LA SITUATION PRÉSENTE ET L'AVENIR DE LA TURQUIE.

Les prophéties dans lesquelles on se complaisait, il y a une vingtaine

d'années, au sujet de la Turquie, ne se sont point réalisées. «L'Homme

malade», ainsi qu'on nommait plaisamment l'empire des Osmanlis, n'a pas

voulu mourir, et les puissances voisines n'ont pu se partager ses

dépouilles. Il est vrai que, sans l'appui de l'Angleterre et de la

France, il eût certainement succombé, et maintenant encore il serait

menacé des plus grands dangers si la Russie n'avait trouvé dans l'Asie

centrale et sur les confins de la Chine un dérivatif à ses appétits de

conquête. Mais si les intérêts de «l'équilibre européen», ou plutôt les

jalousies rivales des différents États ont été la meilleure sauvegarde

de la Turquie, il faut dire aussi qu'elle est devenue plus forte à

l'intérieur et que, grâce aux progrès de ses populations de races

diverses, elle a pris une plus grande importance relative parmi les

nations. Sa puissance s'est si bien accrue, qu'elle a pu reprendre une

offensive sérieuse en Arabie et conquérir, à plus de 5,000 kilomètres de

Stamboul, des territoires où précédemment elle n'avait jamais porté ses

armes. En outre, par son vassal, le khédive d'Egypte, la Sublime Porte

est devenue suzeraine de la Nubie, du Darfour et du Ouadaï, d'une partie

de l'Abyssinie, de Berberah, et ses ordres parviennent jusqu'au coeur de

l'Afrique.

[Illustration: EMPIRE TURC.]

D'ailleurs il ne faudrait point voir dans cet accroissement de puissance

la preuve que la Turquie est désormais entrée dans une voie normale de

progrès pacifique et continu. Non, elle se trouve encore en plein moyen

âge, et sans doute elle a devant elle bien des étapes de révolutions

intestines avant qu'elle puisse se placer au rang des nations policées

de l'Europe et de l'Amérique. Des races hostiles occupent le territoire,

et si elles n'étaient main tenues de force, elles se précipiteraient les

unes contre les autres. Les Serbes s'armeraient contre les Albanais, les

Bulgares contre les Grecs, et tous s'uniraient contre le Turc. Les

haines de religion s'ajoutent aux animosités de races, et dans maints

districts les Bosniaques ne demanderaient pas mieux que de se ruer sur

d'autres Bosniaques ou les Tosques sur les Guègues, leurs frères de

langue et d'origine. D'ailleurs les Osmanlis, maîtres de ces populations

diverses, les oppriment sans scrupule, et leur grand art est précisément

de les opposer les unes aux autres pour régner en paix au-dessus de

leurs conflits.

Il n'en saurait être autrement dans un empire où le caprice est

souverain. Le padichah est à la fois le maître des âmes et des corps, le

chef militaire, le grand juge et le pontife suprême. Jadis son pouvoir

était pratiquement limité par celui des feudataires éloignés, qui

souvent réussissaient à se rendre à peu près indépendants; mais depuis

la chute d'Ali-Pacha et le massacre des janissaires le sultan n'a plus

rien à craindre de sujets parvenus; les seules bornes de sa

toute-puissance sont la coutume, les traditions de ses ancêtres et les

intérêts des gouvernements européens. En outre, il a bien voulu, par

certains actes de sa libre initiative, régulariser l'exercice de son

autorité. C'est ainsi qu'il a institué pour tout l'empire un budget dont

il s'attribue le dixième environ. Le plus absolu des monarques d'Europe,

il est aussi celui, après le prince du Monténégro, dont la liste civile

est la plus forte en proportion des revenus du pays; encore ce budget

particulier n est-il pas suffisant, et très-fréquemment on doit en

combler le déficit par des emprunts à quinze et vingt du cent, pour

lesquels on hypothèque le produit des impôts, des dîmes et des douanes.

Le train de maison du sultan et des membres de sa famille est vraiment

effréné. Il existe au palais une armée d'au moins six mille serviteurs

et esclaves des deux sexes, dont huit cents cuisiniers. En outre, la

domesticité est elle-même entourée d'une tourbe de parasites qui vivent

autour du palais et que nourrissent les cuisines impériales; en vertu de

leurs contrats, les fournisseurs sont obligés de livrer chaque jour une

moyenne de douze cents moutons, et l'importance de ce seul article de

consommation permet de juger de l'énorme total auquel doivent s'élever

tous les autres. Les dépenses courantes s'accroissent des frais de

construction pour les palais et les kiosques, de l'achat de toutes les

féeries d'Orient, fabriquées à Paris, et des collections de fantaisie,

des prodigalités de toute nature, de vols et de dilapidations sans fin.

Les ministres, les valis et autres grands personnages de l'empire

travaillent de leur mieux à imiter leur maître, et, comme lui, doivent

forcément dépasser les limites que leur trace un budget fictif.

D'ailleurs ils sont très-richement payés, car il est admis, en Orient,

que les hautes dignités doivent être rehaussées par l'éclat de la

fortune et les prodigalités du luxe. Aussi ne reste-t-il rien pour les

travaux utiles. Quant aux employés inférieurs, ils ne touchent que des

honoraires dérisoires, si même on veut bien condescendre à les payer;

mais il est tacitement convenu qu'ils peuvent se dédommager de leur

mieux sur la foule des corvéables. Tout se vend en Turquie, et surtout

la justice. L'état des finances turques est tellement lamentable, les

emprunts se font à des taux tellement usuraires, la désorganisation des

services est si complète, qu'on a souvent proposé de faire gérer le

budget ottoman par un syndicat des puissances européennes; mais parmi

ces puissances, combien en est-il qui puissent se vanter elles-mêmes

d'avoir parfaitement équilibré leurs recettes et leurs dépenses[36]!

[Note 36:

Recettes du budget turc en 1874............ 560,000,000 fr.

Dette intérieure et extérieure en 1875..... 5,500,000,000 »

]

Sous un pareil régime, l'agriculture et l'industrie de l'empire turc ne

peuvent se développer que très-lentement. La terre ne manque point. Au

contraire, de vastes étendues du sol le plus fécond sont en friche; nul

ne s'occupe de savoir à qui elles appartiennent, et le premier venu peut

s'en emparer; mais gare à lui s'il tire grand profit de ses cultures et

s'il lui prend la fantaisie des'enrichir! Aussitôt le sol qu'il

labourait se trouve avoir fait partie des terres appartenant au culte,

ou bien il est à la convenance d'un pacha qui s'en empare après en avoir

fait bâtonner le possesseur! En maints districts, c'est de propos

délibéré que le paysan, même le plus économe et le plus actif, limite sa

récolte au strict nécessaire; il serait désolé d'une moisson abondante,

car l'accroissement de production est en même temps un accroissement

d'impôt et peut attirer les inquisitions soupçonneuses de l'exacteur. De

même, dans les petites villes, le commerçant dont les affaires sont en

voie de prospérité se gardera bien de montrer sa richesse; il se fera

tout humble, tout petit, et laissera sa maison s'érailler de misère.

Afin de jouir en paix de leur propriété territoriale, les familles

musulmanes ont en très-grand nombre cédé leurs droits de possesseurs aux

mosquées; ils ne sont plus que de simples usufruitiers, mais ils ont

ainsi l'avantage de n'avoir pas à payer d'impôts, puisque leur terre est

devenue sainte, et leurs descendants pourront jouir des revenus du

domaine jusqu'à extinction de la famille. Ces terres, que l'on désigne

sous le nom de _vakoufs_, constituent peut-être le tiers de la

superficie du territoire. Elles ne rapportent absolument rien à l'Etat;

elles n'ont qu'une faible valeur pour les usufruitiers eux-mêmes,

routiniers fatalistes qui se sont débarrassés de leurs titres de

propriété précisément à cause de leur manque d'initiative; enfin,

lorsqu'elles ont agrandi l'immense domaine du clergé, la plus forte part

est laissée inculte. Tout le poids de l'impôt retombe donc sur la terre

que laboure le malheureux chrétien; encore le produit de cet impôt

doit-il forcément diminuer à mesure que s'accroît l'étendue des terrains

_vakoufs_. Aussi faudra-t-il en venir tôt ou tard à la sécularisation

des biens de main-morte, et déjà le gouvernement turc, au grand scandale

des vieux croyants, a timidement étendu la main vers le territoire

appartenant aux mosquées de Stamboul.

Actuellement, on peut le dire, c'est en dépit de ses maîtres que le

paysan serbe, albanais ou bulgare réussit à maintenir le sol en état de

production. On peut en juger par un seul fait. Afin d'éviter la fraude,

certains collecteurs de dîmes n'ont pas trouvé de moyen plus ingénieux

que d'obliger les cultivateurs à entasser le long des champs tout le

produit de leur récolte; tant que les agents du trésor n'ont pas prélevé

chaque dixième gerbe, il faut que les amas de maïs, de riz ou de blé

restent dans la campagne exposés au vent, à la pluie, à la dent des

animaux. Souvent, lorsque le gouvernement perçoit enfin sa dîme, la

moisson a perdu la moitié de sa valeur. Quelquefois les paysans ne

touchent pas à leur récolte de raisins ou d'autres fruits afin de

n'avoir pas à payer l'impôt. Du reste, ce n'est pas du fisc seulement

que le cultivateur a le droit de se plaindre; il est également rançonné

par tous les intermédiaires qui lui achètent sa récolte. «Le Bulgare

laboure et le Grec tient la charrue», dit un ancien proverbe. Ce dire

est encore assez vrai, du moins sur le versant méridional des Balkhans,

où le paysan bulgare n'est pas toujours propriétaire du sol qu'il

ensemence; mais là même où il possède son propre champ et ne travaille

pas directement pour un maître grec ou musulman, sa moisson appartient

souvent à l'usurier, même avant d'avoir été coupée; et, dans le vain

espoir de se libérer un jour, il travaille toute sa vie comme un

misérable esclave.

Cependant telle est la fertilité du sol sur les deux versants de

l'Haemus, dans la Macédoine et la Thessalie, que, malgré l'absence des

routes, malgré les mosquées et le fisc, malgré l'usure et le vol,

l'agriculture livre au commerce une grande quantité de produits. Le maïs

ou «blé de Turquîe» et toutes les céréales sont récoltées en abondance.

Les vallées du Karasou et Vardar donnent le coton, le tabac, les drogues

tinctoriales; le littoral et les îles fournissent du vin et de l'huile,

dont il serait facile avec un peu d'art de faire des produits exquis; le

vin est excellent dans la vallée de la Maritza, enfin des mûriers

s'étendent en véritables forêts dans certaines parties de la Thrace et

de la Roumélie, et l'expédition des cocons en Italie et en France prend

chaque année une plus grande importance. Avec sa terre féconde, ses

belles vallées humides et tournées vers le midi, la Turquie ne peut

manquer de prendre, dans un avenir prochain, l'un des premiers rangs,

parmi les contrées de l'Europe, par la bonté et la variété de ses

produits. Quant à son industrie, il est probable qu'elle se déplacera

peu à peu, comme celle de tous les pays ouverts au libre commerce avec

l'étranger, par la construction de nouvelles routes. Les diverses

manufactures des villes de l'intérieur, fabriques d'armes, d'étoffes, de

tapis, de bijouterie, auront à souffrir beaucoup de la concurrence

étrangère, et sans doute nombre d'entre elles succomberont, à moins

qu'elles ne passent en d'autres mains que celles des indigènes. De même,

les grandes foires annuelles de Monastir, de Slivno et d'autres lieux de

la Turquie, où les marchands de tout l'empire se donnent rendez-vous

pour opérer leurs échanges, et où jusqu'à cent mille visiteurs se sont

trouvés réunis à la fois, seront remplacées graduellement par les

expéditions régulières du commerce.

Il est certain que, dans ces dernières années, le mouvement des échanges

n'a cessé de s'accroître dans les ports de la Turquie, grâce aux

Hellènes, aux Arméniens et aux Francs de toute nation. On évalue

actuellement le commerce de tout l'Empire Ottoman d'Europe et d'Asie à

un milliard de francs environ: c'est une somme d'échanges bien faible

pour des contrées dotées d'un sol si fertile, de produits si variés, de

ports si nombreux et si admirablement situés au centre de l'ancien

monde, au point de croisement des grands chemins naturels qui relient

les continents[37].

[Note 37: Mouvement du port de Constantinople en 1873: 21,000

navires, jaugeant 4,340,000 tonnes.]

[Illustration: MULETIERS TURCS TRAVERSANT L'HERZÉGOVINE.]

Les Turcs d'Europe ne prennent qu'une part fort minime au travail qui se

fait dans leur empire. Bien des causes spéciales contribuent à les

rendre moins actifs que les représentants des autres races. D'abord

c'est parmi eux que se recrutent les maîtres du pays, et leur ambition

se porte naturellement vers les honneurs et les voluptés du _kief_,

c'est-à-dire de la molle oisiveté. Par mépris de tout ce qui n'est pas

mahométan, non moins que par insouciance et lenteur d'esprit, ils

n'apprennent que rarement des langues étrangères et, par conséquent, se

trouvent à la merci des autres races, dont la plupart sont plus ou moins

polyglottes. D'ailleurs leur propre langue est un instrument difficile à

manier utilement, à cause des divers systèmes de caractères que l'on

emploie et du grand nombre de mots persans et arabes qui se trouvent

dans le langage littéraire. En outre, le fatalisme que le Coran enseigne

aux Turcs leur enlève toute initiative; en dehors de la routine ils ne

savent plus rien faire. La polygamie et l'esclavage sont aussi pour eux

deux grandes causes de démoralisation. Quoique les riches seuls puissent

se donner le luxe d'un harem, les pauvres apprennent par l'exemple de

leurs maîtres à ne point respecter la femme, se corrompent, s'avilissent

et prennent part à ce trafic de chair humaine que nécessite la

polygamie. Du reste, en dépit de ces innombrables esclaves qui, depuis

plus de quatre siècles, ont été amenés de tous les confins de l'empire

ottoman, et qui ont accru la population turque; en dépit de ces millions

de jeunes filles du Caucase, de la Grèce, de l'Archipel, de la Nubie, de

l'intérieur du Soudap, qui ont peuplé les harems de la Turquie, le

nombre des Osmanlis est resté très-inférieur relativement à celui des

autres éléments ethniques de la Péninsule: à peine la race dominante, si

l'on peut donner le nom de race à des hommes provenant de tant de

croisements divers, représente-t-elle le dixième des habitants de la

Turquie d'Europe. Et cette infériorité ne pourra que s'accuser de plus

en plus, car, précisément à cause de la polygamie, le nombre des enfants

qui survivent est moindre dans les familles mahométanes que dans les

familles chrétiennes. Quoiqu'on ne puisse à cet égard s'appuyer sur

aucun dénombrement précis, il paraît incontestable que la population

turque diminue réellement. La conscription, qui naguère pesait

uniquement sur eux, devenait de plus en plus difficile, à cause du

manque de recrues.

Depuis Chateaubriand, on a souvent répété que les Turcs ne sont que

campés en Europe et qu'ils s'attendent eux-mêmes à reprendre bientôt le

chemin des steppes d'où ils vinrent jadis. Ce serait par une sorte de

pressentiment que tant de Turcs de Stamboul demandent à être ensevelis

dans le cimetière de Scutari: ils voudraient ainsi sauver leurs

ossements du pied profanateur des Giaours, lorsque ceux-ci rentreront en

maîtres dans Constantinople. En maints endroits, les vivants imitent les

morts, et des îles de l'Archipel, du littoral de la Thrace, un faible

courant d'émigration entraîne chaque année vers l'Asie quelques vieux

Turcs, mécontents de toute cette activité européenne qui se manifeste

autour d'eux. Toutefois ces mouvements n'ont pas grande importance, et

la masse de la population ottomane dans l'intérieur de l'empire n'en est

point affectée. Les Turcs de la Bulgarie, les Yuruks de la Macédoine, et

ces Koniarides qui habitent les montagnes de la Roumélie depuis le

onzième siècle, ne songent point à quitter la terre qui est devenue leur

patrie. Pour supprimer l'élément turc dans la péninsule

thraco-hellénique, il faudrait procéder par extermination, c'est-à-dire

être plus féroce à l'égard des Osmanlis qu'ils ne le furent eux-mêmes à

l'époque de la conquête, lorsqu'ils se vantaient de ne pas laisser

repousser l'herbe sous les pas de leurs chevaux. D'ailleurs il faut

tenir compte de ce fait que les Turcs, si peu nombreux qu'ils soient en

proportion des autres races, s'appuient néanmoins sur des millions de

mahométans albanais, bosniaques, bulgares, tcherkesses et nogaïs. Dans

la Turquie d'Europe, les musulmans représentent environ le tiers de la

population, et les haines religieuses les forcent, malgré les

différences de race, à rester solidaires les uns des autres. Il ne faut

pas oublier non plus que les musulmans de Turquie sont les représentants

de cent cinquante millions de coreligionnaires dans le reste du monde,

et que ces peuples prennent une part de plus en plus large au mouvement

général de l'humanité en Afrique et en Asie[38].

[Note 38: Statistique approximative des races et religions de la

Turquie d'Europe:

Population Catholiques Catholiques

Races probable. Musulmans. grecs. latins.

Serbes.... 1,775,000 650,000 945,000 180,000

Bulgares....... 4,500,000 60,000 4,400,000 40,000

SLAVES. Russes, Ruthè-

nés, Cosaques. 10,000 -- -- --

Polonais....... 5,000 -- -- 5,000

Roumains....... 75,000 -- 75,000 --

LATlNS Zinzares....... 200,000 -- 200,000 --

GRECS.................. 1,200,000 -- 1,200,000 --

ALBANAIS Guègues....... 600,000 400,000 50,000 --

Tosques....... 800,000 600,000 200,000 --

TURCS Osmanlis...... 1,500,000 1,500,000 -- --

Tartares...... 35,000 35,000 -- --

SÉMITES Arabes........ 5,000 5,000 -- --

Israélites.... 95,000 -- -- --

ARMÉNIENS.............. 400,000 -- -- 20,000

TCHERKESSES............ 90,000 90,000 -- --

TSIGANES............... 140,000 140,000 -- --

FRANCS................. 50,000 -- -- 45,000

Nouvelle géographie universelle (1/19) I L'Europe meridionale (Grèce, Turquie, Roumanie, Serbie, Italie, Espagne et Portugal) · 第 57 / 153 题