celui qui possède l'Arno, le Tibre, le Garigliano, celui dont

le littoral a le privilège des golfes, des ports et des archipels, avait

été la moitié vivante de la presqu'île proprement dite: c'est là que se

trouvaient les grands marchés, les villes opulentes, les centres de

civilisation, les lieux de rendez-vous pour les étrangers. Mais voici

que la voie ferrée a tout à coup reporté l'axe du commerce sur la côte

orientale de la Péninsule. Les villes de premier ordre n'y sont pas

encore nées, mais c'est déjà l'un des principaux chemins de l'ancien

monde, et des milliers de voyageurs qui viennent de faire le tour de la

Terre y passent sans se détourner de leur route pour visiter Naples,

Rome ou Florence, de l'autre côté des Apennins[139].

[Note 139: Voies de communication d'Italie:

Canaux et rivières navigables (1874) 2,990 kilomètres.

Grandes routes nationales et provinciales, etc. 130,000 »

Chemins de fer (1875) 7,850 »

Recettes des chemins de fer (1874) 140,000,000 francs.

]

[Illustration: VÉRONE. Dessin de Taylor, d'après une photographie de M.

Hantecoeur.]

[Illustration: N°. 116.--VOIES DE COMMUNICATION DE L'ITALIE.]

L'ensemble des échanges de l'Italie avec le reste du monde s'élève par

terre et par mer, y compris le mouvement de transit, à un total moyen un

peu inférieur à trois milliards de francs, soit à plus de 100 francs par

tête[140]. Le progrès commercial est très-grand, puisque en douze années

le mouvement des échanges a doublé; mais, en proportion des autres

nations européennes, il reste encore beaucoup à faire; pour son activité

commerciale l'Italie n'est pas seulement dépassée par l'Angleterre, la

France, l'Allemagne, l'Austro-Hongrie et la Russie, elle est également

l'inférieure de contrées d'une faible étendue, telles que la Belgique et

la Hollande. Plus du quart du commerce de l'Italie se fait avec la

France, et près d'une moitié avec l'Angleterre, l'Austro-Hongrie et la

Suisse; le quart restant se répartit d'une manière fort inégale entre

les divers pays du monde. Ainsi, tandis que les rapports commerciaux de

l'Italie avec l'Espagne sont presque insignifiants, ils sont assez

actifs et croissent rapidement avec la Turquie et les anciens États

barbaresques; récemment encore les navires italiens ne se hasardaient au

delà du seuil de Gibraltar que pour cingler vers l'estuaire de la Plata,

mais ils savent maintenant prendre le chemin des États-Unis et même

remplacer les bâtiments américains dans le commerce international; des

naturalistes et des commerçants envoyés par la ville de Gênes explorent

maintenant la Nouvelle-Guinée, les Moluques et les archipels voisins

pour y découvrir de nouveaux débouchés de trafic. La lecture des

tableaux statistiques de la Péninsule prouve que chaque année se

réalisent de très-grands progrès dans les relations commerciales de

l'Italie avec les terres lointaines.

[Note 140: Commerce extérieur de l'Italie:

Importation. Exportation. Total.

1862 830,029,350 fr. 577,468,350 fr. 1,407,497,700 fr.

1872 1,186,600,000 » 1,167,200,000 » 2,353,800,000 »

1873 1,286,700,000 » 1,133,100,000 » 2,419,800,000 »

(avec transit). 1,469,956,000 » 1,307,714,000 » 2,777,670,000 »

Articles de commerce les plus importants, en 1872:

Importation. Exportation.

1° Soie brute 49,760,000 fr. 406,686,000 fr.

» manufacturée 127,813,000 » 24,774,000 »

2° Mercerie, quincaillerie 90,415,000 » 117,793,000 »

3° Denrées coloniales; sucs

végétaux, etc. 146,481,000 » 58,410,000 »

4° Céréales, farines et pâtes 123,392,000 » 74,189,000 »

5° Coton brut et manufacturé 157,591,000 » 20,172,000 »

6° Pierres, terres, charbons 58,018,000 » 43,207,000 »

Ordre d'importance des différentes contrées dans le commerce italien, en 1871:

Importation. Exportation.

1° France et Algérie 201,868,000 fr. 402,309,000 fr.

2° Angleterre 282,865,000 » 142,654,000 »

3° Austro-Hongrie 172,574,000 » 198,371,000 »

4° Suisse 52,009,000 » 156,931,000 »

5° États-Unis 50,745,000 » 31,855,000 »

6° Turquie 49,478,000 » 10,979,000 »

_______________ _________________

Commerce total 963,698,000 fr. 1,085,460,000 fr.

]

Le fléau de l'Italie est la misère sous laquelle des millions de ses

cultivateurs sont accablés, même dans les campagnes les plus fécondes,

comme celles de la Lombardie et de la Basilicate maritime. Privés de

terres qui leur appartiennent, incertains du salaire qui viendra, ces

paysans vivent en d'affreux taudis où l'air même n'arrive que souillé.

En tenant compte de ce que père, mère et enfants peuvent gagner dans les

saisons les plus favorables, il se trouve que ce gain ne suffit même pas

à fournir le pain nécessaire à toute la famille; aussi le repas

consiste-t-il en châtaignes, en _polentas_ de maïs, en pâtes de farines

avariées; rien ne reste du salaire pour le vêtement, pour l'ameublement

ou l'ornement de la cabane, pour l'achat de remèdes, trop souvent

nécessaires! Le rachitisme et toutes les maladies causées par

l'insuffisance de nourriture sont très-communes, et la mortalité des

enfants est considérable. L'émigration, qui enlève à la Péninsule un si

grand nombre de ses fils pour les envoyer à la Plata, au Pérou, aux

États-Unis, en France, en Suisse, en Algérie et à Tunis, en Turquie et

en Égypte, est donc un double bienfait. Elle fournit du pain à ceux qui

partent et par les lettres et les envois d'argent relève les espérances

de ceux qui restent. On dit que sur le demi-million d'Italiens qui se

trouvent à l'étranger, une centaine de mille s'occupent d'art sous une

forme ou sous une autre, soit comme musiciens, peintres et sculpteurs,

soit comme chanteurs des rues et porteurs d'orgues de Barbarie.

L'ignorance, compagne ordinaire de la misère, est encore fort grande

dans presque toutes les provinces de la Péninsule. On ne peut mesurer,

il est vrai, l'état relatif de l'éducation dans les différents pays que

par le nombre des écoles et de ceux qui savent lire et écrire, et si

l'on s'arrête à cette indication superficielle, on risque fort de se

tromper, car, grâce aux avantages d'une longue civilisation transmise

par l'hérédité, les cultivateurs toscans et napolitains auxquels tout

grimoire alphabétique est inconnu n'en ont pas moins beaucoup plus

d'esprit et de savoir-vivre que des paysans du Nord relativement

instruits. Toutefois c'est un grand malheur pour l'Italie que

l'ignorance des rudiments mette une part si considérable de sa

population en dehors de toute lutte pour le progrès intellectuel. Encore

moins de la moitié des hommes faits ont sondé les mystères de

l'alphabet; les trois quarts des femmes sont classées parmi les

_analfabeti_, et bien que, d'après la loi, toute commune doive être

pourvue d'une école, il en est encore plusieurs milliers qui n'ont pas

reçu la visite de l'instituteur[141]. Au lieu de la proportion normale

de 1 habitant sur 6 ou 7 suivant les cours de l'école, la proportion des

élèves n'est que de 1 sur 15. Une seule province, le Piémont, présente

un nombre d'_alfabeti_ supérieur à celui des ignares et c'est

précisément la partie de l'Italie qui, de gré, de ruse ou de force, a

fini par s'annexer les autres. Et tandis que les écoles tardent à

s'ouvrir en Italie, les vieilles moeurs de violence et de meurtre se

maintiennent encore. En 1874, le ministre de l'intérieur Cantelli

évaluait le nombre moyen des homicides à 3,000 par an, à 4,000 celui des

vols à main armée, à 30,000 celui des luttes avec blessures. Plus de

150,000 Italiens sont _ammoniti_, c'est-à-dire soumis ou condamnables au

domicile forcé.

[Note 141: État de l'instruction publique en Italie:

Écoles primaires, en 1873 43,380 fréq. par 1,659,107 enfants.

Écoles d'adultes, en 1869 4,619 » 153,235 personnes.

Écoles secondaires, lycées

et gymnases, etc. 512 » 25,408 »

Universités 20 » 8,510 »

Nombre des conscrits analfabeti, 1872 56,7 sur 100.

» fiancés » 1868 59 hommes, 78 femmes sur 100.

Communes dépourvues d'écoles, 1870 6,401

Instituteurs dépourvus de diplômes,

1870 8,440

]

Une des causes principales d'arrêt ou de retard de développement pour le

peuple italien est le désarroi constant des finances d'État et le lourd

fardeau d'impôts vexatoires qui en est la conséquence. Il est vrai que,

proportionnellement à la France, toute dette nationale peut sembler

légère: celle de l'Italie dépasse dix milliards, ce qui est déjà une

somme prodigieuse, d'autant plus qu'elle s'est accumulée pendant la

durée de moins d'une génération; en outre, elle s'augmente régulièrement

chaque année d'un déficit variant de 120 à 500 millions de francs. Les

recettes s'accroissent, mais les dépenses augmentent dans la même

proportion et par suite l'écart devient de plus en plus inquiétant.

L'aggravation des tarifs douaniers, les impôts sur la consommation, la

loterie, la vente des biens d'église ne comblent point le déficit. Les

600 millions que l'on propose d'obtenir en capitalisant les propriétés

appartenant aux écoles et aux hôpitaux, ne seraient qu'un expédient

temporaire: l'entretien d'une armée considérable, que le gouvernement ne

parvient pourtant pas à organiser d'une manière efficace, le manque de

suite dans les entreprises, des prodigalités injustifiables, des actes

nombreux d'improbité dans l'administration ne permettent pas au système

financier de l'Italie de reprendre son équilibre. Le crédit national est

fortement ébranlé, et le papier-monnaie, qui circule à cours forcé

depuis 1866, n'a jamais été accepté qu'à perte.

La situation besoigneuse de l'Italie la met forcément, beaucoup plus

qu'elle ne voudrait se l'avouer, sous la dépendance de l'étranger. Pour

ménager et consolider son crédit, pour assurer les emprunts et le

service de la dette, il lui faut nouer avec les capitalistes d'Europe

des négociations qui ne sont pas toujours d'ordre purement

financier[142]. En outre, l'état défectueux des forces militaires et

navales oblige le gouvernement italien à s'appuyer, suivant les

circonstances, sur l'une ou l'autre puissance européenne. Quoi qu'en

dise un mot fameux, l'Italie n'a point «fait par elle-même»; c'est à

d'habiles alliances qu'elle a dû de se constituer politiquement, et

c'est encore en dehors de ses frontières qu'elle doit chercher un point

d'appui. Jusqu'à maintenant elle n'a jamais marché dans une fière

indépendance.

[Note 142:

Dépenses du

trésor italien en 1861 605,173,000 fr. 1875 1,542,600,000 fr.

Recettes » » 458,322,000 » » 1,309,600,000 »

_______________ _________________

Déficit » » 146,851,000 fr. » 233,000,000 fr.

Total de la dette » 2,500,000,000 » » 10,060,000,000 »

Billets à cours forcé » 1,484,400,000 »

]

L'unité de l'Italie n'est même pas tout à fait complète. Le pape, qui

put jadis se qualifier de «soleil parmi les lunes terrestres, empereurs

et rois», a perdu tout pouvoir politique dans ses anciens États. Ce

n'est plus en souverain, mais en hôte, qu'il réside encore au Vatican,

et l'argent que lui offre le gouvernement italien, et que d'ailleurs il

n'a cessé de refuser, n'est pas un tribut, mais une gracieuseté.

Néanmoins le pape, quoique désarmé, n'est pas sans pouvoir et sa seule

présence est un obstacle considérable au solide établissement de l'État

d'Italie. La destitution temporelle du souverain pontife n'a point été

acceptée par l'immense majorité des croyants catholiques; ceux de la

Péninsule, aussi bien que ceux de toute l'Europe et du monde, protestent

et ne laissent passer aucune occasion de s'attaquer au nouvel ordre de

choses. L'Europe politique se trouve ainsi beaucoup trop directement

intéressée aux affaires intérieures de l'Italie pour qu'elle ne soit pas

tentée souvent d'intervenir: il y a là un grand danger que toutes les

habiletés diplomatiques ne parviendront peut-être pas à conjurer. Ce

coin de terre, ce palais, ce jardin qui restent à leur maître sont

comparés par les zélateurs de la papauté au point fixe que cherchait

Archimède, et suffisent, disent-ils, pour appuyer le levier qui

soulèvera le Monde. Quoi qu'il en soit, il y aura lutte, et ce n'est pas

dans la Péninsule seulement qu'auront lieu les péripéties du conflit.

On ne saurait douter que l'Italie ne sorte tôt ou tard de cette fausse

position qui fait de sa capitale le chef-lieu d'un État indépendant, et

en même temps le siége d'un gouvernement théocratique auquel obéissent

tous les catholiques du monde. Cette contradiction est destinée à

disparaître d'autant plus tôt que, parmi les grandes agglomérations

européennes, l'Italie est précisément une de celles qui, par la force

même des choses, garderont le plus longtemps leur individualité

nationale. Tard venus dans l'assemblée des peuples centralisés, les

Italiens tiennent d'autant plus à leur patrie qu'ils l'ont fondée depuis

un temps plus court: elle est pour eux une conquête dont ils ne voudront

pas se dessaisir, surtout tant qu'elle restera inachevée et que

plusieurs terres italiennes manqueront au groupe des provinces unies. La

précision singulière avec laquelle sont dessinés les contours

géographiques de la Péninsule aidera d'ailleurs les Italiens à garder

leur sentiment national dans son intensité. Le mur des Alpes restera

devant leurs yeux comme un symbole, longtemps après que les routes et

les chemins de fer en auront escaladé ou sous-franchi tous les cols

importants. Mais, par cela même que la nationalité italienne est

nettement limitée et qu'elle a toute chance de se maintenir avec plus de

persistance que d'autres à frontières moins précises, elle a moins de

force d'expansion. Si l'on excepte le mouvement d'émigration vers les

contrées de la Plata, le rôle de l'Italie reste essentiellement

méditerranéen: il s'exerce à peine sur le versant extérieur des Alpes,

moins encore en dehors des portes de Suez et de Gibraltar. A Tunis, en

Égypte, la langue italienne, représentée par ses divers patois, peut

acquérir une certaine prépondérance, mais, dans le reste du monde, elle

a peu de chances de pouvoir lutter avec l'anglais, le français,

l'espagnol, l'allemand et le russe. Le beau parler de Dante n'est

certainement point celui qu'emploieront les peuples comme langage

universel.

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Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 93 / 153 题