Autres
Arméniens. chrétiens. Juifs.
Serbes......... -- -- --
Bulgares....... -- -- --
SLAVES. Russes, Ruthè-
nés, Cosaques. -- 10,000 --
Polonais....... -- -- --
Roumains....... -- -- --
LATlNS Zinzares....... -- -- --
GRECS.................. -- -- --
ALBANAIS Guègues....... -- -- --
Tosques....... -- -- --
TURCS Osmanlis...... -- -- --
Tartares...... -- -- --
SÉMITES Arabes........ -- -- --
Israélites.... -- -- 95,000
ARMÉNIENS.............. 380,000 -- --
TCHERKESSES............ -- -- --
TSIGANES............... -- -- --
FRANCS................. -- 5,000 --
Population totale... 380,000 15,000 95,000
]
Il ne s'agira donc point dans l'avenir, nous l'espérons, d'une lutte
d'extermination entre les races de la Péninsule; mais dès maintenant il
s'agit de savoir comment tous ces éléments divers et partiellement
hostiles pourront se développer en paix et en liberté. Sous la pression
des événements, les Turcs eux-mêmes ont dû le comprendre, et depuis une
trentaine d'années ils ont abdiqué, en théorie du moins, la politique de
pure violence et d'oppression. En vertu des lois, toutes les
nationalités de l'empire, sans distinction d'origine ni de culte, sont
placées sur un pied d'égalité, et les chrétiens de toute race peuvent
occuper les divers emplois de l'empire au même titre que les musulmans.
Il va sans dire que partout où l'occasion s'en présente, les Turcs font
de leur mieux pour mettre à néant toutes ces belles affirmations du
droit. Très-fins sous leur apparente lourdeur, les pachas savent fort
bien rebuter les impatients de liberté par leurs formalités, leurs
lenteurs, leurs atermoiements continuels. Dans certains districts
éloignés de Constantinople, notamment en Bosnie et en Albanie, les
réformes sont encore lettre morte. Toutefois il serait injuste de ne pas
reconnaître que dans l'ensemble de la Turquie de très-grands progrès se
sont accomplis vers l'égalisation définitive des races. D'ailleurs c'est
aux populations elles-mêmes à vouloir avec persévérance; elles
deviennent libres à mesure qu'elles arrivent à la conscience, de leur
valeur et de leur force.
Heureusement le despotisme turc n'est pas un despotisme savant, basé sur
la connaissance des hommes et visant avec méthode à leur avilissement.
Les Osmanlis ignorent cet art «d'opprimer sagement» que les gouverneurs
hollandais des îles de la Sonde avaient jadis pour mission de pratiquer,
et qui n'est point inconnu en bien d'autres contrées. Pourvu que le
pacha et ses favoris puissent s'enrichir à leur aise, vendre chèrement
la justice et les faveurs, bâtonner de temps en temps les malheureux qui
ne se rangent pas assez vite, ils laissent volontiers la société marcher
à sa guise. Ils ne s'occupent point curieusement des affaires de leurs
administrés et ne se font point adresser de rapports et de
contre-rapports sur les individus et les familles. Leur domination est
souvent violente et cruelle, mais elle est tout extérieure pour ainsi
dire et n'atteint pas les profondeurs de l'être. Sans doute l'esprit
public ne peut naître et se développer que bien difficilement sous un
pareil régime, mais les individus isolés peuvent garder leur ressort, et
les fortes institutions nationales, telles que la commune grecque, la
tribu mirdite, la communauté slave, peuvent résister facilement à une
domination capricieuse et dépourvue de plan. Aussi, par bien des côtés,
l'autonomie des groupes de population est-elle plus complète en Turquie
que dans les pays les plus avancés de l'Europe occidentale. En présence
de ce chaos de nations et de races, qu'il serait difficile d'assouplir à
une discipline uniforme, la paresse des fonctionnaires turcs a pris le
parti le plus simple; elle laisse faire. Les Francs qui servent le
gouvernement turc à Constantinople sont en mainte occurrence plus
tracassiers et plus gênants pour leurs administrés que les pachas
musulmans de vieille roche.
Quoi qu'il'en soit, on ne saurait douter que, dans un avenir prochain,
les populations non mahométanes de la Turquie, déjà bien supérieures aux
Turcs par le nombre, par l'activité matérielle, par la vivacité de
l'esprit et l'instruction, n'arrivent aussi à dépasser leurs maîtres
actuels par l'importance de leur rôle politique. C'est là une nécessité
de l'histoire. Les amateurs du bon vieux temps, les Osmanlis qui ont
gardé le turban vert de leurs ancêtres, voient avec désespoir se
rapprocher cette inévitable échéance. Ils s'opposent de toutes leurs
forces, soit par une résistance avouée, soit par une savante lenteur, à
tous les changements administratifs ou matériels qui peuvent hâter
l'émancipation complète des rayas méprisés. Toutes les inventions
européennes leur paraissent, comme elles le sont, en effet, le prélude
d'une grande transformation sociale qui s'accomplira contre eux. En
effet, ne sont-ce pas les rayas surtout qui profilent des écoles et des
livres, qui utilisent les routes, les chemins de fer, les ports de
commerce et toutes ces nouvelles machines agricoles et industrielles?
Grâce aux arts et aux sciences de l'Europe, Bosniaques, Bulgares et
Serbes arrivent à reconnaître leur parenté; Albanais et Valaques se
rapprochent des Grecs; tous les anciens sujets des conquérants d'Asie en
viennent à se reconnaître Européens, préparant ainsi la future
confédération du Danube.
[Illustration: VOIES COMMERCIALES DE CONSTANTINOPLE.]
Parmi les révolutions matérielles qui s'accomplissent en Turquie, l'une
des plus importantes pour les intérêts généraux de l'Europe et du monde
est l'ouverture prochaine du chemin de fer direct de Vienne à
Constantinople. Cette voie ferrée, depuis si longtemps promise, et dont
les malversations financières avaient retardé la construction d'année en
année, complétera la grande diagonale du continent sur la route de
l'Angleterre aux Indes, et du coup oblige, pour ainsi dire, la Péninsule
à faire volte-face. Celle-ci, qui regardait seulement vers l'Archipel et
l'Asie Mineure, commence à regarder aussi vers l'Europe, dont elle était
réellement séparée par le Skhar et les Balkhans: c'est là un changement
économique des plus considérables. Désormais voyageurs et marchandises,
au lieu de faire un grand détour par le Danube ou par la Méditerranée,
pourront suivre le chemin direct du Bosphore à l'Europe centrale;
Constantinople utilisera toutes les voies commerciales dont elle est le
centre de convergence, et par suite tout l'équilibre des échanges en
sera modifié de proche en proche jusqu'aux extrémités du monde. Mais
bien autrement sérieux sont les changements qui ne manqueront pas de
s'accomplir dans le sein des populations elles-mêmes! Rattachées les
unes aux autres, les diverses nationalités de la péninsule des Balkhans
et de l'Austro-Hongrie verront s'élargir pour elles le théâtre de leurs
conflits. Des bords-de la Baltique à ceux de la mer Egée, sur plus d'un
quart de l'Europe, tous ces peuples ou fragments de peuples qui
réclament l'égalité des droits et l'autonomie politique vont chercher à
se grouper suivant leurs affinités naturelles, et se préparer, par la
solidarité morale, à l'établissement de fédérations libres. Quelle que
doive être l'issue des événements qui se préparent en Turquie, il est
certain que, dans son ensemble, ce pays devient de plus en plus européen
par le mouvement politique, les conditions sociales, les moeurs et les
idées. Le temps n'est plus où les diplomates de Stamboul, ne comprenant
rien au sens du mot République, se décidaient pourtant à reconnaître la
_Reboublika_ des Francs, par la considération spéciale qu'elle ne
pouvait pas épouser une princesse d'Autriche.