Dans ces grands désastres, ce sont naturellement les populations les

plus vaillantes et les plus actives qui luttent avec le plus d'énergie

contre le fleuve et qui réussissent le mieux à protéger leurs demeures

contre les flots. Ainsi pendant les terribles crues de 1872 la petite

ville industrieuse d'Ostiglia parvint à détourner la catastrophe, alors

que tant d'autres localités moins exposées étaient ravagées par les

eaux. Cette ville est bâtie au bord même du froldo, sans ouvrages

avancés de digues secondaires, et sur la concavité d'une baie que vient

heurter le courant. Le rempart menaçait de céder. Immédiatement on se

met à l'oeuvre pour en construire un second. Au nombre de quatre mille,

tous les hommes valides, le maire et les ingénieurs en tête, apportent

des fascines, enfoncent les pieux des palissades, entassent les terres.

La nuit n'arrête point leur travail; des rangées de torches plantées

dans le sol éclairent les chantiers. Mais à mesure que s'élève la

deuxième digue, la première est emportée et les eaux entament déjà le

nouveau rempart. C'est une lutte à outrance entre l'homme et les

éléments. A chaque instant les ingénieurs demandent s'il ne faut pas

sonner le focsin de la fuite. Mais les gens d'Ostiglia tiennent bon.

L'armée des travailleurs se partage: tandis que les uns consolident le

froldo qu'ils viennent d'achever, les autres construisent une troisième

barrière de défense. Ils l'emportent enfin sur le fleuve et, du haut de

leurs digues victorieuses, les habitants d'Ostiglia ont la satisfaction

de voir les eaux rentrer peu à peu dans leur lit. Précisément en face,

les citoyens de Revere n'avaient eu ni mérité le même bonheur. Le Pô

s'était ouvert une crevasse de plus de 700 mètres de largeur à travers

une digue mal entretenue et avait changé en un lac immense les campagnes

du Modénais. Lors d'une baisse momentanée du fleuve, on essaya de

rétablir la levée, mais en moins d'une heure elle fut emportée par une

deuxième crue, et pour se sauver, la ville de Revere, qui pourtant

occupe une situation assez heureuse à l'extrémité d'une pointe, dut

sacrifier sa première rangée de maisons et les précipiter dans les eaux

pour lui servir d'empierrement de défense.

Les crevasses les plus fameuses ne pouvaient manquer d'être celles qui

ont eu pour résultat des changements durables dans le cours du Pô. Un de

ces grands déplacements des eaux a formé une île de plus de 100

kilomètres carrés de superficie, en aval de Guastalla, et laissé au loin

vers le sud les méandres du Po-Vecchio, transformé de nos jours en un

simple canal. Tout le long du fleuve, des campagnes de la rive droite et

de la rive gauche rappellent encore par leur nom de _mezzano_ qu'elles

se trouvaient jadis au milieu du courant. Mais dans le delta proprement

dit les divagations du fleuve ont été plus importantes encore. A

l'époque romaine et jusqu'au treizième siècle, la principale branche du

delta était le Po di Volano, qui s'est à peu près desséché et n'est plus

aujourd'hui qu'une simple coulée incertaine au milieu des marais,

transformée lors des inondations en un canal de colmatage pour la lagune

de Comacchio. Deux autres branches coulaient plus au sud à travers cette

même lagune, et le cours de leur ancien lit est indiqué par des

chaussées sinueuses sur lesquelles on a construit des routes

carrossables. On ne sait à quelle époque elles disparurent, mais au

huitième siècle un autre bras leur succéda, le Po di Primaro, qui se

jetait dans la mer non loin de Ravenne, et dont tout le cours inférieur

est emprunté maintenant par le torrent de Reno. En 1152 nouvelle

bifurcation, mais en sens inverse. La digue de la rive droite est rompue

à Ficarolo, en amont de Ferrare, et cela, dit-on, par la malveillance

des riverains d'en haut, qui voulaient ruiner leurs voisins d'en bas, et

le grand bras, le Po di Maestra ou de Venise, abandonne Ferrare au

milieu de ses marais et de ses lits fluviaux desséchés, pour aller, au

nord de tous ses autres bras, se réunir aux canaux de la Basse-Adige.

D'ordinaire les crevasses se font aux mêmes endroits, soit en novembre,

soit en octobre. Jamais il n'y a eu de crevasse en janvier. Le danger le

plus grand de rupture est toujours à Corbola, entre le Po di Maestra et

son émissaire le Po di Goro.

[Illustration: FERRARE. Dessin de H. Catenacci d'après une

photographie.]

L'Adige, de son côté, n'a pas moins erré dans son cours. A peine cette

rivière tirolienne est-elle sortie de l'étroite «cluse» ou _chiusa_ de

son portail de montagnes calcaires et du défllé artificiel des forts et

des murailles de Vérone, que la partie inconstante de son lit se

développe à travers les plaines. Du temps des Romains, l'Adige coulait

beaucoup plus au nord; elle passait à la base même des montagnes

Euganéennes, dans un lit occupé de nos jours par la rivière Frassine, et

se déversait dans l'Adriatique au port de Brondolo. En 587, l'Adige

rompit ses digues et sa branche principale prit la direction qu'elle

suit encore pour se rendre à la bouche de Fossone. Mais de nouvelles

issues continuèrent de s'ouvrir vers le sud. A la fin du dixième siècle,

l'Adigetto de Rovigo prit naissance pour aller percer la chaîne des

dunes à l'est d'Adria, puis une autre crevasse vint mêler les eaux de

l'Adige à celles du Pô, dans le lit auquel on donne les noms de canal

Bianco ou Po di Levante. L'Adige et le Pô faisaient ainsi partie

désormais du même système hydrographique, et les embarcations pouvaient

aller librement par des chenaux naturels de l'un à l'autre fleuve.

Actuellement des écluses et des fosses rectilignes ont régularisé ce

réseau de navigation intérieure, mais géologiquement les deux grands

cours d'eau parallèles n'en doivent pas moins être considérés comme

ayant un delta commun, La Polesine de Rovigo, c'est-à-dire l'espace

compris entre les deux fleuves, a été graduellement exhaussée par leurs

alluvions et ne se trouve qu'à un niveau peu inférieur à celui des eaux

moyennes. Les campagnes de la Polesine de Ferrare ne sont pas non plus

de beaucoup en contre-bas du Pô et l'on a grand tort de répéter après

Cuvier que la surface des eaux du fleuve dépasse en hauteur «les toits

des maisons de Ferrare». Les mesures exactes faites par Lombardini, le

savant qui connaît le mieux la vallée du Pô, prouvent que les plus

hautes crues du fleuve atteignent seulement la cote de 2m,75 au-dessus

de la cour du château, ce qui est bien différent. Lors des grandes

inondations, quand tout le pays est couvert par les eaux, Ferrare est un

des principaux lieux de refuge des campagnards à cause de son élévation

relative. Ainsi les débordements du Pô et ses fréquents changements de

lit ont eu pour conséquence d'égaliser à peu près la surface des terres

riveraines; mais depuis que tous les bras du fleuve sont endigués

jusqu'à la mer, les alluvions apportées par les eaux de crue se déposent

surtout sur le littoral et prolongent rapidement le delta dans

l'Adriatique. Il est certain que le progrès des péninsules alluviales

était autrefois beaucoup plus lent, car entre la chaîne de dunes qui

limitait l'ancienne rive et la plage actuelle il n'y a que 25 kilomètres

de distance, et dès les siècles du moyen âge la formation de ces terres

extérieures était commencée. Pendant le cours des deux derniers siècles

l'accroissement moyen de la presqu'île vaseuse s'est de plus en plus

activé: il est actuellement d'environ 70 mètres par an et la zone de

terre ajoutée au continent pendant le même espace de temps est de 113

hectares. Dans les années exceptionnelles, le fleuve apporte à la mer

plus de 100 millions de mètres cubes de matières solides, mais les 46

millions de mètres auxquels on évalue l'apport moyen des boues

suffiraient déjà pour former une île de 10 kilomètres carrés sur 4 à 5

mètres de profondeur. Le Pô est, après le Danube, le plus actif de tous

les «fleuves travailleurs» du bassin de la Méditerranée[61]: le Rhône ne

l'égale point pour la masse de ses alluvions, et le Nil lui est de

beaucoup inférieur. Au taux actuel de son progrès, un laps de mille

années suffirait au Pô pour qu'il formât à travers toute l'Adriatique

une péninsule de 10 kilomètres de largeur et vînt se heurter contre les

rivages de l'Istrie.

[Note 61: Fleuves principaux de l'Italie septentionale:

Longueur Surface Débit je Débit le Débit

du cours. du bassin. plus fort. plus faible moyen.

Isonzo 130 kil. 3,200 kil. car. (?) (?) 120(?)

Tagliamento 170 » 2,800 » (?) (?) 150(?)

Livenza 115 » 2,600 » 720 (?) 40(?)

Piave 215 » 5,200 » (?) (?) 320

Sile 60 » 1,400 » 44 7 20(?)

Brenta 170 » 3,900 » 850 39 56(?)

Bacchiglione 120 » 483 » 9 (?) 36

Adige 395 » 22,400 » 2,400 2 480

Pô 672 » 69,382 » 5,186 156 1,720

Reno 180 » 5,000 » 1,521 1 35

]

Outre l'écoulement naturel de ses fleuves, l'Italie septentrionale a

l'admirable réseau de ses rivières artificielles. C'est le pays

classique de l'irrigation, celui qui sert de modèle à toute l'Europe. La

Lombardie surtout, puis certaines parties du Piémont, les campagnes de

Turin, la Lomellina en amont du Tessin, les Polesines de Ferrare et de

Rovigo, sont merveilleusement arrosées par un système d'artères et

d'artérioles apportant la vie sous forme de terre coulante à tous les

champs épuisés. Dès le milieu du moyen âge, alors que presque toute

l'Europe était encore dans la barbarie, les républiques lombardes

pratiquaient déjà l'art de ramifier leurs rivières à l'infini par des

canaux d'irrigation et d'assécher leurs plaines basses par des fossés

d'écoulement: elles n'ont pas eu besoin de l'enseignement des Arabes

pour trouver les secrets de l'hydraulique. Dès la fin du douzième

siècle, Milan, délivrée des oppresseurs allemands, se donnait un

véritable fleuve, le Naviglio Grande, qu'elle avait emprunté au Tessin,

à 50 kilomètres de distance, et qu'elle avait su creuser avec une pente

toujours égale en faisant servir les eaux à la navigation aussi bien

qu'à l'arrosement: c'est probablement le premier grand travail de ce

genre qui se soit fait en Europe. Au commencement du treizième siècle,

l'Adda fournissait une masse d'eau plus grande encore et remplissait le

lit de la Muzza, qui jusqu'à ce siècle, avant le creusement des grands

canaux de l'Indoustan, est resté le fleuve artificiel le plus copieux du

monde entier. Plus tard l'Adda fournit une deuxième rivière à Milan, la

Martesana, que compléta le grand Léonard de Vinci. Déjà dans le siècle

précédent l'art de surmonter les hauteurs des terres par la construction

des écluses avait été découvert par les ingénieurs milanais, et l'on

avait commencé d'en profiter pour tracer tout le réseau des canaux

secondaires à travers la contrée. Enfin, depuis les progrès de

l'industrie moderne, le _naviglio_ de Milan à Pavie et le canal Gavour,

qui emprunte ses eaux au Pô, en aval de Turin, celui de Vérone qui

saigne le fleuve Adige, ont accru le lacis des grandes veines

artificielles ajouté au régime naturel des fleuves[62].

[Note 62: Débit moyen des canaux d'irrigation de la vallée du Pô:

Muzza 61 mèt. cub. par seconde.

Naviglio Grande 51 » »

Cavour 42 » »

Martesana 26 » »

]

Non-seulement les rivières de l'Italie du Nord, mais aussi les moindres

sources, les _fontanili_ qui jaillissent de la base des avant-monts

alpins, sont utilisées pour l'arrosement. Virgile en parle déjà dans ses

_Bucoliques_: «Enfants, arrêtez l'eau; les prés ont assez bu.» C'est

grâce à ces ruisseaux bienfaisants, frais en été, relativement tièdes en

hiver, que la Lombardie a ses admirables prairies ou _marcite_, dont

quelques-unes peuvent donner jusqu'à huit coupes par année. Quel

contraste entre les états successifs de la grande plaine adriatique,

telle que l'avait laissée la nature, et telle que l'ont faite les

hommes! Jadis c'était un marécage dans les parties basses, une forêt

dans la zone intermédiaire, une vaste étendue de bruyères sur les

renflements de cailloux et d'argile situés au pied des Alpes. Maintenant

presque toute la plaine du Pô et de ses affluents est couverte des plus

riches cultures, riz, froment, fourrages, mûriers, que le parallélisme

des guérets et la monotonie des plantes alignées rendent souvent

fatigantes à la vue, mais qui dans certains districts, notamment dans la

Brianza de Como, le «jardin du jardin de l'Italie», sont embellies de la

manière la plus gracieuse par des groupes d'arbres, de petits lacs, des

vallons sinueux. L'extrême variété que les progrès et les reculs

successifs des anciens glaciers ont donnée à la contrée en la parsemant

de lacs et de collines, de monticules isolés, de chaînes continues, a

forcé les paysans à laisser aux campagnes une partie de ce charme que

possède la nature libre. A peine sur quelques croupes de moraines se

voient encore des terres que le manque d'eau laisse infertiles et qui,

dans l'état où elles se trouvent, ne valent même pas la peine d'être

mises en culture. On dit que pendant le cours de ce siècle ces espaces

couverts de bruyères sont devenus plus stériles qu'ils ne l'étaient

auparavant. Par une raison encore inconnue des géologues, les _aves_ ou

eaux de filtration qui coulent dans les profondeurs à travers les

graviers erratiques se sont abaissées et toute humidité s'est enfuie de

la surface.

Pour faire disparaître ces landes, derniers restes de l'état primitif,

les ingénieurs projettent d'emprunter directement aux grands lacs alpins

la quantité d'eau nécessaire à l'irrigation des terrains de bruyères.

Ils veulent employer utilement toute la masse liquide qui se perd

maintenant dans l'atmosphère ou dans le golfe Adriatique. On a calculé

que la superficie du sol irrigué dans la vallée du Pô est d'environ

12,000 kilomètres carrés et qu'une quantité d'eau de près d'un millier

de mètres cubes est employée chaque seconde à la fertilisation des

terres. Ainsi le régime de l'arrosement diminue d'un tiers environ la

portée moyenne du fleuve; mais ce n'est là qu'un commencement, et tôt ou

tard ce grand cours d'eau, dont les débordements et les alluvions jouent

un rôle si important dans l'économie de la contrée, sera réduit par

d'autres emprunts aux proportions d'une modeste rivière.

Ces eaux abondantes qui dans leurs lits naturels ou leurs canaux

artificiels parcourent toute la contrée, emplissent l'atmosphère de

vapeurs. L'air est toujours humide, quoique les pluies, relativement

rares, soient deux ou trois fois moins fréquentes que sur les côtes

océaniques de France et d'Angleterre. Mais si les nuages éclatent moins

souvent en pluies, par contre ils déversent d'ordinaire une masse d'eau

beaucoup plus considérable: c'est en déluges qu'ils s'abattent sur les

pentes des montagnes, poussés par les vents du sud et presque toujours

accompagnés d'orages. Déjà dans la plaine lombarde, à Milan, à Lodi, à

Brescia, la couche moyenne des eaux de pluie égale celle de l'Irlande,

plongée dans son bain de vapeurs; et dans les hautes vallées alpines, là

où les nuées, accumulées par le vent, sont obligées de laisser tomber

leur fardeau d'humidité, la tranche annuelle d'eau pluviale peut être

comparée à celle qui s'abat sur quelques districts exceptionnellement

humides du Portugal, des Asturies, des Hébrides, de la Norvège[63]. Si

les mesures de débit faites à la bouche de la Piave sont exactes,

l'écoulement moyen de ce fleuve correspondrait à une chute de plus d'un

mètre et demi d'eau sur chaque mètre carré de son bassin, sans compter

l'humidité qui s'évapore ou qu'absorbent les plantes. Ces pluies se

répartissent sans ordre bien régulier; cependant on a pu constater

qu'elles ont deux périodes annuelles de recrudescence, mai et octobre,

et deux périodes de rareté, février et juillet. Le bassin du Pô est donc

une province intermédiaire entre la zone des pluies d'été et celle des

pluies d'automne.

[Note 63:

Humidité moyenne de l'air à Milan 0m,745

Pluies annuelles moyennes à Milan 0m,985

» » » à Turin 0m,808

» » » à Tolmezzo,

sur le haut Tagliamento 2m,088

]

Dans son ensemble, la grande plaine qui s'étend des Alpes aux Apennins

ressemble pour le régime des vents à une étroite vallée de montagnes;

les courants atmosphériques, infléchis dans leur mouvement par la forme

du bassin dans lequel ils pénètrent, se propagent en général dans la

direction de l'est à l'ouest ou dans le sens absolument opposé; quand

ils descendent des Alpes, ils apportent rarement de la pluie, car ils

s'en sont débarrassés sur le versant occidental; quand ils remontent de

l'Adriatique, ils sont humides au contraire. Mais la plaine est assez

large et les brèches des remparts montagneux sont assez nombreuses pour

que ce flux et ce reflux normal des vents secs et des vents pluvieux

soit fréquemment troublé. Dans les vallées alpines l'alternance des

courants d'amont et d'aval est plus régulière: chacun des lacs a son

va-et-vient de brises montantes et de brises descendantes dont se

servent les matelots pour se laisser mener et ramener sur les eaux.

Par la latitude, la vallée du Pô est par excellence le pays tempéré,

puisque le 45° de latitude, à égale distance du pôle et de l'équateur,

coupe et recoupe le cours du fleuve. Cependant le climat de l'Italie

septentrionale est beaucoup moins doux qu'on ne le croit généralement;

il est surtout plus inégal, et les extrêmes de chaleur et de froid y

présentent un écart fort considérable. Dans la Valteline ou haute vallée

de l'Adda, la température peut s'élever jusqu'à 32 degrés et s'abaisser

d'autant au-dessous du point de glace. Dans la plaine, le climat est

beaucoup plus tempéré, grâce à l'influence de l'Adriatique et du golfe

de Gênes; cependant il a toujours le caractère d'un climat continental,

et Turin, Milan, Bologne, sont à cet égard les cités de l'Italie les

moins agréables à habiter. Au bord des lacs alpins, quelques sites

favorisés, tels que les îles Borromée, font une heureuse exception et

jouissent d'une température relativement très-égale, à cause de l'action

modératrice des eaux, qui diminue les chaleurs en été, prévient les

froideurs en hiver. Dans les jardins du golfe de Pallanza, le

thermomètre ne descend jamais au-dessous de 5 degrés centigrades; il

faut dépasser Rome et pénétrer jusque dans le Napolitain pour y trouver

un climat analogue, sous lequel puisse naître et se développer la même

végétation. Venise est également une localité privilégiée, grâce à la

mer qui la baigne; elle a de plus l'avantage d'être salubre, malgré les

lagunes, en partie vaseuses, qui l'entourent. Il est fort remarquable

que les lacs salés et les marais des bords de l'Adriatique

septentrionale n'aient rien à craindre de la malaria, ce fléau si

redoutable des côtes de la Méditerranée. L'immunité des lagunes du golfe

de Venise s'explique par l'action des marées, plus fortes dans ces

parages que dans la mer Tyrrhénienne; peut-être aussi faut-il y voir

l'effet des vents froids qui descendent des Alpes et qui s'opposent au

développement des miasmes. Comacchio n'est pas moins salubre que Venise.

Quand un jeune homme des campagnes de la Polesina est menacé de

consomption, on l'envoie travailler dans les pêcheries de Comacchio.

Mais toutes les fois que les ingénieurs ont fermé l'accès des lagunes au

libre flot de la mer pour y introduire des rivières d'eau douce, les

fièvres paludéennes ont fait leur apparition; au sud du Reno, les palus

de Ravenne et de Cervia sont visités par les fièvres les plus malignes,

surtout dans les endroits où, par un triste esprit de spéculation, les

propriétaires ont fait abattre un rideau des pinèdes ou des chênaies qui

protègent le pays. Un air lourd de miasmes pèse également sur les

environs de Ferrare et de Malalbergo (Fâcheux abri), à l'origine du

delta padan.

Les contrées de l'Italie septentrionale dont le climat local est le plus

insalubre sont les étroites vallées des Alpes où la lumière du soleil ne

pénètre pas assez. Les goîtreux et les crétins y constituent une partie

considérable de la population; dans la vallée d'Aoste, où la végétation

est si belle et l'humanité si laide, presque toutes les femmes portent

un goître, probablement à cause de la nature des eaux qui coulent sur

des roches magnésifères. Les habitants des plaines que des canaux

d'irrigation traversent dans tous les sens sont également sujets à de

fréquentes maladies, à cause de l'influence pernicieuse des miasmes qui

montent avec les vapeurs du sol; en outre, la nourriture des paysans est

beaucoup trop peu variée et trop insuffisante pour qu'ils puissent

réagir contre les causes d'affaiblissement; ils s'étiolent avant l'âge,

et nombre d'entre eux succombent à la pellagre, cette incurable maladie,

connue seulement dans les contrées où la farine de maïs, délayée en

_polenta_, est l'aliment principal; sur vingt-quatre habitants de la

province de Crémone, un est atteint du fléau; en d'autres provinces la

proportion est à peine moins élevée. Au milieu des rizières du Milanais

et de la Polesina la vie est encore plus précaire que dans les autres

parties de la plaine. Souvent les femmes y travaillent pendant des

heures dans l'eau chauffée par le soleil et déjà putréfiée; de temps en

temps elles doivent se baisser pour détacher les sangsues qui montent à

leurs jambes[64].

[Note 64:

Température Mois Mois

moyenne. le plus chaud. le plus froid. Écart.

Turin.... 11°,73 22°85 (avril) 0°,61 (janvier) 23°,40

Milan.... 12°,8 23°8 (juill.) 0°,7 » 23°,10

Venise... 13°,01 23°92 » 1°,82 » 22°,10

]

Mais en dépit des maladies, de la misère et des véritables famines qui

suivent parfois les inondations, la féconde plaine du Pô est une des

régions les plus peuplées de la terre. Tout l'espace qu'il a été

possible d'utiliser se trouve occupé: il n'y a plus de place que pour

l'homme et pour les animaux domestiques, qui sont proportionnellement

fort peu nombreux. Les bois, d'ailleurs presque tous changés en taillis,

n'ont plus de gibier, si ce n'est sur les pentes des montagnes. Les

oiseaux mêmes sont relativement rares; si petits qu'ils soient, ils font

au moins une bouchée pour le repas du paysan. Au fusil, au lacet, avec

tous les engins de destruction, on prend non-seulement les bécasses, les

cailles, les grives, mais aussi les hirondelles et les rossignols. Sur

les bords du lac Majeur on tue chaque année, d'après Tschudi, près de

soixante mille oiseaux chanteurs; à Bergame, Vérone, Chiavenna, Brescia,

c'est par millions qu'on les massacre: chaque colline des avant-monts

alpins se termine par une charmille où l'on tend le filet destructeur.

La population de toute la plaine arrosée par le Pô, l'Éridan des

anciens, est d'origine fort multiple. Latine par le langage, elle compte

parmi ses ancêtres des Ligures, probablement frères de nos Basques; des

Pélasges, qui vivaient près des bouches du Pô; des Étrusques groupés en

cités populeuses et fort experts dans l'art de canaliser les eaux; de

puissantes tribus gauloises, dont l'accent, sinon les mots, serait resté

dans le jargon moderne des Italiens du Nord; enfin, les Celtes-Ombriens,

que les historiens disent avoir été le peuple le plus ancien de

l'Italie, et tous ces aborigènes «nés des rouvres», dont la langue

inconnue n'a peut-être pas encore entièrement disparu, puisqu'on

retrouve dans les dialectes locaux quelques mots tout à fait

inexplicables par des étymologies d'idiomes anciens et modernes.

Largement ouvertes à l'orient, comme le sont les campagnes du Pô, elles

devaient naturellement être visitées et envahies par toutes les

populations surabondantes des bords de l'Adriatique et des hautes

vallées alpines. On admet en général que la race ligure prédominait au

sud du Pô et dans la vallée du Tanaro jusqu'à la Trebbia, tandis que

plus à l'est les Celtes et les Étrusques occupaient la contrée.

Les invasions germaniques des premiers siècles de l'ère actuelle ont dû

laisser aussi par les croisements une influence durable sur les

habitants de l'Italie du Nord. La grande proportion d'hommes de haute

taille que l'on rencontre dans la vallée du Pô témoigne de cette action

des peuples transalpins. Les étrangers, Goths et Vandales, Hérules et

Lombards, se sont bientôt fondus dans la masse latinisée du peuple, mais

la prise qu'ils ont eue sur les vaincus par la conquête et la possession

du pouvoir féodal leur a donné plus d'importance qu'ils n'en auraient eu

par le seul nombre. L'ancienne histoire de la Lombardie est la lutte

entre le fief et la commune: dès que celle-ci l'eut emporté,

c'est-à-dire vers le commencement du dixième siècle, l'usage de

l'italien remplaça partout celui de l'allemand. Les noms de famille et

de lieux d'origine lombarde sont très-communs sur la rive gauche du Pô

et jusqu'à la base des Apennins. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple,

Marengo répond au nom allemand de Mehring. On a voulu voir aussi dans

les innombrables localités dont les noms se terminent en _ago_ et en

_ate_, Lurnago, Gavirate, Belgirate, des mots allemands où la finale

_ach_ se serait légèrement modifiée, mais il est plus probable que ce

sont des noms celtiques, à peine différents des lieux en _ac_, que l'on

trouve en foule dans la France méridionale.

[Illustration: N°65.--COMMUNES GERMANIQUES.]

Le Frioul ou Friuli, le Furlanei des indigènes, province resserrée entre

les rivages de l'Adriatique, les Alpes Carniques et Je plateau du Carso,

est la région où l'influence germanique s'est fait le plus longtemps

sentir dans les moeurs et le langage. Elle a même été assez considérable

pour faire classer les gens du Frioul comme une sorte de race à part,

quoique leurs ancêtres aient été, comme la plupart des autres Italiens

du Nord, des Celtes latinisés: de nombreux croisements avec leurs

voisins les Slovènes ont aussi contribué à leur donner un caractère

provincial fort distinct de celui des Vénitiens et des Trévisans. Sans

compter ceux dont le langage s'est à peu près complétement fondu avec

ceux des Italiens proprement dits, ils sont au nombre d'environ

cinquante mille.

Des nombreuses colonies germaniques dont on retrouve les traces dans les

plaines de l'Italie septentrionale et sur les premières pentes alpines,

les deux plus considérables étaient les «Treize Communes», situées au

nord de Vérone, non loin de la rive gauche de l'Adige, et les «Sept

Communes», dans le groupe de montagnes, entouré de vallées profondes,

qui domine le cours de la Brenta au nord-ouest de Bassano. Actuellement

les _homines teutonici_ de ces districts, prétendus Cimbres dans

lesquels les érudits voulaient reconnaître les descendants des barbares

vaincus par Marius, ne révèlent plus leur origine que par leurs yeux

bleus et leur chevelure blonde; mais par le langage et les moeurs ils ne

sont pas moins Italiens que les gens de la vallée: à peine quelque

vieillard comprend-il encore l'idiome de ses aïeux, que l'on dit avoir

beaucoup ressemblé au langage bavarois des bords du Tegernsee. On ne

sait plus bien quelles étaient les limites exactes des Treize Communes,

dont les noms et les contours ont changé. Le territoire des Sept

Communes, ou le district d'Asiago, l'ancien _Schläge_ des Allemands, est

parfaitement délimité par la nature du sol; mais quoique limitrophe de

l'Autriche, il est à peine moins latinisé que l'autre district. Du

reste, loin d'avoir été sur le sol italien les champions de la puissance

allemande, comme on se l'imagine facilement de l'autre côté des Alpes,

les habitants des communes germaniques étaient au contraire chargés par

la république de Venise du soin de défendre ses frontières contre les

envahisseurs du Nord: ils étaient dispensés du service militaire, et

jouissaient de leur autonomie administrative, mais à charge d'empêcher

le passage de l'ennemi à travers leurs vallées, et de tout temps ils

s'acquittèrent vaillamment de cette mission: de là le nom de

«très-fidèles» que les Vénitiens avaient ajouté à la désignation de

«très-pauvres» portée jadis par ces anciennes populations lombardes.

Mais ni la protection de Venise, ni plus tard celle de l'Autriche, n'ont

pu sauver les communes allemandes de l'invasion des «Velches». A

l'orient des grands lacs il ne reste plus un seul groupe de population

non italienne; c'est au nord du Piémont seulement, sur le versant

méridional des Alpes suisses, qu'ont pu se maintenir des colonies

germaniques. Ces colonies, qui occupent les vallées rayonnant au sud du

mont Rose et le haut val Pommat, où la Toce naissante forme l'une des

plus admirables chutes des Alpes, auraient aussi depuis longtemps changé

de langue, si elles n'étaient appuyées par les populations de même race

qui vivent en Suisse, dans les vallées limitrophes. Récemment encore

Alagna (Olen), l'un de ces villages allemands, conservait ses moeurs

antiques: depuis des siècles il n'y avait eu ni procès, ni contrat, ni

testament, ni acte notarié d'aucune sorte: tout y était réglé par la

coutume, c'est-à-dire par l'autorité absolue des chefs de famille.

L'élément français est beaucoup plus considérable que l'élément

germanique sur le versant italien des Alpes. Toute la haute vallée

d'Aoste, entre le massif du Grand-Paradis et celui du mont Rose, et de

l'autre côté des montagnes de Maurienne, les vallées supérieures de la

Doire Ripaire, du Cluson, du Pellis ou Pelice, de la Varoche ou Varaita,

sont habitées par des populations de langue française et de même origine

que les Savoyards et les Dauphinois du versant opposé. La disposition

générale des massifs alpins a facilité cette invasion pacifique des

Celtes occidentaux, au nombre d'environ 120,000. C'est à l'ouest de la

crête que les montagnards occupent le plus vaste territoire et sont

groupés en communautés nombreuses; dominant, comme du haut d'une

citadelle, les plaines de l'Italie, il est tout naturel qu'ils soient

descendus pour occuper toute la zone des forêts et des pâturages, des

étroites vallées jusqu'au pied des monts. En maints endroits le dernier

défilé où se glisse le torrent avant de s'étaler dans la plaine était

leur limite, et la dernière roche des chaînons avancés porte encore les

ruines des châteaux de défense de l'ancien Dauphiné français. Mais la

centralisation croissante de l'État italien, la conscription militaire,

l'administration, les tribunaux, les écoles font de plus en plus reculer

la langue française vers la frontière politique; chaque village a déjà

deux noms, et la désignation moderne est celle qui prend peu à peu le

dessus. Les populations de langue française qui résistent le plus à

l'italianisation sont les Vaudois des deux vallées du Pellis et du

Cluson, en amont de Pignerol ou Pinerolo. C'est que les Vaudois ont une

littérature, de fortes traditions, une histoire, un patriotisme

religieux et national. Leur secte, bien antérieure à la Réforme, était

persécutée dès le treizième siècle, et depuis cette époque leur vie

s'est passée dans les luttes et les souffrances de toute espèce; souvent

on a pu croire que l'extermination de ce petit peuple avait été

complète; mais il s'est toujours relevé, et l'année 1848 lui a donné

l'égalité des droits. Jadis la force morale obtenue par l'habitude du

sacrifice avait assuré aux Vaudois exilés une grande influence dans les

pays de refuge, en Suisse, en France, en Angleterre: aussi «l'Israël des

Alpes» a-t-il conquis dans l'histoire une place bien plus importante que

ne pourrait le faire supposer sa faible population, de seize à dix-sept

mille habitants.

[Illustration: LE MONT ROSE, VUE PRISE DE GALCORO. Dessin de Taylor,

d'après une photographie de E. Lamy.]

La fertilité du sol, la richesse en eaux courantes et l'immense

outillage agricole légué par les générations antérieures retiennent

encore à la culture de la terre la plus grande partie des populations de

l'Italie padane. On essayerait vainement d'évaluer la prodigieuse

quantité de travail représentée par le réseau des canaux d'irrigation,

l'entretien des digues, des fossés, des chemins, l'égalisation de la

surface des champs, la transformations de toutes les pentes cultivées

des montagnes en terrasses ou _ronchi_ d'une parfaite régularité; les

énormes déblais de terrains que se vante d'avoir faits l'industrie

moderne pour la construction des chemins de fer sont peu de chose en

comparaison des gradins de cultures que les paysans ont établis, comme

des escaliers de géants, sur le pourtour de toutes les collines et à la

base de presque tous les monts qui enceignent la vallée du Pô. Le mode

de culture adopté demande en outre un labeur incessant, car ce n'est pas

de la charrue de fer, c'est de la «bêche à fil d'or» que se sert le

paysan: son travail est plutôt du jardinage que de l'agriculture

proprement dite. Aussi la quantité des produits fournis par la grande

plaine, céréales, plantes fourragères, feuilles de mûrier et cocons,

légumes et fruits, fromages dits parmesans, lodésans et d'autres encore,

s'élève-t-elle au moins à la somme de deux milliards et suffit à

maintenir un commerce d'exportation très-considérable. Par certaines

cultures, la Lombardie et le Piémont se trouvent au premier rang dans le

monde, et presque seules en Europe ces contrées possèdent la culture

semi-tropicale du riz, introduite au commencement du seizième siècle.

Quant aux vignobles, ils sont en général mal entretenus et ne donnent

qu'une liqueur médiocre, si ce n'est sur les coteaux d'Asti et du

Montferrat et sur le monticule insulaire de San Colombano, dont les vins

sont très-justement renommés. On dit aussi que le _picolito_ des

environs d'Udine est à peine inférieur au tokay.

Les grandes provinces agricoles de la région du Pô correspondent aux

divisions naturelles du sol, la montagne, la colline et la plaine. La

diversité des terres et des climats a eu pour conséquences,

non-seulement la diversité des cultures, mais encore une différence

essentielle dans le régime de la propriété. Dans les hautes vallées, du

col de Tende au mont Tricorno ou Triglav, la plus grande partie du sol,

pâturages et forêts, était indivise entre tous les habitants d'une même

commune et c'est à grand'peine que la loi italienne, hostile à ce mode

de propriété, parvient à la transformer graduellement. Mais si presque

tous les montagnards sont copropriétaires d'alpes et de forêts communes,

ils ont aussi des lopins de terre qui leur appartiennent en propre;

chacun possède son petit versant de prairie, son rocher qu'il a changé

en jardin à force de travail; l'état social des habitants ressemble à

celui des paysans français, qui, eux aussi, jouissent des avantages de

la petite propriété. Dans les pays de collines, au pied de la montagne,

la terre est divisée en métairies déjà plus grandes, le paysan n'est

plus son propre maître, il est soumis à une foule d'usages et de

redevances d'origine féodale, mais du moins a-t-il une part de produits

dont il peut disposer à son gré. Dans la basse plaine, où le creusement

et l'entretien des canaux nécessite l'emploi de grands capitaux, les

campagnes, quoique toujours divisées en nombreuses parcelles,

appartiennent presque en entier à de riches propriétaires, qui pour la

plupart vivent loin de leurs domaines et les louent à des métayers. La

multitude des cultivateurs reste donc complétement sans ressources

propres et doit travailler à gages sur les terres d'autrui. C'est dans

la région la plus fertile de l'Italie du Nord que vivent les paysans les

plus misérables, les plus souvent décimés par les maladies, les plus

insouciants du privilége de l'instruction. A cet égard, quelle

différence entre eux et les montagnards vaudois des environs de Pignerol

ou les habitants de la Valteline! La province de Sondrio, que forme la

haute vallée de l'Adda, est parmi toutes les contrées de l'Italie celle

qui a l'honneur de compter dans ses limites la moindre proportion

d'hommes absolument ignares.

Un mouvement d'émigration périodique emmène chaque année un grand nombre

de montagnards des Alpes d'Italie dans les cités de la plaine et dans

les pays étrangers. Suivant un vieux proverbe, «il n'y a point de

contrée dans le monde sans passereaux ni Bergamasques;» mais ceux-ci,

fort nombreux il est vrai, ne constituent pourtant qu'une faible

proportion des montagnards nomades qui vont soutenir loin du pays natal,

et jusqu'en Amérique, le dur combat de l'existence. Les Frioulans, les

riverains du lac Majeur et les Piémontais sont parmi les empressés à

quitter les masures paternelles. Les cols des Alpes occidentales, fort

dangereux en hiver à cause de la grande abondance des neiges, ne sont

pratiqués dans cette saison que par des Piémontais descendant à

Marseille et dans les autres villes de la France méridionale; ils

viennent par bandes prendre part à tous les grands travaux publics, à

côté des ouvriers français, qui les aiment peu d'ailleurs, à cause de la

baisse des salaires amenée par leur concurrence. Accoutumés à une

abstinence rigoureuse, les Piémontais peuvent encore se contenter de

prix de misère et s'emparent ainsi, à l'exclusion des ouvriers

provençaux, d'un grand nombre de chantiers; mais cet antagonisme ne peut

que diminuer peu à peu, puisque les salaires de la grande industrie

tendent à s'égaliser dans toutes les contrées de l'Europe par le

groupement des capitaux.

A l'exception des importantes mines de fer qui servaient à fabriquer les

armes si renommées de Brescia, et des gisements d'or du val Anzasca, au

pied des Alpes du mont Rose, où du temps des Romains travaillaient

jusqu'à cinq mille esclaves, et qui de nos jours sont encore exploités

avec quelque fruit, l'Italie du Nord n'a guère de veines métalliques

d'une grande richesse; mais elle a ses carrières de marbre, de gneiss,

de granit, de terre à poterie et à faïence; ces travaux miniers occupent

des populations entières. Quant à l'industrie proprement dite, on sait

quelle fut jadis son importance à l'époque des grandes républiques

italiennes, on sait à quel degré de perfection les ouvriers lombards et

vénitiens avaient porté la fabrication des tissus de soie, des velours,

des étoffes d'or et d'argent, des tapisseries, des glaces, des

verreries, des faïences, des métaux ouvrés, des objets de toute espèce

qui demandent du goût et de l'habileté de main. La perte de la liberté

fut aussi la ruine de l'industrie; mais de nos jours les traditions du

travail se renouent, surtout pour la fabrication des soieries. Seulement

les manufactures manquent de bois et de houille, cet aliment presque

indispensable des machines; l'eau des torrents est la grande force

motrice à laquelle les usiniers doivent avoir recours: c'est à l'issue

des vallées alpines que se fondent presque toutes les grandes usines.

Parmi les anciennes industries qui subsistent encore et qui

appartiennent en propre à l'Italie, il faut citer les pêcheries des

lagunes de Comacchio. L'ensemble de l'étang constitue un immense

appareil de capture, unique dans le monde. Le «grau» de Magnavacca,

devenu à peu près complétement inutile pour la navigation, sert

maintenant de porte d'entrée aux eaux du canal Palotta, que l'on peut

justement désigner sous le nom d'aorte de l'étang. Ce canal, creusé de

1631 à 1634, apporte les eaux salées dans l'intérieur du continent et,

par d'ingénieuses ramifications de canaux secondaires, munis de vannes

et d'écluses, fait circuler le flot vivifiant jusqu'aux extrémités des

lagunes: la grande nappe de Mezzano qui occupe toute la partie

occidentale des _valli_ s'est trouvée ainsi rattachée aux étangs du

littoral, et ses eaux douces se sont changées en eaux salées. Les divers

bassins endigués, dans chacun desquels viennent déboucher les artères et

les artérioles du canal Palotta, sont autant de champs où le poisson

apporté par l'eau marine vient s'ensemencer et se développe à foison; le

labyrinthe à double et triple fond qui donne accès aux hôtes venus du

large ne les laisse plus sortir; ils restent dans les réservoirs et,

quand arrive la saison de la récolte, c'est par charges entières de

bateaux qu'on les ramasse dans les filets. Spallanzani a vu prendre dans

un seul «champ» et durant une seule nuit plus de 60,000 livres de

poisson. Cette énorme quantité a été quelquefois dépassée; alors on

utilise toute la masse de chair pour les engrais. La population des

pêcheurs de Comacchio se compose d'un peu plus de cinq mille individus,

presque tous remarquables par leur grande taille, leur force, leur

souplesse. Ainsi que le fait remarquer le pisciculteur Coste, c'est un

fait des plus curieux qu'une colonie tout entière, réfugiée dans l'île

solitaire de Comacchio, isolée de toutes les contrées voisines par de

vastes lagunes, réduite pour vivre à exploiter les eaux comme les autres

exploitent leurs sillons, soumise à un régime alimentaire exclusivement

formé de trois espèces de poissons, le muge, l'anguille, l'acquadelle,

ait pu traverser une longue série de siècles en conservant le type de sa

race dans un état aussi florissant que les populations des plus riches

territoires. Malheureusement les pêcheurs de Comacchio ne sont pas

propriétaires de leurs «champs»: ceux-ci appartiennent à l'État et à de

riches particuliers; les ouvriers, astreints à un travail fort pénible,

vivent dans de grandes casernes au milieu des îlots, et leurs femmes,

leurs mères, n'ont pas même le droit de les visiter; ils ne retournent à

la ville qu'à des époques fixées.

[Illustration: N° 66.--LAGUNES DE COMACCHIO.]

L'énorme population de la vallée du Pô, à peine inférieure à celle de

tout le reste de l'Italie continentale, est inégalement répartie suivant

les différences du relief et de la fertilité du sol; mais si ce n'est

dans les hautes et froides régions des Alpes, les habitants sont partout

groupés en bourgades et en cités; du haut d'une tour, c'est par dizaines

qu'on voit leurs masses rouges et blanches trancher çà et là sur la

verdure; mais les hameaux, les villages manquent presque complètement.

Les métayers étant les seuls habitants de la campagne proprement dite,

la population rurale ne peut s'agglomérer, toutes les familles de

cultivateurs restent dans l'isolement, tandis que les nombreux

propriétaires terriens vivent tous dans les petites villes et leur

donnent une richesse d'aspect que n'ont point les localités de même

importance dans les autres parties de l'Europe. A égalité de surface,

aucune région du continent n'est aussi peuplée que l'Italie du Nord; si

l'on ne tient compte que des contrées agricoles, la Lombardie est la

partie du continent où les villes sont le plus pressées les unes contre

les autres: il faut aller jusque sur les bords du Gange et dans la

«Fleur du Milieu» pour trouver de pareilles agglomérations humaines[65].

[Note 65:

Population Population

Superficie. en 1871. kilométrique.

Piémont 29,005 kil. car. 2,900,000 100

Lombardie 23,533 » 3,470,000 147

Vénitien 23,658 » 2,640,000 112

Émilie 22,288 » 2,270,000 105

__________________ ___________ _____

98,484 kil. car. 11,280,000 114

]

Les grandes villes y sont aussi fort nombreuses, et parmi ces villes,

presque toutes ont acquis, par leurs monuments, leurs trésors d'art,

leurs souvenirs historiques, un nom considérable parmi les cités de

l'univers. Dans une contrée comme celle du bassin padan, où les

agriculteurs sont partout groupés en multitudes et où les communications

ont toujours été des plus faciles, les centres de population pouvaient

se déplacer sans peine, suivant les hasards des guerres et les diverses

vicissitudes de l'histoire. De là cette foule de villes célèbres comme

chefs-lieux d'anciennes républiques ou comme résidences royales et

ducales.

Cependant il est à la base des Alpes et des Apennins des cités qui

occupent un emplacement indiqué d'avance par la nature. Ce sont les

localités placées aux débouchés des passages de montagnes et servant à

la fois d'entrepôts naturels pour le commerce et de sentinelles

militaires. Ainsi l'antique Ariminum, la Rimini moderne, située à

l'angle méridional de la grande plaine du Pô, gardait à l'époque romaine

l'étroit littoral ouvert entre l'Adriatique et la base des Apennins.

C'est là que se trouvait l'entrée de l'Italie du Nord. La voie

Flaminienne, descendue des montagnes, y atteignait la mer; la voie

Émilienne, qui est encore aujourd'hui la grande ligne de communication

entre le Piémont et l'Adriatique, y prenait son point de départ; là

aussi commençait la voie qui suivait le littoral en se dirigeant sur

Ravenne. Plus tard, lorsque Rome n'était plus la capitale de la

Péninsule et du monde, et que l'Italie était encore divisée en États

ennemis, les villes situées à l'entrée de la plaine du côté du sud et

aux passages du Pô, Bologne, Ferrare, avaient aussi une grande

importance stratégique. Plaisance, placée au défilé du Pô, entre le

Piémont et l'Emilie, est encore une place de guerre de premier ordre;

Alexandrie, située près du confluent du Tanaro et de la Bormida, dans

une plaine des plus fameuses par ses batailles sanglantes, était

également destinée par sa position à devenir une formidable citadelle,

quoique par dérision elle porte encore le nom d'Alexandrie de «la

Paille». Enfin, dans le voisinage de la France et de l'Autriche, chaque

vallée possédait à son issue un verrou de fermeture: Vinadio,

Château-Dauphin, Pignerol, Fenestrelle, Suse et d'autres places,

devenues intenables pour la plupart à cause de la grande puissance de

l'artillerie moderne, étaient les forteresses, si souvent tournées, qui

devaient protéger l'Italie contre ses puissants voisins.

[Illustration: N° 68.--ISSUES DE LA VALLÉE DE L'ADIGE.]

Mais depuis la ruine de l'empire romain le débouché des Alpes qu'il fut

toujours le plus indispensable de mettre en état de défense est celui

qui descend du Brenner. Au point de vue militaire, les plaines qui

s'étendent au sud du lac de Garde, des bords du Mincio à ceux de

l'Adige, sont le point faible de l'Italie. L'histoire l'a bien prouvé.

Les populations pacifiques des campagnes avaient eu beau vouer aux dieux

le passage du Brenner et le mettre solennellement sous la protection des

tribus limitrophes, les hordes guerrières d'outre-mont ne se laissèrent

point arrêter par des autels; trop souvent, comme un fleuve qui

s'épanche par-dessus une écluse trop basse, elles descendirent en

torrent dans les plaines de l'Italie, pillant les villes et massacrant

les hommes. Nulle région de la terre n'est plus teinte de sang. Jusque

dans la dernière moitié de ce siècle les débouchés de la haute vallée de

l'Adige ont été le principal théâtre des batailles qui se livraient pour

la possession de l'Italie. Pas une ville, pas un village de cet étroit

district qui ne soit devenu tristement célèbre dans l'histoire de

l'humanité: c'est là que se trouvent les champs de bataille et de mort

de Castiglione, de Lonato, de Rivoli, de Solferino, de Custozza. Lorsque

les Autrichiens possédaient la Lombardo-Vénétie, ils avaient eu soin de

fortifier les abords de la grande porte de l'Adige par les quatre

formidables citadelles dites du quadrilatère, Vérone, Peschiera,

Mantoue, Legnago, et par un grand nombre d'autres ouvrages moins

importants: c'étaient les «clefs de la maison». L'Italie, redevenue

maîtresse chez elle, les a reprises; la porte lui était fermée;

maintenant elle l'est contre l'Autriche.

Les mêmes conditions de sol qui assuraient d'avance une grande

importance stratégique aux débouchés des Alpes et des Apennins devaient

aussi leur donner un rôle considérable dans l'histoire du commerce:

places de guerre et villes d'échanges ne pouvaient se placer qu'à la

descente des cols, les unes pour surveiller jalousement le passage, les

autres au contraire pour recevoir avec joie les voyageurs et les

marchandises, source de leurs richesses. Toutefois, génie militaire et

commerce ne se plaisant guère dans le voisinage l'un de l'autre, les

entrepôts d'échanges se sont établis pour la plupart de manière à jouir

des avantages que présentent les grands chemins naturels des peuples,

tout en évitant les tracasseries et les périls que l'état de guerre ou

de paix armée entraîne toujours avec lui. L'ordre d'importance des

villes commerciales se trouve naturellement réglé par le nombre des

passages fréquentés qui viennent y aboutir. Une localité située sur une

seule de ces grandes routes n'est qu'une simple étape; au débouché de

deux ou de trois cols, elle devient déjà un centre de population et de

richesses; au point de jonction d'un plus grand nombre de chemins, c'est

une capitale. Ainsi Turin, vers laquelle convergent toutes les routes

traversières des Alpes, du massif du mont Blanc à la racine des

Apennins, est par sa position même un des points vitaux du commerce

européen. Milan, où viennent aboutir les sept grandes routes alpines du

Simplon, du Gothard, du Bernardin, du Splugen, du Julier, de la Maloya,

du Stelvio, est également un _emporium_ nécessaire; de même Bologne, que

des marais et le lit du Pô, difficile à franchir, séparaient autrefois

des Alpes, mais que des chemins de fer rattachent maintenant à tous les

grands cols de l'hémicycle des montagnes; c'est là que viennent se

réunir les lignes de Vienne, de Paris, de Marseille et de Naples.

[Illustration: N° 69.--PASSAGES DES ALPES.]

Sans la création des routes, la vallée du Pô n'aurait jamais eu dans

l'histoire de l'Europe l'importance relative qu'elle possède. La haute

muraille elliptique des Alpes la séparait complétement de la France, de

la Suisse et de l'Allemagne, tandis qu'au sud le rempart moins élevé des

Apennins rendait les communications difficiles avec les vallées du Tibre

et de l'Arno; le pays n'était ouvert que du côté de la mer Adriatique,

en face d'un rivage escarpé, sauvage, encore de nos jours habité par des

populations demi-barbares. Dans tout le continent d'Europe il n'est pas

de région naturelle qui soit plus enfermée, dont l'enceinte soit plus

haute et plus difficile à franchir, du moins pour les habitants de la

plaine inférieure; mais l'ouverture des grandes routes carrossables et

des chemins de fer a changé tout cela, et l'Italie du Nord est devenue

pour le commerce de l'Europe un des principaux centres d'appel et de

répartition. Par Venise, elle tient l'Adriatique; par les voies ferrées

des Apennins, elle a Gênes, Savone, le golfe de Spezia et la mer

Tyrrhénienne; elle commande à la fois les deux mers qui baignent

l'Italie. Le chemin de fer de Modane, ceux du Brenner et du Semmering

font converger vers la basse Lombardie une partie des échanges de la

France, de l'Allemagne, de l'Autriche; bientôt d'autres lignes du grand

réseau européen, descendant de Pontebba, du Saint-Gothard, du mont

Genèvre, du col de Tende, vont s'unir comme au centre d'une immense zone

dans les cités florissantes de la vallée du Pô. La position de plus en

plus centrale que cette convergence des routes assure à la contrée,

contribue avec la merveilleuse fécondité de ses campagnes et ses autres

priviléges à faire de l'Italie du Nord une des parties les plus vivantes

du grand organisme de l'Europe. L'histoire, c'est-à-dire le travail

humain, a modifié la géographie primitive: ce n'est plus dans Rome,

c'est dans l'ancienne Gaule cisalpine que se trouve désormais le vrai

centre de la Péninsule. Si pour le choix d'une capitale les Italiens

avaient considéré l'importance réelle dans le monde du travail et non

les traditions du passé, au moins quatre cités de la plaine du nord,

Turin, Milan, Venise, Bologne, auraient pu briguer l'honneur d'être la

«première entre leurs pareilles».

Turin, quoique fort ancienne et jadis brûlée par Hannibal, est

cependant, en comparaison des autres cités d'Italie, une ville moderne,

et ses rues larges, régulières, coupées à angles droits, la font

ressembler aux capitales improvisées des États du Nouveau Monde; avant

d'avoir été choisie comme résidence ducale, c'était une toute petite

ville de province. C'est que du temps des Romains, et même pendant une

partie du moyen âge, le grand chemin de la Péninsule vers les Gaules

suivait le littoral du golfe de Gênes. Le passage du mont Genèvre était

relativement assez fréquenté, les anciens documents le prouvent, mais il

n'en est pas moins vrai que, lorsque le mouvement des échanges entre les

deux versants des Alpes se fut déplacé dans la direction du nord-ouest,

le manque de larges routes frayées à travers les rochers et les neiges

faisait hésiter les voyageurs entre les divers cols des Alpes, de

l'Argentière au Grand-Saint-Bernard; nulle issue des hautes vallées ne

pouvait prendre d'importance prépondérante dans le commerce de l'Italie.

D'ailleurs les Alpes étaient fort redoutées par les voyageurs, et la

part de trafic qui revenait à chacune des villes situées au débouché des

passages était bien peu de chose. Cependant des villes d'étapes se

trouvaient à la descente de chacun des cols, de même qu'à l'issue des

sentiers de l'Apennin: Mondovi, la triple ville bâtie sur trois cimes;

Coni (Cuneo), si bien placée sur sa terrasse triangulaire, entre la

Stura et le Gesso, où s'écoulent les ruisseaux d'eau sulfureuse,

toujours fumante, de Valdieri; Saluces, qui s'élève en pente douce à la

base des contre-forts du Viso; Pignerol (Pinerolo), que domine son

ancien château fort, si souvent employé comme prison d'État; Suse, porte

italienne du mont Cenis; Aoste, riche encore en débris de l'époque

romaine; Ivrea, bâtie sur l'emplacement de l'ancien glacier descendu du

mont Rose; Biella, si riche en manufactures de lainages. Les villes

situées plus bas dans la plaine, au point de rencontre de plusieurs

routes alpines, devaient aussi prendre une certaine importance locale.

Telles sont, dans le haut Piémont, Fossano, bâtie sur sa terrasse

caillouteuse, à la jonction des routes de Mondovi et de Cuneo;

Savigliano, où les chemins des vallées de la Macra et du Pô s'ajoutent

aux précédentes; Carmagnola, où vient aboutir en outre la principale

route des Apennins. Dans le Piémont oriental, la ville la plus populeuse

est Novare, située au débouché commercial du lac Majeur, au milieu des

campagnes les plus fertiles, qui en font le principal marché des

céréales à l'ouest de la Lombardie; Vercelli, bâtie sur la Sesia,

au-dessous du confluent de toutes les rivières qui descendent des

massifs du mont Rose, jouit d'avantages semblables à ceux de Novare;

Casale, l'ancienne capitale du Montferrat, occupe un des passages du Pô,

dont elle défend les abords en temps de guerre par ses fortifications.

Grâce à sa position centrale entre toutes ces villes du haut et du bas

Piémont et à la convergence dans ses murs de tous les chemins des cols,

Turin est devenu le centre naturel du commerce de la haute vallée du Pô

jusqu'au Tessin. On sait combien le mouvement des échanges s'est accru

au profit de cette ville, surtout depuis qu'elle est débarrassée du

périlleux honneur d'être capitale de royaume; le vide laissé par la cour

et les hautes administrations a été comblé, et au delà, par les

immigrants qu'y ont amenés les chemins de fer. Ses bibliothèques, son

beau musée, ses diverses sociétés en font aussi l'un des centres

intellectuels de la Péninsule; par ses manufactures de soieries et de

lainages, ses papeteries, ses fabriques diverses, elle occupe aussi l'un

des premiers rangs en Italie. En outre elle a d'admirables sites dans

les environs: par la colline de la Superga, située à quelques kilomètres

à l'est et dominée par une somptueuse église, elle commande le plus beau

panorama des Alpes italiennes. Dans la grande banlieue, de nombreuses

petites villes, bien connues par leurs châteaux, leurs parcs, leurs

villas de plaisance, Moncalieri, Chieri, Carignano, offrent encore de

plus beaux paysages que Turin: lieux de villégiature pour les habitants

de la capitale, ils participent à sa prospérité. Quant aux villes

situées dans le bassin du Tanaro, au sud du massif des collines de

Turin, elles forment un groupe naturellement distinct et possèdent un

rôle géographique spécial: ce sont les intermédiaires naturels entre la

haute vallée du Pô, la Lombardie et les côtes génoises. Alexandrie

(Alessandria), place de guerre d'une régularité maussade, qui a remplacé

comme point stratégique Tortone et Novi, situées dans la même plaine,

est le centre de convergence de huit lignes de chemins de fer et par

conséquent l'une des villes de l'Italie où s'opère le plus grand

mouvement de passage. Les cités voisines, Asti, fameuse par ses vins

mousseux, et Acqui, célèbre depuis l'époque romaine par ses abondantes

sources thermales, sont aussi des localités importantes de commerce. Les

Israélites d'Acqui sont nombreux et fort riches[66].

[Note 66: Principales communes du Piémont (ville et banlieue) en

1872:

Turin (Torino) 208,000 hab.

Alexandrie (Alessandria) 57,000 »

Asti 31,000 »

Novare (Novara) 30,000 »

Casale Monferrato 28,050 »

Verceil (Vercelli) 27,000 »

Coni (Cuneo) 23,000 »

Mondovi 17,700 »

Savigliano 17,600 »

Pignerol (Pinerolo) 16,500 »

Fossano 16,500 »

Saluces (Saluzzo) 16,400 »

Chieri 16,000 »

Tortone (Tortona) 13,700 »

Carmagnola 13,000 »

Novi 12,400 »

]

La capitale de la Lombardie, Milan, est à tous les points de vue l'une

des têtes de l'Italie: par sa population, y compris ses faubourgs, elle

n'est inférieure qu'à Naples; par son commerce, elle ne le cède qu'à

Gênes; par son industrie, elle égale ces deux villes; par son mouvement

scientifique et littéraire, elle est probablement la première des cités

entre les Alpes et la mer de Sicile. Dès les origines de l'histoire

Milan, débouché naturel des deux lacs Majeur et de Como, nous apparaît

comme une ville celtique importante, et depuis les avantages de sa

position lui ont assuré tantôt l'un des rangs les plus élevés, tantôt la

prépondérance parmi toutes les autres cités de l'Italie du Nord. Au

moyen âge on lui donnait le nom de «seconde Rome» à cause de sa

puissance; elle avait déjà 200,000 habitants à la fin du treizième

siècle, tandis que Londres n'en avait encore que la sixième partie. Les

eaux manquaient à Milan, car elle ne possédait que le faible ruisseau

d'Olona; elle s'est donné de véritables fleuves dans le Naviglio Grande

et la Martesana, qui lui apportent près de deux fois plus d'eau que la

Seine n'en roule à Paris dans la saison d'étiage. Elle s'était construit

aussi des monuments magnifiques, mais la plupart d'entre eux ont péri

pendant les guerres si nombreuses qui ont dévasté le Milanais; presque

dans son entier la ville a pris l'aspect d'une des cités modernes de

l'Europe occidentale. Son édifice le plus fameux, le «Dôme», n'est, au

point de vue de l'art, qu'un énorme travail de ciselure, un bijou hors

de toute proportion; mais par la beauté des matériaux employés, par le

fini des détails, par la foule prodigieuse des statues, que l'on dit

être au nombre de sept mille, cette cathédrale est bien une des

merveilles de l'architecture. Elle possède non loin du lac Majeur, près

des bouches de la Toce, deux grandes carrières, l'une de marbre blanc,

l'autre de granit, qui depuis la fin du quatorzième siècle servent

uniquement à la construction et à l'entretien de l'immense édifice.

Fière de son passé, confiante dans ses destinées, la capitale de la

Lombardie tient à honneur de ne jamais obéir servilement aux impulsions

du dehors; elle a ses opinions, ses moeurs, ses modes particulières, et

tout ce qu'elle accepte de l'étranger reste imprimé d'un sceau

d'originalité locale. De même chacune des villes qui se pressent dans la

plaine lombarde cherche à garder son caractère propre. Toutes

s'attachent à leurs anciennes traditions et se glorifient de leurs

annales. Como, à l'issue de son beau lac, est l'antique cité libre,

rivale de Milan, enrichie aujourd'hui par ses filatures de soie et par

les produits de la Brianza; Monza, entourée de parcs et de maisons de

campagne, est la ville du couronnement; Pavie, «aux cinq cent vingt-cinq

tours» aujourd'hui renversées, se rappelle qu'elle fut la résidence des

rois lombards et montre avec orgueil son Université, l'une des premières

en date de l'Europe, et dans le voisinage sa magnifique Chartreuse,

merveille de la Renaissance, et le couvent le plus somptueux de

l'Italie; Vigevano, de l'autre côté du Tessin, a son beau château et

dans les campagnes environnantes les plus belles cultures de la contrée;

Lodi, encore fort commerçante, fut au onzième siècle la cité la plus

puissante de l'Italie après Milan et soutint contre elle de terribles

guerres d'extermination; Crémone, vieille république qui fut également

en lutte avec Milan, se vante de son _torrazzo_ de 121 mètres, qui fut

la plus haute tour du monde avant la construction des grandes

cathédrales gothiques; Bergame, dominant de sa colline les riches

plaines du Brembo et du Serio, dit être, comme si Florence n'existait

pas, la ville de l'Italie la plus féconde en grands hommes; plus

orgueilleuse encore, Brescia, la ville des armes, se proclame la mère

des héros.

Mantoue, située sur le Mincio et l'une des cités fortifiées du

quadrilatère, peut être considérée comme en dehors de la Lombardie

proprement dite, bien qu'elle lui appartienne politiquement. Cette

ville, où les Israélites sont plus nombreux en proportion que dans les

autres cités non maritimes de l'Italie, est surtout une grande

forteresse militaire; elle a singulièrement perdu du son ancienne

activité commerciale; ses marais, ses bois, ses rizières, ses fossés

d'écoulement, ses canaux fortifiés, tout son labyrinthe d'eaux,

exceptionnel même dans l'humide Lombardie, éloignent les habitants de la

patrie de Virgile. Enfin les villes situées dans le coeur des montagnes,

telles que Sondrio, le chef-lieu de la Valteline, sur la haute Adda, et

la charmante Salo, aux maisons de campagne éparses au milieu des

bosquets de citronniers, sur les bords du lac de Garde, ont aussi leur

physionomie toute spéciale; bien distincte de celle des cités de la

plaine lombarde[67].

[Note 67: Principales communes (ville et banlieue) de la Lombardie

en 1872:

Milan (Milano) 262,000 hab.

Brescia 39,000 »

Bergame (Bergamo) 37,000 »

Crémone (Cremona) 31,000 »

Pavie (Pavia) 30,000 »

Mantoue (Mantova) 27,000 »

Monza 25,000 »

Como 24,000 »

Lodi 20,000 »

Vigevano 19,500 »

]

[Illustration: N° 70.--LACS ET CANAUX DE MANTOUE.]

Les grandes villes d'outre-Pô, dans l'Émilie, ont pour la plupart moins

de caractère que celles de la plaine lombarde, sans doute parce qu'elles

se trouvant sur le parcours de la voie Émilienne, à la base des

Apennins, et que le mouvement incessant des marchands et des soldats a

effacé ce qu'elles avaient d'original; Plaisance, curieuse par ses

monuments et ses souvenirs, et fort importante comme intermédiaire

d'échanges entre le Piémont, la Lombardie et l'Émilie, est une ville de

guerre assez triste; Parme, ancienne résidence princière, a sa riche

bibliothèque, son musée, et dans ses églises les merveilleuses fresques

du Corrége; Reggio, autre étape importante de la voie Émilienne, n'a

plus la célèbre _Nuit_ du Corrége, qui fut avec l'Arioste le plus

illustre des enfants du pays; Modène, qui était naguère, comme Parme, la

capitale d'un duché, a aussi son musée et la précieuse collection de

livres et de manuscrits dite bibliothèque _Estense_. La capitale

actuelle de l'Émilie, Bologne la «Docte», qui a pris pour sa devise le

mot _libertas_, a mieux gardé son originalité: elle est restée l'une des

cités les plus curieuses de l'Italie par son vieux cimetière étrusque,

ses palais, ses édifices du moyen âge, ses deux tours penchées, dont

l'inclinaison augmente légèrement de siècle en siècle. Bologne, comme

centre commun de toutes les voies ferrées qui descendent des Alpes et

des Apennins, jouit actuellement d'une grande prospérité commerciale et

sa population s'accroît rapidement. Si les Italiens n'avaient eu à se

laisser guider pour le choix d'une capitale que par des considérations

économiques, nul doute qu'ils n'eussent choisi Bologne comme le point

vital par excellence de la Péninsule. Il est malheureux que les

campagnes avoisinantes soient si fréquemment dévastées par le Reno: ce

sont les désastres causés par les inondations qui ont fait perdre à

Bologne son ancien titre de «Grasse».

Non loin de Bologne ranimée par le commerce, d'autres anciennes

capitales restent dans un abandon relatif et n'ont plus que des édifices

pour attester leur ancienne gloire. Ferrare, devenue fameuse par la

naissance de l'Arioste et par toutes les atrocités de la maison d'Este,

est déchue depuis que le Pô a cessé d'y couler pour développer son cours

beaucoup plus au nord; cependant la population de sa commune aux maisons

éparses est encore fort considérable, Ravenne, l'ancienne «Rome»

d'Honorius et de Théodoric le Goth, choisie comme capitale d'empire à

cause de la difficulté de ses abords marécageux, la résidence que les

exarques d'Italie ont remplie de beaux édifices byzantins, si curieux et

même uniques dans l'histoire de l'art italien par leur style

d'architecture et leurs admirables mosaïques, a été délaissée, non par

le fleuve, mais par un golfe de la mer elle-même; elle se trouvait du

temps des Romains en communication directe avec l'Adriatique, et

maintenant elle ne s'y rattache que par un canal artificiel de 11

kilomètres de longueur, accessible aux navires de 4 mètres de tirant

d'eau, et le port de Gorsini, également dû au travail de l'homme; les

anciens ports romains ont complétement disparu. Quant à l'ancienne ville

étrusque d'Adria, située au nord du Pô, dans le Vénitien, il y a plus de

deux mille ans déjà qu'elle ne mérite plus de donner son nom à la mer

voisine. Elle en est éloignée d'environ 22 kilomètres, mais il n'est pas

exact de dire qu'à l'époque romaine la mer se trouvât dans le voisinage

immédiat. Le nom même que l'on donnait à Adria, «ville des Sept Mers,»

prouve qu'elle était environnée d'étangs. C'est probablement aussi à un

port lacustre ou de rivière qu'un des villages situés dans la plaine, à

la base des collines Euganéennes, doit son nom de Porto. La bourgade de

Copparo, située dans la Polesina de Ferrare, aux abords des grands

marais non encore desséchés de la vallée inférieure du Pô, ne doit sa

population de près de 30,000 habitants qu'à l'énorme superficie de la

commune d'environ 40,000 hectares.

Les villes populeuses et célèbres par les événements de l'histoire se

pressent dans l'angle méridional de la plaine, dite de la Romagne, entre

les Apennins et la mer. Imola, fort riche en eaux minérales, dresse ses

tours d'enceinte crénelées au bord du Santerno; Lugo, «la ville des

belles Romagnoles,» est au centre même de la région du Ravennais et,

grâce à sa position, est devenue un marché de denrées fort animé;

Faenza, traversée par la voie Émilienne, inflexiblement droite, est

plutôt une ville agricole qu'un centre industriel, quoiqu'elle ait donné

son nom aux faïences, qui enrichissent maintenant tant de districts de

la France et de l'Angleterre; Forli, chef-lieu de province, est, après

Bologne, la cité la plus populeuse de la base des Apennins de Romagne;

Cesena est connue surtout par l'excellence du chanvre qui croît dans ses

campagnes; enfin Rimini, où la voie Émilienne atteint le littoral, a

gardé quelques ruines romaines, et notamment la porte triomphale qui

indiquait l'entrée de toute l'Italie du Nord[68]. La population de cette

contrée est peut-être la plus solide et la plus énergique de toute la

Péninsule. Les Romagnols ont des passions violentes et de la force pour

les servir. Il sont une race de héros ou de criminels.

[Note 68: Principales communes (ville et banlieue) de l'Émilie en

1872:

Bologne (Bologna) 116,000 hab.

Ferrare (Ferrara) 72,000 »

Ravenne (Ravenna) 59,000 »

Modène (Modena) 52,000 »

Reggio 51,000 »

Parme (Parma) 46,000 »

Forli 38,000 »

Faenza 36,000 »

Cesena 35,500 »

Plaisance (Piacenza) 35,000 »

Rimini 34,000 »

Imola 28,000 »

Copparo 27,000 »

Lugo 24,000 »

]

Plusieurs cités du Vénitien sont d'importants chefs-lieux de provinces:

Padoue, si riche en précieux monuments de l'art, la ville d'université

et l'ancienne rivale de Venise; Vicence, qu'embellissent les monuments

bâtis par Palladio; Trévise, sur la Sile; Bellune, dans la haute vallée

de la Piave; Udine, où l'on montre une haute butte de terre qu'aurait

fait élever Attila pour contempler l'incendie d'Aquilée. Palmanova, sur

les frontières de l'Austro-Hongrie, est une place forte, la plus

régulière du monde; elle a la forme d'une croix d'honneur enjolivée de

dessins en relief. Bien autrement puissante, la cité militaire de

Vérone, à l'autre extrémité du territoire vénitien, a pris une grande

part dans l'histoire de l'Italie; mais comme ville de commerce et

d'industrie elle est fort déchue de son antique prospérité. Très au

large dans son enceinte de murs et de bastions, elle n'a plus une

population suffisante pour expliquer la multitude de ses beaux édifices

publics du moyen âge et les énormes dimensions de son amphithéâtre

romain, où cinquante mille spectateurs peuvent s'asseoir à la fois. Mais

de toutes les cités de la Vénétie, celle qui s'est peut-être le plus

amoindrie en comparaison de son passé, c'est Venise elle-même, la «reine

de l'Adriatique».

[Illustration: N° 71.--PALMANOVA.]

Venise est une ville fort ancienne. Des restes de constructions

romaines, retrouvés dans l'île de San Giorgio au-dessous du niveau de la

mer et cités en témoignage de ce phénomène curieux de l'affaissement

graduel des lagunes vénitiennes, ont également prouvé, contrairement à

l'opinion générale, que les îlots boueux du golfe étaient peuplés avant

l'invasion des Barbares; ces terres à demi émergées ont pu servir de

lieu de refuge aux populations riveraines, précisément parce qu'elles

offraient des ressources comme entrepôts de commerce. Toutefois la vraie

Venise date seulement du commencement du neuvième siècle, époque à

laquelle le gouvernement de la république maritime s'installa dans la

grande île. On sait quelle fut la prodigieuse fortune de la ville

habitée par les descendants des anciens Venètes. Située, comme elle

l'est, dans une région intermédiaire, à la fois séparée de la mer par

les _lidi_ et de la terre ferme par des estuaires et des espaces

fangeux, Venise avait l'inappréciable privilége, pendant les incessantes

guerres qui désolaient l'Europe, d'être à peu près inattaquable par tout

ennemi venu du continent ou débarqué de la mer. Elle, de son côté,

pouvait à son-gré envoyer des expéditions de commerce ou de guerre sur

tous les rivages de la Méditerranée pour y fonder des comptoirs ou des

forteresses. De toutes les républiques commerçantes de l'Italie, c'est

celle qui, après bien des luttes soutenues avec le plus ardent

patriotisme, devint la plus puissante et la plus riche. C'est d'ailleurs

celle qui avait la meilleure position pour la facilité des échanges.

Disposant des avantages d'un flux de marée plus élevé que celui de la

plupart des parages méditerranéens, Venise se trouve à peu près au

centre des régions qui constituaient au moyen âge tout le monde

commercial; en outre, la position qu'elle occupe, à l'extrémité de

l'Adriatique, non loin de la partie des Alpes où le seuil des monts

s'abaisse entre les plateaux de l'Illyrie et les crêtes neigeuses de la

Carinthie et du Tirol, lui permettait de communiquer facilement avec

tous les marchés de l'Allemagne, des Flandres, de la Scandinavie. En

contact avec des hommes de tout pays, le Vénitien voyait les étrangers

sans préjugé de haine: il accueillait les Arméniens, il faisait même

alliance avec les Turcs. A l'époque des croisades, la république de

Venise était le plus respecté des États de l'Europe, celui qui, par

l'absence de tout fanatisme religieux, avait le rôle politique le plus

impartial, et dont les ambassadeurs avaient le plus d'autorité. Mais cet

ascendant était soutenu par une énorme puissance matérielle. Venise

posséda jusqu'à trois cents navires de guerre montés par trente-six

mille marins, et les richesses du monde, acquises par le trafic

légitime, apportées en tributs ou ravies par la conquête, vinrent

s'entasser dans ses deux mille palais et ses deux cents églises; un seul

de ses îlots eût acheté un royaume d'Afrique ou d'Asie. Sur un fond de

boue, où jadis le pêcheur posait avec précaution sa cabane de

branchages, s'était dressée une ville somptueuse, la plus belle de

l'Occident. Des forêts entières de mélèzes, coupées sur les montagnes de

la Dalmatie, avaient servi à consolider le sol; plus de quatre cents

ponts de marbre réunissaient d'îlot en îlot le réseau des rues et des

places, et de superbes digues de granit, construites «avec l'argent de

Venise et l'audace de Rome» défendaient la ville merveilleuse contre les

fureurs de la mer. Les splendeurs de l'industrie et les magnificences de

l'art contribuaient à faire de _Venezia la Bella_ une cité sans égale.

[Illustration: VENISE. Dessin de J. Moynet, d'après une photographie.]

Mais les découvertes géographiques, auxquelles Venise elle-même avait

pris, par ses navigateurs et ses caravanes de commerce, une si large

part, vinrent porter un coup décisif à la puissance de la ville

italienne. La Méditerranée cessa d'être la mer commerciale par

excellence, et la circum-navigation de l'Afrique, la découverte du

Nouveau Monde reportèrent sur les bords de l'Atlantique boréal le siége

du grand commerce. Désormais Venise était condamnée à dépérir; le chemin

des Indes ne lui appartenait plus, et du côté de l'Orient le pouvoir

grandissant des Turcs limitait étroitement le cercle de son marché.

Toutefois elle disposait encore de telles ressources et son organisation

était si forte, que la cité put maintenir son indépendance plus de trois

siècles après la perte de ses comptoirs. Elle ne succomba que par le

déplorable abandon d'un allié, le général Bonaparte.

La période de sa plus grande décadence est celle du régime autrichien;

en 1840 la ville n'avait plus même cent mille habitants; des centaines

de ses palais étaient en ruines; l'herbe croissait sur ses places et les

algues encombraient les marches de ses quais. Depuis, la prospérité

revient peu à peu. La ville, rattachée au continent par un des ponts les

plus remarquables du monde, puisqu'il n'a pas moins de 222 arches et que

sa longueur dépasse 3,600 mètres, peut expédier directement les denrées

et les marchandises reçues de l'intérieur; ses ports, sans avoir autant

d'activité que celui de Trieste, et récemment privés de la franchise qui

leur permettait de faire concurrence à leur rivale istriote, ont

pourtant un commerce de cabotage et d'escale fort sérieux, surtout

depuis que la vapeur se substitue graduellement à la voile; le mouvement

des navires y égale à peu près la moitié de celui de Gênes[69]. Enfin la

fabrication des glaces, des dentelles, et d'autres industries donne une

vie nouvelle à Venise et aux villes annexes situées dans les lagunes,

Malamocco, Burano, Murano, Chioggia: des milliers d'ouvriers y sont

toujours employés à fondre ces verroteries multicolores qui s'expédient

dans toutes les parties du monde et servent encore de monnaie dans

certaines contrées de l'Orient et au centre de l'Afrique. D'ailleurs,

quoique bien inférieure en population et en activité à ce qu'elle fut

jadis, Venise n'a-t-elle pas toujours ce qui la fait tant aimer par les

artistes et les poëtes, son doux climat, son beau ciel, ses horizons si

pittoresques, sa vie joyeuse, ses fêtes, la place Saint-Marc, et dans

ses palais d'une architecture à la fois italienne et mauresque, les

admirables toiles de ses grands maîtres, Titien, Tintoret, Véronèse[70]?

[Note 69: Mouvement du port de Venise:

1865 499,000 tonnes.

1867 670,000 »

1871 (5,180 navires) 743,000 »

1874 (départem. maritime entier) 1,143,500 »

Valeur des échanges par terre et par mer (1869): 514,000,000 fr.]

[Note 70: Communes (ville et banlieue) du Vénitien contenant plus de

15,000 habitants en 1872:

Venise (Venezia) 129,000 hab.

Vérone (Verona) 67,000 »

Padoue (Padova) 66,000 »

Vicence (Vicenza) 38,000 »

Udine 30,000 »

Trévise (Treviso) 28,000 »

Chioggia 26,000 »

Bellune (Belluno) 15,000 »

]

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 76 / 153 题