La grande vallée du Pô, que l'on appelle quelquefois Haute-Italie parce
qu'elle occupe la partie septentrionale de la Péninsule, devrait au
contraire être désignée sous le nom de Basse-Italie, puisqu'elle est
située à une élévation moindre que les autres groupes de provinces.
C'est une région nettement délimitée, car elle est encore comprise dans
le tronc continental, et, du côté du sud, les Apennins la bornent de
leur long rempart. De nos jours, c'est une plaine fluviale, mais elle
était certainement encore à l'époque pliocène un golfe de la mer. Ce
golfe a été peu à peu comblé par les alluvions qu'apportaient les
fleuves et soulevé graduellement par la poussée des forces intérieures,
tandis que plus haut les érosions des torrents agrandissaient la plaine
en rongeant la base des montagnes. C'est ainsi que, par le long travail
des siècles, le bassin du Pô a pris une déclivité des plus régulières. A
l'époque où les eaux de l'Adriatique pénétraient dans les vallées, entre
les racines du mont Rosé et du Viso, l'Italie ne tenait que par le mince
pédoncule des Apennins de Ligurie, à moins toutefois que la mer n'eût
pas encore détruit l'isthme de montagnes qui rattachait la Corse et la
Sardaigne aux Alpes continentales.
[Illustration: PENTE DE LA VALLÉE DU PO.]
Aucune autre région d'Europe n'est plus admirablement entourée d'une
enceinte de montagnes, et bien peu de contrées dans le monde peuvent lui
être comparées pour la magnificence des horizons. Au sud, les Apennins
s'élèvent au-dessus de la zone des bois et, par leurs rochers, leurs
forêts, leurs pâturages, contrastent avec l'immense plaine uniforme; à
l'ouest et au nord, du col de Tende aux passages de l'Istrie, ce sont
les grandes Alpes chargées de glaces qui se dressent dans leur
sublimité. Au-dessus des campagnes de Saluées, le Viso, ainsi nommé de
la beauté de son aspect, domine toute la crête de sa haute pyramide
isolée et déverse des petits lacs de ses pâturages le ruisseau mugissant
qui prend le nom de Pô; au nord-ouest de Turin, le Grand-Paradis
s'appuie sur d'énormes contre-forts, aux immenses glaciers; non loin de
ce massif central apparaît la Grivola, peut-être la pointe la plus
élégante et la plus gracieusement sculptée des Alpes; à l'angle de tout
le système des Alpes, le dôme du mont Blanc se hausse comme une île
au-dessus de la mer des autres montagnes; la masse énorme du mont Rose,
couronnée de son diadème à sept pointes, allonge ses promontoires en
avant de la Suisse; puis viennent le groupe du Splugen, l'Orteler,
l'Adamello, la Marmolata et tant d'autres cimes, ayant toutes une beauté
qui leur est propre. Quand, par une claire matinée de soleil, on voit,
du haut du dôme de Milan, la plus grande partie de l'immense
amphithéâtre se dérouler autour de la plaine verdoyante et de ses villes
innombrables, on peut s'applaudir d'avoir vécu pour contempler un
tableau si grandiose.
Dans leur ensemble, les Alpes qui enceignent l'Italie peuvent être
considérées comme appartenant géographiquement aux contrées limitrophes.
La même raison qui a donné un si grand charme au versant italien des
montagnes, a fait de ces hauteurs une dépendance naturelle des Gaules et
de la Germanie. Dû côté méridional on saisit d'un seul regard toute la
déclivité des Alpes; on contemple à la fois les campagnes plantées de
vignes et de mûriers, les forêts de hêtres et de mélèzes, les pâturages,
les rochers nus, les glaces éblouissantes; mais le cultivateur ne se
hasarde dans ces pays difficiles que poussé par la misère. Sur l'autre
versant, plus allongé, et d'ailleurs tourné vers le nord, le spectacle
offert par les monts est en général beaucoup moins varié, les terres
sont moins fertiles, mais les habitants des hautes vallées et des
plateaux ont l'avantage de pouvoir franchir facilement la crête, pour
redescendre sur les pentes méridionales. Indépendamment des tentations
que la vue des plaines de l'Italie faisait naître chez des montagnards
avides, c'est dans l'architecture même des Alpes qu'il faut chercher la
cause de la prépondérance ethnologique échue aux populations d'origine
gauloise et allemande. Hors de l'enceinte des Alpes, l'italien ne se
parle que sur des points isolés, tandis que les éléments français et
germanique sont très-fortement représentés sur le versant intérieur.
[Illustration: N° 48.--GRAND PARADIS.]
[Illustration: LE MONT VISO, VU DE SAN CHIAFFREDO. D'après une
photographie de M. V. Besso.]
En deçà de la ligne de partage qui limite les bassins du Pô, de l'Adige
et des fleuves vénitiens, l'Italie ne possède à elle seule qu'un petit
nombre de ces grands massifs dont le groupement forme le système des
Alpes. Le plus important de tous, par la hauteur de ses sommets, la
puissance de ses contre forts, la quantité de ses glaces, l'abondance de
ses eaux, est celui du Grand-Paradis, qui se dresse au sud de la Doire
Baltée, entre le groupe du mont Blanc et les plaines du Piémont. Chose
étonnante, ce massif superbe a été longtemps confondu et, sur nombre de
documents, même sur la grande carte de l'état-major sarde, à l'échelle
du 50,000e, il se confond encore avec une crête beaucoup plus basse qui
se trouve à 20 kilomètres plus à l'ouest, sur la frontière française, à
côté du col ou «mont» Iseran. Ainsi que le voyageur anglais Mathews l'a
constaté le premier, la prétendue montagne d'Iseran, dont le nom
figurait sur toutes les cartes, n'existe point, et l'énorme hauteur de
plus de 4,000 mètres qu'on lui attribuait est, en réalité, celle du
Grand-Paradis. Au commencement du siècle, les visiteurs étaient peu
nombreux dans cette région des Alpes et, pendant près de cinquante
années, personne ne fut à même de relever la méprise dans laquelle était
tombé le géodésien Coraboeuf, en donnant le nom d'un passage à la grande
cime mesurée par lui. Sur une carte de l'ingénieur Bergonio, qui date de
la fin du dix-septième siècle, on trouve aussi un prétendu mont Iseran à
une grande distance au nord-est du col qui porte ce nom.
Les autres massifs des Alpes italiennes, qui se dressent isolément au
sud de la crête médiane du système, sont beaucoup moins élevés que le
Grand-Paradis. Il est vrai que, dans cette partie de son pourtour,
l'Italie a été privée, par la Suisse et par le Tirol autrichien, de
districts considérables que le versant des eaux, aussi bien que le
langage et les moeurs des habitants, semblerait devoir lui attribuer.
Toute la haute vallée du Tessin, et même quelques-unes de celles qui
versent leurs eaux dans l'Adda, sont devenues terres helvétiques; tout
le haut bassin de l'Adige, jusque par le travers du lac de Garde,
appartient politiquement à l'Autriche; de même la haute Brenta. Les deux
seuls fleuves alpins du versant méridional dont les eaux coulent presque
en entier sur le sol italien, sont la Piave et le Tagliamento. Par suite
de cette violation des limites naturelles, nombre de montagnes aux
sommets chargés de glaciers, quoique situées géographiquement au sud de
la chaîne centrale des Alpes, s'élèvent néanmoins soit en Autriche, soit
sur la frontière. Tels sont, parmi les géants de l'Europe centrale,
l'Orteler, la Marmolata, le Cimon della Pala, aux escarpements
verticaux, non moins grandioses que ceux du Cervin. Quant au formidable
Monte delle Disgrazie, au sud de la Bernina, c'est un sommet italien; le
massif de Camonica, que limite au nord le col du mont Tonal, fameux dans
les légendes populaires, et que domine l'Adamo ou Adamello, tout
ruisselant des glaciers qui descendent vers la haute Adige, est
également italien par ses principales cimes; enfin plus à l'est, dans le
bassin de la Piaye, le mont Antelao, énorme pyramide ravinée portant à
sa pointe un obélisque neigeux, et plusieurs autres sommets à peine
moins hauts s'avancent en promontoires sur le territoire vénitien.
La plupart des groupes alpins de la Lombardie et du Vénitien,
avant-monts placés entre la chaîne principale et la plaine, ont une
hauteur moyenne à peu près égale à celle des Apennins; ils n'atteignent
guère la limite des neiges persistantes. Mais la vue y est d'autant plus
belle. A leur cime, on se trouve entre deux zones, et le contraste est
complet: dans toutes les vallées environnantes se montrent les villes et
les cultures, tandis qu'au nord les sommets neigeux et déserts tracent
dans le ciel, les uns au-dessus des autres, leur profil étincelant. Par
leur admirable panorama, quelques-unes de ces montagnes, bien plus
belles que les grandes cimes, ont mérité d'attirer chaque année la foule
des visiteurs de l'Italie. On aime surtout à gravir les monts que les
lacs de Lombardie entourent de leurs eaux bleues, le Motterone du lac
Majeur, le Generoso, se dressant en pyramide au milieu de plaines où le
bleu des eaux s'entremêle au vert des bois et des prairies, les superbes
montagnes qui s'élèvent entre les deux branches du lac de Como et la mer
de verdure de la Brianza, la longue croupe du Monte Baldo, avançant ses
promontoires, comme des pattes de lion, dans les flots du lac de Garde.
Les belles montagnes de la Valteline, ou la chaîne Orobia, au sud de la
dépression où passe l'Adda dans son cours supérieur, sont moins connues,
à cause de leur éloignement des grandes villes, mais elles mériteraient
d'être aussi fréquemment visitées que les cimes les plus fameuses,
situées dans le voisinage de la plaine. Elles forment une véritable
_sierra_ d'une hauteur moyenne de 2800 mètres, échancrée de cols fort
élevés et portant quelques petits glaciers sur leurs pentes tournées au
nord; à la base de ces monts on croirait voir les Pyrénées. Quant aux
sommets dolomitiques, dressant leurs parois entre le Tirol et les
campagnes vénitiennes, ils ne ressemblent qu'à eux-mêmes. Vues à travers
la verdure des pins et des hêtres, ou contrastant avec l'eau bleue des
lacs, leurs roches blanches, légèrement teintées de rose et d'autres
nuances délicates, produisent un effet merveilleux. Le géologue de
Richthofen et d'autres savants croient que ces massifs isolés sont
d'anciens îlots de coraux, des _atolls_ soulevés du fond des mers à des
hauteurs diverses de 2,000 à 3,300 mètres d'élévation. Quoi qu'il en
soit, ces montagnes ajoutent à la beauté naturelle de toutes les régions
alpines la plus grande originalité de couleur et d'aspect.
De même qu'en Suisse et en Autriche sur le versant septentrional des
Alpes, les avant-monts du versant italien sont en grande partie composés
de formations géologiques de plus en plus modernes, à mesure qu'on se
rapproche de la plaine d'alluvions. Les roches métamorphiques, le
_verrucano_, les dolomies, et diverses roches s'appuient sur les
granits, les gneiss, les schistes des massifs supérieurs, puis viennent
principalement des assises des époques du trias et du jura; plus bas
encore sont les terrasses et les collines tertiaires de marnes,
d'argiles, de cailloux agglomérés. C'est dans cette formation, au
nord-ouest de Vérone, que se trouve le Monte Bolca, célèbre dans le
monde des géologues à cause du grand nombre de plantes et d'animaux
fossiles qu'on y a découverts; Agassiz n'y a pas compté moins de cent
vingt-sept espèces de poissons, dont la moitié existe encore.[57] Enfin
toute la plaine du Piémont et de la Lombardie, à l'exception des buttes
isolées qui s'y élèvent et de rares lambeaux de dépôts marins laissés
sur ses bords, est composée de débris apportés par les torrents. On n'en
connaît point encore la puissance, puisque les divers sondages opérés
dans les profondeurs de ces amas se sont tous arrêtés avant d'avoir
atteint la roche solide. En supposant que la déclivité des Alpes et
celle des Apennins se continuent uniformément au-dessous de la plaine,
c'est à 1260 mètres au-dessous de la surface que se trouverait le fond
du prodigieux amas de cailloux. C'est là ce que représentent les deux
diagrammes de la page suivante, dont le premier représente les hauteurs
décuples des longueurs, tandis que le second figure les proportions
vraies. On le voit, la masse de débris arrachés au flanc des Alpes par
les torrents, les avalanches, les glaciers, n'est pas moindre en volume
que de grands systèmes de montagnes, et il faudrait y ajouter les
quantités énormes de déblais qui sont allés se déposer au fond des mers.
[Note 57: Altitudes de quelques sommets des Alpes italiennes:
Mont Viso 3,836 mèt.
Grand-Paradis 4,045 »
Monte delle Disgrazio 3,680 »
Adamello 3,556 »
Antelao 3,255 »
Brunone (chaîne Orobia) 3,161 »
Motterone (avant-monts) 1,491 »
Generoso » 1,728 »
Monte Baldo » 2,228 »
Monte Bolca » 958 »
]
La grande plaine qui continue en apparence jusqu'à la base du mont Rose
et du Viso la surface horizontale de l'Adriatique, entoure, comme la
mer, des péninsules, des îles, et çà et là quelques archipels. A l'est
et au sud-est de Turin, les collines tertiaires du Montferrat
septentrional et de l'Astésan, ravinées dans tous les sens par
d'innombrables ruisseaux, forment des massifs de cinq à sept cents
mètres de hauteur, complétement séparés des Alpes de Ligurie et des
Apennins par la dépression dans laquelle passe le Tanaro. A la base même
des Alpes, les roches de Cavour et d'autres protubérances de granit, de
gneiss, de porphyre, élèvent leurs coupoles ou leurs pyramides au-dessus
des plaines nivelées par les eaux et régulièrement inclinées suivant le
cours du Pô.[58] Au sud de la Piave, dans les campagnes vénitiennes, la
gibbosité du Bosco Montello est également une masse tout à fait
insulaire; même sur les bords du Pô, entre Pavie et Plaisance, on voit
une colline de cailloux et de sables marins, fort riche en fossiles,
portant le village et les vignobles de San Colombano. Enfin à l'orient
du lac de Garde, plusieurs massifs volcaniques, flanqués de formations
crétacées, surgissent du milieu de la plaine. Les cratères des monts
Berici près de Vicence, et ceux des collines Euganéennes dans le
voisinage de Padoue, ne vomissent plus de laves depuis une époque
inconnue; mais les sources thermales et gazeuses qui coulent avec une
extrême abondance des fissures du trachyte et du basalte témoignent de
la grande activité qu'ont encore les foyers souterrains dans cette
région de l'Italie. Dans les Alpes voisines, surtout aux environs de
Bellune et de Bassano, les tremblements de terre sont très-fréquents,
soit que le sol caverneux s'écroule et se tasse dans les profondeurs,
soit aussi que le foyer caché des laves ait encore quelque ardeur.
[Note 58: Pente moyenne du Pô:
Source du Pô 1,952 mèt.
Saluces 566 »
Turin 230 »
Pavie (bouche du Tessin) 100 »
Plaisance 66 »
Crémone 45 »
Mantoue 27 »
Ferrare 5 »
]
[Illustration: No 49 _a_.--PLAINE DE DÉBRIS ENTRE LES ALPES ET LES
APENNINS, D'APRÈS ZOLLIKOFER. No. 49 _b_.]
Sur le versant septentrional des Apennins, qui regarde de l'autre côté
du Pô les régions volcaniques du Véronais et du Vicentin, s'étend une
zone correspondante, de peu d'importance dans l'histoire géologique de
la Péninsule, mais fort curieuse par les phénomènes dont elle est encore
le théâtre. Dans le voisinage immédiat de la crête des monts, au sud de
Modène et de Bologne, des jets d'hydrogène s'échappent çà et là par des
fissures du sol, surtout dans le voisinage de roches de serpentine; en
certains endroits on a pu utiliser ces flammes pour la préparation de la
chaux et d'autres petits travaux industriels. Ces jets de gaz, Pietra
Mala, Porretta, Barigazzo, sont les «fontaines ardentes», si célèbres
dans l'antiquité fit au moyen âge, à cause des incendies spontanés qui
éclairaient les voyageurs pendant les nuits. Parallèlement à cette zone
de terrains brûlants, mais beaucoup plus bas, aux abords mêmes de la
plaine, une autre fissure du sol se révèle par une ligne de volcans
boueux, dont le plus célèbre est celui de Sassuolo, près de Modène. A
Miano, non loin de Parme, jaillit une fontaine de pétrole. C'est un fait
remarquable, que le pourtour de l'ancien golfe comblé soit ainsi bordé
de buttes volcaniques, de salses et de fontaines thermales. Jusqu'en
Piémont, des sources chaudes d'une extrême abondance, celles d'Acqui
notamment, semblent témoigner d'un reste de volcanicité.
[Illustration: N° 50.--SALSES ET SOURCES THERMALES DU NORD DE
L'APPENIN.]
L'immense demi-cercle des vallées alpines et des plaines qui s'étendent
à la base de l'amphithéâtre des montagnes garde encore les traces
nombreuses des glaciers qui, lors des origines de l'époque géologique
actuelle, débordaient de la grande sibérie de neiges occupant le centre
de l'Europe. De la vallée du Tanaro, dans les Alpes Ligures, à la vallée
de l'Isonzo, descendue des monts de la Carinthie, il n'est pas un
débouché de rivière qui ne présente des amas de débris jadis apportés
par les glaces et maintenant revêtus de végétation. La plupart des
anciens courants glaciaires qui s'épanchaient dans les plaines,
dépassaient en longueur ceux qui se déversent en Suisse des flancs du
mont Rose et du Finsteraarhorn, et les plus grands d'entre eux
atteignaient un tel développement, qu'on ne saurait même leur comparer
les glaciers du Karakorum et de l'Himalaya; il faut aller jusque dans le
Groenland ou sur les terres polaires antarctiques pour trouver des
fleuves de glace qui puissent nous rappeler l'aspect que les Alpes de la
Suisse offraient à l'époque glaciaire.
[Illustration: N°31.--ANCIENS GLACIERS DES ALPES.]
[Illustration: No 52.--LA SERRA D'IVREA ET LES ANCIENS LACS GLACIAIRES
DE LA DOIRE.]
Déjà l'un des plus petits courants de neige cristallisée, celui qui
descendait des montagnes de Tende vers Cuneo, n'avait pas moins de 46
kilomètres de longueur. Celui de la Dora Riparia, qui recueillait les
glaces du mont Genèvre, du mont Tabor, du mont Cenis, était deux fois
plus long, et les moraines qu'il a poussées, jusque dans le voisinage de
Turin se dressent en un véritable amphithéâtre de collines çà et là
déblayées par les eaux: les paysans lui donnent le nom de «région des
pierres» (_regione alle pietre_). Plus au nord, tous les courants de
glace nés dans la concavité des Alpes Pennines, du Grand-Paradis au
massif du mont Rose, s'unissaient en un seul fleuve de 130 kilomètres de
cours, qui débouchait dans la plaine, bien au delà d'Ivrea, et dont les
gigantesques alluvions se montrent à 330 et même à 650 mètres au-dessus
de la vallée où se promènent aujourd'hui les eaux de la Dora Baltea; une
simple moraine latérale, la «Clôture» ou _Serra_, d'Ivrea, aux talus
revêtus de châtaigniers, se développe sur une longueur de 28 kilomètres
à l'est du fleuve, pareille à un rempart incliné, d'une régularité
parfaite. À l'ouest, la grande moraine dite colline de Brosso, est moins
remarquée, parce qu'elle est moins haute et qu'elle se profile sur un
massif avancé des grandes Alpes; mais au sud, le rempart ébréché de la
moraine frontale se développe en un demi-cercle encore parfait. Dans les
débris amoncelés au pied de l'ancien glacier, les roches écroulées du
mont Blanc se mêlent à celles qui firent autrefois partie du mont
Cervin. Et pourtant ce prodigieux courant de glace, celui que les
géologues Guyot, Gastaldi, Martins, d'autres encore, ont le plus étudié
dans tous ses détails, le cédait en importance aux glaciers jumeaux du
Tessin et de l'Adda qui, du Simplon au Stelvio, s'épanchaient au sud
vers les bassins occupés actuellement par les lacs Majeur et de Como,
emplissaient par des branches latérales la tortueuse cavité du lac de
Lugano, puis, après un cours de 150 et de 190 kilomètres, se déversaient
dans les plaines de la Lombardie; les branches nombreuses de leur delta
entouraient, comme des îles, les divers contre-forts les plus avancés
des Alpes. A l'est de ce réseau de glaciers, celui de l'Oglio ou du lac
Iseo, long de 110 kilomètres à peine, et dont les moraines terminales,
mesurées par M. de Mortillet, n'ont pas moins de 300 mètres de hauteur,
pouvait sembler un courant secondaire; mais immédiatement au delà venait
l'immense fleuve glacé de la vallée de l'Adige, le plus considérable de
tous ceux des Alpes méridionales. De son origine, dans le massif de
l'Oetzthal, à ses moraines terminales, au nord de Mantoue, ce fleuve
solide avait près de 280 kilomètres de développement. Un de ses bras,
s'avançant vers l'est dans la vallée de la Drave, descendait jusque dans
les plaines où se trouve aujourd'hui Klagenfurt, tandis que la masse
principale suivait au sud la dépression où coule l'Adige, puis se
divisait en deux courants autour du Monte Baldo, emplissait la cavité du
lac de Garde et poussait devant lui un véritable rempart semi-circulaire
de hautes moraines. Quant aux autres glaciers, situés plus à l'orient,
ceux de la Brenta, de la Piave, du Tagliamento, ils se trouvaient
forcément renfermés dans des limites plus étroites, à cause de la faible
étendue relative de leurs bassins.
Les blocs erratiques, dont quelques-uns étaient gros comme des maisons,
ne sont plus très-nombreux. Les maçons les exploitent en carrières, et
si l'on ne prend soin d'en conserver des échantillons comme propriété
nationale, ils auront bientôt disparu. A Pianezza, à l'issue de la
vallée de Suze, on voit un bloc de serpentine dont la partie saillante,
déjà fortement entamée par la mine, n'a pas moins de 25 mètres de long
sur 12 de large et 14 de haut, et un volume approximatif de 2,500 mètres
cubes; il porte une chapelle à l'une de ses extrémités. On voit aussi de
magnifiques pierres voyageuses dans les montagnes qui s'élèvent entre
les deux branches du lac de Como, et de grandes colonnes ont pu y être
taillées d'un seul bloc pour les églises et les palais des alentours.
Enfin, le versant des collines de Turin tourné vers les Alpes est
également parsemé d'un grand nombre de pierres erratiques; mais on se
demande encore comment elles ont pu faire le voyage, car c'est à une
distance considérable au nord que s'arrêtent dans la plaine les moraines
des anciens glaciers alpins. Quant aux moindres débris glaciaires, ils
constituent de trop vastes amas pour que le travail de l'homme puisse y
faire autre chose que d'insignifiants déblais. Les collines de
Solferino, de Cavriana, de Somma-Campagna, célèbres dans l'histoire des
batailles, sont entièrement composées de ces débris tombés des flancs
des Alpes centrales, beaucoup plus élevées alors qu'elles ne le sont
aujourd'hui.
En reculant vers les hautes vallées, les glaciers du versant méridional
des Alpes ont graduellement mis à nu le sol qu'ils recouvraient et
révélé les profondes cavités emplies actuellement par les beaux lacs de
la Lombardie. Ces réservoirs lacustres ont eu pendant les âges modernes
de la planète l'histoire géologique la plus variée. Lorsque la plaine du
Piémont et de la Lombardie était un golfe de l'Adriatique, ces
dépressions, dont le fond est encore au-dessous du niveau marin,
devaient être des bras de mer semblables aux _fjords_ actuels du
Spitzberg et de la Scandinavie. Il existe même un témoignage fort
curieux de cet ancien état de choses: tous les lacs lombards renferment
une espèce de sardine, l'_agone_, que les naturalistes croient être
d'origine océanique; le lac de Garde, plus rapproché de la mer et séparé
d'elle depuis des âges moins éloignés, est en outre habité par deux
poissons marins adaptés à leur nouveau milieu, et par un palémon, petit
crustacé de mer. L'eau salée dans laquelle vivaient ces animaux a dû se
vider graduellement à cause du progrès des glaciers; à la fin, les
bassins des fjords se seront trouvés comblés presque en entier, et les
seuls restes des anciens bras de mer auront été quelques petits
réservoirs d'eau douce retenus çà et là entre les parois des montagnes
et la masse envahissante des glaces. Pendant ce temps, les moraines, les
débris glaciaires, les alluvions distribuées par les torrents ont fait
leur oeuvre géologique, et quand, à la suite d'un nouveau changement de
climat, les glaciers commencèrent leur mouvement de recul, ils furent
remplacés à mesure dans les énormes cavités des anciens fjords par les
eaux bleues des lacs. Les matériaux apportés des montagnes avaient
désormais coupé toute communication entre la mer et ses golfes
d'autrefois.
Depuis cette époque, le nombre des lacs alpins a considérablement
diminué, et ceux d'entre eux qui se sont maintenus n'ont cessé de se
rétrécir. Dans l'étroit corridor du Piémont, où viennent converger les
torrents des Apennins, du Montferrat, des Alpes occidentales et
helvétiques, les épaisses couches d'alluvions distribuées par les eaux
ont depuis longtemps comblé les anciennes cavités lacustres: il n'y
reste plus que des «laquets» insignifiants. Les premières nappes d'eau
qui méritent le nom de lacs se trouvent seulement dans le bas Piémont,
au milieu de campagnes qui s'étendent des deux côtés de la Doire Baltée.
A l'ouest de ce fleuve, le petit bassin de Candia est comme une goutte
laissée au fond d'un vase, en comparaison de la mer intérieure qui se
vida lorsque la Doire se fut ouvert une brèche à travers l'hémicycle de
grandes moraines qui formait la digue méridionale du réservoir. La nappe
des eaux, représentée sur la Table de Peutinger sous le nom de _lacus
Clisius_, s'étendait alors sur un espace de plusieurs centaines de
kilomètres carrés. La Doire, qui traverse actuellement la plaine dans la
direction du nord au sud, s'échappait autrefois du lac, beaucoup plus à
l'est, par-dessus le seuil peu élevé qui limite au sud le _laghetto_ de
Viverone ou d'Azeglio. Une plaine encore désignée sous le nom de «Doire
morte» (_Dora morta_) témoigne des changements notables qui se sont
accomplis dans la géographie de cette partie du Piémont. D'après les
chroniques, c'est pendant le quatorzième siècle que se serait accompli
le dernier acte de cette révolution dans le régime de la Doire: c'est
alors que les campagnes d'Azeglio, d'Albiano, de Strambino, encore
parsemées de tourbières et d'étangs, émergèrent du fond des eaux.
Depuis que ce réservoir s'est vidé, la série des lacs importants
commence à l'ouest par le Verbano ou lac Majeur, improprement désigné de
ce nom, puisqu'il est dépassé en étendue par le lac de Garde.
D'anciennes plages, dont l'élévation moyenne est de plus de 400 mètres
au-dessus du niveau de la mer, montrent que le grand réservoir, son
tributaire occidental, le lac d'Orta et ceux de l'est, Varese, Commabio,
Lugano, que limitent au sud d'anciennes moraines frontales, ne formaient
qu'une seule et même nappe d'eau se ramifiant en une multitude de golfes
dans les vallées alpines. Mais les continuels affouillements opérés par
le fleuve de sortie dans les amas de débris qui retiennent le lac
au-dessus des plaines inférieures ont abaissé peu à peu le canal
d'émission et fait disparaître toute la couche superficielle des eaux
lacustres. Les terrasses glaciaires dont le Tessin a rongé la base à son
issue du lac Majeur, s'élèvent actuellement en talus escarpés de plus de
100 mètres de hauteur au-dessus du lit fluvial; de même chacun des
torrents qui ont remplacé les anciens détroits de jonction, la Strona du
lac d'Orta, la Tresa du lac de Lugano et les divers émissaires des
étangs de Varese, coulent entre de hautes berges ou bien au fond de
défilés sciés lentement par l'action des eaux.
[Illustration: N° 83--ANCIENS LACS DU VERBANO.]
Ces changements considérables dans le régime des lacs ont eu pour
s'accomplir une série inconnue de siècles, mais la marche en est assez
rapide pour qu'il soit permis, par comparaison, de les considérer comme
une véritable révolution géologique. L'histoire contemporaine nous
apprend qu'à l'extrémité suisse du lac Majeur les alluvions du Tessin et
de la Maggia empiètent sur le lac comme à vue d'oeil, et que les ports
d'embarquement doivent se déplacer à mesure, à la poursuite du rivage
qui s'enfuit. Il y a sept cents ans, le village de Gordola, situé à près
de 2 kilomètres du rivage, sur la Verzasca, était un port
d'embarquement. De nos jours, les embarcadères de Magadino, à l'entrée
du Tessin, sont si vite délaissés par les eaux, que le village doit se
déplacer incessamment le long de la rive; les maisons devraient en être
mobiles pour suivre le mouvement de recul du lac Majeur. Il y a soixante
ans, les barques allaient prendre leur chargement à plus d'un kilomètre
en amont, près d'un quai désert bordé de ruines. Le golfe de Locarno,
dont la plus grande profondeur n'est plus que d'une centaine de mètres,
est destiné à se transformer peu à peu en un lac distinct, car les
alluvions envahissantes de la Maggia qui s'avancent dans le lac, en un
large hémicycle, ont déjà diminué de moitié l'espace moyen qui sépare
les deux rives. Un phénomène analogue s'est accompli pour le golfe dans
lequel se groupent les îles Borromée. Les alluvions réunies de la Strona
et de la Toce ont coupé le petit lac Mergozzo de la nappe d'eau
principale et l'ont laissé au milieu des campagnes, comme une sorte de
témoin des anciens contours du Verbano.
Le rival en beauté du lac Majeur, le Lario ou lac de Como, est également
dans une voie de comblement rapide. L'Àdda, qui débouche latéralement
dans la cavité lacustre, est comme le Tessin un travailleur des plus
actifs. A l'époque romaine, la navigation se faisait librement jusqu'au
village auquel sa position, à l'extrémité septentrionale du lac, avait
valu, dit-on, le nom de _Summolacus_, aujourd'hui Samolaco. Mais, tandis
que le torrent de Mera remplissait peu à peu de ses alluvions la plaine
supérieure, l'Àdda arrivait graduellement à couper le lac en deux
parties, par une plaine marécageuse. Il ne reste plus au nord du delta
qu'une nappe d'eau se rétrécissant de siècle en siècle et n'ayant plus
que 50 mètres de profondeur, le _lacus dimidiatus_, appelé maintenant
lac de Mezzola. Tôt ou tard cette nappe d'eau cessera d'exister et sera
remplacée par un simple lit fluvial, serpentant dans la plaine. Les
miasmes qui s'élèvent des terres, encore à demi noyées, ont souvent
dépeuplé les localités environnantes. Le vieux fort de Fuentes,
ci-devant espagnol, qui défendait l'entrée de la vallée d'Adda ou
Val-Tellina (Valteline), n'était guère qu'un hôpital pour sa misérable
garnison.
De même que l'extrémité septentrionale du Lario, la branche de Lecco,
par laquelle s'échappe le fleuve Adda, a été coupée en fragments. Les
alluvions que les torrents amènent du flanc du Resegone et des montagnes
voisines ont partagé la vallée lacustre en une série de petites nappes
d'eau, que le cours de l'Adda réunit les unes aux autres, comme un fil
d'argent traversant les perles d'un collier. Le seul travail de la
nature ne manquerait pas tôt ou tard de combler toutes ces cavités et de
transformer la vallée lacustre en une vallée fluviale; mais l'homme est
venu à l'aide des agents géologiques, afin de ménager aux eaux de l'Àdda
un cours régulier à travers les barrages de débris qui les obstruaient,
et de modérer les crues du lac de Como, qui souvent s'élevaient de près
de 4 mètres au-dessus de l'étiage et menaçaient les bas quartiers des
villes riveraines. Grâce à la suppression des maisons de pêcheurs qui
arrêtaient les eaux et au creusement des seuils de sortie, le lac
inférieur, celui de Brivio, a été supprimé, et d'autres ont été
considérablement rétrécis. Les divers lacs de la Brianza, qui se
développent en chaîne, entre la branche de Lecco et celle de Como, et
qui complétaient autrefois le circuit triangulaire des eaux autour du
haut massif des montagnes du Lambro, ont été aussi, en grande partie,
asséchés par l'homme et conquis pour l'agriculture. Jadis les plus
importants d'entre eux ne formaient, d'après le témoignage de Paul Jove,
qu'un seul lac, celui d'Eupilis.
[Illustration: N° 54.--ALLUVIONS DE COMBLEMENT DU LARIO.]
Le fond du lac de Como a été suffisamment étudié pour que l'on ait pu
juger du travail d'exhaussement que les alluvions opèrent sur le lit
même. Les sondages ont montré que, dans la partie septentrionale du lac,
les vases ont rempli toutes les inégalités primitives de la vallée
sous-aqueuse et nivelé parfaitement le palier du réservoir. Même dans
les parages du milieu et dans la branche de Lecco, où les alluvions
profondes de l'Adda ne peuvent se déposer qu'en très-faibles quantités,
le fond est presque horizontal. Dans la branche qui se dirige vers Como
et où ne se déverse aucun affluent considérable, le fond du bassin est
beaucoup plus irrégulier; il n'a certainement pas gardé sa forme
primitive, puisque des poussières et des animalcules innombrables
tombent constamment de la surface, mais la dépression n'en a point
encore été changée en un vaste lit alluvial, comme la partie du lac où
se verse le fleuve Adda. Cette différence entre les deux profils de fond
est une preuve de l'action sous-aqueuse des fleuves; ils contribuent de
toutes les manières à vider le réservoir lacustre: en aval par le
creusement du lit, en amont par l'apport des alluvions grossières, au
fond par l'exhaussement continu des vases. C'est par suite de ce dernier
travail que le lac de Como et tous les autres lacs alpins ont
relativement une profondeur assez faible; le diagramme précédent, qui
figure la section longitudinale du lac, des bouches de l'Adda au port de
Como, et où les creux ont dû être figurés au décuple de la proportion
vraie, montre que les abîmes les plus profonds du lac n'ont guère plus
de 400 mètres; en voyant les escarpements de rochers qui viennent y
plonger leurs bases, on croirait les cavités lacustres beaucoup plus
creuses qu'elles ne le sont en réalité. Ainsi les pentes prolongées de
Domasso et de Montecchio, dans le bassin du nord, donneraient une
profondeur de plus de 700 mètres.
[Illustration: N° 55.--COUPE DE LA PARTIE SEPTENTRIONALE DU LAC DE
COMO.]
[Illustration: N° 56.--COUPE DU LAC DE LECCO, A LA BIFURCATION DES
BRANCHES.]
[Illustration: N° 57.--SECTION LONGITUDINALE DU LAC DE COMO.]
A l'est du Lario, le Sebino ou lac d'Iseo et le laquet d'Idro,
qu'alimentent des torrents descendus des glaces de l'Adamello,
présentent les mêmes phénomènes de comblement rapide; le grand Benaco ou
lac de Garde, la plus vaste des mers alpines, est au contraire
très-stable dans ses contours et dans la forme de son lit, à cause de la
faible quantité d'eau qu'il reçoit, proportionnellement à la contenance
de sa cavité. Si l'Adige voisine avait suivi l'ancien cours de l'immense
fleuve de glace tirolien et ne s'était ouvert un défilé à travers les
montagnes calcaires du Véronais, le Benaco serait certainement changé en
terre ferme dans une grande partie de son étendue. Quant aux anciens
lacs des Alpes vénitiennes, ils ont depuis longtemps disparu, sauf
quelques petits bassins, ce qu'il faut probablement attribuer à la
destruction rapide des roches fissurées des montagnes dolomitiques.
Celui du bas Tagliamento, dont l'emplacement est encore marqué par de
vastes tourbières, est le lac oriental des Alpes qui semble s'être
maintenu le plus longtemps[59].
[Note 59: Lacs italiens des Alpes, de plus de 10 kilomètres carrés
de superficie:
(1) Noms des lacs.
(2) Superficie moyenne (kil. car.).
(3) Altitude moyenne. (mèt.)
(4) Profondeur extrême.
(5) Profondeur moyenne.
(6) Contenance approximative (mèt. cub.).
(1) (2) (3) (4) (5) (6)
Lac d'Orta............... 14 342 250(?) 150(?) 2,100,000,000
Verbano ou lac Majeur.... 211 197 375 210 44,000,000,000
Lac de Varese............ 16 235 26 10 160,000,000
Ceresio ou lac de Lugano. 50 271 279 150 7,200,000,000
Lario ou lac de Como..... 156 202 412 247 35,000,000,000
Sebino ou lac d'Iseo..... 60 197 298 150 9,000,000,000
Lac d'Idro............... 14 378 122(?) (?) (?)
Benaco ou lac de Garde... 300 69 294(?) 150(?) 45,000,000,000(?)
]
Comme tous les réservoirs de même nature, les bassins lacustres des
Alpes italiennes servent de régulateurs aux eaux torrentielles qui s'y
déversent. A l'époque des crues, ils emmagasinent le trop-plein de la
masse liquide pour la rendre à l'époque des sécheresses; leur propre
écart entre les hautes et les basses eaux mesure les oscillations du
niveau fluvial dans l'émissaire de sortie. Dans le lac de Garde,
véritable mer relativement à l'aire qui lui envoie ses eaux, cet écart
est assez faible, et le Mincio coule d'un flot toujours tranquille et
pur sous les noires arcades des remparts de Peschiera. Il n'en est de
même ni pour le lac de Como, ni pour le Verbano. La quantité d'eau
qu'apportent les affluents de ces bassins lacustres est telle, que
l'écart entre les niveaux d'étiage et d'hivernage est de plusieurs
mètres et que les fleuves de sortie varient dans la proportion de
l'unité à l'octantuple[60]. Des maigres extrêmes aux crues les plus
fortes, le lac de Como s'accroît de près de quatre mètres en hauteur et
de dix-huit kilomètres carrés en étendue. Le Verbano, encore plus
irrégulier dans son régime, s'élève parfois de plus de sept mètres
au-dessus de ses basses eaux et couvre alors une superficie de près d'un
cinquième plus grande qu'à l'époque de l'étiage. Lors de ces redoutables
inondations, le Tessin roule une quantité d'eau à peine inférieure à
celle du Nil dans son état moyen; mais ce déluge même n'est pas la
moitié de la masse liquide versée par tous les affluents dans le
réservoir lacustre. Si le lac Majeur ne modérait pas le débit des eaux
de crue en les retenant dans son bassin, les campagnes de la Lombardie
se trouveraient alternativement noyées et privées de l'humidité
nécessaire.
[Note 60: Régime de l'Adda et du Tessin, au sortir des lacs alpins,
d'après Lombardini:
Portée moyenne. Portée la plus basse. Portée la plus forte.
Adda..... 187 16 817
Tessin... 321 50 4,000
]
[Illustration: VILLA SERBELLONI, LAC DE COMO. Dessin de Taylor, d'après
une photographie de M. J. Lévy.]
Les lacs alpins de l'Italie ont donc la plus grande importance dans
l'économie générale de la contrée. Ils exercent aussi une certaine
influence modératrice sur le climat à cause de l'égalité relative de
température que gardent les masses liquides en proportion de
l'atmosphère. En outre, comme chemins naturels des échanges entre les
plaines et les hautes vallées et comme réservoirs de vie animale, ils
devaient attirer la population sur leurs rivages et se border de
villages nombreux. Mais dès l'époque romaine, et plus tard, lors du
renouveau de la civilisation italienne, après que se fut écoulé le flot
des migrations barbares, la beauté des paysages est la grande cause qui
a fait édifier tant de palais, tant de villas de plaisance sur les bords
des grands lacs. De nos jours, c'est par caravanes sans cesse
renouvelées que les foules de visiteurs se précipitent vers la
merveilleuse contrée pour se reposer le regard et l'esprit par la vue de
ces horizons si grandioses et si purs. Et réellement peu de sites en
Europe sont comparables à ce golfe charmant de Pallanza, où sont éparses
les îles Borromée avec leur village de pêcheurs, leurs palais, leur
végétation presque tropicale! Non moins belle est cette péninsule de
Bellagio, semblable à un jardin suspendu en face des grandes Alpes
neigeuses, et d'où l'on voit s'enfuir les deux branches inégales du lac
de Como, entre leurs corridors de rochers, de cultures et de villas;
plus gracieuse encore, s'il est possible, est cette étonnante presqu'île
de Sermide, que l'on voit s'avancer dans l'azur du lac de Garde,
pareille à un mince pédoncule s'épanouissant en corolle multicolore!
Bien différents des lacs de la montagne, ceux de la plaine inférieure,
que l'on devrait considérer plutôt comme des inondations permanentes,
ont disparu pour la plupart, grâce au travail des agriculteurs qui en
ont rejeté les eaux dans les rivières les plus voisines. Ainsi le grand
lac Gerondo, que citent les documents du moyen âge et qui s'étendait à
l'est de l'Adda, dans les districts de Crema et de Lodi, n'a plus laissé
qu'un simple bas-fond de marécages ou _mosi_, et l'île populeuse de
Fulcheria, que ses eaux séparaient du reste de la plaine, est désormais
rattachée aux autres campagnes lombardes. Les lacs de la rive
méridionale du Pô, en aval de Guastalla, sont également asséchés, et si
les deux lacs de Mantoue, d'ailleurs peu profonds, n'ont pas cessé
d'exister, c'est qu'au douzième siècle on les a soutenus par des
barrages pour les empêcher de se changer en marais. Mieux sans doute eût
valu les vider et sauver ainsi la ville des longs siéges et des fléaux
qui en furent la conséquence!
Les palus du littoral de l'Adriatique, généralement désignés sous le nom
de _lagunes_, diminuent aussi d'étendue pendant le cours des siècles;
tandis qu'il s'en forme de nouveaux plus avant dans la mer, les anciens
disparaissent peu à peu. Les vieilles cartes du rivage vénitien
diffèrent grandement de celles que nous dessinons aujourd'hui, et
pourtant ces changements considérables sont l'oeuvre d'un petit nombre de
siècles. Les marais de Caorle, entre la bouche de la Piave et le fond du
golfe de Trieste, ont tellement modifié leur forme, qu'il est impossible
de reconstituer l'ancienne topographie de la contrée; les célèbres
lagunes de Venise et de Chioggia n'ont gardé une certaine permanence de
contours que par la continuelle intervention de l'homme; mais celui de
Brondolo a été comblé depuis le milieu du seizième siècle. Au sud des
bouches du Pô, la grande lagune de Comacchio a été découpée en plusieurs
parties par les chaussées d'alluvions qu'ont élevées les fleuves dans
leur cours errant, et presque toute son étendue consiste en _valli_ ou
vastes bancs de terrains d'alluvions; cependant on y trouve aussi,
notamment dans l'angle sud-oriental, quelques profondes cavités ou
_chiari_, restes de l'Adriatique non encore colmatés par les apports
fluviaux. La lagune de Comacchio, espace intermédiaire entre le sol et
les eaux, se prolongeait autrefois à une grande distance vers le sud et
formait la lagune de Padusa, qui entourait de ses canaux la ville de
Ravenne, actuellement en terre ferme: les descriptions que Strabon,
Sidoine Apollinaire, Jornandès, Procope, donnent de cette vieille cité
conviendraient parfaitement à une ville à demi insulaire comme Venise et
Chioggia. La Padusa est depuis longtemps comblée, mais les espaces non
encore asséchés de la mer de Comacchio occupent environ 30,000 hectares;
la profondeur moyenne n'y est que d'un à deux mètres.
[Illustration: N° 58.--PLAGE ET PINÈDES DE RAVENNE.]
Jadis, à n'en pas douter, un cordon littoral, une flèche semblable à
celles qui bordent les côtes des Carolines et du Brésil, séparait les
eaux de l'Adriatique des lagunes de l'intérieur. Cette plage primitive,
dont le développement était d'environ deux cents kilomètres, existe
encore partiellement: les _lidi_ de Venise et de Comacchio, percés de
distance en distance par des brèches qui laissent entrer la marée
vivifiante et servent de ports aux navires, sont les restes de ce
littoral extérieur. En d'autres endroits, ce n'est plus dans la mer,
c'est sur la terre ferme qu'il faut en chercher les traces. Ainsi la
péninsule basse que les abords du Pô ont jetée dans la mer est traversée
du nord au sud par des rangées de dunes, qui sont le prolongement des
lidi vénitiens et se continuent même dans l'étang de Comacchio par des
levées parallèles au rivage actuel. De l'Adige à Cervia, ces anciennes
plages, qui semblent dater au moins de l'époque romaine, sont couvertes
de bois de pins, sombres et solennels, aux rameaux presque toujours
ployés et gémissants sous le vent de la mer. En quelques endroits des
chênes ont remplacé les pins par une rotation naturelle des productions
du sol; des aubépines, des genévriers, sont les principaux arbustes du
sous-bois: on y chasse encore le sanglier.
A mesure que les eaux protégées contre le flot du large par ces remparts
naturels viennent à se combler et que les alluvions débordent à
l'extérieur, la mer s'empare des sables pour les répartir également et
en former, de pointe à pointe, de nouvelles flèches curvilignes
semblables aux premières; immédiatement au sud de la branche maîtresse
du Pô, trois de ces chaînes de dunes s'enracinent au même point et
divergent en éventail vers le sud. De même à l'est de Ravenne, la dune
maîtresse, que la pinède revêt de sa sombre verdure sur un espace de
trente-cinq kilomètres en longueur et sur une largeur variable de
cinquante à trois mille mètres, est accompagnée par deux autres rangées
de dunes, l'une déjà complétement achevée, l'autre en voie de formation.
La vague et le vent travaillent de concert à l'élever. D'après M.
Pareto, l'accroissement normal de la plage est de 230 mètres par siècle
loin de toute bouche fluviale, mais il est beaucoup plus considérable
dans le voisinage des cours d'eau.
La mer marque donc elle-même par une série de barrières tous ses reculs
successifs. Il est vrai qu'elle opère aussi parfois des retours
d'invasion, par suite de l'abaissement non encore expliqué des côtes de
la Vénétie. Ainsi le banc de Cortellazzo, barre sous-marine de gravier,
qui se prolonge à vingt mètres de profondeur, parallèlement à la plage
des marais de Caorle, semble avoir été, à une époque géologique
antérieure, un lido dont la disparition a rendu à la mer libre un espace
de plus de mille kilomètres carrés. La chaîne des îles qui bordait le
littoral d'Aquileja, du temps des anciens et au commencement du moyen
âge, a presque entièrement disparu. A l'époque romaine, ces îles étaient
fort peuplées et possédaient des chantiers de construction; elles
avaient des forêts et des cultures. Les chroniques du moyen âge
racontent aussi comment le doge de Venise et le patriarche d'Aquileja
allaient chasser le cerf et le sanglier dans les îles, au grand
mécontentement des habitants. Maintenant la rangée des terres et le
rempart des dunes qui les protégeaient n'ont laissé que de faibles
restes; des roseaux ont remplacé les anciennes forêts et les cultures;
Grado est la seule localité du littoral qui ait gardé quelques
habitants. Dans les eaux de la mer et des marais, des môles, des
murailles, des pavés de mosaïques et même des pierres à inscriptions
témoignent de l'ancienne extension de la terre ferme. Plus à l'ouest, le
littoral de Venise s'est abaissé de la même manière. Sous le sol qui
porte aujourd'hui la ville des lagunes, le forage des puits artésiens a
révélé l'existence de quatre strates superposées de tourbières, dont
l'une, profonde de 130 mètres, donne la mesure de l'énorme affaissement
qui s'est opéré. Depuis l'époque historique, l'église souterraine de
Saint-Marc est déjà devenue sous-marine; des pavés de rues, des routes,
des constructions diverses descendent peu à peu au-dessous de la surface
des lagunes, soit à cause du tassement naturel des vases, soit par toute
autre raison géologique; si la mer ne gagne pas constamment sur ses
rivages, c'est que les alluvions apportées par les fleuves compensent et
au delà les effets de l'abaissement du sol. Ravenne descend aussi,
puisque les portes de ses monuments s'enfouissent peu à peu sous le pavé
des rues. M. Pareto évalue le mouvement de dépression à 15 centimètres
par siècle. Après l'époque pliocène, l'oscillation du sol se faisait en
sens contraire, puisque tout l'ancien golfe du Piémont est actuellement
au-dessus du niveau de l'Adriatique.
Parmi les agents géologiques toujours à l'oeuvre pour modifier les
proportions diverses de la terre et de la mer, du sec et de l'humide,
les fleuves et les torrents de la plaine située au pied des Alpes sont
de beaucoup les plus actifs: ce sont eux surtout qui représentent la
vie. Les changements qu'ils apportent à la forme extérieure de la
planète sont assez rapides pour qu'il nous soit possible d'en être les
témoins directs pendant notre courte histoire humaine. Aucune contrée de
l'Europe, si ce n'est la Hollande, ne s'est plus souvent renouvelée que
l'Italie septentrionale sous l'action des eaux.
[Illustration: N° 59.--CHAMPS DE PIERRES DE LA ZELLINE ET DE LA MEDUNA.]
Le torrent d'Isonzo qui, dans une partie de son cours, sert de frontière
entre l'Autriche et l'Italie, est un des exemples les plus remarquables
de ces révolutions géologiques, s'il est vrai, comme il est
très-probable, qu'il ait été du temps des Romains, et même au
commencement du moyen âge, l'affluent souterrain du Timavo d'Istrie, et
ne soit devenu fleuve indépendant qu'à une époque récente. Les anciens
auteurs, qui cependant connaissaient bien cette région de l'Italie,
n'énumèrent point l'Isonzo parmi les cours d'eau qui se déversent dans
l'Adriatique, et quand on le cite pour la première fois, sous le nom de
Sontius, vers le commencement du sixième siècle, c'est comme simple
rivière d'une vallée de l'intérieur. La Table de Peutinger mentionne
aussi la station de _Ponte Sonti_, mais bien à l'est d'Aquilée, près des
sources du Timavo. Les chroniques sont muettes sur les péripéties de sa
formation. L'étude géologique des montagnes environnantes porte à croire
que les premières eaux du bassin actuel emplissaient autrefois la vallée
de Tolmein, sur le haut Isonzo, et que leur trop-plein s'écoulait, non
pas au sud comme de nos jours, mais au nord-ouest par le détroit de
Caporetto, dont le fond est encore aussi uni qu'un lit de rivière, si ce
n'est en un endroit où des éboulis de rochers semblent avoir interrompu
l'ancien canal d'écoulement. Au sortir de ce défilé, l'Isonzo allait se
jeter dans le Natissone, qui, réuni aux autres rivières de ce versant
des Alpes, baignait les murs d'Aquileja et portait à la mer une masse
d'eau considérable, que les navires pouvaient remonter au loin. Obligé
de changer son cours et de s'échapper par une gorge où il n'a que 6
mètres de large sur 28 mètres de profondeur, l'Isonzo s'écoula vers le
sud pour se déverser avec la Wippach dans un autre lac, jadis tributaire
du Timavo par des galeries souterraines. Mais ce lac s'est vidé comme le
premier, et l'Isonzo a pu entrer directement dans la plaine basse pour
descendre en fleuve indépendant vers la mer, par un lit qu'il n'a cessé
de déplacer graduellement vers l'est. En 1490, il s'est brusquement jeté
dans cette direction et causa de grands désastres. Depuis cette époque,
il a bien employé son temps en projetant dans la mer, au-devant de la
baie de Monfalcone, la péninsule de Sdobba et en rattachant plusieurs
îlots à la terre ferme.
Le Tagliamento, qui prend sa source plus avant que l'Isonzo dans le coeur
des montagnes et dont les hautes vallées reçoivent une quantité annuelle
de pluie très-considérable, est un travailleur encore plus actif que son
voisin de la frontière. A la sortie des gorges étroites où son cours
supérieur est enfermé, il a déposé dans la plaine un énorme champ de
débris, d'où il se déverse, tantôt à droite, tantôt à gauche, ravageant
tout dans ses crues et ne laissant qu'un désert de cailloux à la place
des prairies et des cultures. Tandis qu'en été sa masse liquide, réduite
à de minces filets d'eau, serpente au milieu des pierres, il coule après
les grandes pluies en un fleuve puissant, de plusieurs kilomètres de
largeur, et d'autant plus formidable qu'il est comme suspendu au-dessus
des campagnes riveraines; ainsi le sol de la ville de Codroipo est à 9
mètres en contre-bas de son lit. A l'ouest du Tagliamento, la Meduna et
la Zelline, affluents supérieurs de la Livenza, ne sont pas moins
dévastateurs: leur delta de jonction, non loin de Pordenone, est un
champ de pierres roulées d'une trentaine de kilomètres de superficie.
Plus bas dans les lagunes du littoral, des levées serpentines de sable
rappellent un autre travail des torrents: ce sont des berges qu'ils ont
déposées de chaque côté de leurs anciens lits. Il est à remarquer que
tous ces cours d'eau rejettent, en arrivant à la mer, leurs alluvions
sur le littoral de l'ouest; leurs troubles, entraînés par le courant
côtier, dévient régulièrement vers la droite, et c'est de ce côté qu'ils
accroissent incessamment la plage du continent. C'est grâce à la
direction du courant que le golfe de Monfalcone a pu se maintenir malgré
les énormes quantités d'alluvions qu'apporté l'Isonzo.
La Piave, le cours d'eau le plus considérable à l'orient de l'Adige, est
aussi un rude ouvrier, dévastant les campagnes, comblant les marais,
formant en mer de nouvelles plages. Là, comme aux bouches de l'Isonzo,
du Tagliamento, de la Livenza, la côte avance rapidement; l'antique
Heraclea des Vénètes, devenue depuis Cittanova, est restée au loin dans
l'intérieur des terres, comme à l'est les villes de Porto-Gruaro et
d'Aquileja. En moyenne le progrès des côtes a été d'une dizaine de
kilomètres depuis deux mille ans.
[Illustration: N° 60.--ANCIEN ET NOUVEAU COURS DE LA PLAVE.]
L'histoire de la Plave offre en outre l'exemple d'une révolution non
moins remarquable que celle de l'Isonzo; depuis l'époque romaine, le
fleuve a complétement changé de lit sur plus de la moitié de son cours,
dans la région des montagnes aussi bien que dans la plaine basse. En
aval d'un sauvage défilé des Alpes dolomitiques, au lieu dit Capo di
Ponte, la Piave descend maintenant au sud-ouest vers Bellune et va
s'unir au Cordevole, dont elle emprunte la vallée jusqu'à la mer; du
temps des Romains, elle coulait directement au sud par Serravalle et
Ceneda. On ignore en quel siècle de notre ère s'opéra la catastrophe qui
força le fleuve à changer de direction; ce fut probablement pendant le
cinquième ou le sixième siècle, à une époque où les désastres de toute
espèce étaient assez nombreux pour qu'on négligeât d'en raconter
quelques-uns. Mais du moins la tradition de l'événement s'est maintenue,
et l'aspect des lieux permet de comprendre parfaitement comment les
choses se sont passées. Par l'effet d'un tremblement de terre ou du
tassement naturel des roches, des pans de la montagne de Pinei, qui
dominaient le cours de la Piave, s'écroulèrent en deux endroits, et deux
énormes barrières de débris, l'une de 100 mètres de hauteur, l'autre de
240 mètres, se dressèrent en travers de la vallée. Au pied de ces amas
de décombres, qui portent maintenant des cultures et des villages, de
petits lacs indiquent l'ancien cours du fleuve, et, du côté du nord, le
ruisseau de Rai s'épanche paresseusement dans le fleuve dont il occupe
désormais la vallée. Le sénat de Venise agita la question de ramener les
eaux de la Piave dans leur lit primitif, afin de diminuer ainsi la
hauteur des inondations, accrues par les apports du Cordevole; en même
temps on aurait rejeté dans ce dernier torrent la rivière Cismone, qu'un
éboulement, semblable à celui du Pinei, avait détournée vers la Brenta,
dont elle doublait le volume. Le Cordevole lui-même a eu à subir de
grands changements à une époque toute récente, en 1771. En face de
l'énorme paroi de la montagne de Cività, rayée de fissures verticales,
les terrasses verdoyantes de la Pezza se mirent à glisser sur un plan
incliné de schistes pourris, et, d'abord lentement, puis avec un élan
soudain, vinrent s'abîmer dans la vallée. Deux villages furent écrasés,
deux autres noyés dans les eaux du Cordevole transformé en lac. Quand
l'onde est tranquille, on voit encore les restes des maisons englouties
de l'ancienne Alleghe, métropole de la vallée.
Le fleuve Brenta, qui naît sur le territoire tyrolien, dans l'admirable
val Sugana, a de tout temps donné aux Vénitiens les plus cruels soucis,
à cause du désordre que ses eaux et ses alluvions causent dans le régime
des lagunes. Autrefois il se jetait, à Fusina, dans l'estuaire vénitien;
mais ses atterrissements comblaient les chenaux et empestaient
l'atmosphère. Tandis que les Padouans et les autres habitants des basses
plaines avaient intérêt à faire couler le fleuve par la voie la plus
directe vers les lagunes afin d'en abaisser ainsi le niveau et de
n'avoir rien à craindre des inondations, les Vénitiens au contraire
tenaient à éloigner la Brenta pour maintenir la profondeur et la
salubrité de leurs lagunes. Ce conflit d'intérêts donna lieu à maintes
guerres, véritables luttes pour l'existence. La conquête du littoral de
la grande terre devint pour Venise une question de vie ou de mort, et
dès que la république des lagunes eut triomphé, elle se mit à l'oeuvre
pour déplacer la rivière. Au moyen d'un premier canal, la _Brenta nuova_
ou Brentone, puis d'un deuxième, la _Brenta nuovissima_, on dériva les
eaux du fleuve de manière à leur faire contourner toute la lagune et à
les jeter, avec celles du Bacchiglione et les petits cours d'eau du
Padouan, dans le port de Brondolo, à quelques kilomètres au nord de la
bouche de l'Adige. Mais la Brenta, dont le cours se trouvait ainsi
notablement allongé, dut exhausser son lit en amont, et c'est à
grand'peine qu'on a pu la maintenir entre ses levées latérales. De 1811
à 1859 le torrent avait vingt fois rompu ses digues, et la graduelle
élévation du lit menaçait de rendre ces malheurs encore plus fréquents.
Alors on prit le parti d'abréger de 16 kilomètres le cours du fleuve, en
le jetant directement dans une enclave de la lagune de Ghioggia. En
effet, le danger des crevasses a été conjuré pour un temps; en outre, la
Brenta, dont les alluvions empiètent peu à peu sur l'eau salée, a donné
à l'Italie une superficie de 30 kilomètres carrés de terres nouvelles;
mais les pêcheries de cette partie du lac ont été complétement ruinées
et la fièvre a fait son apparition dans les villes du littoral voisin.
Les hommes de l'art ne savent trop comment parer aux caprices de ces
redoutables voisins, les fleuves torrentiels.
[Illustration: N° 61.--LAGUNES DE VENISE.]
Il n'est pas douteux que, sans tous les efforts des ingénieurs
vénitiens, les lagunes du Lido, de Malamocco, de Chioggia, n'eussent été
comblées depuis des siècles, comme l'ont été plus à l'est celles de
Grado et d'Aquileja; mais de tout temps Venise comprit avec quelle
sollicitude elle devait garder sa précieuse mer intérieure: il était
même défendu de cultiver les _barene_ ou petits îlots élevés au-dessus
du niveau des marées; on craignait avec raison que l'avidité des
cultivateurs ne les portât à empiéter peu à peu sur le domaine des eaux.
Les hydrauliciens de la république ne s'étaient pas bornés à détourner
tous les torrents qui se jetaient auparavant dans les lagunes
vénitiennes; ils avaient aussi éloigné vers l'est, par des canaux
artificiels, les bouches de la Sile et de la Piave, afin de garantir le
port du Lido du voisinage dangereux des alluvions fluviales; ils
agitèrent même l'immense projet de recevoir tous les fleuves alpins, de
l'Isonzo à la Brenta, dans un grand canal de circonvallation, qui eût
déversé la masse entière des troubles bien au sud des lagunes. Mais ce
plan gigantesque ne put être réalisé: les débris portés par le courant
du littoral fermèrent le port du Lido; dès la fin du quinzième siècle il
fallut l'abandonner et reporter à 12 kilomètres plus au sud, au «grau»
de Malamocco, le grand port militaire de Venise. Pour le protéger contre
les apports de débris on arma d'épis ou éperons transversaux les digues
puissantes ou _murazzi_ qui consolident la flèche sablonneuse de la
côte, et depuis quelque temps une jetée de 2,200 mètres s'avance comme
un grand bras au dehors de la barre de Malamocco, et retient les
alluvions que charrie la mer.
Au sud du delta commun de l'Adige et du Pô, la plupart des torrents qui
descendent des vallées parallèles des Apennins ne sont pas moins errants
dans leur cours que ceux de l'Italie vénitienne, et font également le
désespoir des ingénieurs. Les rivières qui arrosent les districts de
Plaisance et de Parme, la Trebbia, le Tara, l'Enza et autres cours d'eau
voisins, parcourent entre l'Apennin et le Pô une zone de plaines trop
étroite pour qu'il leur eût été possible de modifier la topographie
locale sur de vastes étendues; mais il en est bien autrement dans les
grandes campagnes unies de Modène, de Bologne, de Ferrare, d'Imola: là
toutes les eaux courantes ont promené à l'infini leurs méandres toujours
changeants, et le pays est couvert des ruines de levées entre lesquelles
les riverains ont vainement tâché de les enfermer d'une manière
permanente. La ville de Modène elle-même a été détruite par les
inondations de la Secchia et d'autres torrents réunis en un déluge. Le
Tanaro, le Reno et les cours d'eau parallèles qui s'épanchent au
nord-est, soit dans le canal de ceinture des lagunes de Comacchio, soit
directement dans la mer, ont tous aussi leur histoire de destruction, et
tour à tour on les bénit pour leurs alluvions fertilisantes, on les
maudit pour leurs crues dévastatrices. Un de ces torrents, probablement
le Fiumicino, est le fameux Rubicon qui servait de frontière à l'Italie
romaine et que franchit César en prononçant le mot fatal: _Alea jacta
est_. La bouche du Fiumicino est à 16 kilomètres de Rimini, ce qui est à
peu près la distance indiquée pour le Rubicon par la Table de Peutinger;
mais les torrents de cette région ont si fréquemment change de lit en
remaniant les alluvions du littoral, que l'on n'ose identifier le point
précis du passage. Guastuzzi, Tonini, et après eux M. Desjardins, qui a
étudié la question sur les lieux mêmes, pensent que le haut Pisciatello,
encore désigné dans le pays sous le nom d'Urgone ou Rugone, se rejetait
au sud, à son entrée dans la plaine, et s'unissait au Fiumicino actuel,
un peu au-dessus du pont romain de Savignano.
De tous ces fleuves de l'Apennin, le Reno est le plus errant et le plus
dangereux. La couche de débris qu'il a portée dans la plaine n'a pas
moins de 30 kilomètres de l'ouest à l'est, et lorsqu'il fait craquer ses
digues sur un point faible, c'est pour se porter tantôt à droite, tantôt
à gauche de l'espèce de talus qu'il s'est construit par ses propres
alluvions. On comprend quels doivent être les caprices imprévus d'un
torrent dont le débit varie, suivant les saisons, de 1 mètre à près de
1,400 mètres cubes par seconde, et qui, dans certains endroits, coule à
plus de 9 mètres au-dessus des campagnes riveraines. Pendant le cours de
ce siècle le danger s'est encore accru par suite du déboisement presque
complet des pentes du bassin torrentiel. Les ingénieurs, déroutés par
les irrégularités des inondations, ont entrepris les travaux les plus
différents et proposé les plans d'ensemble les plus contradictoires pour
dompter cet ennemi, plus terrible que l'Acheloûs, terrassé par Hercule.
On l'a jeté dans le Pô, puis on l'a détourné vers l'est pour le déverser
directement dans la mer; on a aussi projeté de lui livrer la lagune de
Comacchio pour en faire pendant un siècle ou deux son bassin de
colmatage; mais chaque nouvelle dérivation a ses inconvénients: tandis
que les uns se réjouissent d'être débarrassés de cet incommode voisin,
les autres se plaignent des inondations et des fièvres qu'il leur
apporte, du dégât qu'il fait dans leurs pêcheries et leurs eaux
navigables. C'est aux alluvions du Reno qu'est dû en grande partie
l'ensablement définitif du Pô de Ferrare. Le meilleur plan
d'amélioration du régime hydrographique serait probablement celui que
proposait l'ingénieur Manfredi et qui consisterait à creuser, le long de
la base des Apennins, le lit d'un fleuve nouveau où viendraient
déboucher toutes les eaux torrentielles de la montagne. Ce courant
suivrait la pente générale de la plaine en accompagnant au sud le cours
du Pô, comme l'Adige l'accompagne au nord, et l'espace intermédiaire
serait arrosé dans tous les sens par un système artificiel de canaux. Le
projet est grandiose, mais il serait fort coûteux et de longtemps ne
pourra se réaliser.
[Illustration: N° 62.--COLONIES DES VÉTÉRANS ROMAINS.]
Une découverte géographique très-curieuse, faite par le célèbre
hydraulicien Lombardini, permet de reconnaître, par la simple
disposition des champs, en quels endroits la terre des basses plaines de
l'Émilie a été remaniée par les torrents, et où commençaient les rivages
de l'ancienne lagune de Padusa, maintenant comblée. En suivant la voie
Émilienne entre Cesena et Bologne, de même que ça et là dans le Modénais
et le Parmesan, le voyageur est tout surpris de voir des cheminots
égaux, tous parfaitement parallèles, équidistants et perpendiculaires à
la grande route, se diriger au nord-est vers la Polesine; ils sont tous
coupés à angles droits par d'autres routins également réguliers, de
sorte que les champs ont exactement la même surface. Vues des
contre-forts des Apennins, ces campagnes ressemblent à des damiers de
verdure ou de moissons jaunissantes, et les cartes détaillées prouvent,
qu'en effet le sol de ces districts est découpé en rectangles d'une
égalité géométrique, ayant 714 mètres de côté et près de 51 hectares de
superficie. Or ce carré est précisément la _centurie_ romaine, et
Tite-Live nous apprend que toutes ces terres, après avoir été arrachées
aux Gaulois, furent mesurées, cadastrées et partagées entre des colons
romains. Il est donc hors de doute que ces réticules si réguliers de
chemins, de canaux et de sillons datent de vingt siècles et sont bien
l'oeuvre des vétérans de Rome. Dans la direction du Pô, une ligne
sinueuse, pareille au rivage d'un ancien lac, marque la limite de
l'espace distribué géométriquement et des terres plus basses où
recommence le labyrinthe ordinaire des fossés et des sentiers tortueux:
évidemment c'est là que s'étendait autrefois le marais comblé depuis par
les colmatages des torrents. Enfin, dans le voisinage des cours d'eau,
le damier des cultures est brusquement interrompu; la cause en est aux
bouleversements qu'ont produits les inondations successives. Certes il
est très-naturel de penser que dans un grand nombre de pays les limites
des champs cultivés se sont maintenues sans changements pendant des
siècles, mais on ne saurait le constater d'une manière positive, tandis
que dans les plaines de l'Émilie, au milieu de contrées dont la plus
grande partie a été remaniée par les torrents, ce sont bien les lignes
tracées par le cadastre romain que l'on voit, aussi régulières qu'au
premier jour. Les invasions et les guerres qui ont renversé tant de
monuments, détruit tant de cités, n'ont pu, depuis deux mille années,
déplacer les sentiers ni couper les sillons des champs. De l'autre côté
du Pô, les plaines qui s'étendent au sud-est de la voie Postumia, entre
Trévise et Padoue, présentent, par la disposition régulière de leurs
cultures et de leurs chemins, la reproduction parfaite des colonies
émiliennes.
En proportion de l'étendue de son bassin et de la longueur de son cours,
le Pô a subi moins de changements que la Piave et le Reno; mais la
richesse et la population des cités qui le bordent, la fécondité de ses
campagnes, l'abondance de sa masse liquide, la grandeur des travaux
entrepris pour sa régularisation, donnent une importance exceptionnelle
au moindre de ses écarts: le Pô est le grand fleuve de l'ancien estuaire
Adriatique; c'est le «Père», comme disaient les Romains.
Le torrent qu'alimentent les neiges du Viso doit probablement à la
beauté de ce mont dominateur d'être considéré comme la branche maîtresse
du grand fleuve et de lui imposer son nom; mais la Macra, la Varaita, le
Clusone pourraient lui disputer cet honneur: ils n'ont pas moins d'eau
et, quand ils arrivent dans la plaine, ils ne fertilisent pas moins de
campagnes par leurs canaux d'irrigation. Le lit commun serait bientôt
épuisé si de tout l'hémicycle des montagnes n'accouraient d'autres
torrents, la Doire Ripaire, la Petite-Stura, l'Orco, la Doire Baltée,
qu'alimentent les glaciers du mont Blanc, occupant ensemble une
superficie de 72 kilomètres carrés, ceux du Grand-Paradis, plus vastes
encore, et quelques-uns des champs de glaces du mont Rose. Puis
viennent, au nord la Sesia et au sud le Tanaro, qui unit dans son lit
l'eau des Apennins à celle des Alpes. Le Tessin, qui vient ensuite, est
le plus important des affluents du Pô par la masse de ses eaux; il
dépasse de beaucoup toutes les rivières descendues des lacs Alpins,
l'Adda, l'Oglio, le Mincio: «sans lui, disent les bateliers du fleuve,
_il Po non sarebbe Po_.» De tous les bassins fluviaux d'Europe, la
plaine de l'Italie septentrionale est celle qui verse la plus forte
masse liquide dans la mer, comparativement à son étendue: des cours
d'eau, que l'on croirait devoir être insignifiants à cause de leur
faible longueur, doivent au contraire à l'abondance des neiges et des
pluies alpines de rouler une masse liquide très-considérable. Plusieurs
des grands affluents du Pô constituaient jadis des obstacles fort
sérieux à la marche des armées; aussi n'est-il pas étonnant que le
Tessin, le Mincio, l'Enza, aient, aussi bien que le Pô lui-même, servi
de frontières politiques.
En aval de son confluent avec le Tessin et surtout au-dessous de la
bouche de l'Adda, le Pô, emportant déjà vers la mer les cinq sixièmes
des eaux de son bassin, a complétement perdu son caractère de torrent
des montagnes. Il ne roule plus un seul caillou, et le sable de son lit
est menuisé en fine poussière. Aucune élévation, pas même un seul
plateau d'anciens terrains de transport, si ce n'est le petit massif de
San Colombano, ne se montre sur les rives; le fleuve pourrait se
promener librement dans les campagnes, s'il n'était retenu à droite et à
gauche par des levées ou _argini_, qui forment en Europe, après les
digues de la Hollande, le système le plus complet et le mieux entendu de
remparts protecteurs. Il est probable que dès le temps des Étrusques les
rives du fleuve étaient ainsi défendues contre les débordements, car
Lucain décrit déjà les digues comme si elles existaient depuis une
période immémoriale; mais lors de l'invasion des barbares les riverains
cessèrent de soutenir contre les eaux de crue une lutte que la guerre et
la misère rendaient impossible, et c'est après le neuvième siècle
seulement qu'ils mirent la main à l'oeuvre de reconstruction. En 1480 le
travail était complètement terminé, autant du moins que peut l'être une
opération semblable. On comprend de quelle énorme importance économique
est le bon entretien des levées, puisque les terrains protégés ont une
étendue de 1,200,000 hectares; ils donnent un produit agricole de plus
de deux cents millions par an et représentent un capital de plusieurs
milliards, auquel s'ajoute la valeur des cités riveraines et des
établissements industriels qu'elles renferment. Mais les villes du moins
sont faciles à défendre, grâce à la prévoyance de leurs anciens
constructeurs, Étrusques ou Celtes, qui prirent soin de leur donner pour
piédestaux des terrasses artificielles supérieures au niveau des plus
hautes eaux d'inondation. C'est au commencement de ce siècle seulement
que l'élévation constante du niveau de crue, causée soit par la
déforestation des montagnes, soit par la suppression de toutes les
brèches du lit fluvial, a forcé les habitants de Revere, de Sermide,
d'Ostiglia, de Governolo, de Borgoforte et d'autres villes des bords du
Pô, d'entourer leurs habitations d'une enceinte supplémentaire.
[Illustration: No 63.--DIGUES ET ANCIENS LITS DU PÔ, DE PLAISANCE A
CRÉNONE.]
Les digues continues commencent en amont de Crémone sur les deux rives;
dans tous les endroits périlleux elles sont fortifiées au moyen de
«traverses» ou «contre-digues», et d'autres remparts s'élèvent en
arrière, pour le cas où les premiers viendraient à céder. Dans la partie
inférieure de leur cours, tous les affluents du Pô sont également bordés
de levées, ainsi que les anciens lits fluviaux et les canaux en
communication avec le flot de crue. C'est à un millier de kilomètres au
moins que l'on peut évaluer l'ensemble du réseau des grandes digues
élevées dans la basse vallée du Pô. En outre, le lit même du fleuve est
traversé dans tous les sens par des remparts de moindre hauteur
enfermant des champs et des saulaies, des vignes même. Il est peu
d'endroits, en effet, où le flot coule immédiatement à la base du
_froldo_ ou digue maîtresse; l'espace ménagé aux eaux d'inondation a
plusieurs kilomètres de largeur, et d'ordinaire le fleuve a de 200 à 500
mètres seulement de l'une à l'autre rive. Il reste donc une grande
étendue de terrains libres que les riverains ont divisés en _golene_ et
qu'ils ont entourés de levées pour les protéger contre les crues
ordinaires. D'après les prescriptions des syndicats, ces digues des
golene doivent rester à un mètre et demi en contre-bas de la grande
digue de défense, afin que les fortes crues puissent s'alléger en
remplissant d'abord les innombrables réservoirs formés par les champs
riverains. Malheureusement nombre de propriétaires, désireux de protéger
leur immeuble privé, même au détriment du pays tout entier, exhaussent
leurs propres digues au niveau du _froldo_, et, rétrécissant ainsi le
lit du fleuve, accroissent les dangers d'inondation générale. En dépit
de tous les beaux plans d'ensemble proposés au nom de l'intérêt public,
l'ancien système résumé dans l'affreux proverbe: _Vita mia, morte tua_!
prédomine encore beaucoup trop parmi les communes et les syndicats.
Arthur Young et d'autres écrivains racontent que souvent les fermiers
allaient, de propos délibéré, ouvrir des brèches dans les digues de la
rive opposée et sauver ainsi leurs récoltes en ruinant leur prochain.
Aussi, en temps de crue, la navigation du Pô n'était-elle permise
pendant la nuit qu'à certaines barques privilégiées et les gardes du
fleuve faisaient feu sur toutes les autres.
[Illustration 64, grande carte.]
De l'amont à l'aval, le lit d'inondation ménagé aux eaux du fleuve se
rétrécit peu à peu; de 6 kilomètres, il diminue jusqu'à 3, 2 et même 1
kilomètre; enfin, chacun des bras du delta n'a de l'une à l'autre levée
que de 300 à 500 mètres de largeur. Ce n'est point assez pour livrer
passage au flot de crue, qui s'élève parfois à 8 et 9 mètres, même à 9
mètres et demi au-dessus du niveau d'étiage. D'ailleurs il est arrivé
fréquemment que, soit par manque d'argent, soit par insouciance, les
communes riveraines n'ont pas usé des précautions nécessaires pour
l'entretien des digues; parfois des districts entiers se sont trouvés
ruinés parce qu'on avait négligé de boucher des trous de taupes. Quand
une crevasse se produit et qu'on ne réussit point à la fermer
immédiatement, il en résulte d'affreux malheurs. Non-seulement toutes
les récoltes sont perdues, les villages sont démolis, la terre est
ravinée, mais les habitants réfugiés çà et là sont enlevés par la
famine; puis vient le typhus, qui glane les hommes après la faim. Avec
les tremblements de terre de la Calabre, les débordements du Pô sont les
grands fléaux de l'Italie. En 1872, tout l'espace qui s'étend entre la
Secchia et la mer, de Mirandole à Comacchio, était transformé en une mer
où çà et là se montraient les murs et les palais des villes, pareils à
des îlots. La partie du continent reconquise temporairement par l'eau
n'avait pas moins de 3,000 kilomètres carrés, et n'était limitée, au
nord, que par les levées de l'Adige, au sud par celles du Reno. Deux
années après, des flaques non encore évaporées rappelaient le
débordement, et les champs seraient restés plus longtemps inondés, si
l'on n'avait fait usage de la vapeur pour vider tous ces lacs épars.